ÉCOLE GNOSTIQUE DE L EGYPTE
passer encore par un monde intermédiaire, avant d'arriver au monde sublunaire que nous habitons.
Pendant que le dernier Éon du Plérôme^ la Sophia ou Sagesse supérieure, troublant l'harmonie du monde céleste, désirait s'unir à l'Abîme, elle produisit par ce désir un Éon, xdlTO)-<TO(pia ou Sagesse inférieure, créature imparfaite, qui renferme en elle peu de germes de vie divine, et que les passions dominent. Incapable de s'élever avec sa mère dans le Plérôme^ la Sagesse inférieure se précipita dans le chaos et se confondit avec lui. Ses violents désirs de s'unir avec la lumière qu'elle avait quittée, donnèrent Texistence à plusieurs êtres, tels que l'Ame du monde, celle du Créateur et d'autres sujets plus matériels. Enfin elle supplia le Christos du Plérôme de venir à son secours ; celui-ci envoya à la xàT(o-<ro3>ia l'Éon Jésus, dont elle était destinée à devenir la compagne. Jésus l'éleva jusqu'au Plérôme et l'unit avec Dieu. Cependant la Sagesse inférieure ne réside pas dans le Plérôme ; elle plane entre le monde céleste et le monde matériel, qu'elle crée par un agent appelé le Démiurge. Yalentin recule la solution de deux grands problèmes, la coexistence de l'esprit et de la matière et l'existence du mal. Ne pouvant se résoudre à faire créer la matière par un être purement intellectuel, il est descendu, de degré en degré, jusqu'à la Sagesse inférieure, qui ellemême lui paraît trop parfaite pour former l'univers matériel. Il lui fait encore produire le Démiurge qui, lui du moins, consentira à devenir le modeste artisan des choses que nous voyons.
Mais qu'est-ce que ce Démiurge? Écoutons Yalentin. Après sa délivrance par l'Éon Jésus, la Sagesse inférieure engendra trois principes ou éléments divers, l'un pneumatique, l'autre psychique, le troisième hylique. Avec le principe psychique et une autre âme, elle fit le Démiurge,
qui tient de rélément pneumatique et de rélément hylique; de l'un/ il reçoit quelques rayons de vie divine, par Tautre, il renferme les principes des choses physiques. Voilà donc enfin une puissance physique ; aussi est-ce le Démiurge qui crée le monde inférieur en séparant le principe hylique et le principe physique, confondus en chaos. Il en forma six mondes ou réglons, et autant d'intelligences pour les gouverner. Ces six régions constituent, avec le Démiurge et sa mère la Sagesse inférieure, rimage delà sublime ogdoade du Plérôme, Quant à l'homme, le Démiurge oe voulait le composer que d'un principe hylique ; mais, à son insu, la Sagesse inférieure lui communiqua un principe pneumatique, un rayon de vie divine. Le Démiurge en fut jaloux et défendit à l'homme de toucher dans le paradis à l'arbre de la science du bien et du mal; et quand cet ordre fut violé, il le précipita dans le monde matériel et grossier, où l'àmc humaine est revêtue d'un principe hylique qui la soumet à l'influence de la matière. Comme l'homme courait le danger de dégénérer de plus en plus, la Sophia le fortifia par une vertu invisible. D'après cette théorie, Valentin distinguait tous les hommes en trois classes : les pneumatiques, qui ont des germes de vie divine et qui manifestent cette vie dans le monde ; les hyliques, qui suivent aveuglément les instincts de la matière ; les psychiques, qui flottent entre les deux classes. Les hyliques périssent tout entiers, et ne peuvent jamais parvenir à la félicité; les psychiques n'arriveront à l'immortalité qu'en revêtant le iTvsufxoi ; mais ils ne comprennent pas le sens des choses célestes, et ne s'élèvent à la foi que par les miracles. Les pneumatiques, au contraire, rejetteront un jour le principe psychique qui servait ici de véhicule à leur intelligence. C'est là l'anthropologie de Valentin. Voici sa philosophie de l'histoire, si je puis m'expri-
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mer ainsi. Les peuples sont rangés en trois classes : les Juifs appartiennent à Télément psychique, et sont sous l'empire du Démiurge; les païens appartiennent au principe hylique, à Tempire de la matière ou de Satan ; car Satan, ditValentin» n'est autre chose que le produit de la matière résistant à l'action créatrice de la divinité ; en quoi ce philosophe diffère complètement de Basilide, et se rapproche des idées grecques sur la matière ; les chrétiens sont les pneumatiques. Cependant, il y a eu des pneumatiques chez toutes les nations, et ce sont ces pneumatiques qui composent la véritable Église. On ne saurait refuser à ce sectaire une véritable largeur de vues et une certaine profondeur de conceptions. De même que le Christos avait fait la rédemption du monde supérieur ou du Plérôme, ainsi l'Éon Jésus, image du Christos supérieur, fut le rédempteur des habitants de la terre, de ceux, du moins, qui étaient susceptibles d'être élevés au Plérôme. Il est, en quelque sorte, une tétrade composée d'un principe pneumatique, qu'il reçut de la Sagesse inférieure, d'un principe psychique, qu'il prit du Démiurge, d'une forme corporelle faite avec un art inexprimable, et du Sauveur supérieur ou Christos^ qui se réunit avec lui, sous la figure d'une colombe, au baptême du Jourdain. Le Christ supérieur ne souffrit pas la mort sur la croix, mais il quitta Jésus avant le jugement de Pilate; d'ailleurs, le principe pneumatique ne pouvait pas souffrir ; il n'y a donc que le principe psychique et la forme corporelle, qui aient été passibles sur la croix du calvaire. Le Christ n'est pas mort pour les hyliques, qui sont la race de Caîn et qui doivent périr par suite de leur nature. Le Christ n'est pas mort pour les pneumatiques, qui se sauvent par leur union avec le Christ supérieur; il n'est donc mort que pour les psychiques, afin de les délivrer de l'élément bylique. Aussi, dit Va-
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lentin, y a-t-il, parmi les chrétiens, une différence complète entre les pneumatiques et les psychiques. Ceux-ci ont besoin de miracles et ne soumettent leur âme qu'à l'autorité ; les autres ont la vraie foi, la conviction intérieure, l'intuition de la vérité, la Gnose. La fin de toutes choses, c'est l'absorption dans le Plérdme^ dont, en définitive, rien n'a jamais été réellement distinct, auxyeux de Valentin.
Tel est le système fameux du gnostique Valenlin. C'est là un travail d'imagination extraordinaire, un tissu de conceptions très compliquées, et qui accusent, à coup sûr, dans ce singulier personnage un immense talent. Au fond, ce n'est qu'un panthéisme plus bizarre que les autres parce qu'il est moins simple. La Grèce et l'Orient ont contribué de concerta fournir divers éléments au valentinianisme. Après la mort du philosophe, ses disciples développèrent sa doctrine, sans craindre pourtant de la modifier en plus d'un point. Il y eut deux tendances principales dans leurs doctrines. Secundus, chef de la première fraction de Valentiniens, se sépara de son maître sur la question du mal, qu'il plaça jusque dans le sein de la divinité ; Ptolémée émit sur la condition du monde visible et l'appréciation de l'ancienne loi, des opinions moins hétérodoxes que celles de Valentin ; Marcus, originaire de la Palestine, mêla aux théories de l'école des données cabalistiques. Les valentiniens s'étaient tellement répandus que, suivant saint Irénée, il y en avait jusque sur les bords du Rhône. Mais la secte s*éteignit au milieu du cinquième siècle de l'ère chrétienne.
Après les systèmes de Basilide et de Valentin, viennent se placer les systèmes des ophites et de Carpocrate, également d'origine égyptienne ou alexandrine. Nous en parlerons la prochaine fois, ainsi que de l'école gnostique de l'Asie Mineure.
DOUZIÈME LEÇON
ÉCOLE GNOSTIQUE DE L'EGYPTE (suite) ET DE L'ASIE-MINËURE
Système des ophites. — La Pensée, première émanation du Byihos ; le Chriatos et la Sophia-Achamoth produits de la Sagesse supérieure. *- La sainte Église d'après les ophites. <— Gomment le principe de vie divine s*est altéré en se communiquant au chaos. — Le Démiurge, créateur du moode, et les autres émanations de la Sagesse inférieure. — L'origine de Satan ; Thistoire défigurée de la chute et de la rédemption du genre humain. — Séthims et Caïaites. — Système de Carpocrate, singulier mélange des idées de Platon avec les théories de Zoroastre. — La Monade. '" Le gnosticisme, le panthéisme, l'éclectisme moderne et même le socialisme appartiennent à la même famille d'erreurs. ^ Carpocrate, plus logique que M. Cousin, tire hardiment de sa doctrine les conséquences socialistes et communistes. — Analogies entre les Alexandrins et les gnostiques : les uns comme les autres ont la manie d'hypostasier des idées. — L*école de l'Asie-Mineure fait profession d'un ascétisme rigide. » Marcion en veut surtout au Dieu des Juifs.
Messieurs,
Nous continuons Texainen de ces erreurs bizarres qui, sous le nom de gnosticisme, vinrent assaillir la vérité chrétienne dès son entrée dans le monde. Sorties de la Palestine, les doctrines gnostiques traversèrent la Syrie, pour s'arrêter en Egypte et se perdre, à Alexandrie, dans un immense foyer d'opinions et de systèmes.
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Bien que prodigieusement varié suivant les maîtres qui l'enseignent, . le gnosticisme, tel que nous l'avons étudié jusqu'à présent, nous a paru, comme tout syncrétisme, emprunter ses données multiples à différents systèmes de religion ou de philosophie, et notamment au christianisme, au judaïsme, au parsisme et à l'hellénisme. Nous avons distingué ces divers éléments dans l'école de Syrie, dirigée par Saturnin et Bardesanes, dans l'école d'Egypte fondée par Basilide et Valentin. Il convient maintenant d'exposer les doctrines gnostiques de l'Egypte, telles que nous les trouvons dans les ophites et dans Carpocrate.
Système des ophites. — Le système des ophites, ainsi nommé à cause du rôle qu'y jouait le serpent (^^cç), naquit en Egypte, comme le prouve assez son afGnité avec le système de Valentin. Cependant nous ne connaissons pas le nom des principaux ophites ; leurs théories seules sont arrivées jusqu'à nous. Quant aux sources où ils ont puisé leurs idées principales, ce sont les livres apocryphes, attribués aux patriarches et aux prophètes» sans parler des communications immédiates qu'ils prétendaient avoir avec le monde supérieur.
A l'exemple de Valentin et des autres gnostiques, les ophites admettent que tout émane d'un Être immense» infini, qu^ils désignent sous le nom'symbolique d'Abîme, Bythos. Ils l'appellent également source de lumière, homme primitif, termes dont le premier est emprunté au parsisme et le deuxième à la Cabale. Le premier être d'émanation, c'est la Pensée^ Iwota, la conception de toutes choses. Cette mystérieuse Pensée est aussi nommée le Silence^ ai-pi» ou encore le second homme. La Pensée, considérée comme la compagne de Dieu, donne l'existence au Ttveufjia, l'esprit, qui est la source dont émanent toutes les existences ultérieures ; c'est la mère des
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vivants, jx^-nip twv Çwvrwv ; c'est la sagesse de Dieu, la sagesse céleste, ii ava> ao<p((x. LAbîme et sa Pensée^ s unissant avec la Sagesse supérieure^ produisent par cette union un être parfait, ChristoSy et un être imparfait, la Sagesse inférieure^ Sophia Achamoth, Chris tos devait être le sauveur de tout ce qui est de Dieu ; la Sagesse inférieure, sa compagne, devait être la directrice de tout ce qui tient à la matière. Le Cbristos forme avec l'Abîme, la Pensée et l'Esprit, la première tétrade ou la sainte Église. La Sagesse inférieure, dont la nature n^était pas une pure lumière, s*égara, se précipita dans le chaos, et résolut de former un monde à elle seule ; elle se confondit avec la matière et s'obscurcit elle-même. Si nous dégageons le mythe du symbolisme qui le recouvre, il signiflera que, dans la pensée des ophites, le principe de vie divine, en se communiquant au chaos pour l'animer, s'altéra, et que par conséquent l'âme du monde ne put vaincre entièrement la nature des éléments matériels. J'ai dit que la Sagesse inférieure avait résolu de former un monde à elle seule ; elle ne le créa pourtant pas ellemême, étant trop pure pour une opération si vile; mais elle donna l'existence au créateur, au Démiurge appelé, par les ophites, fils des ténèbres. Le Démiurge ayant reçu de la Sagesse inférieure, sa mère, l'impulsion de créer, forma un ange qui fut son image; celui-ci en produisit un second, le second un troisième, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il y en eût sept avec le Démiurge, et huit y compris leur mère commune, la Sagesse inférieure. C'est le nombre sacré de sept avec le complément de huit, combinaison qui rappelle les sept Amschaspands du Zend-Avesta, les sept archanges de la Cabale, les sept anges de P Apocalypse. Il faut, à mon avis, chercher l'explication de ce chiffre dans la connaissance qu'avaient les anciens de sept planètes seulement; de
là, sept génies planétaires. Les quatre premiers des noms, que les ophites donnaient à leurs sept anges, nous sont bien connus par TAncien Testament; ce sont ceux de Jao, de Sabaoth, d'Adonaï, d'Éloï. Ajoutez-y Oraïos et Aslaphaïos, et le nom du démiurge Jaldabaoth. Outre ces génies, Jaldabaoth en forma d'autres d^un rang inférieur, qui président au détail de la création. Ces êtres, le démiurge les avait produits àTaide de sa mère ; mais pour se rendre indépendant de la Sagesse inférieure, il résolut de créer tout un monde ; et la première création qu'il fil ainsi, fut celle de Thomme. L'homme n'était à l'origine qu'une masse privée d'àme ; lorsque le démiurge tenta de l'animer, le rayon de lumière, qu'il tenait de sa mère, passa malgré lui dans l'homme ; ainsi la Sagesse inférieure voulut-elle se venger d'un fils, qui avait méconnu sa puissance. Jaloux d'un être aussi supérieur que l'homme, le démiurge porta ses regards envieux et courroucés jusqu'au fond de la matière, où ils y réfléchirent son image, laquelle s' animant soudain devint un être de haine, de malice et d'envie ; et cet être, produit de ce que la matière a de plus bas avec ce que l'intelligence a de plus envieux^ c'est Satan ou TEsprit-Serpent, ô<p(ofiGp^, ouïe rusévoûç. Or, voici comment l'ophitisme a dénature le récit biblique de la chute d'Adam. Dans le but de détacher l'homme de la Sagesse, Jaldabaoth lui défendit de manger de Tarbre de la science; c'est alors que la Sophia, voulant déjouer les complots de son fils, envoya le serpent, l'Ophis, pour engager Thomme à la transgression de cette loi de jalousie. Ëclairépar le serpent et par le fruit qu'il goûta, l'homme comprit les choses célestes; mais le Démiurge se vengea en le précipitant dans la matière. En outre, le génie Ophis se tourna également contre l'homme, à l'égard duquel il prit le rôle d'un autre Satan, que les ophites confondent avec le premier. Ce
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second ennemi était furieux contre Thomme, parce qu'il trouvait son propre détri ment dans la protection dont il l'avait couvert par ordre de la Sagesse; le Démiurge, en effet, avait précipité dans le malheur celui quis'étaitrendu Tagentde notre délivrance. Affligée des maux qui tourmentaient rhumanité, la Sagesse pria enfin TEsprit de venir à notre secours ; et, sur ses instances, l'Être suprême envoya le Christos à la race pure des pneumatiques. Le Christos, après avoir enlevé aux régions des sept anges, auxquelles il apparut successivement, les rayons de lumière qui les éclairent, entra au baptême du Jourdain dans l'homme Jésus, qu'il devait quitter ensuite. C'est Jésus qui reçoit toutes les âmes de lumière, qui se purifient par le Christ ; et dès qu'il ne restera plus rien de pneumatique à l'empire du Démiurge, la rédemption se trouvant achevée, la lumière sera recueillie dans le Plérôme. Ne reconnaissez-vous pas le panthéisme de la Cabale et du Zend-Avesta, sous la forme de l'absorption ou du recueillement final de la lumière universelle au sein du Plérôme?
Les ophites se sont partagés en deux branches bien distinctes ; la majorité a considéré le serpent comme Temblême du mauvais génie, ainsi que nous l'avons exposé; la minorité y a vu le plus pneumatique des êtres créés, d'après les idées de la cosmogonie phénicienne. Origène nous a laissé un monument fort curieux sur les ophites, dans le tableau symbolique de leurs doctrines, appelé diagramme. De l'ophitisme naquirent deux écoles, celle des Séthims, qui croyaient distinguer la famille des pneumatiques dans la race de Seth; et les Caïnites, qui regardaient comme pneumatiques tous ceux que le Dieu des Juifs avait persécutés, Caïn^ Cham, Esaû, les habitants de Sodome et de Gomorrhe, les enfants do Dathan, de Coré et d'Abiron ; et même Judas
3*- y^. ^eu^ apôlre pneumatique. Nous
étaii,^ ^^"'^ -' .j^ CCS principes dans Carpocrate. Ce
allons voir ^y^^igs ophites furent nombreux, c'esl
qaipro" . ^^^'^Jes confondre avec l'Église orlho-
que CeUo a J
' ^ ^g oE Carpocbate. — Le sj'stèrae de Carpocrate , peui-étro le plus remarquable Jes systèmes gnosfiflues à cause de ses analogies profondes avec l'éclectisme moderne et même avec le socialisme, qui, permettez-moi de le dire en passant, est pour le moins cousin -germain de l'éclectisme. Carpocrate, né à Alexandrie, vénérait à la fois Zoroastre, Pythagore, Platon, Aristote et Jésus-Christ. Les livres de Zoroastre et les théories de Platon étaient les deux principales sources de sa doctrine. Avec le chef de l'Académie, il croyait à la préexistence des âmes, et considérait les idées comme des réminiscences d'une primitive et céleste condition. Avec Zoroastre et les gnostiques, il plaçait à la tête de tous les êtres le Père inconnu, Pater agnostos; car tout émane de cet être, et tout doit rentrer dans son sein. Le monde visible et les lois qui le gouvernent sont l'œuvre de mauvais esprits. Pour s'élever au-dessus de cet ordn' inférieur, il faut connaître l'ordre supérieur ou la Monade, nom qui désigne également le Père inconnu.
La science de la Monade, c'est la Gnose. Les grands hommes de tous les siècles l'ont possédée, aussi bien Pythagure, Platon et Aristote, que Moïse et Jésus-Christ. Rapprochons cette idée de Carpocrate d'une pensée analogue de M. Cousin : « L'humanité est inspirée ; le souflle divin qui est en elle lui révèle toujours et partout toutes les vérités, sous une forme ou sous une autre, selon les temps et selon les lieux, u (Fragments philosophiques. Préface de la première édition.) Évidemment, le patriarche de l'éclectisme formule la même
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pensée que le chef des ' gnostiques ; toutefois, il faut avouer que Carpocrate est moins inconséquent que M. Cousin : comme lui» il a débuté parFéclectisrae, qui, au fond, dans l'un comme dans Tautrc, aboutit au panthéisme; mais Carpocrate, plus logique que le brillant professeur de Sorbonne, arrive à l'application sociale du panthéisme, qui est le socialisme; car, Messieurs, on ne saurait assez le redire, le socialisme n'est que le panthéisme appliqué à la société. C'est le Gis de Carpocrate, Épiphane, écho fidèle des doctrines de son père, qui va nous rapprendre. Écoutez ses paroles, citées par Clément d'Alexandrie : « La nature révèle la communauté et l'unité de toutes choses, c'est à dire le socialisme et le panthéisme. » Fidèle à ce principe, Épiphane rejette la propriété; il se déclare franchement pour la communauté des biens et pour celle desïemmes. La morale carpocratienne est en conséquence de la théorie. Les Carpocratiens de la Cyrénaïque, les Albigeois du Midi de la France au xu® siècle, les Anabaptistes de Munster, voilà les antécédents historiques du socialisme. Aussi Clément d'Alexandrie (Stromates^ i) et saint Irénée (i, 24) nous rapportent que les Carpocratiens eux-mêmes se nommaient les gnosliques par excellence. Et ils avaient raison, car ils sont de tous les plus hardis et les plus logiques : Carpocrate est le Proudhon du gnosticisme, comme Proudhon est le Carpocrate du socialisme. Pour ne pas laisser de doutes sur les doctrines panthéistes et socialistes des gnostiques, je ne citerai que deux documents. L'un est l'évangile d*Éve, où Ton trouve ce passage : « J'entendis une voix, comme celle du tonnerre, qui me dit : Je suis le même que toi, tu es le même que moi ; où tu puisses être, je suis; je suis répandu partout; tu peux me recueillir de partout ; tu le recueilles toi-même en me recueillant. » Voilà le panthéisme clairement enseigné.
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Quant au socialisme et même au communisme, l'inscription grecque publiée par Gésénius et Hamacker (Journal littéraire de Halle) ne permet pas d'hésitation sur ce point : « La communauté de tous les biens et celle des femmes est la source de la justice divine. » Cette inscription, découverte dans la Cyrénaïque, où la doctrine de Carpocrate se répandit rapidement, résume les idées du sectaire.
Il est donc évident que l'éclectisme gnostique, comme l'éclectisme néo-platonicien d'Alexandrie, vint aboutir au panthéisme, et de là au socialisme par une conséquence rigoureuse. Si l'influence du gnosticisme d'Alexandrie sur Plotin et Porphyre n'est encore pas très manifeste, elle se fera surtout sentir quand nous parlerons de l'éclectisme de Jamblique ; cependant, maintenant déjà, vous pouvez observer que, chez les Alexandrins et les gnostiques, il y a grande analogie entre leurs théories sur l'intuition du monde intellectuel, sur l'émanation des esprits, sur la nature des démons et leurs rapports avec les hommes. L'extase alexandrine vous rappelle à coup sûr la Gnose de Valentin et de Carpocrate. Il y a communauté de vues et de langage sur le premier principe, rUn, l'Absolu, sur le vouç, sur le monde intelligible, considéré comme Plérôme des idées; mais le point commun le plus évident, c'est la manie d'hypostasier ou de personnifier des idées ; de là, le luxe prodigieux d'intelligences pures émanées de l'Être Suprême. Avant de terminer cet aperçu historique et critique sur le gnosticisme, il me reste à vous entretenir du gnosticisme de TAsie-Mineure, après vous avoir initié, comme je viens de le faire, au gnosticisme de la Syrie et de l'Egypte.
. École de FAsie^Mineure. — Marcion, né à Sinope dans
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le Pont, fut avec Cerdon le fondateur de l'école gnostique d'Âsie-Mineure^ qu*on pourrait également appeler école d'Italie, parce que Marcion et Cerdon enseignèrent, l'un et l'autre, dans la ville de Rome.
Mais comme Marcion était originaire del' Asie-Mineure, et que c'est dans sa patrie qu'il commit ses premières erreurs, je préfère appeler son école : l'école gnostique de TAsie-Mineure. Elle diffère profondément de l'école d'Egypte et de celle de Syrie ; car le gnosticisme d'Egypte et de Syrie se recommande spécialement par le travail de l'intelligence; c'est une métaphysique mystique. Le gnosticisme d' Asie-Mineure ou d'Italie vise à un ascétisme rigide, à une morale sévère, qui forment son trait caractéristique. Cerdon, né en Syrie, apparaît comme le précurseur de Marcion dont la renommée ne tarda pas à éclipser la sienne. Fils de l'évêque de Sinope, Marcion fut excommunié par son père à cause d'une faute grave ; il quitta Sinope, pour se retirer à Rome, où ses erreurs le firent de nouveau retrancher de la communion des fidèles. Il rejetait les évangiles, ne conservant que celui de saint Luc, qu'il altérait d'ailleurs sans le moindre scrupule.
Examinons brièvement son système philosophique. Au premier aspect, Marcion semble avoir admis trois principes ; une matière éternelle, principe du mal ; une intelligence d^une justice rigoureuse, mais d'une sagesse, d'une puissance et d'une bonté très bornées; enfin l'Être suprême qui, de sa nature, ne saurait être en rapport avec la matière. Cette intelligence indépendante de l'Être suprême serait le Démiurge, ou Dieu des Juifs, que Marcion haïssait d'une manière étrange. Mais comme Appelles, son principal disciple, enseignait que le Démiurge est un ange de Dieu, il est à croire que Marcion
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ne s'est pas expliqué clairement sur ce qu'il appelait les principes des choses. C'est donc le Démiurge qui a formé le monde d'une partie de la matière éternelle et mauvaise; toutefois sa puissance étant fort restreinte, il n'aboutit qu'à une œuvre imparfaite, dont il ne put même éloigner le principe du mal. A l'exception de quelques familles, les hommes devinrent inGdèles au Démiurge. Celui-ci, pour récompenser les Juifs, leur promit que son (ils les investirait de la souveraineté temporelle. Mais TLtre suprême ne se contenta pas de ce projet étroit et mesquin ; il quitta les cieux suprêmes, traversa le ciel du Démiurge et parut subitement dans les synagogues de Capharnaum, la quinzième année de Tibère. On voit que Marcion n'admettait pas la naissauce et les premières années de Jésus-Christ, dont la mission rédemptrice consistait simplement à renverser la domination du Dieu des Juifs, et à délivrer les hommes du joug du Démiurge. De là, l'opposition formelle que Marcion mettait, dans son livre des Antithèses^ entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Il croyait à la migration de l'âme dans l'homme et même dans les animaux. Pour se dégager de Télément matériel, il fallait, disait-il, mener une vie excessivement austère, éviter la chair des animaux, se nourrir de mets nommés dans l'Évangile; mais ses contemporains ne virent dans celte rigidité apparente que de l'orgueil et de l'hypocrisie. Cependant la hardiesse et la nouveauté même de son système lui firent beaucoup de partisans. Apelles, le plus connu des disciples de Marcion, ramena la théorie du maître aux spéculations valentiniennes qui avaient captivé son imagination. Bien que les marcionites se soient perdus peu à peu dans les rangs des orthodoxes, on en trouve encore, parmi les Grecs, au vi* siècle de l'ère chrétienne; mais quand Justinien (it fermer les
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dernières écoles philosophiques d'Athènes, le gnosticisme disparut avec tous les systèmes philosophiques de l'antiquité (1).
(i) Pour une étude plus détaillée du gnosticisme, nous croyon» utile de renvoyer le lecteur au cours de Sorbonne. Voir, en particulier» Saint Irénée^ leçons neuvième à dix-huitième; Tertullietif leçon» onzième et trentième.
(Note de l'éditeur.)
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