LA SOUVERAINETÉ ABSOLUE DE LA RAISON
ce n'est elle? Par conséquent, sa souveraineté ne consisterait pas seulement dans le droit de ne rien admettre sans motif» mais encore dans celui de juger de la suffi* sance ou de l'insuffisance même du motif. C'est vrai, Messieurs; je ne fais pas difficulté d'en convenir, et nous n'avons jamais voulu dire autre chose. Si sa faculté n'allait pas jusque-là, la raison jouirait d'une puissance illusoire et n'émettrait jamais ni une seule affirmation ni une seule négation. Pour qu'elle soit en mesure d'affirmer ou de nier, il faut sans nul doute qu*elle ait le droit de juger de la suffisance ou de Tinsuffisance du motif ; mais ce droit est-il absolu? En d'autres termes, la souveraineté que nous avons reconnue à la raison, est-elle une souveraineté absolue?
S'il en était ainsi, il y auraitlieu d'avouer que la raison, de même que tout pouvoir légitime, serait sans limites ni dépendance. Or, est-il vrai de dire que le droit de juger de la suffisance ou de l'insuffisance du motif constitue un pouvoir illimité et indépendant? Non^ Messieurs, car nous avons vu que la raison rencontre de bonne heure des bornes mystérieuses, au delà desquelles elle reste aveugle et impuissante. Donc sa souveraineté a des limites ; donc elle n'est pas absolue, restreinte qu'elle est dans le cercle étroit que la nature ne lui permet pas de franchir.
Ai-je besoin de vous apprendre. Messieurs, que, si. le rationalisme s'efforce d^allonger outre mesure le sceptre de la raison, c'est dans le but mal déguisé de s'en faire une arme de guerre contre la parole de Dieu? On voudrait surtout qu'elle régnât en maîtresse dans cet ordre surnaturel, qui la domine de si haut. Je ne répéterai point ce que nous avons dit, il n'y a qu'un instant, et ce que vous avez retenu de mes leçons précédentes. Sur le terrain des dogmes révélés, moins que partout
ailleurs, la raison ne peut se déclarer souveraine. Uiie fois qu'elle a constaté le fait de la révélation par le témoignage de l'histoire, elle n'a plus le droit d'écoaler ses caprices en discutant la vérité elle-même. Si elle se borne à rester raisonnable ; je vais plus loin, si elle tient à demeurer souveraine, même dans ces questions enveloppées de mystères, il faut qu'elle salue avec respect la parole sacrée dont elle a reconnu la source. Oui, Messieurs, c^est sa manière alors de se montrer souveraine; car la souveraineté est le droit d'exercer un pouvoir; et le pouvoir de la raison, vis-à-vis des dogmes de la foi, consiste à en établir l'origine, et non pas à émettre des doutes sur la véracité d'un Dieu qui sait le fond de toutes choses et ne veut tromper personne.
En résumé, Messieurs, on peut dire que la raison est souveraine en ce sens qu'elle a le droit d'exiger un motif suffisant, avant d'admettre une vérité quelconque; mais les limites que lui imposent les lois constitutives de la nature humaine, et qu'elle doit respecter sans prétendre à les franchir, ne permettent pas de la déclarer absolue dans l'exercice modeste de sa souveraineté.
SIXIÈME LEÇON