III. — Les émotionnés
L’émotionné se présente tout différemment que le commotionné. Qu’il se soit trouvé à proximité plus ou moins immédiate d’un gros obus, d’une torpille ou d’une mine; qu’il se soit simplement trouvé à bonne distance de l’éclatement d’un projectile de gros ou même de petit calibre; qu’il ait assisté, même de loin, à quelque scène terrifiante où les explosifs peuvent m’avoir eu aucune part; qu’il ait été renversé ou non, en tout cas il n'a pas perdu connaissance. Il se ^ relève prestement s’il est tombé, il se retourne s’il allait de l’avant, et c’est rapidement, en courant s’il le peut, en boitant ou en titubant à la rigueur, qu’il arrive tout seul >. au poste de secours.
L’œil hagard, le nez pincé, le visage pâle, l’air effaré, il se précipite en trombe dans le coin le plus écarté du poste, il s’affale à terre ou sur un banc, il s’y blottit, s’y recroqueville et ne bouge plus.
L’examine-t-on? il ne se prête pas à l’examen, il est tremblant, raide et peu souple; la respiration est haletante, le pouls est rapide et fort (1), les pupilles sont plutôt petites ; mais les réflexes tendineux ne sont ni excessifs ni diminués, les pupilles réagissent bien à la lumière, le sujet n’est pas souillé d’urine.
L’interroge-t-on? il ne répond à aucune question, il a l’air de ne pas entendre, d’être inentalement absent. C’est ce même sujet qui, le lendemain ou plus tard, à l’ambulance ou à l’hêpital de l’intérieur, racontera, d’ailleurs sans . aucune mauvaise foi, qu’il avait perdu connaissance et ne
(1) D’après Pierre Ménard {179)., la tachycardie s’observerait mémo presque toujours dans la tranchée de première ligne en dehors de toute "émotion-choc, avec des tensions maxima et minima faibles ; une émotion violente élèverait considérablement la tension minima et très peu la maxima. Mais ce sont précisément les mêmes caractères que Biscons et Mercier (25) attribuent à la tension de « commotionnés », par opposition aux émotionnés : il est évident que c’est sur ces dénominations que l’entente est encore insuffisante jusqu’ici.
se souvient de rien ; mais, en réalité, il n’a pas perdu connaissance et, comme nous le dirons, il se souvient parfaitement de tout ; on peut en acquérir la conviction, il suffit de savoir l’interroger. En attendant, il est seulement concentré dans son angoisse, indifférent et inattentif à tout, sauf à ce
I qui concerne l’instinct de conservation et la notion dè sa propre sécurité.
En veut-on des preuves? Jamais on n’a vu ces sujets m rester sur place, à découvert, dans un tir de barrage, ni surtout fuir dans la direction de l’ennemi. Se trouve-t-il sur . leur passage un gradé susceptible de les arrêter ? ils n’attendent souvent pas d’injonction pour se livrer à des menaces, qu’ils ne mettent d’ailleurs pas à exécution ; ce serait perdre du temps, ils ont bien trop peur pour cela, et d’ailleurs ils n’ont aucune autre idée que de fuir, mais elle est absolue, si courageux qu’ils aient pu se montrer auparavant. Ces menaces ne sont pas exceptionnelles, et les sujets ne songent pas à les nier, ils affirment simplement n’en avoir conservé aucun souvenir; s’ils les ont réellement proférées, c était sans doute par le fait de la « commotion » et du délire consécutif! En vérité, mise à part l’explication, il semble qu’ils n’aient pas toujours tout à fait tort, et qu’on ne soit : -souvent pas beaucoup plus responsable de troubles émotionnels impulsifs que de troubles commotionnels.
Au poste de secours, ce n’est pas au hasard qu’ils iront se placer; ils surveilleront la voûte et les murs, et parfois se relèveront brusquement pour changer de place et gagner en sécurité. Du Roselle et Oberthür rapportent l’exclamation d’un émotionné, hagard, incapable de répondre un mot, incapable de reconnaître personne, qui, en arrivant au • poste de secours et y reconnaissant la trace toute fraîche d’un obus, refuse d’avancer d’un pas en s’écriant : « Non, monsieur le major, je ne veux pas entrer là, les obus y tombent aussi, il n’y était pas hier ! » (210).
Veut-on faire à ces sujets, en apparence atoniques et inertes, l’injection d’huile camphrée qui est de règle pour tous les soi-disant u commotionnés »? il n’est pas nécessaire de pousser le piston de la seringue : il suffit d’enfoncer 1 aiguille pour qu’ils s’éveillent, pour qu’ils réagissent, et souvent fort vivement !
Que la voiture sanitaire arrive pour évacuer les blessés, ces hommes, qui paraissaient incapables de tout acte volontaire, se précipitent au dehors avant qu’on ait eu le temps de les appeler et s’installent tout à fait normalement, en un clin d’œil. Si la voiture ne peut arriver jusqu au poste, il suffit que le caporal-brancardier demande au médecin quels sont les malades qui doivent etre transportes sur un brancard ; tous répondent aussitôt qu’ils peuvent aller a pied : on est bien plus vite arrivé sur ses jambes et on se dissimule bien mieux que sur un brancard ! ^
C’est-l’émotionné-type que nous venons de décrire,! émotionné pur pour ainsi dire. Mais au poste de secours meme peuvent se surajouter une série de manifestations du groupe des phénomènes hystériques : pleurs, cris, crises convulsives, tremblements spasmodiques ou choréiformes, paralysies, contractures, bégaiement ou mutisme, etc. Fait remarquable, ces manifestations ne se produisent jamais que quand le sujet se sent relativement en sécurité, dans la tranchée, dans un abri, dans le poste de secours surtout; encore ces troubles cessent-ils comme par enchantement si la securité diminue, si l’abri est bombardé, ou si la voiture d évacuation est en vue. Bien souvent on voit se produire les troubles hystériques dans les périodes d’émotion vive qui précèdent les attaques, dans les périodes de préparation d’artillerie par exemple, et cela même chez des sujets de parfaite bonne foi, en mettant à part les simulateurs véritables, les simulateurs conscients! Mais jamais, à notre connaissance, on n’a vu une crise convulsive ou une paralysie hystérique se produire à découvert sur le champ de bataille, en plein tir de barrage! Nous ne voulons pas insister ici sur les phénomènes hystériques, sur lesquels nous reviendrons plus loin, mais nous attirons siinplement l’attention pour le moment sur la constatation précédente, qui nous paraît d’intérêt majeur pour apprécier la pathogénie des troubles hystériques.
C’est par l’adjonction de tel ou tel accident pithiatique que chaque émotionné fait, pour ainsi dire, sa réaction « à sa façon et suivant sa fantaisie » ; aussi les variétés d’émotionnés paraissent-elles bien plus nombreuses que celles des commotionnés. En réalité, les phénomènes bruyants ne sont
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que des variantes, variantes en général relativement tardives, en tout cas presque jamais immédiates puisqu’elles nécessitent une sécurité relative; le tableau clinique de 1 émotionné, débarrassé de ces adjonctions d’une exubérance parfois disproportionnée, a son unité comme celui du commotionné. C’est pour avoir méconnu ce tableau clinique très simple que l’on a trop généralement confondu des faits entièrement disparates dans leurs expressions symptomatiques comme dans leur pronostic immédiat, leurs conséquences tardives et la thérapeutique à leur opposer.
En somme, sur le champ de bataille, ce qui domine chez le commotionné cérébral, c’est l'inertie physique et mentale, plus ou moins absolue d’abord, allant ensuite du coma complet à l’obnubilation et à l’atonie simples (mis à part certains faits exceptionnels de lésions en foyers sans perte de connaissance, sur la nature desquels on peut discuter). Le contusionné cérébral de guerre est généralement en même temps un commotionné, et les signes de la commotion prédominent d’abord ; mais, après la disparition de la commotion, ou à son défaut, les signes de contusion cérébrale sont soit des signes d’irritation diffuse naéningo-corticale, agitation physique et mentale, soit des signes d irritation ou de déficit localisé (convulsions, contractures, paralysies, .aphasie, etc.). L’émotionné ne perd réellement ni la conscience, ni la mémoire, ni l'instinct de la conservation ; il n’est inerte ou agité, physiquement ou mentalement, que jusqu’au point où sa sécurité n’est pas en danger; les manifestations hystériques les plus variées sont l’accompagnement fréquent, mais nullement indispensable, des troubles émotionnels, et cela seulement à l’abri relatif du danger.
Au poste de secours, l'émotionné est de beaucoup le plus commun, le contusionné vient ensuite; on nobserve^que 4 ou 5 commotionnés vrais pour tOO émotionnés (1). Or, si
(1) C’est avec raison c£ue Cheyrou («) a récemment insisté sur le très petit nombre des commotionnés par rapport aux émotionnés, même pendant iés attaques.
le médecin n’a qu’une action limitée sur les accidents commotionnels et contusionnelSr c’est de lui que dépend au contraire d’une façon absolue l’évolution, la durée et le pronostic de la plupart des accidents d'origine émotionnelle, notamment des phénomènes hystériques consécutifs aux émotions. Plus le traitement s applique de façon immédiate et énergique à ces troubles, plus le pouvoir du médecin est considérable; un bon médecin divisionnaire, des médecins de postes de secours prévenus, un médecin de dépôt de petits blessés dûment averti suffiront pour jugulerl’hystérie dans toute une division; et l’on sait que, par les temps actuels surtout, rien n’est contagieux comme l’hystérie I Aussi il est indispensable, dès le poste de secours, de ne pas uniformément baptiser « commotion î tous les accidents dans la production desquels une explosion ou un éboulement auront paru jouer un rôle plus ou moins direct, et de distinguer des commotionnés.la masse des émotionnés qui, plupart, ne devraient pas dépasser vers l’arrière un dépôt de petits blessés non évacuables et rapidement récupérables.^ Même au poste de secours la distinction est possible, même au dépôt de petits blessés le traitement, sur lequel nous insisterons plus loin, est applicable; et c’est là qu’il doit donner les meilleurs résultats et les plus immédiats. C est pourquoi nous avons tenu à donner un aperçu, peut-être un peu schématique parfois par suite de la superposition possible des causes morbides dans la pratique, mais juste pour la plupart des sujets, des différents tableaux cliniques qui peuvent se présenter au poste de secours chez les- « non-blessés ».