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PREMIÈRE PARTIE

Ooerres, sa jeunesse, sa scieDce universelle, son style. — Idée de sa Mystique chrétienne, — Qu'est-ce que le mysticisme? — En quoi la connaissance et l'activité propres & Tordre mystique diffèrent-elles de la connaissance et de l'activité ordinaires ? — Ce qu'est l'ordre mystique dans l'ordre surnaturel. — Anthropologie de Goerres ; difficultés de son système. <— Goerres distingue dans l'homme une triple réalité élémentaire : la partie supérieure ou l'esprit, la partie inférieure ou le corps, la partie moyenne, ou force vitale, qu'il appelle rame. — Rôle du cerveau, du cœur et de la colonne vertébrale dans l'organisme humain.— Double rapport fondamental entre les diverses parties de l'homme : action du dedans au dehors, et de haut en bas, et réaction réciproque. — Le chapitre de la croix mystique: la croix est partout dans la nature ; explication mystique du signe de la croix.

Le dix-huitième siècle touchait à sa fin. La guerre poursuivie avec tant d'acharnement par les sophistes, contre la vérité religieuse, semblait devoir se terminer par une victoire décisive de l'impiété sur la foi, du

(i) Cette étude a paru autrefois dans le Correspondant (numéros du S5 mars 1852 et du 25 Juillet 1852). M. l'abbé Freppel avait alors vingts cinq ans (Note de l'éditeur).

monde sur rÊvangile. L'Allemagne avait eu sa large part dans cette lutte ardente des passions humaines conjurées contre l'Église et ses dogmes révélés.

Au lieu du sceptisme moqueur, à l'aide duquel Voltaire et ses amis cherchaient à déverser le ridicule sur la doctrine chrétienne, Kant et ses disciples mettaient au service de rincrédulité leurs théories abstraites et leur critique téméraire.

Avec moins de verve et d'éclat, mais avec plus de patience et d'audace, les novateurs de l'Allemagne s'efforçaient de ruiner, sur le terrain même de la science» l'édifice religieux que n'auraient pu effleurer les traits brillants du bel esprit français. Ils poussèrent jusqu'à ses •dernières conséquences le principe du libre examen, de rindépendance de la raison humaine; et quand la Révolution française, consacrant les folies des uns et des autres, vint réduire en pratique leurs funestes systèmes, elle aurait pu demander sa déesse Raison au rationalisme de Kant, comme elle emprunta son code politique au Cow- 4rat social de Rousseau.

Cependant la réaction suivit de près l'action constante et soutenue d'une philosophie armée du mensonge et de la calomnie.

Fatigué des excès auxquels des hommes pervers venaient de se livrer sans frein et sans pudeur, Tesprit humain recula d'épouvante à la vue de l'abîme qui se creusait devant lui. Les vrais principes de l'ordre religieux et social trouvèrent bientôt de nombreux défenseurs, et la lumière brilla de nouveau au sein des ténèbres •qui avaient obscurci le jour éclatant de la vérité. C'était le moment oi!i M. de Chateaubriand ramenait les Fran- -çais à la foi de leurs pères, en frappant, par le merveilleux tableau des beautés morales du Christianisme, l'imagination d'une époque incapable d'apprécier à leur

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juste valeur les preuves positives de la révélation ; où M. de Bonald parvenait» à force de pénétration et de clarté, à faire penser au siècle que Voltaire n'avait réussi qu'à faire rire ; où M. de Maistre, flétrissant ce grand coupable avec toute l'indignation du génie et de la vertu, le renversait du piédestal sur lequel l'impiété en délire avait osé Télever . Pendant que ces courageux écrivains ramenaient en France le goût des saines doctrines, FAllemagne n'oubliait point que les désordres de ses enfants lui avaient fait contracter une dette immense envers la cause sacrée de la religion et de la vérité ; le bien ne devait pas manquer, là où avait abondé le mal. Frédéric Schlegel effaçait le souvenir de sa première jeunesse, en rendant à Thistoire son véritable caractère; il montra, jusque dans Fart et dans la littérature, la supériorité du génie chrétien sur l'esprit qui animait les sociétés païennes. Stolberg élevait, dans sa célèbre Histoire de la religion de Jésus^ un monument impérissable de science et de foi. Mais l'homme qui contribua le plus à donner de la force et de la durée à ce mouvement de régénération religieuse et littéraire, ce fut Goerres.

Joseph Goerres est un des personnages les plus extraordinaires qui aient paru sur la scène de l'histoire en Allemagne. Esprit universel, il embrassait dans le vaste cercle de ses connaissances les parties les plus diverses du savoir humain, l'histoire et les sciences exactes, la théologie et les sciences naturelles. Nul ne pénétra plus avant dans les mythes du monde asiatique; nul ne fournit une analyse plus nette et plus précise de l'organisation de rhomme. Soit qu'il rallumât par son éloquence de feu le patriotisme des AUemands, soit que, dédaignant les vaines agitations du monde politique, il sondât d'une main ferme toutes les profondeurs de la

philosophie chrétienne, ou qu'il déroulât le plan de la Providence dans Thistoire du monde, cet homme, que l'empereur Napoléon appelait la cinquième des puissances coalisées contre lui, étonna sa patrie par les ressources prodigieuses et l'inépuisable fécondité de son génie. Image vivante de l'unité de la science catholique, il sut réunir dans une large synthèse tout ce qu'elle a de plus profond et plus varié. Son style simple avec dignité, ferme sans raideur, étincelle de traits vifs et hardis, et offre, avec un choix d'expressions toujours heureuses, une richesse d'images souvent éblouissante. Comme tous les écrivains supérieurs, Goerres s'est créé une langue à part, dont la mystérieuse profondeur n'est accessible qu'à ceux qui se sont familiarisés avec ses tournures neuves et originales, et ces formes un peu vagues, qui tiennent autant du génie poétique que de la prose.

Ce qui a 4û contribuer beaucoup à développer en lui son penchant naturel au style figuré, c'est la philosophie de Schelling, dont les charmes trompeurs avaient un moment fasciné sa jeunesse. Les idées républicaines n*eurent pas une moindre influence sur les premières années de sa vie littéraire ; mais, à la clarté de l'orage qui vint fondre sur sa patrie, Goerres entrevit bientôt la licence s'affublant du manteau de la liberté. Depuis ce moment, il consacra toute sa vie à la défense des principes conservateurs de l'ordre et de la société, et les Feuilles historiques et politiques^ qu*il publia plus tard à Munich, offrirent Texpression la plus fidèle et la plus complète de ses idées sur le respect de l'autorité et les dangers de la Révolution. Il déposa, dans divers ouvrages, le fruit de ses recherches et de ses méditations : toutes ces productions, historiques et philosophiques, témoignent à la fois de la fermeté de son caractère et de la

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profondeur de son génie ; mais l'ouvrage qui révèle au plus haut degré les qualités du grand esprit, c'est la Mystique^ qui figure au premier rang parmi les chefsd'œuvre dont s'honore l'Allemagne catholique.

Décrire les phénomènes du monde surnaturel^ les rattacher à certains faits généraux d une évidence et d*une portée incontestables, assigner à ces faits leur véritable caractère et leur fondement dans Thistoire et dans la religion, rechercher les principes qui dominent et les lois qui règlent cet ordre de choses mystérieux et divin, réunir enfin dans un vaste système et coordonner entre elles,par un enchaînement admirable de causes et d'effets, les différentes parties de ce tout merveilleux, qu'on appeUe le mysticisme chrétien : tel est le but que se proposa Goerres dans ce célèbre ouvrage, qui produisit une si vive sensation en Allemagne et dans tout le monde scientifique et religieux.

Il y avait quelque courage à propager ces idées, dans une ville où Schelling avait professé avec beaucoup d'éclat, et dans un moment, où les doctrines de Hegel, dont la tombe venait à peine de se fermer, étaient regues dans toutes les Universités du Nord, et trouvaient de Técho jusqu'au sein même de la Sorbonne. Mais Goerres n'était pas homme à transiger avec ce rationalisme étroit et mesquin, qui, niant toutes les réalités de l'ordre surnaturel, osait traiter de supercheries et d'extravagances les dons supérieurs et les actions merveilleuses des saints. Esprit ferme et résolu, il prenait en pitié ces sourdes tentatives, ces habiletés mal déguisées, par lesquelles des hommes timides et indécis cherchaient à res* serrer le christianisme dans les limites de la raison pure, en le dépouillant de tout ce qui semblait revêtir l'apparence du miracle. Egalement éloigné d'une fausse critique qui s'épouvante des faits merveilleux, et d'une

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crédulité aveugle qui les prodigue sans raison, il accepta tous ceux que la bonne foi ne permet pas de révoquer en doute ; et, à l'aide de la triple lumière que la religion, l'histoire et la nature projettent dans le monde mystérieux, il parcourut de l'œil ces régions inconnues pour en décrire les richesses et la beauté. D*autres, avant lui, avaient exposé la vie de ces âmes privilégiées, qui puisèrent dans un commerce intime avec Dieu des con-

naissances et des forces extraordinaires ; jamais oa n*avait présenté, avec toutes les ressources qu'offrent les sciences humaines, un système complet, qui rendît compte des phénomènes les plus variés du monde surnaturel. Goerres eut la gloire d'élever ce prodigieux édifice, dont la masse imposante n'ôte rien à la perfection des détails, et qui sut réunir, dans un majestueux ensemble, les parties si diverses qui constituent le mysticisme chrétien : semblable à ces cathédrales du moyen âge, dont le symbolisme profond, se détachant avec grâce de leurs formes régulières, embrasse à la fois les mystères du dogme et les faits de l'histoire.

La Mystique de Goerres est peut-être la protestation la plus ferme et la plus vigoureuse que la science catholique ait faite, do nos jours^ contre le rationalisme des temps modernes. A cette négation radicale et absolue de l'ordre surnaturel, il était impossible d'opposer une affirmation plus nette et plus tranchée, que la mise en scène de ce drame mystérieux qui se déroule dans l'Église, et dont les actes se représentent d'intervalle en intervalle dans la vie des saints. Sans faire aucune concession maladroite à l'esprit du siècle, Goerres posa résolument, et traita avec une hardiesse de logique remarquable, la question capitale qui divise les adversaires et les défenseurs du christianisme. Y a-t-il un ordre surnaturel? L'humanité offre-t-elle dans son histoire une

série de faits physiques, intellectuels et moraux, qui dépassent évidemment les forces de la nature? Tout est là; cette simple question résume tout le débat engagé entre le naturalisme et la philosopliie de la foi. Avec la profonde sagacité et la sûreté de coup d'œil qui le caractérisait, Goerres envisagea dans toute son étendue ce problème fondamental, et concentra sur ce point toute l'activité de son génie et toutes les ressources qu'il puisait dans son immense érudition. Essayons de présenter un résumé succinct et fidèle de ce grand ouvrage.

Le mysticisme est une connaissance produite par une lumière supérieure, et une activité résultant d'une liberté supérieure ; tandis que la connaissance ordinaire est un effet de la lumière intellectuelle communiquée à l'esprit, et l'activité ordinaire un fruit de la liberté personnelle implantée au cœur de l'homme. Voilà en peu de mots la formule abrégée, Texpression la plus rationnelle de la doctrine que Goerres se propose d'établir et de développer dans le cours de son ouvrage.

Elle indique les deux caractères principaux de l'ordre mystique, en même temps qu'elle les distingue des phénomènes analogues, qui se produisent dans l'ordre naturel. Connaître et agir sous l'influence de la lumière, et sous l'empire de la liberté naturelle : telle est la vie naturelle de Tâme humaine ; connaître et agir sous l'influence d'une lumière et sous l'empire d'une liberté supérieure, c'est le double signe de la vie mystique. Si l'intelligence et la volonté sont les deux facultés constitutives, les deux puissances souveraines de l'âme, il faut également que le mysticisme prenne racine dans ce fond primitif de l'homme, pour se répandre de là dans les diverses branches de l'activité humaine. Il doit remonter jusqu'à cette double source de vie intellectuelle et morale, pour suivre dans

leurs direclions parallèles ces deux courants qui, traversant tout l'être intelligent et libre, fécondent sa nature et portent ses destinées. C'est par les idées et par lea faits que se manifeste l'esprit humain, et l'histoire de chaque homme en particulier, comme celle de l'humanité en général, n'est que Tensemble de ses idées et le récit de ses actions. Qu'a-t-il pensé ? Qu'a-t-il fait ? Qu'a-t-il cru? Qu'a-t-il opéré? voilà l'homme, voilà le monde. Conséquemment, c'est dans la région de la pensée et dans celle de l'action, dans le domaine de l'intelligence et dans celui de la volonté, que se produiront les deux phénomènes caractéristiques du mysticisme : il faut qu il soit une certaine connaissance et une certaine activité ; car l'homme qui doit en être l'objet, n'est lui-même que connaissance et activité.

Mais ce qui distingue éminemment la connaissance et l'activité propres à l'ordre mystique, de l'activité et de la connaissance naturelles, c'est le principe dont elles émanent, la forme qu'elles revêtent l'une et l'autre, et la fin à laquelle toutes deux viennent aboutir. C'est une fin reculée bien au-delà des bornes de la nature, un commerce ineffable, l'union intime avec Dieu ; c'est un caractère supérieur au cachet que la nature imprime à ses œuvres, une hauteur de vues incomparable, une puissance d'action merveilleuse ; c'est un principe qui s'élève bien au-dessus des forces de la nature, la grâce divine qui s'épanche sur l'intelligence et sur la volonté. Ce rayonnement divin qui produit dans l'âme mystique la lumière et la force, cette aspiration indéfinie vers le centre qui Tattire, ces traits surnaturels qu'elle reflète dans toute sa vie : voilà ce qui établit une différence prodigieuse entre elle et lame qui s*abandonne aux voies naturelles. Ici, tout résulte du jeu des difficultés, rien n'excède les limites de la nature, tout part de Thomme

pour revenir à rhomme ; et par conséquent, la connaissance et l'activité qui s'y révèlent ne sont qu'humaines €t naturelles. Là, au contraire^ les facultés de l'âme ne font que se prêter à l'action des puissances divines ; et si l'homme, établi dans ce milieu surnaturel, cherche à élargir le cercle de ses connaissances et à étendre le domaine de sa liberté, ce n'est que pour affaiblir son pouvoir personnel et pour fortifier l'empire de Dieu sur son intelligence et sur sa volonté. Voilà le vrai mysticisme ; c'est le règne de Dieu dans l'âme, sa lumière infinie et son autorité souveraine, substituées à l'instinct aveugle et au joug brutal de la nature.

Envisagé dans son acception la plus large. Tordre mystique se confond ainsi avec l'ordre surnaturel, où tout est mystère, comme aussi, dans le mysticisme, il n'est rien qui ne s'élève au-dessus de la nature. L'un et l'autre ont le même point de départ et le même point d'arrivée qui est Dieu ; tous deux se développent également dans un milieu commun, le monde de la grâce ; ils paraissent sous des traits semblables et portent le même caractère, l'empreinte du doigt de Dieu et le signe de sa puissance. Cependant la netteté de l'esprit français et la précision du langage obligent à déterminer la nuance qui distingue l'ordre mystique de Tordre surnaturel, et à dégager Tun et Tautre de ces formes un peu vagues, sous lesquelles le génie allemand de Goerres s'est plu à les envelopper. L'ordre mystique est ce qu'il y a de plus intime, de plus profond, ce qu'il y a d'extraordinaire dans Tordre surnaturel. Comparé à Tordre purement naturel, celui-ci n'a rien d'ordinaire : c'est un miracle perpétueJ. Mais ce miracle permanent, qui constitue Tordre surnaturel, est devenu, par une disposition spéciale de la Providence, le cours ordinaire des choses, dans l'économie du salut ; et ce qu'il y a d'extraordi-

naire dans le règne de la grâce, les dons supérieurs, les privilèges, tels que le discernement des esprits, les visions prophétiques, une domination plus étendue sur les forces de la nature, dos communications ineffables avec la divinité, le don des langues, Textase enfin, voilà ce qui constitue l'ordre mystique, qui, par conséquent, est à Tordre surnaturel, comme le faîte d'un édifice aux murs qu'il recouvre, ou la cime d'un arbre au tronc qu'il domine. Le mysticisme est l'apogée, le couronnement du christianisme, qui trouve en lui l'expression la plus élevée de sa puissance et de sa fécondité. C'est une effusion plus abondante de l'esprit de Dieu, une participation plus directe à ses dons, une puissance plus complète de ses faveurs. La vie surnaturelle est commune à toutes les âmes vivifiées par la grâce ; la vie mystique est propre à certaines âmes d'élite qui parviennent à une communion plus intime avec Dieu, dont la mystérieuse influence se fait sentir en elles, avec d'autant plus de force qu'eUe y trouve moins de résistance. Cette énergie divine s'y déploie avec pleine liberté ; la nature vaincue cède sans effort à l'action victorieuse de la grâce, et finit même par s'effacer entièrement, devant ce nouveau principe de vie qui la pénètre en la transformant. Par suite de cette transformation progressive, l'âme, soustraite àl'empirc des lois naturelles, franchit parfois sans difficulté les bornes qui lui semblent prescrites : l'esprit acquiert, au contact de rintelligence divine, une pénétration si merveilleuse que la raison de Dieu parait s'être substituée à la raison de l'homme ; l'on dirait que ce n^est plus l'homme qui agit, mais Dieu qui agit par l'homme^ tant les choses créées viennent se ranger d'elles-mêmes au service de l'activité humaine. Ne trouvant plus d'entraves à ses opérations intérieures, la grâce divine s'empare de cette âme, qui renonce à se gouverner elle-

même, pour lui céder les rênes de la volonté : elle Tincline, la pousse et la dirige dans les voies qu'elle lui a tracées ; elle l'arme d'un pouvoir surhumain, et soumet à son empire, avec les forces de la nature, les puissances mêmes des ténèbres.

Loin de se dépouiller du libre arbitre et d'abdiquer sa personnalité, l'homme entre, au contraire, dans le plein exercice de ses facultés : sa liberté se développe et s'accroît à raison des conquêtes qu'elle fait sur la matière, et son domaine s'élargit à mesure que la nature recule ses limites. Bien que ravie en Dieu^ et malgré le torrent de lumières dont elle est inondée, l'âme mystique n'est point détruite par la grâce qui la pénètre sans l'absorber; Dieu Iql possède^ mais cette possession ne fait que donner à Fintelligence plus de vigueur, et plus de force à la volonté. L'homme demeure, mais Dieu l'établit dans un ordre supérieur, où la nature humaine, s'élevant au-dessus d'elle-même, semble participer à la nature divine, dont elle réfléchit quelques traits et rappelle certains caractères. Ainsi l'état mystique prend racine et s'organise dans les profondeurs de Tâme humaine, sous l'action incessante de Dieu, qui en est le principe et la fin ; et, par conséquent, toute étude approfondie du mysticisme chrétien doit commencer par celle de l'homme, de sa nature et de ses facultés.

C'est donc à Tétude de l'homme et de l'organisation humaine, que Goerres à dû consacrer la première partie de la Mystique. C'est de ce fondement primitif, de cette base naturelle de toute recherche ultérieure, qu'il a dû partir pour déterminer le plan et l'ordonnance de son ouvrage. Avant de s'engager dans les arcanes de la vie surnaturelle et mystique, la science exige une introduction préalable aux principales fonctions de la vie physique et naturelle ; pour marquer avec quelque certitude

le point où commence la grâce, il faut approcher au moins de la ligne où s'arrête la nature.

Bien qu'empreinte de l'esprit de système, et par suite soumise à la critique des partis» l'analyse de l'homme, telle qu'elle est présentée par Goerres, est un chefd'œuvre de pénétration et de sagacité. Son auteur a pourtant soin de nous avertir que cet endroit du livre est hérissé do difficultés ; aussi l'obscurité semble-t-elle parfois en égaler la profondeur. C'est là sans doute ce qui a empêché ce grand ouvrage d'être rendu dans notre langue, en faisant échouer tant d'essais tentés à diverses reprises par des écrivains français (1); ce traite de physiologie comparée est capable en effet de rebuter le traducteur le plus intrépide. Du reste la modestie de Ooerres ne lui a pas permis de cacher à ses lecteurs, que l'intelligence de son travail ne se ressentirait aucunement de la liberté qu'ils prendraient de passer rapidement sur cette première partie. Mais ceux qui n'usent pas de cette permission de Tauteur, se trouvent amplement dédommagés de leurs peines parles aperçus lumineux, les observations fécondes, les rapprochements ingénieux, qui ont fait dire à l'un des plus célèbres physiologistes de l'Allemagne (2) qu'aucun autre ouvrage ne donne une idée plus exacte et plus complète de la constitution de l'homme, et notamment de l'organisation du cerveau. Sans nous étendre beaucoup suvV Anthropologte de Goerres, nous nous contenterons de la résumer «n peu de mots, nous réservant d'offrir un exemple du •genre de cet écrivain, dans le chapitre de la Croix mys-

(1) La traduction faite par M. Charles Sainte-Foi n'a été publiée qu'en 1854 (La Mystique divine naturelle et diabolique, par GoerreSt x)UYrage traduit de l'allemand par M. Charles Sainte-Foi. Paris, Pous* £ielgue-Rusand, 1854) (Note de l'éditeur).

(2) Dœllinger, père du savant professeur d'histoire de Munich.

iiqtie, qa'il recommande lui-même à rattention de son lecteur.

Dans toute substance créée, on peut considérer un principe d'unité, qui en esl le point central et comme le germe de vie déposé dans son sein. Autour de ce noyau primitif de Têtre, vient se déployer son existence phénoménale, qui manifeste au dehors la vie cachée au dedans. Mais entre Texistence développée et le noyau primitif de Tètre, intervient un troisième élément qui les rattache l'un à l'autre» pour les retenir tous deux dans l'union la plus intime : c'est le rayon qui joint le centre à la circonférence, Taxe de cette sphère qui se développe autour du milieu qui l'attire ; c'est ce qui unit la matière à la forme, suivant le langage de l'école, ou ce qui fait passer Tètre de la puissance à l'acte. De là, un premier rapport fondamental dans la nature des choses, rapport de l'intérieur à l'extérieur, du dedans au dehors.

Outre ce mouvement d'expansion qui l'entraîne en dehors, pour le concentrer de nouveau en dedans de luimême, tout être créé est encore soumis à un mouvement d ascension qui l'emporte à travers les différents états qu'il peut parcourir, pour le retenir néanmoins dans les conditions naturelles de son existence. C'est d'un pôle à l'autre que s'étend cette ligne, sur laquelle il s'élève et s'abaisse tour à tour ; et, par conséquent, un second rapport de haut en bas, et de bas en haut, vient se placer en lui, à côté de la relation primitive, entre l'intérieur et l'extérieur de ce mouvement intime, qui va du dedans au dehors et du dehors au dedans.

Appliquant ces principes à l'homme, Goerres trouve également en lui une triple réalité élémentaire et un double rapport fondamental. L'esprit se meut dans le corps par le souffle de vie. Bien qu'il n'y ait dans l'homme que deux substances réellement distinctes, la

^substance spirituelle et la substance matérielle, il rcisulte néanmoins de leur union personnelle un principe de vie, qui disparaît de nouveau par le fait de leur séparation. Cette force vitale est le lien qui unit ce qu'il y a de plus intime dans la nature de l'homme, Tesprit, à ce qu'il y a de plus extérieur en elle, au corps ; c'est là ce rayon qui relie le point central à la circonférence, cet axe qui supporte la spbère de l'existence humaine. Goerres appelle l'âme ce point de jonction, ce terme intermédiaire entre l'esprit et le corps ; il prend ainsi ce mot dans le sens le moins large, comme désignante souffle de vie qui retient la substance spirituelle et la substance corporelle dans l'unité d'une seule et même personne (1). C'est par ce milieu que s'opère le double mouvement d'ascension et de déclinaison, de concentration «t d'expansion, qui détermine les deux rapports primitifs de la nature humaine. C'est au moyen de l'âme que l'esprit agit surle corps, et que le corps réagit sur l'esprit; et cette double action de dedans au dehors, de la partie supérieure sur la partie inférieure, résume, avec la double réaction du dehors au dedans, de la partie inférieure sur la partie supérieure à travers la partie moyenne de son être, toute l'activité de l'homme.

Il y a donc, suivant Goerres, trois parties principales à considérer dans l'homme : la partie supérieure, qui est l'esprit, la partie inférieure, le corps, et enfin la partie moyenne ou l'âme. La vie intellectuelle réside principalement dans la partie supérieure de l'homme, la vie animale dans la partie inférieure, et la vie organique dans la partie moyenne. Or, la vie organique, comme la vie animale et la vie intellectuelle, doit trouver son expression extérieure dans un point central, qui puisse en

(1) Voir plus haut (Lactance, leç. VI*), ropinion de Tertullien et de Laclance sur cette question (Note de l'éditeur) «

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être le milieu et servir de point d^appui à tout le système. Ce milieu extérieur, cet organe central est, pour la partie intellectuelle de l'homme, le cerveau, siège de la pensée et de tout ce qui s'y rattache ; pour la partie inférieure, le cœur, principe de la vie animale ; et pour la partie moyenne de Thomme, la colonne vertébrale, qui soutient tout le mécanisme de sa structure, et autour de laquelle viennent se mouvoir les différentes parties de ce tout organique, comme autour d'un axe commun qui les supporte, en les reliant entre elles. Or, ces trois systèmes se combinent ensemble et s'unissent l'un à l'autre par la liaison la plus étroite : c'est un flux et reflux continuel de l'homme supérieur à l'homme inférieur par la partie moyenne de son être; c'est un courant du dedans au dehors et du dehors au dedans, de haut en bàs et de bas en haut, à travers la région intermédiaire de l'homme. Ces relations réciproques, jointes aux rapports que chacune des parties entretient avec les substances correspondantes et analogues qui l'environnent, constituent la vie de Thomme.

Tel est le résumé de V Anthropologie de Goerres; voilà les principes qu'il développe dans tuutle traité préliminaire, où il considère l'homme comme la base naturelle du mysticisme, et le fonds primitif où se produisent les effets de cette culture supérieure. On peut ne point partager toutes les idées de cet illustre écrivain sur une matière si sujette à controverse; mais ce qu'on ne saurait lui contester assurément, c'est Toriginalité de ses conceptions et la richesse de ses aperçus.

Ce tour ingénieux qu'il sait donner aux pensées les plus conimunes, et cette finesse d'observation qui lui fait découvrir les rapprochements les plus heureux, se retrouvent surtout dans le chapitre delà Croix mystique, où il montre, dans ce signe mystérieux de la religion,

la formule scientiGque la plus féconde et la plus élevée r « Il n'est pas de Ggure plus familière au mysticisme que celle de la croix; car c'est par ce signe que celui qui doit être son modèle et sa fin a vaincu le monde et qu'il en a rompu les charmes. Or, il est son modèle* dans chacun des trois états que parcourt Tâme mystique; dans la période initiale qui la puriCe, comme dans la période moyenne oii elle s'élève au-dessus d'elle-même, et dans la période finale où elle se repose dans la joie et Tunion. La croix, instrument de la mort du Christ, Ta suivi dans le tombeau, dont elle est sortie triomphante avec lui, pour l'accompagner dans sa gloire ; la croix est de même le signe distinctif de tous ceux qui, marchant sur ses traces, meurent à la nature pour vivre à la grâce et jouir de sa gloire.

» Mais si nulle autre figure ne lui est plus familière que celle de la croix, le mysticisme doit se plaire à retrouver partout cette forme symbolique. Ainsi, pour l'âme mystique, la plante se développe en signe de croix, lorsqu'elle élève sa tige au-dessus des rameaux qui la croisent; elle voit l'oiseau voler en forme de croix, quand, la tète en avant et les ailes déployées, il traverse les airs. A ses yeux, le poisson retrace cette figure bienaimée, lorsqu'il fend l'onde, et le cerf en courant à travers la montagne. Elle découvre même ce symbole mystérieux dans la nature de chaque être : elle voit la tête de la croix dans ce qu'il y a de plus intime et de plus profond, comme elle en voit le pied dans ce qu'il y a de plus extérieur et de plus infime; et, entre cette partie inférieure et la partie supérieure, s'étendra pour elle une région moyenne qui embrassera l'une et Tautre comme les deux bras de la croix relient entre eux la base et le sommet. La croix est donc ce signe, qui exprime le double rapport du haut en bas et du dedans au dehors^

qui caractérise chaque substance créée ; et ainsi le point de vue scientifique et le point de vue mystique se confondent en un seul et même point central et lumineux, d'où l'œil saisit à la fois et sans peine les données de la science et les mystères de la religion.

» Le sens mystique du signe de la croix acquiert encore plus d'évidence et de clarté, quand le fidèle retrace sur lui-même cette figure symbolique. En signant le front, c'est la tête et toute la partie supérieure qu'il revêt du signe de la puissance du Père; c'est l'esprit, avec l'organe qui lui est propre, qui se trouve marqué de ce sceau divin. En imprimant ce cachet à la poitrine, c'est toute la partie inférieure de l'homme qu'il désigne au nom du Fils ; c'est le cœur, avec tout le système matériel qui s'y rattache, qui paraît revêtu du caractère sacré. Enfin la partie moyenne de l'homme, son milieu organique, la région du sens et du mouvement, participe également à cette consécration mystique : le sceau de l'Esprit s'imprime en elle ; et c'est ainsi qu'à ce signe mystérieux se rattachent, avec les rapports primitifs de la nature humaine, les différentes parties qui la constituent. j>

Ce n'est là que la moindre partie de Touvrage de Coerres; et cependant il fallait s'y arrêter quelque peu, avant d'arriver au fondement religieux et historique du mysticisme et à son développement à travers les siècles chrétiens.

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