QU'EST-CE QUE LA RAISON
Uhomme, qui aspire saas cesse vers la vérité, doit avoir le moyen de la reconnaître et de la distinguer de Terreur. — Ce moyen c'est la raison, dont le pouvoir s'étend aux vérités spéculatives comme aux vérités morales. ~ Travail propre et exclusif de la raison, au milieu des autres opérations de l'àme. — 1<> Dans Tidée, elle se prononce sur Texistence des objets extérieurs et la réalité de nos perceptions intérieures; elle atteste la légitimité des idées abstraites fournies par Texpérience interne ou externe, et celles des idées universelles ou nécessaires. — 2* Dans le jugement, elle constate le rapport de convenance ou.de disconvenance entre deux idées. — 3» Dans le raisonnement, elle affirme la connexion qui existe entre les deux jugements primitifs et le jugement final.
Messieurs,
L'homme est né pour la vérité, vers laquelle Tattirent d'irrésistibles attraits; et, lors même qu'il la repousse après l'avoir trouvée, il est contraint de lui rendre un hommage involontaire, par le remords qui le punit de l'avoir méconnue. C'est ce que proclament de concert et le désir de la conscience et la voix de l'humanité qui, depuis six mille ans, la poursuit dm fatigables recherches. Mais si l'homme est né pour la vérité, si, par une loi de sa propre nature, il éprouve le besoin de la connaître, a-t-il du moins en lui-même une lumière suffisante, qui lui permette de ne pas confondre le vrai avec le faux, ce qui est avec ce qui n*est pas ? Quel supplice d'être torturé par une faim qu'il n'aurait pas le moyen d'assou-
YÎrl A quoi lui servirait d'aspirer toujours vers un but qu'il ne pourrait jamais atteindre? Son intelligence, obscurcie de ténèbres épaisses, serait le jouet d'une aveugle fatalité, si Dieu neTavait rendue capable de discerner, à des marques précises, la vérité d'avec l'erreur. Il est donc nécessaire que l'homme joigne au désir naturel de connaître la vérité, la puissance de la saisir et de la distin^ruer de ce qui n*est pas elle. Et certes, Messieurs, si l'humanité n'était profondément convaincue qu'elle a de quoi satisfaire l'impérieux besoin qui la tourmente, elle n'aurait ni consumé tant de siècles à rechercher la vérité, ni versé tant de sang pour la défendre.
Oui, Messieurs, le sens intime de l'homme, d'accord avec le sentiment général de l'humanité, atteste que nous sommes nés pour le vrai et que le vrai est à portée d'être saisi par nous. Notre esprit, en effet, n'adhère pas également à toutes les idées qu'on lui propose, à tous les jugements qu'on lui soumet ; il en est qu'il accepte comme justes, d'autres qu'il repousse parce qu'il les croit faux. En conséquence, et à moins de prétendre que l'homme est dans une illusion perpétuelle et fatale, il faut avouer qu'aspirant sans cesse vers la vérité, il a aussi le pouvoir de la connaître.
Or, Messieurs, la faculté essentielle et radicale, que l'homme possède, de connaître la vérité et de la disiinguer de l'erreur, je l'appelle la raison^ en prenant le mot dans son sens le plus large et le plus étendu.
Cette faculté est, en soi, une et indivisible ; mais elle peut être dirigée, dans son exercice, vers plusieurs ordres de choses. Ce n^est pas une collection de facultés, bien que toutes les autres facultés soient, à certains égards, ses ministres et ses auxiliaires ; car chacune lui fournit des matériaux pour le grand édiCce qu'elle
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a charge d'élever. II me paraît important, Messieurs, d'examiner d'abord à combien d'ordres de vérités différents la raison peut s'appliquer ; ensuite nous verrons quel est son travail propre et exclusif parmi les mille opérations des autres facultés de l'âme ; c'est ainsi, je Tespère, que nous arriverons à nous former sur elle des idées nettes et précises.
La raison, avons-nous dit, est la faculté, que l'homme possède, de connaître la vérité et de la distinguer de Terreur. Mais qu'est-ce que la vérité? Et combien y a-t-il de sortes de vérités? En d'autres termes, à combien d'ordres de vérités différents la raison peut-elle s'appliquer?
La vérité est ce qui est. Terreur ce qui n'est pas. Toute chose est vraie, qui est conforme à la réalité. Une idée est vraie, quand elle correspond à un objet réel; un jugement est vrai, quand il énonce un rapport réel entre les idées qu*il renferme; un raisonnement est vrai, quand il montre la connexion réelle des jugements qui le composent. Lorsque nous voulons afûrmer d'une chose qu^elle est vraie, nous disons: cela est; et si nous croyons devoir signifier qu'elle est fausse, nous disons : cela n'est pas.
Ainsi, Texistence des êtres, et leurs propriétés absolues ou relatives, tel est le premier ordre de vérités auquel peut s'appliquer la raison humaine. Ce n'est pas le seul. Il est d'autres choses, dont nous ne disons pas simplement qu'elles sont ou ne sont pas, mais dont nous affirmons, avec toute Ténefgie de notre âme, qu'elles sont bonnes ou mauvaises, justes ou injustes ; et suivant qu'elles nous paraissent bonnes ou mauvaises, justes ou injustes, nous estimons qu'il faut les faire ou les omettre, nous les approuvons ou nous les réprouvons,
nous y attachons une idée de mérite ou de démérite, nous les déclarons dignes de louange ou de blâme, de récompense ou de châtiment.
II y a donc deux ordres de vérités bien distincts : un ordre de vérités spéculatives ou théoriques, qui comprend l'existence des choses avec leurs propriétés absolues et relatives ; et un ordre de vérités morales et pratiques, qui concerne le bien et le mal, le juste et Tinjuste. Cette large division embrasse toutes les réalités que Thomme peut saisir, et répond à notre double qualité d être intelligent et moral, puisque le vrai est la lumière de l'intelligence, et le bien la règle de la volonté. Si donc, et nous l'avons démontré, il y a proportion entre Tintelligence humaine et la vérité, si l'homme est apte à saisir ce qu'il ambitionne tant de connaître, il faut que son discernement s'étende àl'ordre pratique comme àl'ordre spéculatif, et qu'il distingue le bien du mal comme il distingue le vrai du faux. Voilà pourquoi la raison, à cause des deux ordres de vérités qu'elle explore, se divise en raison spéculative ou théorique, et en raison morale ou pratique. Remarquez d'ailleurs. Messieurs, que je n'examine pas encore d'où lui viennent ces vérités diverses ; quelle que soit la source à laquelle elle puise et les unes et les autres, il suffit que nous lui accordions, pour le moment, le pouvoir essentiel de les connaître et de les distinguer des erreurs contraires. Je ne m'arrête pas davantage à chercher les conditions, sous lesquelles elle peut prétendre au légitime exercice de sa noble mission. Je me borne à dire, quant à présent, (|ue, étant données nos aspirations naturelles vers la vérité, il faut, de toute nécessité, que Thomine possède la faculté native de discerner le vrai du faux,le bien du mal; et cette puissance incontestable, je l'appelle la raison.
Voyons maintenant, par une brève analyse, quelles
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sont, au milieu du travail des autres facultés de l'âme, les opérations spéciales de la raison humaine, entendue au sens strict du mot.
Le travail exclusif, la fonction particulière de la raison, c'est de discerner le vrai du faux, le bien du mal. Telle est la tâche délicate qui lui incombe. D'oti que lui vienne la vérité, elle a le devoir de la reconnaître, soit qu'elle l'examine en elle-même, soit qu'elle considère le motif qu'elle a de l'accepter, mais toujours en tenant compte de l'ordre de choses auquel appartient cette vérité: distinction capitale que nous développerons dans la suite. Il ne s'agit encore ni de rechercher les sources de nos connaissances, ni d'en discuter le fondement, mais d'acquérir une idée nette de la raison et de dégager, à cet effet, ses opérations propres de celles des autres facultés.
Or, Messieurs, il est évident pour tout le monde que le travail de la pensée humaine se réduit à trois moments principaux : l'idée, le jugement et le raisonne* ment; se représenter les choses, les comparer entre elles, les conclure les unes des autres. Si donc nous voulons arriver à une notion claire et précise de la raison, il nous faut étudier avec soin quel est dans l'idée, dans le jugement et dans le raisonnement, le travail de cette faculté.
L'idée, c'est-à-direla représentation mentale d'un objet distinct de tout autre, est, sans contredit, l'élément le plus simple de la pensée. Les idées forment la matière de nos jugements et de nos raisonnements ; aussi la légitimité des uns et des autres dépend-elle, en grande partie, de la valeur de ce fonds commun qui les compose. Or, la faculté qui, dans l'homme, constate
la réalité objective ou la vérité des idées, c'est la raison. Un objet extérieur, agissant sur mes organes, produit en moi une sensation conforme à sa nature ; l'esprit, réagissant sur l'objet, le perçoit avec ses qualités diverses, se le représente comme distinct de tout autre objet, en conçoit une idée. Mais cette idée, conçue dans Tentendement, répond-elle à un objet qui, de fait, existe hors de nous ? La raison l'affirme : elle se prononce, avec une puissance et une conviction irrésistibles, sur l'existence réelle des objets extérieurs, principes et causes de nos sensations et de nos perceptions. C'est donc en vertu d'un jugement irréfragable de la raison, que nous reconnaissons la vérité de nos idées relatives au monde extérieur.
Excitée par un désir violent ou par une passion trop vive, l'imagination pourra grossir les objets, leur prêter de fausses couleurs, les figurer sous des traits empruntés, leur attribuer des qualités mensongères. Souvent même elle rapprochera des images séparées dans la réalité, pour en composer un ensemble qui n'a point de modèle au dehors ; elle construira un tout arbitraire, un système fantaisiste, avec des matériaux fournis par l'existence. C'est encore à la raison qu'il appartiendra de distinguer entre les chimères, inventées par la folle du logis, et les objets réels que l'expérience lui propose.
C*cst elle qui, sous le nom de sens commun, nous empêche de douter de la réalité de nos perceptions intérieures. Lorsque regardant au dedans de moi-même, je me forme une idée du moi et de ses diverses modifications, elle prononce avec pleine autorité que cette idée désigne un être réellement existant, à la fois objet connaissant et objet connu ; et, en pareil cas, ce jugement sera le même toujours et dans tous les hommes.
S'agit-il des idées générales, que la réflexion produit
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dans renteodement par analyse ou par synthèse ? Elles relèvent, comme les autres, de son tribunal sévère, qui séparant les notions réelles des notions arbitraires, décidera de leur valeur dans la plénitude de sa souveraineté. Ce travail, néanmoins, ne laissera pas d*étre laborieux, et je crois utile de m'y arrêter un instant. Prenons pour exemple deux idées génériques, dont l'une reçoit des sens ses élénients, et dont l'autre va les puiser au fond de la conscience.
Voici que plusieurs arbres s'offrent à ma vue ; mon esprit attentif, analysant chacun d'eux, isole les qualités qui leur sont communes de celles qui les font ranger sous des espèces particulières ; puis, de cette collection de propriétés communes à chaque arbre, il compose l'idée abstraite et générique d'arbre. Avais-je le droit d'agir de la sorte? Cette idée générale forme-t-elle une connaissance véritable? s'applique-t-elle à des objets réels ? Évidemment : car la raison juge qu'une pareille idée, étant abstraite d'objets réels, convient à ces objets, et que, dès lors, elle peut entrer dans le domaine de la science. — J'éprouve diverses sensations de plaisir, de douleur, de crainte, d'étonnement, etc.. Or, par une opération semblable à la précédente, je réunis, dans ridée de sensation , la modification générale et uniforme que m*ont donnée l'une après l'autre les sensations particulières, en ayant soin de mettre à part tout ce qu'il y avait de caractéristique et de spécial en chacune d*elles. Mais, encore une fois, y a-t-il de la vérité, de la réalité, dans cette idée générale de sensation? En connaissant ce qu'est la sensation, ai-je une connaissance vraie? Oui, certes : car la raison me déclare que chacune de mes sensations particulières était véritable, et, que, par suite, ridée générale de sensation, effectivement réalisée dans chacune d'elles, est conforme à la vérité.
C'est donc la raison qui nous fait découvrir la vérité, dans les idées abstraites fournies par Texpérience intérieure et extérieure, bien qu'elle affirme, d'autre part, que les idées générales ne sont pas des êtres. réels existant au sein de la nature ; ce qui ne les empêche pas d'être conformes à la vérité, puisque, étant absti*aites d'objets réels, elles répondent exactement à ces objets. Toutefois, il importe de distinguer entre les idées générales, formées par analyse, et celles que produirait le mélange factice de plusieurs notions expérimentales, vraies dans leur isolement, fausses dans leur union synthétique. Qu'il m'arrive, par exemple, de rassembler les deux notions de cheval et A^aUeSy pour en Urer l'idée générale de cheval ailé; voilà une combinaison purement arbitraire, sans modèle au dehors^ à laquelle je ne saurais reconnaître le moindre caractère de vérité, parce que je n'y trouve aucune correspondance avec une réalité extérieure.
Les idées générales, dont les éléments sont empruntées à l'expérience, constituent, avec les idées particulières, ce qu'il y a de contingent et de relatif dans l'entendement humain. Nous venons de voir comment la raison réussit à découvrir la vérité ou la fausseté des unes et des autres ; suivons de même le cours de ses opérations dans le discernement des idées universelles, qui forment la partie nécessaire et absolue de notre intelligence.
Toutes les fois que nous constatons qu^une chose en produit une autre, nous appliquons nécessairement à la première l'idée de cause^ sans même en avoir une conscience claire et précise. Mais bientôt la réflexion nous fait séparer l'idée nécessaire et invariable de cause^ des objets contingents et variables, auxquels d'instinct nous l'avons appliquée, et nous la concevons sous une forme
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abstraite et générale. Or, Messieurs, c'est la raison qui nous force d'admettre la vérité d'une pareille idée : elle lui reconnaît, comme aux idées de ^i^^^^anc^, à'être^ etc., un caractère de nécessité et d'universalité^ qui nous oblige à les regarder comme les formes essentielles de Tentendement.
11 en est des idées' mathématiques, comme des idées métaphysiques et morales : sitôt qu'elles apparaissent dans la conscience, elles sont acceptées par un jugement nécessaire de la raison. Qu'elles nous parviennent parle canal de l'enseignement, ou qu'un Pascal les obtienne par la force de son génie^ la faculté qui les déclare légitimes est la même de part et d'autre. Nul n'est maître de leur refuser connaissance ; on leur attribue invinciblement une réelle valeur, qui néanmoins ne dépasse pas> la sphère de l'intuition intellectuelle. C'est ainsi que Tespace pur, limité et circonscrit par les notions mathématiques, ne devra pas se confondre avec Tespace réel et matériel; et l'idée qu'on voudra s'en faire^ pour rester conforme à son objet, ne pourra désigner qu'une pure conception de l'esprit.
Il résulte, Messieurs, de cette analyse psychologique de la raison, agissant simultanément avec les autres facultés^ que son travail propre et exclusif est de démêler les idées vraies des idées fausses; c'est ce que nous avons observé dans les idées particulières et générales fournies par l'expérience, et dans les idées universelles, ou conceptions pures, que produit en nous l'activité de l'esprit réfléchissant sur les lois nécessaires et les formes naturelles de la pensée. Pour compléter cette étude^ il me resterait à vous parler des idées acquises par voie d'enseignement, et c'est, sans contredit, le plus grand nombre. Mais^ outre que plusieurs d'entre elles, entre autres les idées mathématiques, sont d'ordinaire
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reconnues comme vraies par un discernement immédiat de la raison, la plupart nous sont proposées sous la forme de jugements, et^ partant, leur légitimité tient à la valeur même de ceux-ci. En effet, Tenfant auquel on enseigne l'existence de Dieu, concluera à la réalité objective de ridée de Dieu, selon qu'il croira légitime ce jugement ou cette proposition : Dieu existe. Nous arrivons de la sorte, par une suite naturelle, à rexcrcice de la raison dans le jugement.
Si l'idée est l'élément le plus simple de la pensée humaine, le jugement, auquel .deux idées sont une matière sufflsante^ est la combinaison la plus élémentaire des idées. Qu'est-ce donc que le jugement, etqu'a-t-il de commun avec la raison ?
Le jugement est un acte de l'intelligence, par lequel la raison affirme qu'il existe un rapportde convenance ou de disconvenance entre deux objets oudeuxidées. Il révèle, à l'analyse, une triple opération successive ou simultanée : la représentation mentale de deux idées, leur comparaison, et l'affirmation du rapport qu'elles peuvent avoir entre elles. C'est proprement ce dernier acte qui est le fait de la raison : elle intervient ainsi pour prononcer que les idées se conviennent ou ne se conviennent pas. Le rôle qu'elle joue dans le jugement est de la plus haute importance, et lui assure le premier rang parmi les autres facultés de l'âme. En effet, presque toutes les vérités s'offrent à l'intelligence sous forme de jugements ou propositions; et, par conséquent, aucune science ne deviendrait possible, si l'homme ne possédait une faculté lumineuse, qui lui permit de discerner les propositions vraies des propositions fausses, en signalant l'accord ou l'opposition de leurs termes. Or, ce pouvoir discrétionnaire, si je puis m'exprimer ainsi, c'est la raison. Par
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elle, on découvre la vérité dans les jugements, comme on la reconnaît dans les idées.
Cependant l'affirmation, qui est le fait de la raison, est loin de présenter le même aspect dans tous les jugements. Tantôt elle revêt un caractère d'universalité et de nécessité absolue, comme dans les pricipes de causalité et d'identité; et alors la convenance des deux termes est immédiatement perçue avec une évidence intuitive. Tantôt l'expérience seule permet à la raison d'affirmer ce rapport. Mon but, Messieurs^ n'est pas de rechercher actuellement les conditions requises pour que cette affirmation puisse engendrer une connaissance véritable ; à chaque jour suffit sa peine. Je voudrais seulement vous donner aujourd'hui une idée claire et distincte de la raison, en vous montrant qu'elle est la faculté de reconnaître le vrai dans les idées, dans les jugements et dans les raisonnements. C'est ce dernier point qu'il m e reste à établir.
Le raisonnement est l'acte le plus compliqué de l'esprit humain. L'idée n'a qu'un terme, le jugement en a deux, le raisonnement en compte trois ; et même, sous peine d'être vicieux, il ne saurait en avoir quatre. C'est donc dans le raisonnement que la raison exercera sa fonction la plus difficile, et je dirai aussi la plus grave. Étudions, là encore, le travail qu'elle a mission de fournir.
Raisonner, c'est déterminer le rapport de deux idées au moyen d^une troisième. Mais, on ne peut déterminer le rapport de deux idées au moyen d^une troisième, sans établir le rapport de celle-ci avec chacune des deux autres ; toute conclusion suppose, en conséquence, deux jugements préliminaires qui Tout amenée ; et, dès lors, la valeur du raisonnement dépend de la connexion intime qui relie les deux jugements primitifs au jugement
final. Or, c'est précisément la raison qui doit découvrir ce lien délicat ; et c'est à elle qu'il appartient d'affirmer ou de nier la vcfleur du raisonnement. Tel est son rôle et son attribut distinctif.
Ainsi, Messieurs, et pour me résumer d'un mot, le travail propre de la raison, c'est de démêler les idées réelles des idées arbitraires, les jugements vrais des jugements erronés, les raisonnements légitimes des raisonnements vicieux. Et, dès là que toute vérité se présente à l'homme sous la forme d*une idée, d'un jugement ou d'un raisonnement, si la raison nous apparaît comme le flambeau naturel qui, dans ces trois ordres de choses, nous fait discerner le vrai du faux, il faut nécessairement convenir qu'elle est la faculté générale donnée à l'homme pour distinguer la vérité de l'erreur.
J'insiste vivement sur une notion qui désormais devra vous sembler claire et précise ; pour avoir négligé de la définir avec soin, que de fois n'a-t-on pas abouti à des confusions regrettables ! C'est un tort de restreindre la raison à l'acte pur et simple du raisonnement ; de même que c'est la mal comprendre, que d'y voir une collection de facultés, au lieu d'une puissance spéciale chargée de reconnaître la vérité d'avec l'erreur. Et remarquez bien que je ne dis point le pouvoir de connaître la vérité ; car il n'y a pas que la raison pour connaître la vérité : le sens intime, l'expérience, l'enseignement, peuvent également nous l'apprendre ; mais seule elle est capable de nous la faire reconnaître^ en nous permettant de la distinguer de l'erreur.
J*espère, Messieurs, vous avoir suffisamment exposé ce qu'est la raison, et quel rôle elle remplit au milieu des facultés de Tàme. Là, pourtant, ne s'arrêtera pas notre tâche ; car le sujet fournit matière à d'autres questions non moins graves. Nous avons besoin de savoir
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encore quelles sont ses forces» quelles sont ses limites, quels sont ses droits. Autant de points sur lesquels je vais successivement appeler votre attention, en commençant par le premier, qui me paraît capital : que peut la raison ?