LA SOUVERAINETÉ ABSOLUE DE LA BAISON
soi par le sens naturel, rien ne s'oppose à ce qu'il soit connu indirectement et dans ses effets par la raison, qui conclut naturellement des effets à la cause. La question se trouve donc ramenée à ce point précis : y a-t-il eu, dans l'histoire de Thumanité, certains effets, soit de l'ordre physique, soit de l'ordre intellectuel, soit de l'ordre moral, qui obligent la raison à proclamer l'exis* tence d'un ordre surnaturel, où l'homme aurait été placé par la volonté positive de son Créateur?
Je ne m^arréterai pas. Messieurs, à établir, pièces en main, que l'histoire mentionne, avec une incontestable évidence, des effets physiques, intellectuels et moraux, d'où la raison doit nécessairement conclure à l'existence d^un ordre surnaturel, assigné à l'homme par son divin auteur. C'est l'objet de la démonstration chrétienne, telle que l'ont exposée sans réplique tous les apologistes de la foi, depuis les premiers Pères jusqu'à nous. 11 me suffit d'avoir po^é la question comme la philosophie demande qu'on la pose ; et, certes, si on avait soin de la définir toujours dans ces termes précis, on serait souvent dispensé de la prouver.
Le rationalisme a, du reste, senti son point vulnénérable ; et, pour échapper à Tétreinte pressante de la logique, il oppose aux apologistes chrétiens une fin de non-recevoir, en se retranchant, dès l'ouverture de la lutte, dans une triple prétention. Il affirme la souveraineté absolue de la raison, la liberté illimitée de penser, et l'indépendance complète de la philosophie vis-à-vis des méthodes et des conclusions théologiques. Essayons de le suivre pas à pas dans ce mouvement tournant, par lequel il voudrait dérober sa défaite.
De quelle façon peut-on dire que la raison est souveraine ? La souveraineté est le droit d'exercer un pouvoir,
et le pouvoir de la raison se borne à reconnaître la vérité et à la distinguer de Terreur, à affirmer ou à nier une proposition, suivant qu'il existe un motif suffisant pour l'admettre ou pour la rejeter. Donc la souveraineté de la raison consiste dans le droit de ne rien accepter sans motif suffisant. C'est toute la signification qu'il convient d'attribuer à ce mot trop fastueux. Car enfin, la raison prétendue souveraine ne saurait, pas plus que Dieu lui-même, changer l'erreur en vérité, faire que ce qui est vrai soit faux, que ce qui est faux soit vrai; et sa puissance, sous peine d'être en opposition avec les lois de la nature et de se montrer déraisonnable^ ne peut s'étendre jusqu'à rejeter ce qu'elle trouve suffisamment motivé, ou jusqu'à recevoir ce qui n'est pas tel à ses yeux. -
La raison, du moins, serait-elle souveraine contre la révélation, et dans quel sens? En ce sens qu'elle serait libre de ne pas croire au fait de la révélation, quand elle en a constaté l'existence ? Évidemment non : car de quel droit repousserait-elle un fait qui lui parait prouvé? Veut-on dire que, le fait de la révélation admis, elle pourrait refuser son assentiment à la doctrine qu'elle sait venir d'en haut? Mais par quel motif justifier cette conduite insensée, puisque nul critérium ne vaut celui de la véracité divine?
Ainsi^ Messieurs, la raison est souveraine, en ce sens qu'elle a le droit de ne rien admettre sans motif suffisant : tout autre sens donné à sa souveraineté sort du domaine de la philosophie pour entrer dans la déclamation.
Peut-être m'objecterez-vous que, accorder à la raison le droit de ne rien admettre sans motif suffisant, c*est l'établir juge de la question de savoir si le motif est ou n'est pas réellement suffisant ; car, qui décidera, si