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DE SAINT ATHANASE

Geu'actère des écrits de saint Âthanase. — Les couvents de la Nitrie. — Comment et par qui les Lettres pascales ont été retrouvées. — Origine des mandements de carême. — Saint Athanase s^applique à prémunir son peuple contre les erreurs ariennes. — La Pâque des Juifs et la Pàque des chrétiens.

S'il est un nom dans l'antiquité chrétienne qui ait le privilège d'exciter Tintérêt ou de réveiller l'admiration, c'est celui de saint Athanase. Défenseur intrépide de la foi catholique contre l'hérésie arienne, adversaire redouté sous la restauration idolàtrique de Tempereur Julien, promoteur actif de la vie religieuse et morale en Orient, le patriarche d'Alexandrie s'offre à l'historien impartial comme un des plus grands esprits et des plus nobles caractères dont s'honore l'humanité.

Aussi rien n'égale la ferveur d'enthousiasme avec laquelle les premiers siècles de l'Eglise célébraient la

(1) L'auteur écrivait ces pages quelques années seulement après la découverte des lettres pascales de saint Athanase. (Note de Téditeur.)

mémoire de cet homme que Constantin le jeune appelait l'homme de Dieu, Théodoret, le grand illuminateur, Jean de Damas, une pierre fondamentale de l'Eglise de Dieu, et dont saint Grégoire de Nazianze pouvait dire en prononçant son oraison funèbre : « Louer Athanase, c'est louer la vertu même, car toutes les vertus se réunissaient dans son âme. »

Presque toutes les œuvres de saint Athanase ont rapporta la grande controverse qui agita sa vie entière. Nés de la lutte, ses écrits en portent le caractère. Son style, éloigné de toute recherche, ne s'applique qu'à exprimer la doctrine avec force et précision. Sur ce point Athanase n'a été surpassé par aucun des Pères, et peu l'ont égalé. Ses cinq discours contre les Ariens, en particulier, sont des chefs-d'œuvre d'éloquence claire, solide, nerveuse. Bossuet y retrouvait cette noble simplicité qui fait les Démosthènes, et, à vrai dire, rien ne rappelle mieux cette dialectique pressante, cette raison ferme et grave que déployait l'orateur d'Athènes. Soit qu'il expose ou qu'il discute, quMl poursuive ses adversaires ou qu'il présente sa propre apologie, son langage est simple, ses preuves fortement liées. Il se défend avec dignité comme il attaque avec force. On sent partout l'homme qui s'efface derrière la doctrine, et qui ne s'émeut de la calomnie que parce qu'elle atteint du même coup la vérité qu'il défend. Telle sa vie, tels ses écrits; et, s'il fallait en exprimer le caractère par un de ces traits qui sont propres à Bossuet, nous répéterions, après l'évêque de Meaux, que « le caractère de saint Athanase, c'est d'être grand partout. »

On conçoit sans peine que, dans un recueil d'écrits purement polémiques, l'instruction morale n'occupe pas une très large place. Non pas certes que le patriarche d'Alexandrie n'ait dû quitter fort souvent les hauteurs

de la doctrine, pour la suivre dans ses applications pratiques. Mais, tout entier à la grande cause dont il était le principal défenseur, il négligeait sans doute de donner à ses homélies cette belle forme que nous admirons dans plusieurs des Pères de l'Eglise grecque. C'est d'une persécution à l'autre, c'est entre deux exils que sa parole ardente et sévère entretenait la charité dans le cœur de son peuple. Cinq fois banni de son siège, errant et fugitif sur tous les chemins du monde, il ne peut se faire entendre de son troupeau pendant vingt années d'absence. De là vient qu'à côté de ses traités dogmatiques, de ses discours de controverse et de ses lettres, nous ne possédons de lui que fort peu de sermons, et, dans ce petit nombre, il n'en est aucun dont l'authenticité ne soit suspecte.

Ce serait donc combler une lacune assez regrettable dans les œuvres de ce grand évéque, que de pouvoir recueillir quelques-unes des instructions pastorales qu'il adressait à son peuple. Or, c'est à quoi vient tendre une découverte assez récente, sur laquelle nous nous permettons d'appeler l'attention du public religieux et littéraire. Nous voulons parler des lettres pascales do saint Athanase trouvées, il y a peu d'années, dans un monastère de l'Egypte. Avant d'entretenir nos lecteurs de ce nouveau et précieux monument de la tradition chrétienne, disons un mot de la découverte elle-même.

Depuis des siècles déjà, la science ecclésiastique soupçonnait l'existence des lettres pascales de saint Athanase. Un petit nombre de fragments peu considérables, et surtout un extrait de la trente-neuvième lettre, renfermant un catalogue des livres saints, faisait regretter d'autant plus vivement la perte de l'ouvrage entier. Aussi, dans sa préface à l'édition bénédictine des œuvres de saint Athanase, Bernard de Montfaucon, énumérant

celles que nous n'avons plus» ne craignait pas de dire : Nulla, opinamury jactura major quant Epistolarum lofTaffTixôîv aut festalium ; et un peu plus loin : hoi! hei! quant pungit dolor antissi thesauri ! quantum adhistoriam^ ad consuetudines ecclesiarum^ ad morum prœcepta hinc lucis accederet l et enfin avec cette sagacité pénétrante de l'érudit qui devance les découvertes par une sorte de prévision : fortassis adhuc alicubi latent in Oriente ubi bene multa exstant.

Montfaucon avait deviné juste. Un monastère de rOrient nous a remis en possession du trésor dont il déplorait la perte.

A quelque distance d'Alexandrie, sur la rive gauche du Nil, s'étend la vallée de Nitrie ou de Nalroun, ainsi appelée des lacs de ce nom qui fournissent du nitre en très grande quantité. Gomme la plupart des vallées de l'Egypte, ce lieu désert avait servi de refuge aux premiers anachorètes. Plus tard, et à mesure que la vie cénobitique faisait place au régime de communauté, il s'y éleva de nombreux couvents, dont saint Athanase et Sozomène font remonter l'origine au bienheureux Ammon et à Macaire TEgyptien. RuBn, qui les visita en l'année 372, en compte déjàprès de cinquante, et Pallade, évoque de Bithynie, porte à cinq mille le nombre des moines qu'il y trouva vers la même époque I On peut juger de l'état florissant de ces monastères par Téloge qu'en fait saint Jérôme dans sa Vie de sainte Paula : oppidum Domini Nitriam^ in quo purissimo virtutum nitro sordes lavantur quotidie plurimorum.

Bien qu'il ne nous reste que fort peu de détails sur l'histoire des couvents de la Nitrie à partir du cinquième siècle, tout porte à croire que leur situation demeura prospère jusqu'à la conquête de l'Egypte par les Arabes. Cet événement fut le signal delà décadence de l'Etat mo-

nastique dans cette partie de l'Orient. Après avoir essuyé toutes sortes de persécutions sous les premiers conquérants arabes, les couvents de la Nitrie furent totalement détruits par les Choréischites en Tannée 829. Rebâtis quelque temps après, ils échappèrent moyennant un tribut à la barbarie des hordes musulmanes, qui se disputèrent tour à tour la domination de l'Egypte. Toutefois leur nombre fut réduit successivement : de sept qu'ils étaient au commencement du quinzième siècle, il y en eut quatre seulement qui survécurent aux vicissitudes des temps et à l'affaiblissement de la vie religieuse en Orient.

A l'heure oii nous écrivons ces lignes, ces quatre couvents sont debout bien que déchus de leur antique splendeur : ils portent les noms de Saint-Macaire, de Saint- Ksoës, de Baram et de Sainte-Marie Mère de Dieu. Voici la description qu'en fait le dernier voyageur allemand qui les ait visités, le docteur Tischendorf de Leipzig. Chacun de ces bâtiments a la forme d'un carré ou d un parallélogramme. Un mur d'enceinte flanqué d'une grosse tour abrite des cellules obscures et délabrées. Tout annonce la préoccupation des moines à se défendre contre des invasions hostiles. La porte principale qui livre l'entrée du monastère est si basse et si étroite qu'on a peine à la franchir, et, pour surcroît de précaution, un pont-Ievis protège la tour dans laquelle se trouvent la chapelle et la bibliothèque.

C'est aux richesses de cette bibliothèque que les couvents de la Nitrie doivent leur célébrité. Il paraît que dès l'origine les moines avaient dirigé leurs efforts vers ce but. En 923, Moyse de Nisibe, abbé du monastère de Sainte-Marie, rapporta de Bagdad et des environs deux cent cinquante manuscrits très précieux, qu'il fit entrer dans sa collection. C'est à l'aide de la bibliothèque du

couvent de Saint-Macaire que Sévère évoque d'Hermopolis composa son Histoire des patriarches, traduite en partie par Renaudot. L'importance de ces trésors littéraires ne pouvait échapper aux savants de FOccident. Gassendi nous apprend, en effet, qu'au seizième siècle, le père franciscain Gilles de Loche eut occasion de voir dans un monastère de la vallée de Nitrie plus de huit mille manuscrits dont la plupart remontaient à saint Antoine. C'en était assez pour réveiller Tattention des érudits. Aussi, dans le cours du dix-septième siècle, plusieurs voyageurs allemands et anglais se mirent à la recherche de ces trésors littéraires. La papauté ne pouvait rester en arrière dans cette voie d'investigation scientifique. En 1706, Clément XI chargea Elie Assemani de visiter les monastères de la Nitrie pour rapportera Biome le plus de manuscrits qu'il pourrait. Mais les efforts de l'érudit syrien échouèrent en partie contre une difficulté inattendue. Effrayés des malédictions que portait chaque manuscrit contre quiconque songerait à le livrer, les moines ne consentirent qu'à grand peine à se dessaisir d'un petit nombre. Une tempête qu' Assemani essuya sur le Nil réduisit à trente-quatre le nombre de manuscrits, dont il parvint à enrichir la bibliothèque du Vatican. Un voyage, que Joseph Assemani entreprit dans le même but que son parent, n'obtint guère plus de résultats. Les couvents de la Nitrie restèrent en possession de leurs manuscrits.

Lors de l'expédition d'Egypte, en 1799, le général Andréossy visita en détail la vallée de la Nitrie et ses monastères. Le résultat de son voyage est consigné dans un Mémoire fort curieux sur la vallée des lacs de Natron et celle du Fleuve-sans-eau. A cette époque il ne restait plus que neuf moines dans le couvent de Baram, dixhuit dans celui de Sainte-Marie, douze dans le monas-

tère de Saint-Pisoës et vingt dans celui de Saint-Macaire.

C'est aux savants anglais que revient F honneur d'avoir retiré de la poussière des bibliothèques de la Nitrie les trésors littéraires qui s'y trouvaient ensevelis. En 1828, le duc dé Northumberland explora cette partie de FEgypte dans un voyage dont il rendit compte dans le Quaterly Review (vol. Lxxvn, n° cuii, p. SI). Onze ans après le docteur Tattam, présentement archidiacre de Beddfordy rapporta du couvent de Sainte-Marie un bon nombre de manuscrits coptes et quarante-neuf manuscrits syriaques, parmi lesquels se trouvait le 7:spi6so<p£iys^ac d'Eusèbe, évéque de Césarée, dont le texte grec n*a jamais pu être retrouvé. Le succès de cette première entreprise inspira aux administrateurs du Musée national de la Grande-Bretagne le désir de se procurer la collection entière des manuscrits du monastère égyptien; muni des fonds de l'Etat, le docteur Tattam se remit en route vers la vallée de Nitrie en 1842, et l'année suivante il revenait en Angleterre, après avoir fait l'acquisition de tous les manuscrits qui restaient encore au monastère de Sainte-Marie. Du moins, le savant Anglais le croyait, mais il avait compté sans la bonne foi des Grecs, comme nous le verrons tout à l'heure.

Grande fut la joie des érudits du Musée britannique, lorsqu'ils se virent en possession d'un trésor si longtemps désiré. Chargé du soin de débrouiller cette masse informe de manuscrits, le Révérend William Cureton, chapelain ordinaire de la reine Victoria, y trouva d'abord le texte syriaque des Ëpitres de saint Ignace à saint Polycarpe, aux Éphésiens et aux Romains, dont il donna la traduction anglaise en 1845. Mais ce qui lui parut d'un plus grand intérêt, ce fut d'y découvrir une bonne partie des lettres pascales de saint Athanase, à savoir un fragment de l'avant-propos, la fin de la vi^ et

le commencement de la vii«, un fragment de la x« cl de la xi«, la lettre à Sérapion et enfin les xni% xiv®, xvii% xvni*, XIX* lettres avec le commencement do la xx®.

Émerveillé de celte précieuse découverte, le docte orienlalisle songeait à la livrer au public, sans se douter qu'une nouvelle tentative pourrait la compléter. Le plein succès qui avait obtenu la mission du docteur Tattam ne lui permetlait pas d'espérer davantage. Mais au moment où par l'entremise d'un voyageur égyptien, M. Auguste Pacho, il croyait pouvoir mettre la main sur de nouveaux manuscrits, il trouva précisément ceux qui lui manquaient.

Au mois de juillet 1847, il reçut de ce savant la nouvelle que les moines de Sainte-Marie, loin de livrer tous leurs manuscrits, comme ils en étaient convenus dans le marché conclu avec sir Tattam, en avaient gardé une bonne partie. Sommés de s'expliquer sur ce manque de bonne foi, ils se retranchèrent dans les frayeurs que leurs prédécesseurs avaient fait valoir autrefois à Asemani. Mais l'or de TAngleterre leur fit oublier bientôt les terribles anathèmes que chaque manuscrit portait en tète contre ceux qui voudraient les livrer, et passant tout à coup à un excès de complaisance, Tabbé du monastère de Sainte-Marie prononça l'excommunication contre tout religieux qui recèlerait une partie de la collection. C'est sous celle garantie que le Musée britannique reçut le 12 octobre 1847 l'anlique dépôt qu'il venait d'acquérir après tant de frais et au prix de tant d'efforls. *

Le Révérend William Curelon ne tarda pas à s'apercevoir que les nouveaux manuscrits faisaient suite aux anciens. Aux lettres pascales de saint Athanase qu'il possédait depuis quatre ans, venaient s'ajouter les cinq premières, des fragment de la vi®, de la vii«, de la x® et

de la XI®, avec Ja majeure partie de Tavant-propos. C*esl alors qu'il se décida à les donner au public dans le texte syriaque sous ce titre : The Feslal Letters of Athanasius discovered in an ancient syriac version, and edited by William Cureton, M. A. F. R. S.chaplain in ordinary to the Queen, assistant keeper of manuscripts in the Britisch Muséum, London 1848.

En 1852 le docteur Larzow, professeur à Berlin, traduisit en allemand les lettres pascales de saint Athanase,surlc texte syriaque qu'avait faitparaîtrele Révérend Cureton, et c'est au bel ouvrage de ce savant que nous avons emprunté la plupart des détails que nous avons juge de nature à pouvoir intéresser nos lecteurs. En attendant qu'un orientaliste français publie en notre langue une traduction du texte syriaque, qu'il nous soit permis de signaler dès maintenant Timportance de ce nouveau document de la tradition chrétienne.

Et d'abord nous n'avons pas à redouter pour les lettres pascales de saint Athanase ce qui nous est arrivé au sujet des philosophoumena d'Origène. Lorsqu en 1853, nous portâmes pour la première fois cette question devant le public français, l'honorable M. Lenormant et moi, nous prévoyions bien tous les débats qui surgiraient sur l'authenticité de ce livre. L'ouvrage dont il s'agit écarte par lui-même toute difficulté de ce genre. Il suffit de le parcourir, pour se convaincre aussitôt qu'on ne peut l'attribuer qu'au grand patriarche d'Alexandrie. Aussi ni en Allemagne, ni en Angleterre, il ne s'est élevé le moindre doute à cet égard.

Tout le monde sait que, dès les premiers temps de l'Ëglise, les patriarches d'Alexandrie avaient coutume chaque année de déterminer par une lettre circulaire l'époque précise de la fête de Pâques. Soit que FËgypte eût la réputation d'être plus avancée dans l'étude de

i vrer.

raslronomie, soit que les variations périodiques du Nil portassent les savants de ce pays à observer avec plus d'exactitude le cours des astres, le soin d'annoncer la fête principale des chrétiens semblait un privilège attaché au siège métropolitain de l'Egypte. Eusèbe mentionne déjà, dans son Histoire ecclésiastique (vn, 20), les lettres pascales de Denys, treizième patriarche d'Alexandrie. Après avoir réglé d'une manière générale la célébration de la fête de Pâques, le premier concile œcuménique de Nicée confie à l'évêque d'Alexandrie le soin d'en fixer chaque année la date précise. Une lettre du pape saint Léon le Grand l'assure formellement : omnem hanc curam Alexandriiio Episcopo delegârunt sancti Patres^ dit ce pontife. Aussi le jour de l'Epiphanie, peracto Epiphaniorum die, dit Cassien (collât, x, c. 1), le patriarche d'Alexandrie envoyait à ses suffragants et dans tous les monastères de l'Egypte, une lettre officielle pour annoncer aux fidèles le commencement et la fin de la station quadragésimale. Si ce n'est point là l'origine des mandements de carême de nos évêques, on peut y voir du moins un précédent historique qui se confond avec l'établissement même du christianisme.

On conçoit facilement que Athanase, qui avait siégé au concile de Nicée comme le principal défenseur de l'orthodoxie, ait tenu à cœur de remplir fidèlement la charge confiée par les Pères au patriarche d'Alexandrie. Les vingt lettres pascales qu'un monastère de l'Orient vient de rendre au monde catholique en sont une preuve certaine ; et, bien que la longue durée de l'épiscopat et du grand homme (328-373) nous permette de supposer qu'il a dû en composer un plus grand nombre, celles que nous possédons aujourd'hui nous dédommagent en partie de celles que nous n'avons pu recou-

Selon que nous disions tout à l'heure, nous ne saurions donner une idée plus exacte de ces lettres-circulaires qu'en les comparant aux mandements de carême de nos évêques, et c'est là sans doute une première conséquence de leur découverte, de justifier par l'antiquité de lusage un des actes les plus sérieux de l'autorité épiscopale. Deux parties se retrouvent dans chacune d'elles : une exhortation au jeûne quadragésimal et à la communion pascale qui doit le couronner, et un dispositif réglant Tépoque et la durée de ces grands exercices de la vie chrétienne.

On voit par là que ces lettres ont avant tout un but pratique. Ce sont pour la plupart de véritables homélies sous forme de circulaires pastorales. Athanase débute pour l'ordinaire par un cri de joie. La fête de Pâques approche : son cœur d'évêque s'en réjouit pour le bien spirituel de son troupeau. Il cherche à dévoiler aux fidèles le sens caché de ces grands mystères qu'il envisage surtout dans leur influence sur la vie morale du chrétien. Prenant son point de départ dans l'Ancien Testament, il signale dans la Pàque des Juifs un symbole de la Pâque évangélique. C'est cette antithèse prolongée qui fournit la matière la plus féconde à ses développements. Il est à présumer que le grand nombre de Juifs qui habitaient Alexandrie ne rendaient pas cette insistance inutile. Ce qu'il y a de certain c'est que Athanase excelle à saisir les points de contact et à tracer les lignes de séparation qui existent entre l'ancienne et la nouvelle alliance. Son esprit subtil et pénétrant devine sans peine le sens spirituel des observances mosaïques : de là ces applications aussi neuves que fécondes qu'il sait tirer de l'Écriture. Peut-être est-il vrai de dire que les mêmes idées reviennent un peu souvent sous sa plume. Son style plus abondant que varié offre une

répétition trop uniforme d'images et de tours analogues. Mais ce n'est pas sans une admiration mêlée de surprise qu'on parcourt ces pages si nettes et si fermes qui résument dans une courte exhortation tous les devoirs de la vie chrétienne.

Il va sans dire que les controverses qui s'agitaient autour d'Athanase se reflètent dans ses mandements de carême. Plusieurs d'entre eux correspondent à l'époque la plus agitée de sa vie. Car bien que les circonstances ne lui permissent pas toujours d'accomplir ce qu'il regardait comme un devoir important de son ministère, il s'en acquittait chaque fois qu'il lui était possible de communiquer avec son troupeau. Je citerai comme exemple la quatrième lettre pascale, qu'il envoya du camp de Constantin auprès duquel il était allé se justifier des accusations portées contre lui par les Mélétiens. Voici en quels termes il s'excuse du retard qu'il a mis à rappeler à son peuple les prescriptions du jeûne annuel :

« C'est en dehors du temps ordinaire que je vous écris, mes bien-aimés; mais j'espère que vous excuserez mon relard en raison de la longueur du voyage et de la maladie dont je suis affligé. Je ne veux pas néanmoins difl'érer plus longtemps à vous annoncer la fête de Pâque, comme mon devoir m'y obligé. Et quel temps plus propice pour entonner l'hymne de la délivrance que celui où nos ennemis confondus vont subir le jugement de l'Ëglisel quel moment plus favorable pour chanter avec Israël vainqueur de Pharaon : Chantons » au Seigneur, parce qu'il a fait éclater sa gloire : il a » précipité dans la mer le cheval et le cavalier... »

Ailleurs, comme dans la dix-neuvième lettre pascale, il rend grâces à Dieu de l'avoir délivré de la persécution. De retour de son deuxième exil, après avoir assisté au concile de Sardique, le patriarche était rentré triomphant

à Alexandrie. Le peuple de cette ville, qui ne cessa pas un instant de lui rester fidèle, était venu à sa rencontre et lui avait fait cet accueil enthousiaste, que décrit Grégoire de Nazianze dans Téloge funèbre de ce grand homme. Pénétré de reconnaissance, Athanase s'écrie au début de sa lettre : •

« Béni soit Dieu, le père de Notre-Seigneur-Jésus-Christ ! Un tel commencement convient à notre lettre. C'est en nous servant des paroles de l'Apôtre que nous devons rendre grâces à Dieu de ce qu'il nous a rappelé d'un pays lointain, pour nous permettre de vous annoncer de nouveau les saints jours selon la coutume usitée. Car le temps de la fête arrive, mes frères, et la fête elle-même approche... »

Mais ce qui parait le plus dans ces instructions pastorales adressées à son peuple de près ou de loin, c'est le soin qu'il prend à le prémunir contre les erreurs ariennes. Là-dessus Athanase ne tarit point. Le cadre restreint d'une ordonnance de carême ne lui permettait pas sans doute de développer ces grandes questions. Mais des allusions fréquentes aux menées des hérétiques trahissent la constante préoccupation de son âme. Parfois même il «'élève avec force contre ces hommes insensés, qu'il accuse de <x tuer le Logos », de ce déchirer la robe du Christ », d'en a mutiler la personne ». Sous ce rapport, la dixième lettre est la plus remarquable. Exilé à Trêves en 336, Athanase n'en avait pas moins écrit à son peuple du fond de l'Occident. Malheureusement nous n'avons plus le mandement de carême de cette année-là. Celui dont je parle marque le retour du patriarche à Alexandrie. Impossible de mieux établir, qu'il ne le fait, les motifs de l'Incarnation du Verbe contre les opinions des Ariens :

<« Le Fils de Dieu a souffert pour rendre impassible

un jour la nature humaine qui souffrait en lui ; il est descendu du ciel pour nous y élever après lui ; il a voulu passer par les épreuves d'une naissance humaine pour gagner nos cœurs ; il a pris sur lui notre chair corruptible pour déposer en elle un principe d'immortalité ; pour nous communiquer la force, il s'est condamné à la faiblesse ; en un mot, il s'est fait homme, afin que Inhumanité régénérée par lui pût revivre en triomphant de la mort. »

Ces grandes idées qu'Athanase développe plus au long dans son Traité de t Incarnation reviennent dans presque toutes ses lettres pascales. Mais le dogme de l'incarnation du Verbe n'est pas le seul que l'évêque d'Alexandrie cherche à inculquer à son troupeau. Il touche successivement à tous les points de la doctrine. Quand Vincent de Lérins, accusant avec précision le concept de la catholicité, dira dans son Commo?iitoire : « Est catholique tout ce qui a été professé toujours, en tous lieux et par tous, » il ne fera guère que traduire ce beau passage de la onzième lettre :

« Quel bonheur, mes frères, de voir la même prière et les mêmes actions de grâces s^élever en tous lieux vers le Père des miséricordes, de voir l'Église catholique, répandue par toute la terre, adorer Dieu d'une façon identique ! Qui ne se sentirait ému par un tel spectacle et porté à se donner tout à Dieu ? »

Athanase n'est pas moins pénétrant, quand il s'agit de découvrir la source des hérésies. Il appuie fortement sur la nécessité de la Tradition pour conserver la saine doctrine :

« Les hérétiques, écrit-il dans sa douzième lettre pascale, lisent bien les saintes Écritures, mais ils ne tiennent nul compte de l'interprétation des saints. N'y voyant que des traditions humaines, ils en mécon-

naissent rautorilé : c'est en quoi consiste leur erreur. » On ne saurait s'attendre assurément à trouver le dogme de TEucharistie exprimé, dans ces lettres, avec toute la clarté que désireraient certains esprits» peu familiarisés avec l'antiquité chrétienne. Tout le monde sait avec quelle précaution TÉglise primitive exposait ce grand mystère dans des écrits publics.

Il faut avouer cependant que Athanase est aussi explicite sur ce point que le comportait la discipline du secret. Toutes ses exhortations à la communion pascale tendent visiblement à ce but. Supposez une communion purement idéale ou une union figurative » et toutes ces perpétuelles antithèses entre la Pâque des juifs et la Pàque des chrétiens deviennent un non-sens. Car, dans ce cas, il n'y aurait eu de part et d'autre qu'un acte symbolique, et rien de plus. Au contraire, l'évèque d'Alexandrie oppose constamment l'une à l'autre, comme l'ombre au corps, la figure à la réalité, la prophétie à Taccomplissement. « Nous ne mangeons plus, dit-il, la chair d'un agneau, mais la propre chair du Sauveur qui nous a dit : Prenez et mangez, ceci est mon corps. » Ces expressions et d'autres semblables reviennent cent fois dans le cours de ses lettres, qui ne sont à proprement parler que le développement de cette pensée.

Il suit de là que ce nouveau document de la littérature chrétienne est de la plus haute importance pour l'histoire des dogmes et de la discipline ecclésiastique. Ce qui nous paraît en ressortir comme la conclusion principale, c'est que la vie religieuse des chrétiens d'Alexandrie était réglée, au commencement du quatrième siècle, de la même manière qu'aujourd'hui. Un grand acte obligatoire, la communion pascale, coïncidant avec l'époque commémorative des mystères de la Rédemption, comme préparation préalable au jeûne an-

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