LE RATIONALISME ET LA LIBERTÉ DE PENSER
SOUS peine de renier la raison elle-même, et d'aller, de gaité de cœur, dans Tabîme du scepticisme.
Soit, jen conviens, me direz-vous ; si j'ai, un motif suffisant d'affirmer ou de nier une proposition, je ne suis plus libre de me prononcer dans un sens contraire à ce motif. Pourtant, vous déplacez la question : il est toujours en mon pouvoir de rejeter le motif comme insuffisant et c'est ici que ma liberté devient illimitée. Sans doute, il ne m'est pas loisible de repousser une proposition que j'ai un motif suffisant d'admettre; mais ce motif est-il ou n'est-il pas suffisant? Il n'appartient qu'à moi d'en juger, et je me déclare parfaitement libre de me prononcer dans un sens ou dans l'autre.
Laissez-moi vous poser au préalable une petite question de bon sens. Un homme pourrait-il, au gré de son caprice, refuser sa créance à cette proposition : deux fois deux font quatre^ sous prétexte que l'évidence immédiate et intuitive d'un pareil axiome n'est pas un motif suffisant d'en proclamer la valeur? La nature, dit Pascal, empêche Thomme d'extravaguer à ce point. Et Pascal parle ici le langage du sens commun, qui ne permet guère de révoquer en doute certains motifs de crédibilité. Il paraîtrait néanmoins que le bon sens n'est pas toujours de mise auprès des philosophes ; et, tandis que l'école écossaise l'exalte par la bouche de Reid et de Dugald Stewart, les Allemands, Fichte surtout, professent un souverain mépris pour ce qu'ils appellent dédaigneusement Vempirisme. Cependant, Messieurs, la base dernière de la philosophie, c'est le bon sens qui n'est, au fond, que la nature raisonnable résistant à son propre suicide.
Mais entrons plus avant dans le vif de la question. Je soutiens que la liberté de penser rencontre, dans son déploiement, une triple limite : la raison, le sens
commun et la foi. Peut-être vous étonnerez- vous que j'appelle la raison une limite de la liberté de penser. Et pourtant rien n'est plus vrai. Car essaiera-t-on de prétendre que la raison ne connaît aucune loi naturelle à laquelle elle se doit d'obéir» sous peine de se dégradera ses yeux ? Direz-vous qu'elle n'a pas reçu de la natare des règles, qui la dirigent au cours de son exercice? Mais parler de lois et de règles, c'est parler de limites qu'on ne peut transgresser sans faillir. Donc la faculté de penser est limitée dans sa liberté, par des principes qu'elle ne s est pas imposée à elle-même, et dont elle ne peut dès lors se dispenser elle-même. Vous les connaissez, Messieurs, et j'estime qu'il est inutile de vous les rappeler. Nous avons examiné ensemble à quelles conditions précises la raison doit se soumettre dans la recherche de la vérité, qu'il s'agisse du monde extérieur ou de l'ordre rationnel, des témoignages de Thistoire ou des doctrines de la révélation. Sans doute, quand un homme fait de ces règles et de ces lois des applications particulières, il est libre, mais sous sa responsabilité personnelle, devant Dieu qui le voit, et devant sa conscience qui sera son premier juge. Or, je ne parle pas ici de la liberté de penser au sens physique, ni de la raison qui s'affranchit follement de toute contrainte et de toute nécessité ; il n'est question que de la liberté de penser, au sens moral du mot; et de ce point de vue, le seul qui mérite l'attention de la philosophie» je déclare que l'homme manque à son devoir, lorsque, dans son activité intellectuelle, il méconnaît les lois de sa raison, telles que l'expérience et le raisonnement nous les montrent. Que si vous voulez nier la légitimité, ou plutôt les bases profondes de l'expérience et du raisonnement, je ne tenterai pas de vous endonnerla preuve; car les axiomes sont indémontrables. C'est ici affaire