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livre des LoiSy par l'existence et Tordre de l'univers

Mais l'univers lui-même quel est-il? Est-il créé par

Dieu? Non, Messieurs, Platon n'admet pas, non plus

•qu'aucun ancien, la création du monde, au sens que

•nous lui donnons de production du néant. Dieu n'a

point créé la matière, la matière est éternelle; mais il

lie s^ensuit pas que le monde soit éternel, qu'il ait été

produit par Dieu de toute éternité, ce qu'on a fait dire

faussement à Platon. Platon n'enseigne pas que le monde

^st éternel ; voici sa doctrine sur cette grave question.

L'univers est un grand animal composé d'un corps et

d'une âme. La matière première du monde a toujours

-existé; les éléments constitutifs de la matière corporelle

étaient mêlés dans un ensemble confus, appelé chaos.

Le monde pourtant n'est pas une œuvre éternelle ; Dieu

l'a formé en organisant la matière première, c'est-à-dire

«n séparant, et puis en réunissant de nouveau les parties

autrefois agitées avec désordre. Dieu a fait l'âme du

monde immédiatement avant le corps qu'elle devait

animer. Mais quelles sont les essences préexistantes à

«a composition? Dans le chaos éternel et antérieur au

monde, il y avait un mouvement confus, et il y avait

•également une âme éternelle, l'âme désordonnée du

<îhaos, dépourvue d'intelligence, cédant aux appétits

naturels d'après les lois d'une aveugle nécessité. Dieu

^ mis rintelligence au fond de celle âme, et en a fait

ainsi Tâme du monde, dans le corps duquel il Ta placée. Cette intelligence est une émanation de la suprême Intelligence, c'est-à-dire de Dieu; donc la terre, le ciel, les astres sont autant de dieux subalternes, et c'est à ces dieux subalternes que leur père, le Dieu éternel, dédaignant de façonner lui-même les hommes, commit le soin d'organiser les corps humains, et d*y mettre une âme intelligente tirée de l'âme du monde. Or, c'est d'après les idées, types éternels des choses, que le Dieu suprême a formé les grands corps de l'univers . En résumé. Messieurs, Platon admit trois principes des choses : Dieu, les idées et la matière ; c'est là toute sa métaphysique. Nous verrons plus tard que c'est bien à tort que les Alexandrins voulaient y trouver la Trinité chrétienne (1).

IV. Morale de Platon. — Platon, ne voyant dans l'âme immortelle que l'intelligence, fait consister tout le mérite dans le développement nécessaire de la faculté de penser. Suivant lui, la vertu c'est la science, le vice, c'est l'ignorance et Terreur. Mais le vice et la vertu, effets nécessaires du caractère que chaque homme a reçu, en naissant, de son organisation physique, de son éducation, ne sont pas plus libres que l'ordre et le désordre des éléments de l'univers corporel. Proclus, Chalcidius, Louis Leroy, ont prétendu voir dans Platon la doctrine du libre arbitre. Elle s'y trouve si peu, qu'on y rencontre au contraire le fatalisme le plus rigoureux. Un des principes de sa philosophie morale, c'est que nul n'est méchant librement, xoxoç ixol)v oô$etç. Platon s'est appliqué à le démontrer dans vingt passages de ses œuvres, par exemple dans le cinquième livre des Lois^ oii il s'efforce d'établir que l'injustice est une maladie de

(i) Voir plus bas leçon? sixième et septième.

Tâme, aussi involontaire que celles du corps. Il soutient de même, dans le Gorgias^ que tout homme fait toujours ce qu'il croit le meilleur. Par conséquent, ce qui constitue la méchanceté, selon Platon, c'est l'erreur et l'ignorance, et on lit dans le Sophiste^ que l'erreur et l'ignorance sont deux difformités de l'âme entièrement involontaires. Voilà donc une doctrine suivie, logique avec elle-même, et cette doctrine, c'est le fatalisme. Si Platon, par une de ces heureuses inconséquences familières aux hommes de génie, ne rejette pas complètement l'idée de punition, il n'en persiste pas moins dans Terreur capitale de sa doctrine morale : le vice n'est qu'une erreur involontaire. Je tiens d'autant plus à relever cette grossière bévue, qu'elle n'est pas assez remarquée. Platon croyait à l'immortalité deTâme; suivant lui, la justice divine s'exerce après la mort sur Tâme immortelle. Il n'est pas éloigné d'admettre que certains crimes sont punis d'un supplice éternel dans le Tartare, mais il ne croit pas qu'une félicité irrévocable puisse être la récompense même des plus grandes vertus; il parait supposer que les récompenses et les punitions habituelles consistent à rester quelque temps dans les régions célestes ou dans les enfers, puis à rentrer dans une vie meilleure ou plus mauvaise. Quant à la nature de ces migrations, et surtout au passage des âmes dans divers corps d'animaux, ce sont là des hypothèses dans lesquelles Platon nous semble avoir donné libre cours à son imagination, sans les prendre lui-même pour autre chose que de poétiques conjectures. Je traite très légèrement la doctrine de la métempsycose. Platon a commis les erreurs les plus graves dans l'économie politique et sociale; sa république est un pur jeu d'esprit, qui ne dut pas être regardé comme sérieux même par son auteur. C'est à l'école de Pythagore qu'il emprunta la métemp-

sycose, comme il y avait puisé la rémimscence qu'il expose dans le Phédon.

V. Appréciation de la philosophie de Platon. — L'exposition de la philosophie de Platon a dû vous convaincre que la doctrine de ce philosophe est loin de former un tout homogène. Les antécédents de Platon ont singulièrement influé sur ses théories, dont le point vraiment original est le système des idées. D'après cela, je remarque en lui un double caractère, une double tendance. Platon est le disciple de Socrate, et il est l'homme de se& propres pensées. Comme disciple de Socrate, il proclamera les données, les vérités de sens commun, il exprimera les croyances populaires, telles qu'il les expose surtout dans le Timee : l'existence de Dieu, Timmortalité de Pâme, la providence, la vie future; et si ce n'est pas la partie originale de sa doctrine, c'est du moins la plu& raisonnable. Comme fondateur d'un système, Platon est un des organes les plus remarquables de l'idéalisme. Or, Messieurs, sans vouloir être plus sévère pour ce profond penseur que la justice ne me le permet, poésie à part, sans me laisser éblouir par la beauté des conceptions et la magie du style, envisageant au point de vue philosophique la théorie de Platon, je la trouve erronée et fausse. D'abord, le point de départ de toute sa philosophie est une grave erreur. En réalité, Platon réduit le monde sensible à une vaine apparence, et il ne s'en tire que par une vaine subtilité. L'idée, dit-il, existe seule véritablement, la matière n'existe que par cette participation à l'idée. Mais qu'est-ce que cette participation à l'idée ? Est-ce un mélange de l'idée avec les choses? fil non, puisque Platon a soin de séparer absolument les idées des choses sensibles. Ce n'est donc qu'une participation de ressemblance; mais pour qu'il puisse y avoir participation de ressemblance entre la

234 ÉGOLB d'âlexandrie

matière et l'idée, il faut que la matière possède uq principe, dans lequel la ressemblance se produise; or, Platon n'admet pas que ce principe puisse être matériel, car ridée seule est principe d'existence. Ainsi, de deux choses Tune, ou il n'y a pas de principe de réalité dans la matière, et alors la matière n'existe pas ; ou ce principe de réalité est spirituel, il est une idée, et alors la matière se confond avec l'idée. Platon est donc forcé par la logique à nier l'existence de la réalité sensible, il tombe forcément dans l'idéalisme de l'école d'Elée, dans l'Unité absolue de Parménide. Platon est parti d'un faux point ; il aboutit à l'éléatisme idéaliste. Il ne s'en distingue, que parce que son idéalisme vague et indécis n'est pas aussi franc que celui de Parménide. Messieurs, l'erreur primitive de Platon devrait le conduire logiquement à la négation de la réalité sensible, et à la doctrine de l'Unité absolue. Mais qu'est-ce que cette série d'idées, objets éternels et immuables? Platon a confondu les opérations de Tentendement, de pures modifications intellectuelles, avec de véritables substances intellectuelles. C'est un raffinement d'idéalisme insupportable en saine philosophie. Comment voulez-vous qu'une idée existe quelque part, une idée générique, une notion abstraite, qu'elle existe d'une existence séparée? Pour qu^une idée puisse exister, il faut qu'elle se réalise dans une individualité. Les idées générales ne sont pas des êtres subsistant par euxmêmes, ce sont de pures conceptions. Ainsi ces idées dont Platon fait des êtres réels, oùclaç aùtaç xdtô aùxaç , ne composent qu'une théorie ridicule. La troisième erreur fondamentale delà philosophie platonicienne, c'est l'éternité de la matière. Son système de la formation du monde est erroné en tous points. Sa théorie psychologique des trois âmes est fausse; sa physiologie, en tant qu'elle-

constate l'influence du corps sur Tâme, est exagérée. Quant à sa morale, Platon, le disciple de Socrate, l'organe des croyances populaires, du bon sens, du sens commun, en professe une assez bonne, mais Platon l'idéaliste ruine toute la morale, et la sape par la base. La vertu c'est la science, c'est la contemplation des idées; le vice est une erreur nécessaire de Tintelligence. Je vous l'ai dit. Messieurs, voilà le fatalisme. Or, cette erreur provient de la doctrine de Platon sur les idées ; il ne considère dans l'âme immortelle que l'intelligence ; la vertu morale, par conséquent, réside pour lui dans l'intelligence. Messieurs, comme vous voyez, j'ai beaucoup de reproches à faire à la philosophie de Platon ; je distingue dans cet homme célèbre le disciple de Socrate, qui a puisé dans les leçons de son maître renseignement du bon sens populaire, et le philosophe idéaliste, qui a gâté ces leçons si saines par un vain échafaudage d'idées et de théories sans fondement. Platon a flotté sans cesse entre les doctrines ioniennes, italiques et éléatiques, et il a donné successivement dans le panthéisme, le dua* lisme et le trinitarisme (1).

(1) En maint endroit de son Cours d'éloquence sacrée à la Sorbonne, Mgr Freppel s'est vu contraint d'exercer de nouveau sa critique sévère contre les erreurs de Platon, tout en rendant hommage au caractère spiritualiste et au génie de l'illustre philosophe. Cf. Clément (VAlexan^ drie, $• leç. ; Origêne, 18» et 23» leç.; Saint Irénée, 5% 6* et 14« leç.; Saint Justin, 5* et iT leç. ; Les Apologistes chrétiens, 12* et 13» le<j.

(Note de l'éditeur.)

QUATRIÈME LEÇON

Aristote, qui D*a point épargné les reproches k son maître Platon, échappe-t-illui-mème à la critique, malgré sa glorieuse renommée? ^ Aristote & l'école de Platon et à la cour du roi de Macédoine. — Il fonde le Lycée : double forme de son enseignement; ses ouvrages dénotent une science universelle. — I. Logique d' Aristote. Loin d'admettre la théorie des idées, il déclare que toutes nos connaissances proviennent des perceptions sensibles. Définition du syllogisme; les dix catégories. — II. Psychologie d^ Aristote. Les tiois âmes. L'âme intelligente est-elle immortelle?— Remarquable analyse des phénomènes de la sensation et des faits de conscience. — m. Métaphysique d'Aristote. Quatre premiers principes; matière et forme; la matière d' Aristote comparée à Vidée de Platon. — Dieu, cause motrice du monde éternel qu*il ne connaît pas. Négation de la Providence. — IV. Morale d'Aristote; comment elle se divise; ce qui fait la supériorité de la politique. La morale n'est pas fondée sur le devoir, et la vertu consiste dans la modération. — Appréciation de la philosophie d'Aristote; parallèle entre Aristote et Platon.

Messieurs,

Nous avons jugé la doctrine de Platon avec toute la sévérité d'une critique inflexible, sans nous départir néanmoins des règles de la justice et d'une impartialité rigoureuse. Eh bien! Messieurs, il s'est trouvé un homme, disciple et auditeur de Platon pendant vingt ans, fondateur lui-même d'une école non moins célèbre, un homme plus à même que tout autre d'apprécier à leur juste valeur les doctrines de son inattre, et qui toutefois

AHISTOTE 237

a trouvé, pour Platon, des paroles plus sévères que nous ; cet homme vous l'avez nommé, c'est Aristote. Je le sais, on a voulu lui faire un crime de ses attaques et de ses objections, on s'est permis d'y voir l'effet de l'ingratitude et de la jalousie. Sans vouloir absoudre Aristote d'un pareil reproche, qu'il me suffise de dire que la plupart de ses critiques, sur le système de Platon, me paraissent pleinement fondées.

Mais lui-même ne nous obligerait-il pas d'être sévères pour ses propres opinions, et, après avoir relevé les incohérences et les erreurs de Platon, ne nous réduirait-il pas également à compter les défauts de sa doctrine? Il semblerait, Messieurs, que nul mieux que Aristote ne fût capable de trouver la vérité et de la démontrer après l'avoir découverte ! Quelle sagacité dans ses vues ! Quelle profondeur dans ses recherches I Quelle immense érudition! Quelle logique 1 Quelle puissance d'analyse! Il était merveilleusement doué, pour résoudre le problème de nos destinées, si Thomme pouvait le résoudre par l'effort de ses investigations personnelles, en s'isolant des croyances et des traditions sociales. Instruit par l'exemple de Platon, animé d'un zèle ardent pour Tétude, versé dans toutes les branches de la science ancienne, honoré de la faveur du plus puissant monarque du monde, disposant de tous les matériaux propres à élever l'édifice des connaissances humaines, il pouvait, ce semble, facilement éviter les écarts de ses devanciers, et se frayer des voies larges et sûres. Il Pose effectivement, mais nous allons voir jusqu'^ quel point ses tentatives ont été fructueuses.

S'il fallait s'en rapporter uniquement à la gloire, pour apprécier la valeur des doctrines d'Aristote, il paraîtrait que le jprocès serait bientôt jugé. Quel homme en a jamais eii davantage? Son nom, plus encore que celui de

238 ÉCOLE d'alexandrie

Pluton, est devenu en quelque sorte le symbole de la philosophie. Le moyen âge vit éclore ses plus beaux génies aux rayons de ce soleil, qui éclairait les intelligences de si vives splendeurs. Aristote fut, pour ainsi dire, Tinstituteur et le pédagogue du monde actuel ; nous apprîmes le syllogisme à son école, et après tant de siècles nous sommes encore, pour la logique, au point oii le grand homme a laissé cette science. Ahl c'est que pour trouver les règles du syllogisme, il suffit d'un puissant génie aidé par l'expérience, au lieu que, pour la solution pleine et complète du problème des destinées humaines, il faut une révélation divine. C'est toujours là, Messieurs, la conclusion suprême à laquelle vient aboutir une histoire sérieuse des systèmes de philosophie. Apprenons donc à connaître plus intimement Aristote et sa doctrine. Je commence par un aperçu général sur sa vie, parce que je crois y découvrir, comme pour Platon, la raison de certains caractères de ses écrits.

Aristote, fils de Nicomaque, naquit à Stagire, ville de la Thrace, suivant ApoUodore et les anciens, la première année de la XCIX® Olympiade, et par conséquent quarante-deux ou quarante- quatre ans après la naissance de Platon. Nous avons peu de détails certains sur son enfance et sur sa jeunesse, jusqu*à l'époque où il vint trouver le chef de l'Académie; les uns en font un jeune homme dissipé, d'autres un soldat, d'autres un pharmacien. Le fait est qu'il arriva à Athènes à l'âge de dixsept ans ; il y entendit Platon, dont il suivit les leçons pendant vingt ans. Tous conviennent que le maître admira l'esprit pénétrant de son jeune disciple. Mais son affection pour Aristote égala-t-elle son admiration? Il est permis d'en douter, surtout puisque Platon désigna pour son successeur Speusippe, et non pas Aristote qui remportait évidemment sur ce dernier. Sans adopter

ARISTOTK 239

comme vrai tout ce que certains auteurs anciens nous racontent sur les différends personnels des deux grands philosophes, je suis assez porté à croire que l'esprit positif et observateur d'Aristote, si opposé au génie poétique et spéculatif de Platon, dut amener plus d'un dissentiment entre le professeur et Télève, ce qui explique peut-être la préférence donnée par Platon à Speusippe. Après la mort de Platon, il quitta Athènes et se rendit auprès d'un de ses amis, Hermias, en Mysie, où il resta trois années. Hermias ayant été condamné à mort par les Perses, Aristote s'enfuit à Mitylène, d'oii Philippe, roi de Macédoine, le tira au bout de deux ans, pour en faire le précepteur de son fils Alexandre. Il resta huit ans à la cour en cette qualité; mais lorsque Alexandre quitta la Grèce pour entreprendre sa grande expédition contre les Perses, Aristote alla se fixer à Athènes. Il y enseigna la philosophie pendant douze ans, et fonda Técole dite le Lycée, de Tendroit où il donnait ses leçons, ou appelée encore péripatéticienne, de la coutume qu'il avait, non pas exclusivement, d'enseigner en marchant. Aussi longtemps que vécut son protecteur Alexandre, Aristote jouit d'un grand crédit à Athènes ; mais aussitôt la mort du conquérant, le philosophe se vit en butte aux inimitiés et à la jalousie de beaucoup d'hommes envieux. Craignant un sort pareil à celui de Socrate, il prit le parti de se retirer à Chalcis, sur les bords de l'Euripe, où il mourut la troisième année de la CXIV® Olympiade, à l'âge de soixante-trois ans. Telle fut la vie d'Aristote. Suivant le témoignage de Diogène de Laërce, il a composé une foule d'ouvrages, parmi lesquels un grand nombre ne sont point parvenus jusqu'à nous. Et de plus, ceux qui nous restent ont subi tant de vicissitudes, qu'il est souvent difficile de saisir la pensée d'Aristote à travers les altérations du texte primitif. Ajoutons ici

rextrème concision du stagirite, qui dégénère très souyent en obscurité, l'emploi excessif de mots techniques, dont le sens nous échappe en maint endroit, et nous aurons trouvé la raison des interprétations si diverses que Arislote a reçues dans le cours des âges. Il y a plus : Aulu-Gelle nous apprend que ce philosophe avait, comme Pythagore et Platon, un double enseignement, l'un appelé exotérique, pour le vulgaire, Tautro acroamatique, pour un petit nombre d'élèves choisis. Cette distinction est de peu d'importance pour nous, qui possédons, de l'aveu de tous, des ouvrages appartenant à Tua et à l'autre enseignement. Quoique Aristote soit beaucoup plus systématique que Platon, il ne paraît pourtant pas qu*il ait formé de ses nombreux ouvrages un tout bien ordonné, une vaste et imposante unité. A l'exemple de son maître, il partageait la philosophie en trois branches : la logique, la physique et la morale; c'est pourquoi, ses traités se rangent sous Tune ou l'autre de ces trois catégories. Ses principaux ouvrages de logique sont : les deux Analytiques, les Topiques^ les Catégories^ \ Interprétation et les Arguments sophistiques; ils forment TOrganon ou le grand instrument, parce que Aristote regardait la logique comme le grand instrument à l'aide duquel Tintelligence saisit la vérité ou l'erreur. Le livre de l'âme, la métaphysique, ses traités de mathématiques et de physique forment la partie physique ou métaphysique de sa philosophie ; et sa morale est consignée dans ses éthiques, son traité des vices et des vertus, et sa politique. Le génie universel d'Aristote a tout embrassé : sa rhétorique et sa poétique le mettent au premier rang des rhéteurs de l'antiquité ; son histoire des animaux, son traité sur les plantes, sur les couleurs ; son livre du ciel, des météores, lui assurent une place distinguée parmi les naturalistes.

Nous n'avons à nous occuper présentement que de sa philosophie.

I. Logique d'Aristote, — Aristote avait parfaitement compris le vice radical de la théorie de Platon ; aussi se hàta-t-il d'attaquer la doctrine des idées, et il la poursuivit en effet avec beaucoup d^acharnement. Son esprit positif et analytique ne pouvait se faire à ces spéculations, à ces hypothèses arbitraires, sans fondement et sans réalité. Les idées de Platon ne sont pour lui que des métaphores poétiques, {xeTa^popaç irowiTixaç (Métaph. I, 7). Nous souscrivons pleinement à cette objection d'Aristote : c'était qualifier la théorie des idées, comme elle le mérite en saine philosophie. « Platon s'est évidemment mépris, dit Aristote, les idées n'ont aucune existence hors de l'objet, ce n'est autre chose qu'un produit des opérations de Tentendement. » Ainsi, le point de départ de la philosophie d'Aristote devait être diamétralement opposé à celui de la philosophie de Platon. L'objet de la science, selon le maître, ce n'est point l'individu, c'est le genre, l'idée ; une pareille méthode conduit à la contemplation, à la spéculation idéale. Le disciple, au contraire, s'applique à l'individu ; c'est sur l'individu, sur le particulier, qu'il dirige son observation; il est pour la méthode empirique ou expérimentale. C'est à l'expérience qu'il appartient de fournir les principes propres à chaque science ; sans doute, l'expérience n'atteint que les individus dans la nature, mais, à son tour, l'entendement tire la notion générale de la perception sensible. Ainsi l'expérience donne la connaissance de l'individu, et Fenlendement remonte du particulier à Funiversel ; les perceptions sensibles fournissent les idées contingentes, elles procurent seulement la matière dont l'entendement extrait les idées ou principes nécessaires. Remarquez bien, Messieurs, cette théorie du sensua-

lismc dont Aristote est le père. Toutes nos connaissances proviennent des sens et de l'expérience; toutes «n sont tirées, même les idées nécessaires, telles que le principe de causalité et le principe de contradiction. Or, c'est là une erreur fondamentale, partagée par trop ■de philosophes qui, à l'exemple d'Aristote, veulent tout -extraire des sens; elle réduit à de pures sensations, ou è. des sensations transformées, comme disait Condillac, -des principes qui devraient nous apparaître revêtus d'un -caractère de nécessité absolue. Aristote a bien vu la difficulté. Il semble se demander avec anxiété, lui qui a tout ramené à la perception sensible : « mais par quelle faculté saisissons-nous ces principes qui ne sont et ne peuvent être déduits d'aucune démonstration, puisqu'ils servent eux-mêmes de base à toute démonstration?» {2® Anal., liv. II, chap. xv.) Il répond que l'entendement les tire de la perception sensible. C'est une grave erreur; -du moins a-t-il distingué le contingent du nécessaire. La connaissance du particulier, du contingent, ne peut recevoir que le nom d'opinion, de croyance; celle du nécessaire, de l'universel, mérite seule le nom de science. Néanmoins. la perception du particulier nous élève aux notions universelles, objet de la science. Nous obtenons toutes les connaissances par l'induction ou la démonstration, et la démonstration se fait par le syllogisme. Or, qu'est-ce que le syllogisme ? C'est une réunion de trois propositions connexes. Qu'est-ce qu'une proposition? Cest renonciation d'une vérité en trois termes. Qu'est-ce qu'un terme, et combien y en a-t-il? Telles sont les questions compliquées et subtiles oà s'engage Aristote. Il faut avouer qu'il les résout parfois admirablement. Toute cette partie, qui regarde la législation de la pensée, est magistralement traitée. Sans doute, il y a dans certains endroits trop de subtilité ; mais en

étudiant ce code du syllogisme, on ne peut être que pénétré d'admiration pour l'immortel génie, qui traça d'une main si sûre et si ferme les règles du raisonnement. J'ai dit que Tanalyse était quelquefois trop déliée dans AristotCy elle n'est pas non plus toujours originale; ainsi ses dix célèbres catégories me paraissent ressembler fort aux dix nombres de Pythagore : la substance, la quantité, la relation, la qualité, Taction, la passion, le temps, le lieu, la position et Tétat. Messieurs, je viens de vous exposer la logique d'Aristote ; je la qualifierai en deux mots : sa théorie de la démonstration est à peu près irréprochable, sa théorie de la connaissance est incomplète, et par là même erronée. Je passe à sa psychologie. II. Psjjchologie d'Aristote. — A l'exemple de Platon, Aristote donne à Thomme trois âmes : l'une végétative ou nutritive, c'est l'âme des plantes; l'autre, sensitive, c'est celle des animaux; et enfin l'âme intelligente. Les deux premières ne survivent pas au corps; mais la troisième du moins est-elle immortelle, d'après Aristote ? La question de savoir si le chef de l'école péripatéticienne admettait l'immortalité de lame, a vivement agité les esprits au moyen âge. Averroës reproduisit à ce sujet l'opinion de Dicéarque, ami d'Aristote, qui nous apprend que Tillustre philosophe n'enseignait point ce dogme. Comme les textes d'Aristote ne sont point assez clairs sur un point aussi grave, je ne voudrais pas me ranger à ce dernier avis, que le savant Brucker ne craint pas de partager entièrement. Ce qui m'est prouvé, c'est que Aristote n'ava^it aucune notion claire de la substance spirituelle, et n'en pouvait avoir, par conséquent, de l'immortalité de l'âme. Voici un texte fort suspect : a La matière n'est rien par elle-même ; la forme lui donne son caractère, c'est l'acte qui l'accomplit, c'est l'entéléchie. Or, l'âme est distincte du corps, mais lui est unie

244 éCOLK D*ALEXANDR1£

connue la forme à la matière. L'âme est Tentéléchie du corps organisé, etc. » La théorie du mouvement» que je vaifi vous exposer, me fait soupçonner que Aristote admettait une intelligence commune à toute l'espèce humaine, présente au corps comme le moteur à la substance qu'il fait mouvoir. Mais nous avons assez de torts manifestes à reprocher au maître pour ne pas le charger d'une erreur qui n'est pas suffisamment prouvée. Il reste cependant toujours, que la doctrine d' Aristote sur l'immortalité de Tâme nous paraît très sujette à caution. Ici encore, en psychologie, le génie de l'analyse se produit au suprême degré dans la description de la sensation et des faits de conscience. Ainsi il distingue, avec une sagacité étonnante, les perceptions qui ne nous parviennent que par un seul sens, et celles qui nous sont transmises par plusieurs sens à la fois, celles qui nous arrivent immédiatement ou d'une manière médiate. C'est dans le traité De anima que se trouve cette fameuse proposition : rentendement passif est (f abord comme une table rase; que l'on traduit d'ordinaire par : l'âme est une table rase ; ce qui n est nullement la même chose, puisque Aristote admet dans l'âme l'entendement actif et l'entendement passif. Je me résume. Messieurs : en psychologie, Aristote commet la même erreur que Platon au sujetdes trois âmes; iln'apoint d'idée claire du principe intelligent et de son immortalité, mais il analyse avec un talent supérieur les phénomènes de la sensation et les faits de la conscience. Chose singulière ! Ce grand honâme est admirable, quand il s'arrête aux vérités naturelles; il tombe d'erreurs en erreurs, quand il s'occupe des vérités morales : c'est ce que nous allons observer particulièrement au sujet de sa métaphysique.

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