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LE HATIONALISME ET LA LIBERTÉ DE PENSER

de bon sens et de bonne foi; et je répète, avec Pascal^ que la nature empêche l'homme de tomber également dans le dogmatisme et dans le scepticisme absolus. Oui, certes, si vous révoquez en doute la valeur des premiers principes de la raison, vous me mettez dans l'impossibilité de vous rien démontrer ; car, comment m'y prendrais-je pour vous prouver la moindre des choses? Tous les philosophes du monde n'établiront jamais, par un argument direct et rigoureux, la légitimité du critérium de l'évidence. Eh, mon Dieu ! le motif est fort simple : est-ce que déjà il ne faudrait pas l'évidence pour voir le bien fondé d'un pareil raisonnement ; puisque, sans cette lumière soudaine qui jaillit comme un éclair du fond de la conscience, aucun raisonnement ne laisse apparaître le signe certain de la vérité ? S'ensuit-il que cette soumission préalable au critérium de Tévidence soit un pur acte de foi ? Nullement: nous savons, de science positive, qu'il en est ainsi; nous constatons chaque jour que l'esprit ne peut faire autrement que de se rendre à l'évidence, et que l'évidence ne trompe pas. Qu'avons-nous besoin d'exiger davantage, et en quoi cette conviction est-elle moins scientifique que les autres ? Concluons donc que la liberté de penser trouve une limite nécessaire dans les lois constitutives do la raison humaine, telles que nous les avons observées à Taide de Texpérience et du raisonnement.

J'ajoute, en second lieu, que le sens commun de l'humanité lui pose également des bornes qu'elle ne pourra franchir. Nul doute que la raison d'un penseur individuel ne saurait prévaloir sur la raison commune, dans des matières qui sont à la portée, sinon de toutes les intelligences, au moins du plus grand nombre. La chose est évidente. Ce qui est à la portée du grand

nombre a dû cire examiné souvent et par beaucoup de personnes; et, en pareil cas, une affirmation du genre humain a plus do valeur que le sentiment privé. Il est donc vrai d'assurer que la raison générale, appelée le sens commun, marque une limite à la raison particulière ou à la liberté du penseur. Du reste, Messieurs, vous avez de quoi répondre d'avance, avec moi, aux objections banales qu'un critique distrait ne manquera pas d'opposer à cette proposition. On vous dira qu'un penseur solitaire peut souvent découvrir une vérité contre laquelle le genre humain s'était insurgé jusqu^alors ; quelqu'un vous citera Copernic et Galilée, pour le mouvement de la terre, Newton pour l'attraction. Qne celui-là veuille bien se reporter aux termes précis dans lesquels j'ai pris soin do circonscrire ma thèse. Ni le mouvement de la terre n'est visible, ni l'attraction n'est sensible ; or nous faisons des réserves formelles pour les vérités purement scientifiques, partage du petit nombre ; et quand nous déclarons la pensée générale supérieure à la pensée particulière, il ne s'agit à nos yeux que des vérités communes et ordinaires, de celles qui ne dépassent pas la portée de la majeure partie des hommes.

La troisième limite. Messieurs, que la liberté de penser rencontre dans son développement, ce sont les vérités de la foi, autour desquelles la controverse s'agite avec le plus de violence. Le rationalisme se résignerait encore à supporter le frein que les lois naturelles de la raison et les données du sens commun opposent à Taudace de sa pensée ; mais son orgueil refuse de subir le veto que la théologie prononce contre sa licence. II y voit une intolérable tyrannie, alors qu'il devrait qualifier d'absurdes ses propres prétentions. Sur ce terrain, Messieurs, il importe de poser la question avec toute la netteté possible.

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