‹ Commodien, Arnobe, Lactance et autres fragments inéditsChapitre 21 sur 52 · ÉCOLE GNOSTIQUE DE L'EGYPTE · texte numérisé non relu

ÉCOLE GNOSTIQUE DE L'EGYPTE

Système de Basilide. — L*ogdoade et les trois cent soizante-cïDq manifestations de rÊtre suprême qui constituent VAbraxcLs. — Basilide, sur la question de l'origine du mal, se montre plutôt cabaliste que, dualiste. — Les migrations de Tàme humaine, en train de se dégager de tout mélange matériel. — A quoi se réduit l'incarnation du Verbe dans la doctrine de Basilide. — D'après Valentin^ Dieu est Tabioe impénétrable et incompréhensible qui, en se déployant, produit toutes les existences. — La tétrade, Togdoade, la décade et la dodécade de Valentin. — Dans tous les êtres émanés de Yabime^ oo ne saurait, quoi qu'en dise ce philosophe, reconnaître autre chose que divers a&pects de la divinité. — L'Éou Jésus. — Le monde n'est point l'œuvre d'un être purement intellectuel. — Une puissance physique difficile & trouver. — Enfin le Démiurge consent à former la matière. — La chute de Thomme expliquée par Valentin. — Les peuples, aussi bien que les individus, se partagent en pneumatiques, en psychiques et en hyliques. — Pour qui est mort le Christ? — Les disciples de Valentin.

Je vous ai parlé de l'école gnostiquo de Syrie, dont Saturnin et Bardcsanes ont été les plus illustres représentants. Nous avons analysé et caractérisé leurs doctrines. L'antijudaïsme, quant aux tendances religieuses, 1 edualisme, pour ce qui est des opinions philosophiques: tels sont les deux traits distinctifs du gnosticisme syrien. On peut y joindre la conception bizarre de rémanation par couples d'êtres, et les doctrines particulières sur le Christ et l'Esprit. Cependant, tout cet ordre d'idées est

ÉCOLE GNOSTIQUE DE l'ÉGYPTE 327

loin d'égaler, en ampleur et en richesse, les systèmes que nous allons voir se développer dans l'école gnostîque d'Egypte ou d'Alexandrie. Basilide et Valentin apparaissent à la tète des gnostiques de cette école fameuse, et je me propose d'exposer devant vous leurs théories.

Système de Basilide. — Le nom de Basilide rattache l'école de Syrie à celle d'Alexandrie, car ce sectaire vit le jour en Syrie; aussi son nom revient-il fréquemment avec celui de Saturnin. Il enseigna sa doctrine à Alexandrie même, pendant la première moitié du deuxième siècle de l'ère chrétienne. Basilide prétendait tenir son enseignement de Glaucias, interprète de saint Pierre; et ses idées avaient aussi leur source dans les livres apocryphes des prophéties de Cham et de Barchor. Il expose ses opinions dans ses vingt-quatre livres d'interprétations appelés Exégétiques, dont il ne nous reste plus que quelques fragments, sauvés par Clément d^ Alexandrie et recueillis par Grabe et par Massuct. Il n'y a qu'un principe de tout ce qui existe, c'est le Dieu inconnu, le Père. On peut distinguer huit degrés dans la série des émanations purement divines. Le premier-né de Dieu, c'est le voOç, la-raison ; de la raison émane le verbe, ^oyoç; du verbe, l'intelligence, <pp<Jvyiaiç ; et puis successivement la sagesse, la puissance, la justice et la paix. Ces sept émanations forment avec Dieu Y Ogdoade ou le Plérôme^ et il est clair qu'elles ne sont que des personnifications des attributs divins. De la première série d'êtres intellectuels émane une seconde qui leur ressemble ; de cette deuxième série, il en sort d'autres; et ainsi, par séries de sept intelligences, on arrive au total de trois cent soixante-cinq. Ces trois cent soixante-cinq manifestations de l'Être suprême constituent ce que les gnostiques nomment, dans leur langage mystérieux.

328 ÉCOLE D ALEXANDRIB

VAbraxas^ mot qui, selon Bellermann, sigaiGe, en copte, parole sainte^ et» selon Mûnter, parole nouvelle. Les pierres, qui rappelaient aux initiés de Basilide les doctrines de la gnose, étaient appelées du môme nom.

Quelle est Forigine du mal dans le système de Basilide? Le philosophe d'Alexandrie, sur cette question, me parait se rapproclier de la Cabale plutôt que du dualisme persan. Pour lui, le mal provient de Tinvasion de l'empire des ténèbres dans l'empire de la lumière. Or, qu'est-ce que l'empire des ténèbres, au sentiment de Basilide? Ce sont les puissances qui touchent aux derniers des cinquanle-deux mondes des intelligences pures. Saisies du désir de p articiper à la lumière, les puissances des ténèbres voulurent se confondre avec le monde de la lumière et l'cnvahirept. Encore un mythe qui semble emprunté à la Genèse et à la Cabale, c'est-à-dire aux traditions juives. C'est là ce que Basilide appelle le trouble ou la confusion originelle. Afin de séparer la lumière des ténèbres, Dieu fit créer, par le chef du monde immédialcmcnt supérieur au nôtre, le monde visible où nous habitons, qui doit servir de théâtre au drame de l'épuration, Siaxpiatç, fournir à chaque chose le pouvoir de sortir du mélange, et de retourner à ce qui est de sa nature primitive, diicoxaTà<rcaffiç. D'après cette idée fondamentale, la vie est une carrière d'épurations, d'épreuves, olxovojxCa Twv xaOdtpwwv. C'est pourquoi l'âme humaine se trouve, depuis le commencement du monde, dans une migration perpétuelle ; elle parcourt les différents degrés de l'existence animale, jusqu'à ce qu'elle se dégage eatièrement de tout mélange matériel et qu'elle retourne à son origine. Le chef du dernier monde des intelligences, ou le Dieu des Juifs, n'avait donné aux hommes que des lois fort imparfaites. L'Être suprême résolut, en conséquence, de se manifester lui-même. Il envoya sa pre-

ÉCOLE GNOSTIQUE DE l'ÉGYPTE 329

mière intelligence, le vouç, se réunir, au moment du baptême du Jourdain, à l'Homme-Jésus, qui se distinguait entre tous ses contemporains par ses belles qualités morales. Toutefois il n'y eut pas incarnation, mais pure inhabitation ou cohabitation. Aussi, ce n'est point une personne divine, mais l'Homme-Jésus qui souffrit la mort sur la croix, selon la pensée de Basilide. C'est au moyen de la foi, Ttiaxiç, que l'on se met en communication avec le monde supérieur; en d'autres termes, c'est au moyen de la foi que l'on obtient la connaissance du Plérôme^ ou la Gnose; car la Gnose est la science par excellence.

En morale, Basilide a une singulière doctrine, qui parait détruire jusqu'à la notion de la liberté. A Fâme rationnelle il oppose l'âme animale, à laquelle se seraient mêlés, lors de la confusion primitive, de mauvais esprits, dont la maligne influence se fait nécessairement sentir. Isidore, son fils, essaya vainement de défendre son père contre le reproche de fatalisme. Du reste, il semble s'être écarté de la doctrine de Basilide en plusieurs points, et notamment, dans le mépris qu'il affectait pour les institutions juives, mépris que son père était loin de partager. Les Basilidiens, obéissante cette direction, que leur imprimait le (ils de Basilide, se rapprochèrent toujours de plus en plus du système de Yalentin, le plus célèbre des gnostiques.

Système de Valentin. — Saint Irénée place Valenlin à la tête des gnostiques, sans doute à cause de l'importance de ses théories, et du grand nombre de partisans qu'elles valurent à leur auteur. Ce sectaire parait avoir été d'origine juive, et nous avons même sujet de croire qu'il fut élevé au sein du christianisme. Il commença à se faire remarquer en 136, un ou deux ans après la mort de Basilide. Lorsqu*il eût enseigné quelque temps à Alexandrie, Yalentin se rendit, vers l'année 140,àRome,

330 ÉCOLE d\lexandhie

où il fut excommunié jusqu'à trois fois. Il répandit en dernier lieu ses erreurs dans Tîle de Chypre.

Yalenlin part de Tidée fondamentale de la plupart des philosophies ou théologies orientales : son Dieu est tellement parfait et incompréhensible qu^il l'appelle un abime ^udoç. Par le déploiement de ses perfections, dtaOEatc, cet être a donné l'existence aux mondes intellectuels. Mais remarquez-le bien, la création se réduit à un simple déploiement de Dieu, qui, au sens rigoureux du mot, ne produit rien ; il ne fait que mettre au dehors ce qui est caché, et tout ce qui émane de lui reste Dieu. Dès le début, nous apercevons Tunité de substance ou le panthéisme, au fond des doctrines de Yalentin, comme dans celles de la Cabale. Les intelli- . gences auxquelles donne lieu ce déploiement, cet acte par lequel Dieu se pose hors de lui-même, sont appelées ÉonSj alûîvEc, des éternels, parce qu'elles sont de pures émanation de rÉternel. Or voici la théorie des Éons, Après des siècles inGnis passés dans le repos et le silence, l'Abime résolut de se manifester, et il se servit à cet effet de la Pensée, Iwok, par laquelle il révéla ses perfections. La première manifestation, que produisit la pensée de l'Être suprême, fut l'Intelligence, vouç, appelée également le fils unique, fwvoYev^ç. Le vouç est le premier des Éons ; c'est par lui que se révèle la divinité en général ; les Éons qui suivent ne sont que les révélations partielles de Dieu. Les uns sont du genre masculin, les autres du genre féminin, suivant la combinaison du principe d'émanation avec Tidée de génération. En même temps que le vou;, naquit sa compagne, àX^Osia,la Vérité, qui forme avec l'Intelligence, la Pensée et l'Abîme, la première tétrade ou la racine de toutes choses. Les manifestations de l'Intelligence et de la Vérité sont le Verbe (Xoyoç), et la Vie, (Cwt^). L'homme (àvBpwiîo;) et

ÉCOLE GNOSTIQUE DE l'ÉGYPTE 331

l'Eglise (fxxXticria) sont la révélation du Verbe et de la Vie. Cette deuxième tétrade forme, avec la première, Vog^ doade valentinienne, dont l'idée se trouve déjà dans Vogdoade de l'ancienne théogonie égyptienne. Or, cette ogdoade d'intelligences ne complète pas encore le Plérôme. Valentin y ajoute une décade^ dérivant du Verbe et de la Vie, et une dodécade^ émanant de THomme et de TÉglise. Voici la décade : le Bythios (qui est de la nature de l'Abîme), sa compagne, Mixis, (lalliance) ; Agératos (qui ne vieillit point) avec Hénosis^ (l'union); Autophyès (qui est toujours de la même nature), avec Bédonê, (la vo lupié);Akinètos9 (qui ne subit pas de changements), avec Syncrasis^ (le mélange); MonogenèSy (le fils unique,) avec Macaria^ (la félicité). Voici la dodécade : Le Paraclet et la Foi, (Paraclètos et Pistis)^ le Paternel et l'Espérance, (Patrikos et Elpts), le Maternel et l'Amour, [Matrikos et Agapê) ; l'Intelligence et la Conscience, (A «not/5 et Synèsis)y l'Exhortation et le Bonheur (Ecclésiasticos et Mokariotès)y Le Parfait et la Sagesse [Télétos et Sophia). Tous ces étires sont des manifestations de Dieu hypostasiées ou personnifiées. Dans la pensée de Valentin , ils constituent des êtres véritables, bien qu'au fond son panthéisme ne permette pas d'y découvrir autre chose que des mots, ou plutôt divers aspects de la Divinité. Or, n'est-il pas évident que ces conceptions de Valentin sont le résultat d'un électisme très varié? Quant à l'idée de Vogdoade^ de la décade ei delà dodécade^ elle est empruntée à l'ancienne théogonie égyptienne. La cosmogonie de Sanchoniaton lui* donnait l'émanation et les syzygies ; l'école de Palestine etTécole de Syrie lui fournissaient l'Abîme ou le Père inconnu. Et enfin l'Ancien et le Nouveau Testament sont les sources, où Valentin a puisé la plupart des noms qu'il donne à ses Éons, Assurément, on est tenté de ne chercher qu'une pensée

332 ÉCOLE d' ALEXANDRIE

allégorique sous le voile de ces dénominations, mais il n'en est rien. Saint Irénée et les autres Pères, qui nous ont fait connaître la doctrine de Valentin, nous apprennent qu'il y voyait des êtres réels ; et ce qui le prouve, c'est sa doctrine sur Thomme et sur le monde.

Plus les Éons^ par leur rang d'émanation, s'éloignaient de l'Abîme, plus ils touchaient à l'imperfection, plus aussi ils étaient consumés du désir de voir l'Être suprême et de le contempler : ce désir ou cette passion s'était concentrée dans le dernier de tous, la Sophia^ Sagesse. Elle voulait s'unir avec TAbîme ; mais en s'obslinant à vouloir l'impossible, elle eût été anéantie, si Dieu n'avait envoyé à son secours l'Éon Borus. Or, il se trouve que l'Ëon Horus n'appartient ni à l'ogdoade, nia la décade^ ni à la dodécade ; il reçut l'existence pour rétablir la bonne harmonie dans le Plérâme ; cet Horus est un emprunt trop manifeste fait à Tancienne théogonie égyptienne, où le flls d'Osi ris apparaît également sous le même nom, pour soutenir la lumière dans sa lutte avec les ténèbres. Horus, le'génie delà délimitation, avait commencé la rédemption dn Plérâme; pour l'achever, l'Inlelligence, ou le vouç, engendra le Christosei sa compagne le Pneuma , qui rétablirent une harmonie parfaite dans le Plérôme. Dans leur mouvement de reconnaissance, les Éons résolurent nie glorifier l'Abîme, par une créature qui réunît tout ce qu'il y avait de plus beau dans leur nature, et ils firent un Éon masculin, TÉon Jésus, premier-né de la création, de même que l'Intelligence est le premier-né de l'émanation. Jésus est, pour le monde inférieur, ce que le Christos est pour le monde supérieur; c'est pourquoi il est appelé Christos comme lui. Mais qu'était-ce que le monde inférieur que l'Éon Jésus devait racheter? car jusqu^à présent, nous n'avons pas rencontré trace d'une création quelconque. Il nous faudra

Page 1