‹ Compagnie du KasaiChapitre 26 sur 74 · POISONS D’EPREUVES · texte numérisé non relu

POISONS D’EPREUVES

A propos de plantes servant à fabriquer des poisons d’épreuves au Kasai.

Malgré la civilisation qui pénètre de plus en plus en Afrique tropicale, le féticheur possède encore une influence considérable sur le noir; c’est lui qui impose les épreuves du poison, si fréquentes dans l’Afrique centrale. Les poisons employés pour ces jugements des dieux sont malheureusement encore bien peu connus et le blanc est souvent impuissant à combattre leurs effets. Le Gouvernement de l’État Indépendant du Congo a eu à sévir maintes fois contre ces pratiques indigènes terribles et il a recherché à connaître de quels éléments étaient constitués ces poisons d’épreuves.

Contrairement à ce qu’on a cru pendant longtemps, il n’y a pas, pour une région un peu étendue, une seule plante bien spéciale entrant dans la préparation du poison. Dans certains cas, la plante n’entre même pas en ligne de compte et l’indigène, pour préparer le poison d’épreuves, se sert d’eau dans laquelle il a délayé de la pourriture, ce qui suffit fréquemment pour engendrer le tétanos, mais dans d’autres cas, peut-être les plus nombreux, une plante constitue l’élément principal du poison. En 1902, nous avons reçu du District des Cataractes des fragments d’une plante, racines et branches feuillues, qui entrait dans la préparation d’un poison et qui portait le nom de N’Kasa. L’examen des matériaux incomplets nous permit de rapporter la plante au genre Strychnos.

Déjà en 1897, l’État Indépendant du Congo avait reçu du capitaine de la Kéthulle des fragments de racines d’une plante trouvée dans les environs d’Umangi et dont les indigènes extrayaient un poison. De la similitude de ces fragments avec les racines de N’Kasa, on peut conclure que la plante

toxique d’Umangi se rapporte fort probablement à un Strychnos. Depuis, nous avons appris, par des rapports envoyés par les tribunaux du Congo au Gouvernement central, que N’Kasa ne désigne pas, comme on le croyait, la plante d’où s’extrait le poison d’épreuves, mais bien l’épreuve elle-même et ce nom de l’épreuve ne serait pas localisé dans le District des Cataractes, on le rencontrerait même dans le dialecte du peuple Bangala d’où il s’est répandu dans tout le Congo. De nouveaux matériaux ont confirmé notre première détermination et nous ont permis de rapporter la plante de N’Kasa au Strychnos Dewevrei, signalé sous le nom de N’Kasa Dima par M. Sapin.

L’étude des végétaux du genre Strychnos présente, au sujet de leurs propriétés, des particularités intéressantes; tandis que certains d’entre eux sont plus ou moins vénéneux, d’autres fournissent, au contraire, des fruits comestibles estimés par le noir et même par le blanc. Les fruits comestibles et les fruits toxiques sont, dans certains cas, si semblables qu’il faut une grande attention pour les distinguer les uns des autres et éviter des inconvénients parfois graves.

L’examen chimique de l’écorce des racines et des tiges de cette espèce a prouvé qu’elle contenait de la strychnine. La manière dont l’indigène prépare ce poison est peu connue ; d’après des indications vagues, ce serait en grattant l’écorce des racines et des tiges et en mélangeant la poudre obtenue à de l’eau qu’on obtiendrait le breuvage de l’épreuve.

En 1879, le botaniste français Bâillon avait attiré l’attention sur une espèce de Strychnos rapportée du Gabon. Les matériaux très incomplets qu’il avait eus à sa disposition avaient été récoltés, en 1854, par MM. Franquet et Aubry-le-Comte. Bâillon citait pour cette plante les noms indigènes :

« Icaja, Acaja, N’Caja, Encaja, Caja ') et également « M’Boundou ». Il faut î. faire remarquer ici la ressemblance des dénominations appliquées à la plante ^ du Gabon : Icaja, etc., avec le nom de N’Kasa et, d’autre part, que le seul non indigène relaté par Dewèvre, dans ses notes manuscrites, est«Boundou». D’après Bâillon, les noirs enlèvent par grattage une partie de l’écorce, qu’ils font infuser dans de l’eau ; l’ingestion d’une petite quantité de ce liquide donne l’ivresse, une plus forte dose amène sûrement la mort. On apprit plus tard seulement que cet Icaja était un poison d’épreuves très usité au Gabon. Des expériences entreprises par MM. Pecholier et Saint-Pierre, Pabuteau et Peyri, démontrèrent que l’Icaja Boundou était un tétanisant énergique. Bâillon faisait aussi remarquer que le Strychnos Icaja, dont il créa le nom en 1872, était très semblable à un Strychnos américain, le Strychnos Jobertania, mais que, chose à noter, tandis que le Strychnos américain était un curarisant, le Strychnos africain était un tétanisant.

Les analyses chimiques faites sur le Strychnos Icaja semblent prouver

que dans cette plante la strychnine n’est pas accompagnée de brucine, ce qui est généralement le cas dans les Strjchnos à strychnine (i).

En même temps que Bâillon signalait le Strjchnos Icaja, il décrivait un Strychnos densiflora provenant du Fouta Djalon, où il avait été récolté par Heudelot; mais il ajoutait à propos de cette dernière espèce : « Nous ne pourrions affirmer qu’il ne constituera qu’une simple forme ou variété du Strjchnos Icaja, quand les cas de floraison de ce dernier seront connus. »

Il ne peut y avoir la moindre confusion entre les Strjchnos Icaja et Dewevrei, d’une part, et le Strychnos densiflora, d’autre part, lorsqu’on peut en étudier les fleurs. En effet, chez le Strjchnos densiflora, comme son nom l’indique, les inflorescences sont courtes et sessiles, formant presque des verticilles à l’aisselle des feuilles, tandis que chez le Strjchnos Dewevrei ces inflorescences sont allongées, plus ou moins longuement pédonculées; en outre, les fleurs mesurent i centimètre environ de long chez le Strychnos densiflora et possèdent 5 pétales, tandis que chez le Strjchnos Dewevrei elles mesurent à peine 2 millimètres de long et n’ont que 4 lobes à la corolle. La structure des feuilles de ces àtnx Strychnos , échantillons-types, est cependant bien différente. Bâillon lui-même avait déjà cité ces différences sans les préciser suffisamment; si l’on examine avec soin les deux feuilles, on voit que dans le Strychnos densiflora, des cinq nervures caractéristiques, les deux externes sont moins rapprochées du bord que chez le Strychnos Icaja, où l’arcature des nervures est moins marquée; en outre, les deux nervures internes naissent à une certaine distance de la base de la feuille chez le Strychnos densiflora et à la base même chez le Strjchnos Icaja ; ces nervures se continuent droites jusque dans l’acumen de la feuille chez le Strychnos Icaja, tandis que chez le Strjchnos densiflora elles présentent, vers le sommet, trois ou quatre arcs très nets ; en outre, l’acumen terminal est beaucoup plus grêle et plus long chez le Strychnos Icaja que chez le Strjchnos densiflora', chez ce dernier, il mesure 12 à i5 millimètres de long et 5 à 6 millimètres de large à la base; chez le Strychnos Icaja, il mesure déjà dans les plus petites feuilles 20 millimètres de long et 3 à 4 millimètres de large à la base.

Si l’on se basait sur le nom indigène et sur les propriétés, le Strychnos Dewevrei Gilg devrait disparaître pour faire place au Strjchnos Icaja, dont la priorité ne serait pas discutable et qui appartient, dans le genre, à un tout

(i) Pour de plus amples renseignements sur la composition chimique de cette plante, voyez : H. Bâillon, Traité de botanique médicale, p. 1216; De Lanessan, Plantes utiles des colonies françaises, p. 83i ; Heckel et ScHLAGDENHAUFFEN, Journal de pharmacie et de chimie, 1882, p. 32; Gautret et Lautier, Id., 1896, p. 9 ; Parkee et Holms, Pharmaceutical Journal, 1891, p. 917.

autre groupe que le Strychnos densiflora, considéré jusqu’à un certain point par Bâillon comme une simple forme.

Mais l’examen des feuilles du Strychnos Icaja, dont nous venons de donner les caractères, fait voir que cette espèce ne paraît pas devoir être rangée dans la synonymie du Strychnos Dewevrei, dans cette dernière espèce les nervures latérales naissent à une certaine distance de la base du limbe; dans le Strychnos Icaja elles partent de la base.

Nous possédons cependant en herbier une plante récoltée à Kisantu par J, Gillet, que nous avons rapportée au Strychnos Dewevrei et qui partage les caractères du Strychnos Dewevrei et ceux du Strychnos Icaja^ les nervures étant légèrement suprabasilaires.

Le Strychnos Icaja a assez d’analogie avec le Strychnos Kipapa Gilg; chez cette espèce, en effet, comme le montre la figure publiée par le professeur Gilg (i), les nervures latérales partent également de la base du limbe. Nous ferons cependant remarquer que ces nervures latérales sont plus parallèles au bord de la feuille dans le type de Bâillon que dans le type décrit par M. Gilg, c’est-à-dire que d’après le dessin publié par Gilg, les nervures latérales se trouvent environ au tiers du limbe, et dans le Strychnos Icaja vers le quart du limbe. M. Gilg cite pour le Strychnos Kipapa des feuilles de 24-28 centimètres de long et 8-10 centimètres de large, d’après les échantillons du Muséum, les feuilles du Strychnos Icaja mesurent 12-24 centimètres de long et 4,5-12 centimètres de large. Les affinités des Strychnos Kipapa et Icaja sont donc très grandes et ce ne sera guère que par les caractères floraux qu’on pourra décider si ces deux noms ne s’appliquent pas à une seule et même plante.

Dans des notes envoyées du Congo, M. A. Sapin a fourni des renseignements sur un poison d’épreuves du Bas-Kwilu, mais il est clair qu’il ne s’agit ]■ pas ici du Strychnos qui est un arbrisseau ou une liane, au lieu d’être un arbre.

D’après M. Sapin, il ne s’agirait pas non plus de VErythrophloeum.Cey>endant, les échantillons botaniques envoyés en igo5 du Bas-Kwilu par M. A. Sapin appartiennent indiscutablement à cette plante qui porterait le nom indigène de « Okulu » chez les Bangala. D’ailleurs, le nom de « N’Kasa » est donné également à l’écorce de cette légumineuse par diverses peuplades de l’Afrique occidentale et chez les Mombuttu cette écorce dénommée « Blinda », est mélangée à celle du Strychnos, aux feuilles de Palisota Barteri Benth, et à celles du Combretum grandijlortim. Elle entre donc dans la fabrication du poison de flèches.

(i) Ueber giftige und unschâdliche Strychnos in Ber. d. deutschen Pharmaceut. Gesells. 1900, pl. II, fig- A.

Voici, d’ailleurs, quelques notes que nous extrayons des renseignements communiqués parM. A. Sapin.

Le poison d’épreuves des Bangala est, d’après lui, suffisamment connu, cela est peut-être un peu exagéré, mais il n’en est pas de même pour lui du poison d’épreuves du Bas-Congo.

L’épreuve du poison est d’usage courant parmi les indigènes du Bas- Kwilu (Madibi, Kongo, etc.). Il suffit d’être accusé de vol, ou supposé mauvais esprit, pour être soumis à cette épreuve. D’après renseignements, ce seraient les proches parents du prévenu qui auraient l’honneur de donner le «N’Kasa».Le père serait chargé de le donner à son fils. En général, l’indigène se soumet facilement à cette épreuve.

M. Sapin a pu se procurer l’écorce qui sert de N’Kasa dans le Bas- Kwilu. Il l’avait obtenue d’un féticheur de Kongo qui en faisait le commerce et la revendait aux villages voisins. Nous nous sommes laissé dire, ajoute M. Sapin, que cette écorce se vendait très cher, car, pour qu’elle conserve toutes ses vertus elle doit être conservée et manipulée avec précaution et suivant certains rites. Ce féticheur nous a, entr’autre, recommandé de construire pour cette écorce un petit enclos spécial, pour l’y déposer à l’abri de toutes souillures. En un mot, de lui manifester le plus de respect possible.

Afin de lui donner plus de vertu, il convient de l’arroser de vin de Palme et de sang de poule et de se frotter la poitrine avec le liquide qui en découle.

M. Sapin nous rapporte que le jour convenu pour la séance est un jour de fête, on a vu souvent des travailleurs de Madibi manquer à l’appel pour assister à une telle cérémonie, qui a lieu dans un endroit découvert, car le patient doit rester au soleil. Le féticheur prépare la drogue suivant le rite. 3o grammes environ, sous forme de boulettes, sont administrés. Une autre portion d’écorce pulvérisée est mise dans une calebasse avec de l’eau et, pendant que le patient boit, on verse de l’eau dans la calebasse jusqu’à ce qu’il avale le tout. L’eau est donnée à discrétion au patient. Pendant ce temps, le féticheur implore la puissance du poison.

Deux cas peuvent se présenter : Si le prévenu vomit quelque temps après, il est innocent; s’il tarde à vomir, il est coupable, il éprouve des démangeaisons par tout le corps et finit par tomber. Si, au lieu de vomir, le patient est atteint de diarrhée, il est également coupable.

Je me suis laissé dire, ajoute M. Sapin, qu’une fois déclaré coupable, on n’attendait pas que le prévenu meure, il était achevé et son corps était donné au village voisin.

L’écorce se pulvérise dans un petit mortier en bois de dix centimètres environ de diamètre, qui doit avoir été au préalable lavé au vin de palme et

au sang de poule. Tous ces objets sont sacrés et ne peuvent servir qu’à ce seul usage.

L’arbre qui produit l’écorce est très grand, et, paraît-il peu répandu, ce qui prouve bien la différence très nette entre cette plante et le Strjchnos dont la racine est employée. Par un temps calme, les feuilles bougent. Par un grand vent, les feuilles ne bougent pas. A moins d’être féticheur, celui qui veut enlever l’écorce meurt.

D’après les données d’autres collecteurs, l’arbre N’Kasa du Bas-Congo, qui est indiscutablement, les échantillons que nous avons eus en mains le prouvent, VErythrophloeum guineense^-çewt atteindre 3o mètres de haut et porter une couronne épaisse et très volumineuse. Il possède un bois très dur, dont la valeur n’a guère été essayée.

Le N’Xasa du Bas-Kwilu est identique à celui du Bas-Congo, Mayumbe; V Erythrophloewn existant d’ailleurs dans ces régions.

L’écorce de Kongo (Bas-Kwilu) est identique, d’après M. Sapin, à celle fournie d’abord par feu le professeur Laurent et ensuite par M. le chef de zone du Mayumbe. Un tronc entier de cet arbre avait été envoyé en igo3 à la pharmacie de Borna. Nous n’avons pu malheureusement obtenir des matériaux botaniques de cette plante.

L’écorce est rugueuse, brun-noirâtre à l’extérieur et comme striée longitudinalement, sa saveur est très peu prononcée. A l’intérieur, elle présente des taches résineuses d’un rouge-foncé. Sa poudre est brun-rougeâtre, légèrement sternutatoire. Cette écorce renferme deux résines. Une résine jaune que l’on obtient en mélangeant la poudre avec de la chaux, en desséchant, en épuisant par l’alcool bouillant ; la résine jaune précipite par refroidissement. Une résine rouge se combinant à la chaux et qui, dans cet état, est insoluble dans l’alcool; elle redevient soluble par addition d’acide, en donnant une solution rouge-foncé.

Par la méthode de Stas, M, Sapin n’a pu extraire un alcaloïde.

Il a fait les essais suivants :

3oo grammes de poudre donnés à un chien de grandeur moyenne n’ont pas produit d’effet. Il a été simplement atteint de vomissements et de diarrhée.

3o grammes de poudre d’écorce donnés en un jour à une poule n’ont pas produit d’effet.

Il ressort pour M. Sapin de ces notes :

1° Qu’il ne faut pas confondre le N’Kasa du Bas-Congo et du Bas-Kwilu avec celui de Haut-Congo (Bangala), qui est rouge également, mais dont la saveur est très amère (strychnine);

2° Le N’Kasa du Bas-Congo ne paraît pas être VErythrophloeum guineense qui, d’après les auteurs, serait un poison énergique du cœur.

Ces conclusions sont-elles totalement concluantes? Nous n’oserions l’affirmer !

Ces notes font voir une fois de plus que N’Kasa n’est pas une dénomination spécifique, qu’il y a sous ce nom des choses différentes, d’ailleurs, comme on peut le voir dans l’énumération systématique des plantes recueillies au Congo par les agents de la Compagnie du Kasai, M. Sapin a noté luimême le nom de N’Kasa pour le Sirychnos Dewevrei Gilg.

D’ailleurs, l’épreuve du poison porte au Congo d’autres noms encore, celui de Moavi est fréquemment employé et, sous ce nom, d’après les documents que nous avons reçus, sont réunis : Erythrophloeum et Strychnos.

M. Tonneau, dans une lettre qu’il adressait en janvier 1904 au Gouverneur général du Congo disait, en faisant parvenir les rapports des chefs de secteurs du Moero et du Haut-Luapala, au sujet des substances employées dans ces deux secteurs pour l’épreuve du poison « dit Moavi » :

« J’ai soumis les deux rapports des secteurs ainsi que les substances employées à l’examen de M. le docteur Ascense, qui a consigné ses observations dans le rapport ci-annexé.

« J’ai assisté aux expériences faites par le médecin et je n’ai rien constaté d’anormal dans l’état des chiens auxquels on avait fait boire une solution de Moavi et dans celui des autres, auxquels on avait injecté une solution concentrée de ce produit.

» J’ai questionné des soldats originaires du territoire du Katanga. Tous ont été unanimes à attribuer à cette substance les croyances qui ont cours dans la région, c’est-à-dire que le coupable qui buvait ce poison mourait dans d’atroces douleurs. L’expérience faite sur les chiens était assez édifiante cependant pour les faire revenir de leurs erreurs. Ils n’ont pas voulu en démordre et tout m’a prouvé qu’ils avaient une peur effrayante de toucher au Moavi.

» J’ai interrogé d’autres indigènes qui m’ont déclaré que l’on ajoutait d’autres substances à ce breuvage, mais il m’a été impossible de connaître la plante qui, ajoutée à cette boisson, constitue un poison violent.

» Tout me porte donc à croire que le prévenu est laissé au libre arbitre de celui qui administre l’épreuve. Ce justicier rend sa boisson, suivant les circonstances ou les individus à juger, ou bien inoffensive en administrant simplement le breuvage fait avec l’écorce du Moavi, ou très toxique en y ajoutant une substance quelconque. »

M. Freitag, dans un rapport daté de Pweto disait :

« J’ai l’honneur de vous faire savoir que l’épreuve du poison existe chez les Baluba du secteur sous le nom de « Moavi » .

» La substance la plus employée pour la préparation du poison est

l’écorce d’un arbre atteignant de grandes dimensions que l’on trouve dans les terrains humides; on en rencontre de nombreux exemplaires le long de la Lovoa; cet arbre porte également le nom de « Moavi ». On ne se sert généralement que de la partie interne de l’écorce; celle-ci, râpée, est introduite dans un pot d’eau chaude; au bout de quelques minutes le liquide est ' prêt à être employé.

» Sont forcés de se soumettre à l’épreuve du « Moavi » les hommes accusés de meurtre ou d’un méfait grave ; ceux accusés d’avoir, par maléfices, causé la mort d’un indigène ou d’avoir attiré sur la contrée une maladie épidémique, etc. ; en un mot, les cas dans lesquels on a recours au « Moavi » sont les mêmes que ceux dans lesquels on a recours à l’épreuve du poison dans la plupart des districts du Haut-Congo.

» L’homme condamné à subir l’épreuve du « Moavi » doit boire le contenu d’un grand pot de ce poison ; s’il a été faussement accusé, il sera pris de vomissements violents immédiatement après avoir ingurgité le breuvage; si, au contraire, il est réellement coupable, il périra aussitôt dans - , d’horribles convulsions : telle est la croyance des indigènes. Une chose est H' | certaine, c’est que le « Moavi » est un poison très violent; mais je suppose, I malgré les dénégations des indigènes que j’ai interrogés à ce sujet, que chez les [

Baluba, comme dans les autres tribus du Nord, l’homme condamné à subir ^ | l’épreuve du poison peut acheter la complaisance du féticheur ou de l’homme ï- : chargé de la préparation du breuvage et obtenir, moyennant payement, une 1 dose de poison inoffensive ou à peu près. *

» Je crois devoir signaler que chez les Wabemba des environs du lac Moero et de la rive droite de la Lovoa, l’épreuve du « Moavi » n’est pas en usage ; elle est remplacée dans cette tribu par l’épreuve de l’eau bouillante : l’accusé doit plonger une main dans un récipient rempli d’eau bouillante et l’y maintenir f pendant quelques minutes; si, au bout de ce temps, aucune trace de brûlure n’apparaît sur le membre soumis à l’épreuve, l’accusé est déclaré innocent; dans le cas contraire, l’homme est déclaré coupable et il ne tarde pas à périr dans d’horribles souffrances : tels sont les renseignements qui m’ont été fournis par les chefs Pweto et Kabeke. De même que pour le « Moavi » chez les Baluba, les Wabemba semblent avoir la plus grande confiance dans les résultats de l’épreuve de l’eau bouillante. »

Le Ascense ayant vu les divers rapports auxquels nous faisons allusion donne à son tour les avis suivants relativement à la plante productrice du poison d’épreuves :

» Cette écorce, dans laquelle paraît exister le poison, appartient à une plante de la famille des légumineuses qui sont très fréquentes dans la région du Katanga.

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» Pour dire cequ’ily a devrai dans l’histoire du «Moavi», il faudrait non seulement avoir des renseignements chez les indigènes, mais encore assister, si c’était possible, à la prise du poison et en suivre les effets. Sans doute, il y a dans cette croyance beaucoup de superstition et cela rappelle bien le jugement divin ou l’épreuve du feu des temps du moyen âge en Europe. Pourtant il doit exister dans le « Moavi », ou pour le moins dans la potion que le sorcier donne à boire, quelque espèce de poison. Des renseignements pris il paraît que la cérémonie du « Moavi » est très ancienne et, qu’à présent, elle a perdu beaucoup de sa vogue à la suite de l’occupation des blancs dans le centre africain.

» Les indigènes manifestent une très forte croyance dans la violence du «Moavi»; ils arrivent à dire que celui qui le boit, étant en faute, n’ira pas dormir, ou qu’il ne passera pas la nuit.

» J’ai voulu expérimenter ce poison sur des chiens indigènes; mais, malgré qu’il eut été préparé comme les indigènes l’avaient indiqué, le résultat fut nul.

» J’ai encore voulu essayer de l’injecter directement dans le sang, en faisant un extrait, mais encore sans aucun signe sérieux d’empoisonnement. D’après ces quelques expériences, j’ose émettre l’opinion que l’écorce de «Moavi» triturée et pulvérisée, prise à la dose de 6oou loo grammes n’est pas apte à produire sur les chiens ni la mort, ni des phénomènes sérieux d’empoisonnement. »

M. Delforge, résidant en igo3 à Lukafu, envoya sur la même question un rapport dont nous avons retenu ces données intéressantes :

» Les indigènes de la contrée de Lukafu, les travailleurs et les soldats prétendaient d’abord que l’épreuve du poison n’était pas en usage ici... Que l’épreuve consistant à prendre avec la main un objet menu, plongé dans un vase profond contenant de l’eau en ébullition était seule employée.

» A son retour d’un long voyage dans le sud du secteur, dans les parages du Haut-Luapula, M. le Substitut Jennigès, à qui je demandais s’il n’avait rien appris à ce sujet voulut bien me dire qu’en effet les Bayek ne se servent plusMe l’épreuve du poison, mais que les Balala et les Walala surtout avaient la funeste habitude de trancher leurs grands différends par ce moyen. Ils emploient à cet effet le Moavi (ou Moafi). Comme je donnai l’ordre à brûle pourpoint à un travailleur d’aller me chercher du Moavi, il finit, après hésitation par me répondre qu’il y en avait un arbre tout proche du poste. Je me rendis avec lui à l’endroit désigné, au bord de la rivière Lukafu et il me montra un très bel arbre, haut de plus de 40 mètres, dont le feuillage projetait son ombre sur une circonférence de i5 mètres de diamètre. L’écorce en est très rugueuse, d’un brun-foncé. La

feuille petite, le fruit fune gousse) se forme à l’extrémité des rameaux et est plutôt rare. L’écorce seule sert.

» Lorsqu'un accusé ne parvient pas à prouver son innocence, il se soumet volontiers à l’épreuve ; au jour fixé, en présence de ses accusateurs et de ses partisans, il paraît vêtu seulement d’une feuille de bananier ou de quelques branchages et le N’Ganga, lui ayant demandé s’il consent à subir l’épreuve et lui ayant répété l’accusation, lui prépare un breuvage composé d’écorce de Moavi écrasée, devant tout le monde, dans un mortier fait également sur place en creusant un trou dans une branche d’arbre coupée au moment même. La poudre ainsi obtenue est mélangée à de l’eau dans une très petite calebasse dont le patient se sert pour boire le poison. S’il est coupable, disent les noirs, il ne tarde pas a se tordre dans d’affreuses convulsions et à mourir dans d’atroces souffrances. Son l^corps est jeté dans la brousse et ne reçoit point de sépulture. Si, au contraire, il est innocent, il vomit le Moavi, sort justifié et reçoit de son accusateur une indemnité de lo pièces d’étoffe (de 8 brasses). Je n’ai pu savoir si les noirs appliquaient fréquemment cette coutume barbare, attendu qu’il y a contradiction dans leurs dires, mais on m’a prétendu qu’elle n’était employée que dans les circonstances graves. Dans les autres cas, c’est l’épreuve de l’eau bouillante qui sert. Les noirs n’ignorent pas que cette coutume est interdite par la loi de l’État.

» Sans rien pouvoir affirmer à ce sujet, je crois cependant que le Moavi d’ici n’est autre que le N’Kasa que je me suis fait montrer dans le Bas-Congo et dont l’habitat est, comme ici, dans un terrain humide. Le sujet que j’ai vu aujourd’hui ressemble à s’y méprendre à ceux que j’ai rencontrés, notamment dans les propriétés de la Compagnie des Produits du Congo, le long de la Nzenze, dans l’île de Ponta da Lenta.

» L’arbre n’étant pas en fleur en ce moment, je regrette de ne pouvoir joindre à ce rapport la principale indication botanique, mais je joins un rameau complet, une... grappe de gousses de graines et plusieurs morceaux d’écorce. »

Ces gousses sont bien celles de VErythrophloeum. A quoi faut-il attribuer les divergences d’opinion relativement à l’action des écorces de cet arbre? Nous ne saurions le dire. De nouvelles recherches devraient être dirigées dans ce sens.

Depuis la publication de la note de Bâillon, relative à la toxicité du Strjchnos Icaja, on a signalé d’autres Strychnos vénéneux et, parmi ceux-ci, le Strychnos Kipapa, dont nous avons déjà cité le nom et qui a été découvert par Pogge dans les environs du Mukenge (région du Kasai). D’après les notes manuscrites jointes aux échantillons de cette plante, c’est à l’aide de l’écorce rouge des racines que l’indigène prépare le poison « Kipapa ». L’écorce est

introduite dans une calebasse où Ton a placé au préalable des brins de paille; on ajoute de l’eau, on recouvre le mélange. Le liquide séparé a une teinte rougeâtre; pris à l’intérieur, il occasionne des vomissements ou la mort, précédée de très fortes convulsions.

Parmi les Strychnos vénéneux, M. Gilg cite encore le Strychnos Dekindtiana, dédié à un missionnaire de l’Angola. Ce Strychnos Dekmdtiana peut occasionner des accidents très graves. L’ingestion d’un demi-fruit suffit pour occasionner la mort. D’après les renseignements communiqués deHuilla (Angola), par M. Dekindt, il existait, en 1898, au dire des indigènes, dans les environs de cette localité, trois pieds seulement de cette espèce et deux de ceux-ci auraient même été détruits; le troisième, qui a été vu par le missionnaire portugais, atteignait 6 mètres de haut et un diamètre de 20 centimètres. Les gazelles qui broutent les jeunes feuilles de cet arbre meurent presque instantanément, ce qui n’empêche pas les indigènes de se nourrir de la chair de ces ruminants après leur empoisonnement.

Parmi les espèces vénéneuses, il faut encore citer le Strychnos pungens, qui existe également où Lescrauwaet et M. Sapin l’ont vu à diverses reprises, mais certains auteurs prétendent, il est vrai, que les fruits de cette espèce sont comestibles et n’occasionnent aucun dérangement s’ils ne sont pas consommés en trop grande quantité ; auquel cas ils pourraient provoquer des diarrhées.

Le Strychnos omphalocarpa Gilg est également réputé vénéneux, mais il est originaire de l’Est africain allemand (West Useguha); ses graines sont très amères et la pulpe jaune qui les entoure est également d’une grande amertume.

Parmi les espèces comestibles appartenant au genre Strychnos, on signale pour l’Afrique tropicale : Strychnos Unguhacha A. Rich. (= Strychnos innocua Dé..)-, Strychnos Quaqna G'ûg] Stychnos cerasifera Gilg; Strychnos tonga Gilg; Strychnos spinosa Lam.; Strychnos suberosa De Wild. (Kasai); Strychnos Behrensiana Gilg et Busse; Strychnos cocculoides Baker, de l’Angola; plusieurs de ces espèces sont même très estimées par le noir, qui les réserve comme arbres fruitiers.

Le nombre des espèces du genre Strychnos, trouvées dans le Congo belge est encore relativement très réduit.

Le Strychnos Ungahacha var. ohovata DeWild., trouvé dans notre Congo, est en usage dans la médecine indigène; la décoction de ses racines est employée au Katanga pour guérir les maux d’yeux des enfants. De nouvelles recherches amèneront sûrement, en Europe, les éléments nécessaires pour compléter nos connaissances relatives à la toxicité ou à la comestibilité de ces plantes et feront sans aucun doute découvrir bien des nouveautés.

Le Strychnos Dewevrei qui entre donc fréquemment dans la fabrication du « poison d’épreuves » contre l’emploi duquel le Gouvernement a eu à lutter est une ;

plante glabre, dressée ou sarmenteuse, pouvant devenir une forte liane et atteindre 20 à 25 mètres de long, à racine pivotante, à écorce rougeâtre, à tronc mesurant jusqu’à i5 centimètres de diamètre, à bois léger, grisâtre, à saveur amère, à écorce d’un gris brunâtre, verruqueuse, à couche interne rouge. Cirres ligneuses. Feuilles glabres à pétiole de 8-12 millimètres de long, à lame ovale ou oblongue, arrondie ou cunéiforme à la base, acuminée au sommet, de 6-i5 centimètres de long, acumen compris, celui-ci aigu, atteignant 2 centimètres de long ; limbe de 87 centimètres de large, membraneux ou subcoriace, plus brillant et plus foncé au-dessus qu’en dessous, à 5 nervures basilaires, dont les deux externes très fines courent parallèlement aux bords, les deux internes naissent à 3-8 millimètres de la base du limbe; dans les feuilles des rameaux principaux, elles sont opposées ; dans celles des rameaux supérieurs latéraux elles sont alternes, se rapprochant plus du bord vers le sommet de la feuille que vers la base, distantes vers le milieu de 5 à 14 millimètres de la nervure médiane, plus proéminentes en dessous qu’au-dessus, à nervation secondaire très visible sur les deux faces. Inflorescences glabres, en cimes axillaires, opposées, solitaires ou au nombre de 2 à 5, rameuses, de 2,5-5 centimètres de long, pédoncule compris, plus ou moins longuement pédonculées, à pédoncule aplati, munies au niveau des ramifications de bractées ovales-aiguës, presque connées à la base, diminuant de grandeur de la base de la cime au sommet, les inférieures mesurant 2,5 millimètres de long. Fleurs courtement pédicellées,à pédicelle glabre, de 5 millimètres de long. Calice à 4 lobes étalés pendant l’anthèse, de 5 millimètres environ de long. Corolle caduque, de 2-2,5 millimètres de long, à 4 lobes soudés vers la base, elliptiques, aigus, glabres sur les deux faces. Ovaire subglobuleux, surmonté d’un style environ aussi long que lui et terminé par un stigmate aplati plus ou moins lobé ; ovaire et style mesurant ensemble i millimètre environ de long, entourés par les sépales qui se redressent après l’anthèse.

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