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FRAGMENTS SUR L'HISTOIRE

DEUXIÈME LEÇON

POTAMON — AMMONIUS SAGGAS

La ville d'Alexandrie, fondée p&r Alexandre le Grand, devient le confluent des doctrines orientales et des systèmes de la Grèce. — L'école d'Alexandrie, sous les Lagides, s^occupe presque exclusive» ment de littérature et de philologie. — En face du christianisme, elle prend un autre caractère et se fait éclectique. — > Discussion de textes à propos de Potamon : ce philosophe a-t-il élé le maître ou le

' (1) En 1850, l'école d'Alexandrie était à l'ordre du jour. Deux ouvrages, d'esprit tout différent, VHistoire de FÉcole d'Alexandrie, de M. Jules Simon (1844-1846), et celle de M. Vacherot (i847-lj351) passionnaient vivement la critique : autant le premier s'efforçait d'être impartial & l'égard de l'Église, autant le second s'obstioait à chercher, près des Alexandrins, des arguments contre les dogmes catholiques. On ne saurait donc s'étonner que M. l'abbé Freppel ait fait de cette école fameuse le sujet de ses premiers cours. Plus tard, quand il fut professeur d'éloquence sacrée à la Sorbonne, il eut souvent l'occasion de revenir sur les doctrines et sur les philosophes qui l'avaient occupé tout d'abord. On peut voir, en particulier. Saint Justin, Saint Irénée et Véloquence chrétienne dans la Gaule pendant les deux premiers siècles,

Tertullien, Clément d'Alexandrie, Origène,

(Note de l'éditeur.)

(2) 30 octobre 18S0. — Le premier cours, qui devait servir d'introduction, ne se trouve plus dans les papiers de Mgr Freppel.

(Note de l'éditeur.)

disciple de Plotia ? Traces d*éclectisine dans sa théorie de la connaissance, dans sa métaphysique, sa physique et sa morale. — Ammonius Saccas est proprement le fondateur de l'école d'Alexandrie. — Est-il Trai qu'il fut tout d'abord chrétien, comme le prétend Eusëbe? — Il essaye de concilier Platon et Aristote ; son système est nettement éclectique.

La première question qui se présente à nous dans l'histoire critique de réclectisme alexandrin, c'est de savoir pourquoi et comment la ville d'Alexandrie est devenue le théâtre du mouvement philosophique dont nous devons étudier l'origine, les progrès et les destinées. Quelles sont les causes historiques, qui ont transplanté en Egypte des doctrines que la Grèce avait vues naître et se développer dans son sein? D'où vient que Alexandrie s'est substituée à Athènes, comme foyer des lumières, au deuxième siècle avant l'ère chrétienne? Quelle est la raison de ce déplacement du centre intellectuel de l'ancien monde, de ce changement de scène scientiflque et littéraire? Il nous importe de nous rendre compte de ce phénomène moral, avant d'examiner le système qui s'est produit dans la capitale de l'Egypte.

L'expédition d'Alexandre en Asie a été la cause principale de ce développement de la science sur la terre antique des Pharaons. Sans doute, il était dans les desseins de la Providence que cet illustre génie rapprochât les deux continents, et fît participer l'Orient à la civilisation plus avancée des Hellènes. Le grand fait de la conquête de l'Asie, par le héros macédonien, nous donne la solution du problème qui s'est offert à nos recherches. Alexandre transporta les idées et les doctrines de la Grèce sur le sol asiatique, et la fusion qui devait s'opérer, entre le monde oriental et le monde occidental, est déjà comme en germe dans cet échange de lumières entre les deux

POTAMON — AMMONIUS SACGAS

peuples. Ce n'est pas la dernière fois, Messieurs, que Dieu s'est servi de Tépée d'un conquérant pour civiliser les nations. Ainsi, plus tard, Charlemagne allait-il promener sur toute l'Europe, avec ses armes victorieuses, les bienfaits de la civilisation franque ; ainsi notre gloire militaire, au dix-septième siècle, devait-elle servir à propager dans le monde les monuments de notre génie littéraire. [Alexandre donc commença ce rapprochement entre les |dées de l'Occident et les doctrines de l'Orient, et prépara |e mélange des unes et des autres. Et quel fut, Mes- [ieurs, le point central de ce grand mouvement? quel fut confluent de ces deux courants distincts? C'est sur les [oies de la Méditerranée, entre la Grèce, l'Asie-Miîure et TAfrique, à Alexandrie, bâtie par le conquérant, le vinrent se concentrer les lumières des trois contiints. Alexandrie était merveilleusement propre à servir entrepôt aux produits du génie grec et de l'esprit asia- [ue, à unir les deux sociétés par les liens des mêmes Ictrines. C'est d'Alexandrie que la science antique com- [née pourra rayonner sur tout l'ancien monde ; les îuples s'y donneront rendez-vous, pour opposer ce Tnier boulevard à la société nouvelle, qui déjà faisait [riompher son évangile et sa croix.

Si je ne me trompe. Messieurs, vous vous expliquez déjà en partie pourquoi ce fut à Alexandrie, et non pas ailleurs, que le dernier grand système philosophique prit naissance; il en devait être ainsi dès que, par le fait des circonstances extérieures, cette ville avait concentré en elle toutes les connaissances de Fancienne société, et rallié sous ses murs les derniers défenseurs d'une civilisation vieillie, mais vivante encore par le souvenir de Périclès, d'Aristote et de Platon.

Toutefois, Messieurs, je vais essayer de mettre encore plus à nu, s'il est possible, la racine de ce remarquable

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•événement, et je retracerai dans une brève analyse les tentatives du génie grec et de l'esprit oriental, travaillant de concert, avant d'enfanter Féclectisnie.

Je vous ai rappelé que Alexandre avait le premier jeté les fondements de la grandeur future de sa colonie égyptienne. Après sa mort, ses successeurs continuèrent 4Son œuvre, et Alexandrie, sous les Lagides, acquit toujours plus d'importance et de renommée. Le fils de Lagus, Ptolémée Soter, continua à transporter dans la capitale de son royaume la civilisation et les lettres grec- -ques. Avec le secours de Démétrius de Phalère, il fonda la Bibliothèque et le Musée d'Alexandrie. Celle-ci fut portée du premier coup à deux cent mille ouvrages, et un palais, le Bruchéion, fut afiFecté à cette collection. Sous Ptolémée III, le Bruchéion ne suffit déjà plus, et le temple •de Sérapis contint bientôt une seconde bibliothèque, non «loins considérable que la première. Le Sérapéion renfermait au moins quatre cent mille volumes, quand il fut brûlé dans l'incendie de la flotte de César, quarantesept ans avant Jésus-Christ. Le temple de Sérapis fut presque entièrement renversé sous Théodose, et enfin, comme vous savez, le calife Omar acheva d'anéantir tout ce qui restait de la Bibliothèque d'Alexandrie. Ces détails ne laissent pas que d'avoir leur importance, parce ^qu'ils servent tous à nous expliquer pourquoi l'éclectisme du deuxième siècle de l'ère chrétienne eut £on siège principal à Alexandrie.

Une institution différente, il est vrai, mais parallèle à celle dont je viens de parler, ne contribua pas peu à accélérer le mouvement ; c'est le célèbre Musée d'Alexandrie, également fondé par Ptolémée Soter. C'était une réunion de savants, au nombre de trente ou de quarante, logés dans un palais et nourris aux frais du prince, richement dotés par lui et admis dans sa

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familiarité. Us avaient la direction de Tobservatoire, de l'amphithéâtre d'anatomie et de la ménagerie de la cour; c'était une école de critique et d'érudition littéraire, une assemblée de traducteurs, de commentateurs et de philologues. Gallimaque et Apollonius de Rhodes y composaient des vers, Manéthon y écrivait l'histoire, Euclide et Sosigène s'y appliquaient aux mathématiques et à l'astronomie. Sans doute, on chercherait en vain, au Musée d'Alexandrie, le génie et la fécondité originale de la Grèce ancienne, mais il sortit certainement de cette école des travaux philologiques très estimables. Or il arriva, et il devait arriver, que les écrivains du Musée, pour la plupart Grecs, se mêlèrent aux prêtres égyptiens qui même présidaient souvent l'illustre assemblée; et ce rapprochement favorisa dans une large mesure la fusion de l'Orient et de l'Occident. Ce n'est pas que le Musée fut jamais une école de philosophie; il resta toujours enfoncé dans l'érudition et la philologie, mais il prépara la voie à l'éclectisme alexandrin qui lui succéda. Il vint en effet un moment, où les esprits ne pouvaient plus être satisfaits par des travaux d'érudition; c'était le temps o£i le christianisme, se répandant dans le monde, avait profondément agité la société par la solution qu'il donnait du problème de la destinée humaine. L'heure n'était pas bien choisie pour s'épuiser en vaines questions de poésie ou d'histoire ; il s'agissait de l'existence du paganisme mej nacé ; il convenait de réunir en un seul corps de doctrines toutes les idées de l'Orient et de l'Occident, pour les opposer à la religion chrétienne ; il fallait tenter un effort héroïque, désespéré, il fallait créer Téclectisme, et cela, dans la ville la plus littéraire du monde, à Alexandrie. Ce serait une erreur de croire, néanmoins, que la méthode éclectique n^avait été jamais employée d'aucune façon avant les philosophes alexandrins. Certes, tous

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Jes systèmes de philosophie, qui avaient paru jusqu'alors, n'avaient pas été de purs produits d'un génie original, d'une invention féconde; ainsi, Pythagore avait beaucoup emprunté aux doctrines orientales, Platon luimême avait puisé aux écoles de Pythagore, de Socrate et d'Heraclite ; Zenon avait réuni les idées d'Aristippe, de Pythagore et de Platon. Mais jamais pareille tentative n'eut un caractère plus prononcé qu'au sein de l'école d'Alexandrie, qui, partant, peut être considérée comme le berceau de ce système philosophique.

On donne communément Potamon comme fondateur de l'école éclectique, mais les détails que nous possédons sur lui sont si peu complets qu'il est impossible de rien affirmer de certain à cet égard. On ne saurait même préciser, avec une entière certitude, l'époque à laquelle il naquit. Nous n'avons sur Potamon que trois textes, l'un de Diogène de Laërce, le deuxième de Suidas et le troisième de Porphyre. De ce silence de l'antiquité, on peut du moins conclure que si Potamon fonda réellement une école ou fit une tentative d'éclectisme, son école resta ignorée et ses efforts infructueux, de sorte qu'il ne dut point exercer d'influence sérieuse sur les destinées de l'école d'Alexandrie. Voici le texte de Diogène :

fri 8i irpo oXiyou xal exXextix'^ tiç afpeatç EÎffT^^^ÔYj ôiri IIoTafiLWvoc, tq5 TCXeÇavSpÉcoç, l)cX4a(iivou t& àpécxavra IÇ êxa^ry); tuv atpéaccov. Suidas

dit que ce philosophe a vécu itpo xai fteT' AuyouotoO. Porphyre

de son côté nous dit : 8(b xat liceic^Yipwto aÙTio ^ oixta '3ia{3»v xai itap6évo)V Iv TOUTOiç Si ^v xal XIoTotiJwov, oS TTiçicaiSeuascoç, çpovriîjwv

iroXXàxiç ofv xai jjLexairoioOvToç rjxpoaffaxo. De ces trois renseigne- Oients, celui que nous fournit Diogène de Laërce est le plus complet et le plus clair. Il nous apprend que Potamon d'Alexandrie vient de fonder peu de .temps avant lui une nouvelle école appelée éclectique, et dont la doctrine

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se compose de tout ce qui, dans les autres écoles, parait juste et raisonnable. Si nous nous en rapportons à ce pas* sage, nous tiendrons pour positif que Potamonavécu à la fin du deuxième, ou pendant le troisième siècle. Mais les témoignages contraires de Suidas et de Porphyre viennent obscurcirla question. Qu'est-ceque le -rep^ xai jxeT'AÔYooorou? Si ces paroles signifient avant ou avec Auguste, nous voilà reportés au premier siècle de l'ère clirétienne, et partant, bien éloignés du Potamon de Diogène de Laërce. D'un autre côté. Porphyre semble le placer après Plotin, car il dit : « Beaucoup de personnes confiaient à Plotin le soin de leurs enfants, sa maison en était pleine; parmi eux était Potamon »; donc Potamon serait postérieur à Plotin. Voilà donc trois dates différentes; laquelle faut-il adopter? On ne saurait croire combien ce point si peu important a exercé la sagacité des critiques. D'abord l'explication la plus simple, mais aussi la moins fondée, c'est de supposer qu'il s'agit de trois philosophes différents ; de cette manière la difficulté serait levée, mais cette supposition est toute gratuite. D'autre part, comme le remarque fort bien le savant Vossius, le texte de Suidas n'a presque pas de sens, car enfin Auguste ayant régné près de cinquante ans, il ne paraît guère possible que Potamon ait enseigné avant et après Auguste. Mais le docte Bass fait observer que [t-tta pourrait fort bien avoir le sens de aim^ ce qui détruit l'objection. Cependant la plus grande difficulté reste toujours : c'est de faire concorder le i^fo oXl^ou avec le «po A^youotoO. Comment le même Potamon aurait-il vécu au premier et au troisième siècles? Hass adopte la date de Suidas, et explique le 'ïtpb à'kifox» de Diogène, en disant que cet auteur ne veut point préciser la date de la vie de Potamon, mais le présenter comme un auteur récent, comparativement aux autres philosophes dont il vient de

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parler; il fait remarquer par exemple que, au quatrième siècle de l'ère chrétienne, les empereurs païens appelaient encore le christianisme une religion nouvelle, relativement aux religions païennes qui l'avaient précédé. Resterait à concilier le texte de Porphyre avec cette opinion. Hass propose de lire Polémon au lieu de Potamon, puisque, nulle part ailleurs, il n^est question dans Porphyre d'un Potamon, disciple de Plotin, mais de Polémon. Mosheim a soutenu également le système de Hass. Cette explication est en partie gratuite, et en partie contraire au texte littéral. Heumann pense que le texte de Suidas est altéré et qu'il faut lire ic^h A'XeÇd£v8pou AOyouaroû, Alexandre Sévère, pour le distinguer. d'Alexandre le Grand ; d'autre part, le texte de Porphyre ne signifie pas nécessairement que Potamon était disciple de Plotin, mais, dit le savant critique, il pourrait également signifier que Plotin était disciple de Potamon, en rapportant le Iv toutoiç non pas aux enfants commis aux soins de Plotin, mais aux parents qui les lui confiaient, de cette manière: «Parmi les parents qui confiaient leurs enfants à Plotin, se trouvait Potamon dont Plotin avait jadis suivi les leçons, etc. » Mais cette hypothèse parait également hasardée et peu probable. Dans ce partage de sentiments et d'idées, il nous semble raisonnable de préférer le texte de Diogène aux deux autres, parce qu^il est plus clair, plus complet, et qu'il rend compte de la doctrine de Potamon ; en second lieu, de prendre le texte dans son sens le plus naturel, de manière que Potamon aurait existé peu de temps avant Diogène de Laërce ; et comme ce dernier a vécu sous les Antonins, d'après l'opinion commune (Fabricius, Dodwell), Potamon se placerait vers la fin du deuxième siècle avant l'ère chrétienne. Quant au texte de Suidas, nous ne lui accordons aucune autorité; Suidas est un auteur

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qui mérite fort peu d'estime ; Brucker a démontré qu'il commet des erreurs de chronologie énormes, et d'ailleurs tout le monde sait que son Lexique a, de plus, subi des altérations très sensibles. Pour le texte de Porphyre, son obscurité nous dispenserait d'en tenir compte; néanmoins s'il fallait choisir, entre les diverses opinion» émises à ce sujet, celle qui s'accorderait le mieux avec le texte de Diogène, nous dirions que ce sens nous parait préférable : avant de mourir, Potamon conBa ses enfants à Plotin auquel il avait jadis donné des. leçons, et qui, marchant dans le même sens que lui, devait naturellement lui inspirer toute confiance. Quoi qu'il en soit de cette discussion oiseuse, voici en peu de mots le système de Potamon, tel que nous l'apprend Diogène de Laërce :

Il y a deux conditions pour trouver la vérité : le Tb ^ye(i.ovtxov, le principe d'après lequel on juge, ou la raison qui juge, et une image parfaite, une idée claire de l'objet que l'on veut juger; c'est ce que j'appelle la logique de l'auteur; un principe directeur, conducteur, la raison ou l'entendement, et une idée distincte de l'objet à examiner ; en d'autres termes, il faut la raison et la connaissance de Tobjet, la raison qui porte le jugement, et l'objet de l'idée au moyen de laquelle elle juge.

Sa métaphysique peut se formuler ainsi : Il y a deux principes, lun passifj l'autre actif, la matière et la cause efficiente. On peut rechercher sur toutes choses la matière ou la substance, l'origine ou la cause, la manière d'être ou le comment, et le lieu : l5o5,u(p'oî, TO)u, IvS. Ex quOy a quo^ quomodo^ in qxio.

Sa morale est celle-ci : La fin à laquelle tout doit se rapporter, c'est une vie parfaite en tant qu'elle renferme toute vertu, non pas cependant sans les biens naturels du corps et les biens extérieurs.

216 ÉCOLE d'alexandrie

Ce n'est pas, comme vous voyez, un ensemble complet de vérités logiques, métaphysiques et morales ; sa métaphysique n'est même proprement qu'une physique; cependant, on trouve un germe d'éclectisme dans ce lambeau de doctrine. Pour sa théorie de la connaissance, il parait avoir voulu l'opposer aux sceptiques, car cela revient à dire : est vrai tout ce que Tentendement voit clairement et distinctement ; c'est le principe que Descartes devait plus tard formuler; or il est diamétralement opposé au scepticisme qui doute de la réalité de ses perceptions claires et distinctes. Cette (pavrdcata, par laquelle on juge de la réalité des choses, ressemble fort aux idées-types de Platon, et ce principe directeur du jugement a beaucoup d'analogies avec les catégories régulatrices d' Aristote.

Je passe à la physique : l'espace, qu'il classe parmi les principes des choses, est évidemment emprunté à Épicure, qui place les corps dans le vide. Mais c'est dans sa morale que l'éclectisme se montre davantage. Une vie parfaitement vertueuse, telle est la fin qu'il assigne à l'homme d'après les stoïciens ; mais il y joint les biens corporels et les biens naturels, comme les péripatéticiens.

Messieurs, j'en suis réduit un peu aux conjectures: le texte de Diogène est si court; cependant les observations, que je viens devons soumettre, me paraissent fondées. Il y a dans Potamon un commencement d'éclectisme bien marqué, il y a fusion des idées platoniciennes et stoïciennes avec les doctrines péripatéticiennes et épicuriennes.

Ammonius Saccas est proprement le fondateur de

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l'école d'Alexandrie. Théodoret le place sous l'empereur Commode, par conséquent au deuxième siècle ou au commencement du troisième. Ammien Marcellin et Suidas nous apprennent qu'il naquit à Alexandrie. Au témoignage d'Hiéroclès et de Porphyre, il aurait été élevé dans la religion chrétienne, qu'il aurait quittée plus tard pour embrasser le paganisme et la philosophie ancienne. Il semblerait. Messieurs, que la patrie d'Ammonius, l'époque à laquelle il vécut, sa religion, sont tout autant de points parfaitement éclaircis, et pourtant il s'en faut de beaucoup ; et la vie, comn^e la doctrine d'Ammonius Saccas, n'ont guère moins exercé la sagacité des critiques qu'à l'égard de Potamon. La raison de cette difficulté est le témoignage d'Eusèbe, contradictoire à celui d'Hiéroclès ; cet écrivain afflrme qu' Ammonius resta constamment attaché à la religion chrétienne jusqu'au dernier soupir, et qu'on lisait encore de son temps, parmi les chrétiens, les Commentaires de Saccas. Saint Jérôme suit l'avis d'Eusèbe; plusieurs critiques plus récents, Valésius, Cavacus, Bayle, Bamage, Selden ont adopté le même sentiment. Fabricius et Mosheim ont parfaitement démontré que l'Ammonius d'Eusèbe était différent de l'Ammonius, appelé Saccas à cause du métier de portefaix qu'il avait exercé dans sa jeunesse. Il est certain d'abord que Porphyre mérite, sur ce point, plus de créance qu'Eusèbe, bien plus éloigné d'Ammonius l'alexandrin. Si le savant Patricius a pu prendre ce dernier pour un péripatéticien, il est à croire également qu'Eusèbe a pu le confondre avec un chrétien. Du reste, Longin nous apprend qu'Ammonius n'a laissé aucun écrit, tandis que celui dont parle Eusèbe a écrit des Commentaires. D'ailleurs est-il admissible qu'une école aussi ennemie du christianisme, que l'école éclectique d'Alexandrie, ait été fondée par un

chrétien demeuré lel jusqu'à la fin de ses jours (1)? Il nous semble donc évident qu'Eusèbe a confondu Ammonius Saccas avec un écrivain chrétien postérieur au maître de Plotin. Il est vrai qu Eutychius, patriarche d'Alexandrie, parle d'un évêque nommé Ammonius qui, après avoir apostasie, était revenu à de meilleurs sentiments. Mais le docte Selden, qui nous a transcrit le texte d'Eutychius, nous apprend lui-même qu'il avait substitué le nom d'Ammonius à celui d'Eumène qui se trouve dans l'original. Nous dirons donc avec Le Nain de Tilleraont que cette opinion ne mérite aucune confiance. Passons à la doctrine d'Ammonius Saccas. D'abord, y a-t-il eu une relation quelconque entre Ammonius et Potamon? Nous ne pouvons rien affirmer de certain là-dessus ; seulement un passage de Porphyre (Fïe de Plotin, c. m) insinue que ce philosophe quitta les leçons de Potamon pour celles d'Ammonius. Il paraît en effet probable que Potamon fut peu goûté par ses contemporains ; autrement, on ne s'expliquerait guère le silence de toute l'antiquité sur son compte. Ammonius se hâta de reprendre l'œuvre qu'avait tentée Potamon; il le fit avec plus de succès, et sans doute aussi avec plus de talent. Néanmoins ses doctrines ne nous sont que très imparfaitement connues. Deux textes de Iliéroclès sont ce que nous possédons de plus clair sur ce philosophe. Or, il résulte de ces textes qu'Ammonius voyant les systèmes si différents d'Aristote et de Platon, et les disputes interminables auxquelles ils donnaient lieu, rejeta ces idées divergentes, et s'étudia à démontrer que Aristole et Platon s*accordaient en quelques points essentiels, dont il forma le fond de toute sa doctrine.

(1) Mgr Freppel donne encore quelques autres détails sur cette controyerse, dans son Origine, leç. 4*. (Note de Téditeur.)

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Ainsi, Messieurs, le but des efforts d'Ammonius Saccas nous est connu. Il veut concilier Aristote et Platon, emprunter d'eux ce qu'ils ont de commun et en faire une philosophie aussi complète que possible. Vous le voyez clairement, c'est l'éclectisme et sa méthode ; et nous pouvons en toute raison regarder Ammonius comme le fondateur de l'école éclectique d'Alexandrie. Mais, si nous passons de l'esprit général, qui préside à l'enseignement d' Ammonius, aux divers points de sa doctrine, nous ne trouverons guère de documents dans l'antiquité. Porphyre nous dit bien quelque part que Plotin faisait de la substance des idées d' Ammonius l'objet de ses dissertations, mais ce texte est trop vague pour que nous puissions préciser les points sur lesquels il adoptait les idées de son maître. Un néoplatonicien de la fin du quatrième siècle, Némésius, évêque chrétien, nous fournit un renseignement plus clair et plus distinct. Il nous fait part de deux démonstrations, l'une sur l'immatérialité de l'âme, qu'il attribue à la fois à Numénius, le pythagoricien, et à Ammonius, l'autre sur l'union de Tàme avec le corps, qu'il rapporte exclusivement à Ammonius. Cette citation ne va pas sans engendrer quelque difficulté, car nous avons vu que Ammonius ne laisse aucun écrit dont Némésius aurait pu tirer littéralement les démonstrations que je viens d'indiquer; or, la reproduction fidèle d'une démonstration par la seule voie traditionnelle est un peu difficile. Sans doute, il est permis de supposer qu'elle aura été consignée dans un ouvrage que nous ne possédons plus ; mais pourquoi Tauteur de cet ouvrage aurait-il plutôt parlé d'Ammonius que Plotin, Porphyre et Amélius, ses successeurs immédiats? On a répondu qu'il se trouvait, dans les Ennéades de Plotin, deux passages (IV, 7, 2^-12*-9^) qui offrent tant d'analogie avec les démonstrations d'Am-

220 ÉCOLE 0*ÂLEXANDRIB

monius dont je parle, qu'il se pourrait absolument que Némésius les eût tirées de Plotin, en les faisant toutefois remonter à leur source primitive. Quelle que soit la valeur d'une semblable réponse, ces démonstrations ne nous donnent pas d'Ammonius une idée très avantageuse; ce sont des développements qui sentent fort l'école de Pythagore.

En résumé, Messieurs, Ammonius Saccas se présente à nous comme le fondateur de l'éclectisme alexandrin, comme le premier conciliateur sérieux de Platon et d'Aristote, et surtout comme le maître dePlotin; et c'est dans ce dernier philosophe que l'éclectisme va s'offrir à nous dans toute sa rigueur systématique.

TROISIÈME LEÇON (i)

Pour comprendre Plotin, il importe d'étudier d'abord Platon et Aristote. — Jeunesse de Platon, ses premiers maîtres et ses nombreux Yoyages. — D*où provient Tobscurité de sa doctrine? —

I. Psychologie de Platon : il distingue dans l'homme trois âmes, qui ne sont pas trois facultés d'une même* substance spirituelle. — -

II. Logique de Platon : ce qu'il a emprunté aux systèmes d'Heraclite et de P)thagore, aux écoles de Mégare et d'Élée. En quoi consiste sa célèbre théorie des idées ? Les idées existent en elles-mêmes, et forment, à côté de Dieu qui les contemple, un second principe des choses. — IlL Métaphysique de Platon : l'idée du bien, l'éternité de la matière, la formation de Tunivers, Tàme du monde. ^ IV. Morale de Platon : la vertu se confond avec la science, et le vice n*est que l'ignorance; négation de la liberté humaine; immortalité de rame et vie future. — Appréciation de la philosophie de Platon : comment le panthéisme est au fond de son idéalisme, qui réduit le monde sensible & une vaine apparence ; et comment sa morale mène droit au fatalisme.

Messieurs,

Si je ne me trompe^ vous avez déjà entrevu la pensée fondamentale qui préside à tous les efforts des créateurs de Técole d'Alexandrie. Ammonius Saccas nous est apparu avec Tintention formellement avouée de concilier Platon et Aristote; Plotin va entreprendre, sous nos yeux, ce grand travail, et nous verrons si le succès couronnera ses études. Mais avant d'assister à cette étrange fusion,

(1) 6 novembre 1850*

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ne serait-il pas utile pour nous de posséder des notions claires, exactes et précises, sur le système philosophique de Platon et sur celui de son rival de gloire, le philosophe de Stagire. Je crois donc, Messieurs, répondre à vos vœux et satisfaire aux exigences de mon sujet, en vous exposant aujourd'hui la philosophie de Platon avec toute la netteté possible. Vous le savez sans doute, Messieurs, tout le monde se plaît à parler d'Aristote et de Platon, mais peu de personnes ont acquis l'intelligence de leurs doctrines.

Je ne m'étendrai pas beaucoup sur la vie de Platon ; ces détails qui peuvent vous être facilement connus enlèveraient une notable partie d*un temps, qui doit nous être précieux en raison de sa brièveté; néanmoins, il est de toute nécessité de rappeler en peu de mots les princi- 1 pales circonstances de la vie de cet illustre philosophe, parce que, à mon avis, elles jettent de vives lueurs sur certains points de sa doctrine.

Platon, fils d'Ariston, naquit à Athènes, la première ou la quatrième année de la LXXXVIIP Olympiade ; suivant une opinion plus commune, la deuxième ou la troisième de la LXXXVIP Olympiade. D'après le témoignage d'Apulée et d'Aristote, il aurait d'abord fréquenté les écoles de Cratyle et d'Hermogène, où il aurait puisé les doctrines d'Heraclite et de Parménide. Diogène de Laërce, au contraire, prétend que ce ne fut qu'après avoir entendu Socrate, que Platon adhéra aux idées d'Heraclite et de Parménide. Ce qu'il convient de constater, c'est qu'il fréquenta ces deux écoles; que ce soit après avoir suivi les leçons de Socrate ou avant, il importe peu. Il resta huit ans à l'école de Socrate et se fît remarquer entre tous les autres disciples. Après la mort de son maître, il se retira à Mégare, chez Euclide, qui lui enseigna la dialectique. Puis il résolut de

voyager, pour recueillir les diverses doctrines enseignées dans le monde. Il commença par l'Italie^ dit Apulée ; il y étudia les doctrines de Pythagore, puis il alla s'instruire dans la géométrie auprès de Théodore de Cyrène ; Diogène de Laërce intervertit Tordre de ces deux voyages; mais toujours est-il que l'un et l'autre écrivain s'accordent sur la réalité historique de cet itinéraire. Ensuite il se rendit en Egypte, pour s'initier à la science orientale; de retour à Tarente, en Italie, il reprit les études pythagoriciennes ; enfin, il vint fonder son école à Athènes dans Tenceinte de TAca* démie^ où il enseigna la philosophie à la jeunesse athénienne. Son auditoire était très distingué : on y voyait Aristote, Xénocrate, Speusippe, Isocrate, Hypéride et Démosthène. Il fit trois voyages en Sicile, où il vit Denys le tyran, et Dion, qui devint son disciple chéri. La plupart des anciens nous apprennent qu'il mourut la première année de la CVIIP Olympiade, à l'âge de quatre-vingt-un ans. L'antiquité vénéra en lui son plus beau génie. Ses doctrines se trouvent consignées dans ses dialogues philosophiques au nombre de trentecinq, auxquels on a coutume d'ajouter treize épitres. Les principaux de ses ouvrages sont : le TiméCy le Phédon^ le Phèdre, la République^ les Lois, le Parménide^ le 50phiste^ le Theœtète^ le Philèbe^ le Gorgias. Les auteurs anciens et modernes sont unanimes à proclamer Platon dune obscurité presque impénétrable ; aussi y a-t-il eu, sur ce philosophe, les opinions les plus contraires. D'où peut provenir cette difficulté que l'on éprouve à saisir la vraie doctrine de Platon? Plusieurs causes ont concouru à cacher, ou du moins à voiler le sens propre de ses opinions. La première de toutes , c'est le parti pris d'avance par Platon de ne pas rendre ses idées intelligibles pour tout le monde. Lui-même nous avoue cette

intention dans divers endroits de ses écrits. C'était, en effet, une coutume reçue chez les anciens philosophes et adoptée par Socrate notamment, de restreindre à un certain nombre de disciples privilégiés l'explication de leurs pensées intimes. L'exemple de Técole de Pythagore et des prêtres de l'Egypte n'avait pas laissé que de porter Platon à adopter cette méthode. C'est également en partie dans le même but, qu'il se servit de la forme dialogistique, qui, plus que toute autre, en matière de philosophie, obscurcit une doctrine et rend l'exposition indécise et peu claire. Aussi, comme l'a fort bien observé Cicéron dans ses questions académiques : <f Dans les écrits de Platon, rien n'est affirmé, on discute beaucoup dans les deux sens, on traite de tout et on ne dit rien de certain. » A Texemple de Socrate, Platon est plutôt occupé à réfuter les autres, qu'à produire ses propres idées, de sorte qu'il voile souvent sa pensée avec un artifice extraordinaire. Le style figuré et poétique qu'il emploie de préférence est une nouvelle source de difficultés, car la pensée, noyée dans une foule d'images et de métaphores, échappe à la clarté de la discussion. L'étude qu'il fit de la géométrie, à Cyrène, porta vers l'abstraction cet esprit naturellement métaphysique, et hérissa son style d'expressions mathématiques. Cette habitude de Tabstraction dégénère souvent, chez lui, en subtilité, à tel point que son idée devient imperceptible. Enfin, à toutes ces causes que je devais énumérer, il convient d'en ajouter une dernière qui est des plus regrettables : c'est le défaut d'unité qu'on remarque dans la doctrine de Platon. On chercherait en vain, dans ce philosophe, un système un et identique à lui-même; au contraire, on y découvre bon nombre d'incohérences et de contradictions; il y a tels passages qu'on ne saurait concilier sans faire aux textes une vie-

lence manifeste. Platon a subi beaucoup d'influences dans ses nombreux voyages : le mysticisme oriental, ridéalisme éléatique, le naturalisme ionien d'Heraclite, la dialectique mégarienne, les rêveries de Pythagore viennent tour à tour se refléter dans ses dialogues, et mêler leurs formes indécises aux lumières qu'il avait puisées à l'école de Socrate ; car Tesprit de critique et de négation, particulier à Socrate, anime toujours son disciple; les idées et la méthode socratiques sont au fond de la philosophie platonicienne.

Qu'est-ce donc , Messieurs , que cette philosophie de Platon? Quel en est le contenu et la substance? En voici l'analyse. Platon distingue dans la philosophie trois grandes parties : la logique ou dialectique, la physique et la morale. Cette division répond absolument à notre division moderne. Ainsi la dialectique, c'est notre logique, la physique comprend notre psychologie et notre métaphysique, et l'éthique se confond avec notre morale.

I. Psychologie de Platon : L'homme a trois âmes, dont deux, sièges des appétits sensuels et des passions violentes, meurent avec le corps; mais l'âme intelligente est immortelle, c'est elle qui fait la dignité de notre nature. Cette âme intelligente et immortelle réside dans la tête, sa composition est semblable à celle de l'âme du monde; elle a une volonté, elle est sensible au bonheur et au malheur. Outre cette âme, dont le siège est la tête, l'homme, ainsi que nous Tavons dit, en possède deux autres, destinées à périr avec le corps : savoir une âme mâle, résidant dans la poitrine, siège des passions énergiques, l'autre femelle, résidant dans le ventre, siège des appétits sensuels. Il ne faut pas voir dans ces trois âmes, comme on Ta prétendu bien à tort, les trois facultés de Tâme reconnues par la philosophie actuelle, c'est-

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à-dire Tintelligence, la puissance activée! la sensibilité; car ces trois facultés d'un seul et même sujet indivisible sont inséparables dans leur exercice. Au contraire, Platon suppose à chacune des trois âmes une existence si distincte, que la première seule doit survivre au corps. C'est un principe fondamental qu'il importe de ne point perdre de vue. On a voulu faire de Platon un philosophe moderne, on a transporté les données de la science actuelle dans le passé ; Messieurs, il faut laisser à Platon ses qualités et ses défauts, ses vérités et ses erreurs. D'ailleurs, lui-même a soin de nous avertir dans le Timée qu'on ne peut rien savoir de certain sur la sensibilité, la volonté, le libre arbitre, l'immortalité de l'âme et ses destinées futures. Sauf TinteUigence pure et la science, sur lesquelles Platon insiste davantage, il étend son scepticisme sur la psychologie entière. Passons donc à cette célèbre théorie de l'intelligence pure, c'est-à-dire à la théorie des idées ou à la dialectique.

II. Dialectique ou logique de Platon. — La doctrine des idées est le fondement de toute la philosophie platonicienne; le maître y revient sans cesse comme à sa théorie favorite, et malgré ses fréquentes répétitions, il a laissé ce point dans une obscurité désespérante. Essayons néanmoins de jeter quelque clarté sur ce ténébreux système. Au témoignage d'Aristote, la première éducation de Platon nous donne la clef de l'origine de cette théorie. Platon fréquenta d'abord les écoles ioniennes et pythagoriciennes. Or, Heraclite enseignait que tout ce qui est matériel étaot changeant, variable et mobile, ne peut dès lors être saisi par la science, ni en devenir l'objet. C'est une doctrine que Platon avait puisée à l'école d'Héraclile. Partant de cette idée, Platon se dit que la science

ne pouvait avoir pour objet que des êtres éternels^ immuables , subsistant par eux-mêmes. Pythagore avait été amené à cette même conclusion, et par le même chemin ; il avait abouti aux nombres, qui étaient pour lui des êtres immuables, éternels, nécessaires, universels, et dont il fit la raison de toutes choses, l'objet de la science. Mais Pythagore ne niait point l'existence des choses variables, changeantes et mobiles; seulement, à côté de ces objets passagers, il plaça quelque chose de fixe que la science pouvait saisir, le nombre. L'école d'Élée, c'est-à-dire Parménide et Xénophon, s'était tirée de la difficulté résultant de* l'instabilité incessante des choses, en niant le mouvement, la variété, et en proclamant l'unité et l'immobilité de l'être. L'école de Mégare, issue de l'école d'Élée,. avait mitigé le panthéisme de Parménide, en reconnaissant les idées, c'est-à-dire un certain nombre de principes immobiles, mais était restée fidèle à son origine, en réduisantle phénomène, le multiple, à une illusion dessens. Ainsi Platon se trouvait en présence de quatre solutions : la solution ionienne qui n'en était pas une, puisqu'en posant l'instabilité des choses, elle supprimait l'objet de la science; la solution pythagoricienne qui plaçait le nombre comme principe immobile, à côté de la fluctuation des choses; la solution éléatique qui niait la variété pour n'admettre que l'unité immobile et ab* soluc ; la solution mégarienne qui se confond finale* ment avec la solution précédente.

Platon profita de ces quatre solutions et n'en adopta aucune, de sorte que son système est original sans être homogène. Il admet avec les ioniens l'instabilité incessante des choses, mais il y joint, avec les pythagoriciens, un élément stable et immobile; seulement, il remplace les nombres par les idées. Il rejette Tidéalisme

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exclusif de Parménide, et en même temps il affirme que les choses produites ne sont pas proprement des êtres, mais qu'elles se rattachent indirectement à l'être par leur ressemblance avec les êtres étemels, c'est-à-dire avec les idées. Aussi se hàle-t-il de proclamer, dans le Timée et dans la République, que les choses produites ne donnent que la vraisemblance et ne prêtent qu'à des conjectures. En résumé, Messieurs, Platon , effrayé de l'empirisme et du sensualisme ioniens, s'est jeté dans les idées, comme Pythagore dans les nombres, comme Parménide dans Tunité absolue. Maintenant, qu'est-ce que Platon entend par ces idées? Pour nous, une idée est la représentation mentale d'un objet; pour Platon, ce n'est pas la même chose. Les idées sont des êtres subsistant par eux-mêmes,' ^u<nQtç a&r«< xàO' aûtd^ç, de véritables substances, des types gêné* riques qui donnent aux choses passagères leur essence et leur nom. En vain a-t-on voulu, comme le docte Mosheim, corriger Platon sur ce point, et voir dans ses idées des notions générales, ou les idées et les pensées de Dieu. Plutarque et le platonicien Alcinoûs sont également tombés dans cette erreur. Platon ne cesse de répéter que les idées existent en elles-mêmes et par elles-mêmes, qu'elles ont une réalité individuelle et indépendante, qu'elles sont^ hors de Dieu, les seuls êtres réels ; et même dans le Timée^ elles portent le nom de dieux éternels. Tout au plus pourrait-on admettre, avec M. Stallbaum, que le Dieu de Platon est la cause efficiente des idées, et l'intelligence divine la source d'où elles émanent ; mais il est certain que, dans Topinion de Platon, les idées existent de toute éternité d'une existence séparée de celle de Dieu. Ici encore, les perpétuelles fluctuations de Platon, son style métaphorique, empêchent une certitude absolue; néanmoins, je croîs pouvoir affirmer que les

idées de Platon forment» à côté de Dieu, un second principe des choses. Je pense même qu'il n'y a d'autres relations entre Dieu et les idées, sinon que Dieu en fait l'objet de sa contemplation éternelle, et que c*est à l'imitation des idées qu'il a formé les choses naturelles ; mais il est si peu le créateur ou même le principe des idées, que Platon ne l'appelle que l'imitateur des idées, (A((jiT)T^<; Twv ivTwv. Or, voici la hiérarchie ou l'échelle harmonique des idées ; Platon y arrive par l'abstraction, de cette manière : de l'individu, il faut remonter à Tespèce, de celle-ci au genre, de cette idée générique à une idée générique supérieure, jusqu'à ce que l'on soit arrivé à ridées des idées, «Tôoç eïSwv, Tidée suprême du Bien et de l'Unité, t6 ?v, Tb à^oL^o^^ dont toutes les autres dérivent. Cette idée du bien est le centre et le siège du système universel des idées ; toutes ont dans cette idée suprême le principe de leur perfection, de leur essence et de leur existence. Mais cette idée universelle du bien, ne serait-ce pas Dieu lui-même? Ceci me conduit à la métaphysique de Platon.

III. Métaphysique de Platon. — Ritter dit, dans son excellente Histoire de la philosophie^ que le Dieu de Platon n'est que la sphère totale des idées, c'est-à-dire l'idée du bien enveloppant toutes les autres. On ne peut nier qu'il y ait des passages, où Platon semble effectivement confondre Dieu avec Tidée du bien; mais il est certain, d'un autre côté, qu'il les distingue habituellement, et surtout dans le Timee; aussi, je n'hésite pas à penser que, dans l'opinion du maître, Dieu, cause efficiente des choses, était distinct de Tidée du bien, cause exemplaire et finale de tous les êtres. L'idée du bien est, suivant Platon, le type suprême, un être collectif; Dieu est, au contraire, un individu infini, une providence, et non simplement un type idéal. Toute cette doctrine

"SSO ÉCOLE D'ALEXANDRIE

n^était point claire pour Platon; il n'avait là-dessus que

-des idées vagues et confuses. Eh bien, Messieurs, puisque

habituellement le Dieu de Platon est distingué de Tidée

•du bien, quel est-il ce Dieu? L'essence de la divi-

>nité, c^est Tintelligence, c'est-à-dire la perception des

idées, v<{7jaiç, unie à la puissance de la volonté. C'est

une intelligence infinie , cause première de toutes

•choses. Platon prouve l'existence de Dieu, au dixième

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