‹ Comparaison des effets de divers traitements dans l'hystérieChapitre 2 sur 5 · DE LA MÉDICATION MÉTALLIQUE INTERNE · texte numérisé non relu

DE LA MÉDICATION MÉTALLIQUE INTERNE

Du fer.

Le fer est un des premiers médicaments dont la métallothérapie s’est servie, car l’histoire rapporte que Melampe, qui vécut 400 ans avant les temps d’Esculape, l’avait déjà ordonné pour un de ses malades (1).

Hippocrate connaissait ses propriétés emménagogues (2), mais il n’approuvait pas l’emploi des eaux ferrugineuses naturelles (3).

Plus tard dans les premiers siècles de l’ère chrétienne l’eau ferrée devint la mode. On la préparait en trempant à plusieurs reprises une barre de fer rouge dans de l’eau. Celse (4) parle de cette eau comme remède dans les maladies de la rate. Pline (5) la conseille dans la dyssentérie. Scribonius Largus (6) affirme que c’est un médicament merveilleux dans les affections de la vessie. Cœlius Aurelianus (7) la classe parmi les antiépileptiques et Paul d’Egine (8), qui la recommande comme Celse dans les maladies de la rate, préconise aussi le vin ferré dans la dyssenterie et le choléra.

(1) Le Clerc. Hist. delà méd.

(2) Hippocrate. Ed. Foesii, t. I, p. 686.

(3) Hippocrate. De aeribus aquis locis.

(4) Celse. De medicina, liv. IV, cap. 9.

(5) Hist. nat., XXXIV, 44.

(6) Comp. 146.

(7) Chron. 1, 4.

(8) De arte medendi, liv. VII, 1.

La pierre hématite fut aussi très-employée dans la mennorrhagie et l’hémoptysie même par les Arabes (1), qui considéraient le fer comme poison et prescrivaient les règles de traitement dans tels cas.

Bayle (2) accorde à Alexandre de Tralles le mérite d’avoir le premier donné le fer en substance. « Aucun auteur avant lui, dit-il, n’a fait mention de ce métal. » Mais c’est là une erreur. Dioscoride a décrit deux'préparations sous les noms de « rubigo » et de « recrementum i> (3) qui ont selon lui la propriété d’empêcher la conception et qu’il conseille comme antidotes dans les cas d’empoisonnement par l’aconit.

11 donna aussi la pierre hématite ( qui contient 60-80 0/0 de fer) dans certaines maladies. « Contra urinæ angustias cum vino bibitur,.. et cruenta sputa cum succo punici mali (4).

La rouille (rubigo) étaittrès-employée comme astringent. Pline (5) consacre un chapitre à la relation de ses propriétés médicinales.

Excepté la terre rouge d’Arménie introduite en médecine par les Arabes, nulle autre préparation ne fut ajoutée à la matière médicale pendant des siècles.

Durant l’exercice delà médecine par les moines, on ne fit pas beaucoup de progrès, et plus de cent ans après l’invention de la typographie nous trouvons que Fuchsius (6) ne peut rien ajouter à la relation de Dioscoride. Mais quand les opérations chimiques commencèrent à se vulga-

(1) Avicenne. Ed. Venit., 1608, t. II, p. 201.

(2) Biographie médicale, art. Alexandre de Tralles.

(3) De materia medica, iv. Y, chap. 48 et 49.

(4) De materia medica, Ed. Florence 1516, iv. Y, c. 27.

(5) Hist. nat., XXXIV, 60. Ed. Florence, 1516.

(6) De comp. miscend. que médicament.

riser et queles livres se multiplièrent par l’imprimerie, les ouvrages de médecine contenaient une infinité de différentes essences, teintures ferra potabilia magesteria, etc. Zewlffer parle de plusieurs essences et « crocus » et la pharmacopée de Londres de 1642 contient un « crocus» et un « chalybs præparatus ».

Vers le même temps Sydenham donna la limaille de fer et les eaux ferrugineuses à ses hystériques. En parlant de ce s dernières, « leur vertu martiale, dit-il, se communique mieux à la masse du sang et elles guérissent les malades plus efficacement que ne le peuvent les préparations de Mears les plus vantées par la chimie (1) ».

Ses contemporains n’étaient pas du même avis. Thomas Willis (2) protégeait les remèdes chimiques, et la poudre sympathique de Digby (3) nous fournit un autre exemple merveilleux de l’action des métaux à distance.

A mesure que l’étude de la chimie progressait, de nouveaux sels ferrrugineux entraient dans la thérapeutique.

Le Lexicon de Jungken contient plusieurs teintures et autres préparations du tartrate, du nitrate acide et du perchlorure. C’était le perchlorure en dissolution que Bestuchef débita sous le nom de teinture nervino-tonique, le secret duquel Catherine de Russie lui acheta pour cinq mille roubles. L’inventeur de cette teinture préparait aussi un éther acétique ferré.

Il n’entre pas dans notre dessein de détailler les préparations modernes du fer. Il suffit de dire qu’on l’a fait combiner avec tous les acides des trois règnes et que chaque

(1) Sydenham. Sur l’hystérie.

(2) Sprengel. Hist de la médecine.

(3) C’était du sulfate de fer qu’on saupoudrait sur les vêtements ou autres effets du malade. D’autres fois on en faisait une dissolution dans laquelle on les trempait.

combinaison a été vantée à son tour contre toutes les maladies.

L'or.

L’or ne fut employé à l’intérieur comme médicament qu’à partir du huitième siècle après Jésus-Christ.

Il est vrai que Moïse l’administra en poudre aux Israël lites, mais Sprengel et d’autres, qui l’ont placé parmi les grands médecins de l’antiquité, ne citent ce fait que pour démontrer l’étendue de ses connaissances physiques.

D’autres, à l’exemple de Chambon, pensent qu’il la 'donné comme médicament.

« Si dans notre religion nous sommes même obligés de croire que le chien de Tobie remuait la queue, à plus forte raison sommes-nous obligés de croire que Morse brisa le veau d’or, qu’il le mit en poudre, non en poudre sèche comme on le croit ordinairement, mais en poudre huileuse : pulvis ratione tenuitatis , non vero siccitatis. Cela ne peut être autrement, puisqu’il est dit qu’il le donna à boire à ses troupes etnon à manger : ce qui les fit jouir pendant un long temps d’une santé parfaite ». (1)

Nousn’insisterons pas. Notre enthousiasme pour la métallothérapie nous a déjà mené peut-être un peu trop loin. Maisnous verronsparla suiteque les recherches modernes ont montré son utilité dens des circonstance semblables.

Ce sont les alchimistes arabes les premiers à décrire ses propriétés thérapeutiques et nous trouvons la première mention de son effet dans les ouvrages de Geber. Dioscoride qui vivait peu après J.-C. et Paul d’Egine 500 ansplus tard n’en parlent pas,etils sont si complets qu’ilfaut croire

(1) Chambon. Traité des métaux, 1714.

qu’on ne l’employait pas de leur temps. «L’or, dit Geber (1), ainsi préparé, guérit la lèpre et toutes sortes de maladies, » d’où il paraît qu’on s’en servait en médecine. Mais les auteurs de la Biographie médicale ne sont pas de cet avis. Ils disent que « dans le langage de Geber les métaux les plus bas sont les lépreux et l’or est au nombre de ceux qui se portent bien. »

Un autre auteur (2) qui tire ses renseignements de la Biographie universelle est opposé à cette manière de voir et observe que Geber attrbuait à l’or la faculté de guérir non-seulement l’homme, mais aussi les animaux inférieurs.

Si Geber ne connaissait pas ses propriétés médicamenteuses, l’or a dû être employé très-peu de temps après. Voici ce qu’en dit Avicenne (3) « Limatura ejus ingreditur in medicinis melancholiæ... Confert doloribus cordis et tremori ipsius et malitiæ animæ et ei quisolus loquitur. » « C’est depuis son temps, observe Sprengel, qu’on vit s’introduire dans les pharmacies l’usage inutile de dorer et d’argenter les pilules, coutume qui naquit de l’idée qu’on se formait des propriétés énergiques de l’or et de l’argent.» A partir du xe siècle, son emploi entra dans la pratique régulière, et quoiqu’on n’en fît pas grand usage, on le formulait de temps à autre. Myrepsus, par exemple, s’immortalisa par son electuarium analepticon (cité par Fuchsius) qui contenait avec d’autres ingrédients de Yauri puri ramentum. Arnould de Villeneuve conseilla l’or en différentes manières pour regagner la jeunesse, et l’histoire raconte que Nicolas Flamel, qui mourut en 1415, pro-

(1) Biographie médicale, art. Geber.

(2) Mackay, Op. cit.

(3) L. II, c. 2, c. 78.

longea sa vie jusqu’à l’âge de 116 ans au moyen d’un médicament alchimique formulé par Abraham (1).

Pendant les xme et xiv° siècles, des épidémies répétées delà peste ravagèrent toute l’Europe, et les remèdes ordinaires furent tellement inutiles que les médecins, en désespoir de cause, inventèrent une théorie de punition divine.

Ambroise Paré décrit ainsi « levray et souverain remède (2) » :

Il faut, dit-il, que nous implorions la miséricorde de Dieu par la confession et contrition de nos péchés... Voilà un très-bon onguent alexitère pour adoucir notre -peste, et un remède salutaire pour apaiser nos murmures.

Son contemporain Paracelse se rattachait plutôt à une explication astrologique.

Sprengel croit avoir reconnu qu’il divise la peste en naturelle et surnaturelle et que cette dernière a sa cause dans les astres.

« L’imagination de la femme, dit Paracelse, devient irrégulière, par conséquent celle du macrocosme peut également le devenir et donner lieu à une mauvaise conforma-

tion par des bubons, des glandes, etc. » (3)

Avecunethéoriesiclaireet sisimple, l’emploi des métaux était nettement indiqué, et le choix de ceux-ci dépendait des particularités horoscopiques et autres des individus.

Quand les médecins chimiques prescrivaient l’or dans ces cas, ils le faisaient bouillir avec les aliments du malade. D’autres fois ils le donnaient en dissolution.

Ambroise Paré nie absolument sa vertu . Il cite « M. Jou-

(1) Maekay. Op. cit.

(2) Sur la peste.

(3) Sprengel. Op. cit.

bert, médecin ordinaire du roy ». « Or icy ne veux-je encore oublier à mettre en mesme rang l’or potable, et les chaisnes d’or et doubles ducats qu’aucuns ordonnentmettre aux restaurans pour les malades, attendu qu’il y a aussi peu d’asseurance qu’en la Licorne, voire moins... »

« D’abondant il y a encore une grande pipérie que les bons maîtres quintessencieux font pour faire leur or potable qu’ils disent mettre aux restaurans, c’est que d’une chaisne de trois ou quatre cens écus passée par l’eau forte en déroberont quinze ou vingt écus, qui fera diminution d’autant de poids et font accroire aux niais que ledit or est diminué par l’ébullition (1). »

Comme dans la peste, les traitements vulgaires restent inutiles contre la suette, autre maladie fréquente au moyen âge.

En Allemagne, on disait même comme proverbe : « la suette ne tolère pas de médicaments » (2).

L’or eut ici des partisans parmi lesquels se trouvait John Kaye, qui recommande la poudre en combinaison avec d’autres choses comme préservative.

(The Boke of Ihon Caius against the sweatyng Sicknes Lond, 1552, publié par la Sydenham société 1844.) Kayre, n’admet l’or qu’entre les mains des médecins. Il avertit les malades des charlatans. «Promising helpe of al diseases yea incurable with one or twoo drynckes, by waters sixe monethes in continualle distillinge by aurum Potabile or quintessence by drynckes of great and high prices as though thei were made of the sune moone, or sterres by blessynges and Blowinges Hipocriticalle prayenges, etc. »

La vulgarisation des préparations aurifères est due à

(1) Ambroise Paré. Des venins, cliap. 64.

(2) Hecker. Epidémies of the Middle Ages (Trad. angl.).

l’Ecole de Paracelse. Lemnius (1) les conseille intus et extra en bagues. Wecker (2), dans le traitement des mélancoliques, Fernel,Croll, Libavius,Mathiolus et beaucoup d’autres dans les mêmes circonstances. Eraste, qui remplit la chaire de médecine à Bâle cinquante ans après la démission de Paracelse, fit de son mieux pour combattre la médecine chimique.

Il n’admettait les métaux, ni à l’intérieur ni en amulettes ou bagues. Selon lui, l’or n’avait qu’un seul mode d’action : « aurum lætitiam générât, non in corde, sed in area virorum (3). »

La dissolution de ses confrères était nuisible à cause des acides forts qu’elle renfermait : « Noxium ob aquas rodentes (4), » de même que toutes les autres préparations métalliques, qu’on ne pourrait administrer avec sûreté. Metallica omnia in universum quovis modo parata; nec tuto nec commode intra corpus sumi (5).

Burton (6), qui étudia très-complètement la mélancolie^ se contente de résumer l’opinion des auteurs sans se prononcer.

L’usage thérapeutique de l’or ne fut pas borné au traitement des maladies nerveuses. Jamais remède n’a été plus diversement employé. Le pulvis bezoardicus solare (3) guérit la peste et les fièvres contagieuses. La « medicina regia », qui contenait aussi de l’opium, était fyonne dans la colique, la pleurésie, les catarrhes, l’hémoptysie, l’hydropisie, l’apo-

(1) De occult. nat. Mirao.

(2) Antid. Specif.

(3) Disput ia Paracelsum.

(4) Disput de auro potab.

(5) Epist. ad. Monav.

(6) Anatomy of Melancholy. London, 1652.

Jennings.

plexie, l’épilepsie, la léthargie et toutes les douleurs aiguës, en pilules ou autrement (i).

Jungken décrit le mode de préparation de 1* « aurum fulminans » et ajoute : « In medicina egregias vires obtinet aurum hoc fulminans, in Epilepsia puerorum atorminibus alvi excitata. » Selon le même auteur, 1 à 2 grains de cet or fulminant en combinaison avec cinq grains de ce qu’il appelle « arcanum duplicatum », amène la guérison de la mélancolie.

Il cite Etemuller à l’appui de son dire.

Les solutions connues sous le nom d’ « aurum potabile » furent aussi d’un emploi très-général, et chaque médecin les formulait selon sa fantaisie. En parlant de la sienne, Jungken, avec beaucoup de modestie, dit qu’elle « n’est pas sans effet dans l’apoplexie, le vertige et les autres maladies du cerveau et des esprits. »

11 n’y a peut-être rien de plus remarquable dans l’histoire des erreurs médicales que l’illusion des hommes savants sur les propriétés de l’or potable.

On se figura non-seulement qu’il était propre à guérir toutes les maladies, mais aussi à prolonger la vie indéfiniment.

Paracelse affirmait qu’une goutte de son élixir valait plus qu’une once des remèdes de ses confrères, et le grand Bacon prescrit les règles qu’on doit suivre pour reculer le terme de l’existence et propose afin de parvenir à ce but l’usage de l’or (2).

(1) Jungken. Lexicon chimico-pharm.

(2) Sprengel. Hist. de Ja méd.

« Que guérit toute maladie « Et qui l’a jamais ne mendie,

« Qui en a une once et un seul grain « Toujours est riche et toujours sain » (I).

François Ranchin (2) consacre un chapitre intéressant à l’étude de l’or et conclut à son peu d’utilité comme aliment ou médicament. « Quis enim, dit-il, sanæ mentis judicabit Hippocratem et Galenum mirabiles illas auri proprietates aut ignoi’asse aut neglexisse. Reinde aurum neque ut medicamentum ea omnia(qu’il adéjà rapporté) præstare posse, notum est. » Ensuite il examine l’opuscule de Villanovanus « de rejuvenescentia comparandà » et, quoiqu’il rejette l’or potable, le vin par extinction d’or chauffé au rouge et les aliments préparés dans les vases d'or comme moyens d’atteindre ce but, il incline à croire (malgré Hippocrate et Galien) que l’aqua auri puisse être utile aux vieillards.

« Aurea quædam remedia proponam,dit Ranchin, quorum usum senibus esse posse salutarem existimo. »

Craignant alors d’avoir trop concédé aux Paracelsistes, il rentre en la bonne voie et termine ainsi :

« Auri siquidem usum potius necessarium ad victum et ad fortunæ bona comparanda quam ad senectutem retardandam per viam medicinæ concludo. »

Au xvie siècle, l’or jouit d’une grande réputation dans le traitement des maladies vénériennes.

Voici ce qu’en dit Lecoq :

« Un médecin annonce qu’il a trouvé un remède contre la maladie espagnole (la syphilis) qui consiste dans une préparation faite avec l’or, mais il n’a point encore publié

(1) Balduin. Aurum sup. et iaf.

(2) Tract, de morb. senum. Lyon, 1627.

son secret sur la manière d’en faire usage. J’ai arraché ce secret par des sollicitations réitérées à un alchimiste de mes amis qui disait le bien connaître, et je le publie pour qu’un trésor aussi précieux ne reste pas caché plus longtemps. » ( Traité des maladies vénériennes ) (1).

Suit la description du procédé nécessaire pour faire cette merveilleuse préparation qui n’était en somme que du sublimé avec un peu d’or divisé.

Fallope, qui publia la même formule vingt-cinq ans après, affirme qu’elle « ne peut convenir qu’aux ânes et aux rustiques », et qu’il ne la fait connaître « que pour détourner les médecins prudents de s’en servir. » Colle, Campi et Gervais Uçay employaient des remèdes trèssemblables qui, comme celui de Le Coq, ne devaient leurs propriétés qu’au mercure qu’elles renfermaient.

Ce ne fut qu’en 1714 que Pitcairn le premier s’avisa d’employer l’or seul pour combattre les accidents syphilitiques.

La question de son utililé dans la syphilis n’est pas encore résolue, mais les résultats obtenus avant Pitcairn ne doivent être attribués qu’à la médication hydrargyrique. A partir de ce temps et à mesure que la chimie dévoilait la supercherie des alchimistes, les préparations d’or tombaient en oubli, mais en présence de la réaction actuelle en leur faveur, il est permis de croire qu’ils méritaient vraiment un coin dans la thérapeutique. Peut-être aussi, la mode qui mit en vogue le quinquina et le fer entra pour beaucoup dans les causes de leur abandon.

Depuis le commencement de notre siècle, plusieurs tentatives ont été faites pour réhabiliter la réputation antisyphilitique de l’or, mais sans beaucoup de succès. En 1811, Chrestien publia sa « méthode iatraleptique avec

(1) Dict. des sc. méd., art. Or.

un nouveau remède dans le traitement des maladies vénériennes et lymphatiques. »

Il avoue que le hasard lui fit connaître ce remède.

« Les auteurs, dit-il, attribuaient à la pesanteur du mercure la propriété qu’a ce minéral de guérir cette maladie... Je pensai que s’il était vrai que ce minéral guérît par son poids, l’or, plus puissant que lui, devrait avoir plus d’efficacité dans les mêmes cas (1). »

C’est là précisément le raisonnement de Pitcairn que Chrestien ne cite pas parmi les auteurs qui avaient déjà employé l’or dans le même but.

Plus récemment, M. Legrand a repris l’étude de ce métal. Magendie, chargé par l’Académie des sciences de faire un rapport sur son ouvrage, s’exprime ainsi : « Ce livre fait honneur au zèle et au talent de son auteur. » Comme Chrestien, M. Legrand l’emploie aussi dans le traitement de la scrofule.

« Les expériences tentées à l’hôpital des Enfants par M. Baudelocque, à la Charité par le professeur Velpeau dans le traitement de la maladie scrofuleuse, n’ont servi qu’à leur démontrer l’inutilité des préparations auriques dans cette affection. » Mais « les heureux résultats de l’or dans le traitement des maladies vénériennes sont aujourd’hui un fait incontestable et bien acquis à la science » (2).

Malgré l’affirmation si positive que nous venons de rapporter, cette efficacité ne nous paraît nullement démontrée. Beaucoup de vénériens traités par l’or s’améliorent sans doute, mais près de deux tiers (60-93) des syphilitiques guérissent en dix mois et demi « sans l’intervention des remèdes dits spécifiques» (3).

(1) Méthode iatraleptique, p. 336.

(2) Trousseau et Pidoux. Traité de thérapeutique.

(3) Diday etDoyon. Maladies vénériennes.

Dietrich, qui « conteste à l’or toute vertu antisyphililique », le regarde « comme le plus puissant remède que l’on puisse opposer à la cachexie hydrargyrique, et il pense que s’il paraît réussir si bien dans les syphilis constitutionnelles, c’est que presque toujours ces prétendues syphilis ne sont autre chose que l’expression d’une intoxication causée par l’administration du mercure (1). »

Nous avons parcouru les ouvrages de MM. Chrestien et Legrand (2), et, d’après des observations qui nous sont personnelles, il nous paraît incontestable que les syphilis récentes et anciennes guérissent pendant le traitement par l’or.

Dans le premier cas, c’est que nous n’avons affaire qu’à des accidents de moyenne intensité qui auront disparu en moins d’un an sans traitement , mais dans le second, l’or est d’une utilité réelle, non pas comme spécifique, car la syphilis proprement dite n’existe plus, mais par une action spéciale, tonique, qu’il exerce sur le système nerveux (3) débilité par la cachexie, analogue à celle du zinc dans les névroses. C’est par le même mécanisme qu’il faut expliquer son action dans la cachexie hydrargyrique qu’on peut, à la rigueur, considérer comme une névrose artificelle.

Le enivre.

Commepour ies autres métaux, les composés simples du cuivre furent connus des anciens qui les administraient tous à l’intérieur.

(1) Trousseau et Pidoux.

(2) Chrestien. Op. cit. — Legrand. L’or et le mercure.

(3) « J’ai appris à connaître par le fait du plus pur hasard un auti-spas-

A l’état métallique, en fine subdivision il portait le nom de « fïos œris : Hippocrate s’en servait comme purgatif. Il l’employait aussi pour nettoyer les poumons (1).

« Il ordonnait pour ce sujet au malade qu’il tirât la langue autant qu’il le pouvait. Cela étant fait, il tâchait de faire entrer dans la canne du poumon une liqueur qui irritait cette partie et qui, excitant une violente toux, obligeait le poumon à se décharger des matières purulentes qui y étaient contenues. Après cela il secouait fortement le malade par les épaules afin que le pus se détachât mieux ».

Selon Trousseau et Pidoux, le cuivre métallique n’estpas irritant du tout. « Les muqueuses tolèrent complètement ces corps étrangers. Bien plus, malgré l’aspiration continuelle de ces poussières métalliques, les malades ne présententni bronchitesni pneumonies chroniques comme les houilleurs; il est évident que ces particules sont dissoutes et absorbées ».

D’après des expériences faites par Drouard sur les chiens et rapportées dans le Dictionnaire des sciences médicales (article cuivre), il paraît que les troubles gastriques observés après l’introduction des pièces de cuivre dans l’estomac sont dus à l’oxide qui les recouvre et cessent après sa dissolutionpar le suc gastrique. Le métal luimême ne donne lieu à aucune incommodité.

Hippocrate employait aussi le « squama œris » comme purgatif dans les hydropisies, et conseille le misy ^ sulfate

modique très-utile contre l’hystérie... ce remède est le chlorure d’or et de sodium... J’ai appris que le dorure d’or et de sodium avait été reconnu comme réactif excellent du tissu nerveux... J’y attachais une grande importance parce que je voyais ainsi confirmée la justesse de ma manière d’interpréter les succès expérimentalement constatés du nouveau remède. » (F. de Niemeyer. Traité de pathologie interne. Trad. française, 1872).

(1) Le Clerc. Hist. de la méd.

de cuivre) pour empêcher la conception. « Si concipere nolet, dit-il, misyosfabæ magnitudinem aqua dilutam bibendam dato, et per annutn non concipiet (1).

Arétée donna le cuivre brûlé contre l’épilepsie (2).

Pline (3) parle de l’utilité du carbonate (cbrysocolla) dans l’orthopnée et l’angine du cœur.

Dioscoride (4) dans son chapitre a de atramento sutorio n décrit un sulfate (chalcanthum ) qu’il recommande comme anthelmintique et pour combattre l’empoisonnement par les champignons. On trouve dans Dioscoride la description d'autres médicaments cuivriques, mais qu’on n'administra pas à. l’intérieur.

Oribase, Paul d’Egine et Avicenne ne font que copier sur les auteurs que nous venons de citer.

Dans le moyen âge les «abstracteurs de quinte essence » ne manquèrent pas de soumettre les composés cuivriques à toutes sortes d’opérations alchimiques, et ils en obtinrent par décomposition plusieurs « esprits » qu’ils croyaient être les « arcanes » des métaux.

Le « spiritus viride œris» de Zwelffer souverain contre lrépilepsie, l’apoplexie, l’hypochondrie et l’hystérie, n’était que de l’acide acétique.

L’ensveneris que Boyle vanta comme incomparable dans la rachite et les fièvres quartes était un mélange des chlorures de fer et d’ammoniaque;

Helvetius donna son nom à. la teinture de Y énus, décrite par Jungken qui la prépare en chauffant un mélange de sulfate de cuivre et de chlorure d’ammoniaque. On dissout le produit dans l’esprit de vin.

(1) De nat. mulier, XCIII.

(2) Maladies aiguës, liv. I, chap. 1.

(3) Hist. nat., XXXIII, 26, 27, 28.

(4) De mat. med.

Habebis medicinam haud contemnendam sed magnarum virium in epilepsia obstructione mensium atrophia infantum (1).

Sauf comme vomitif dans le traitement du croup et par quelques médecins dans la chorée, le cuivre n’est plus employé aujourd’hui. Nous reviendrons plus tard sur l’emploi de ce métal contre le choléra par les métalloscopistes.

L’argent.

L’emploi de l’argent remonte aux Arabes. Paul d’Egine (2) le conseille comme application pour guérir la morsure du scorpion et Avicenne (3) recommande la limaille à l’intérieur contre la fétidité del’haleine et les palpitations du cœur. Mais l’intérêt principal se rattache au nitrate dont nous devons la découverte à Geber.

Cette substance fut très-employée à partir du xvne siècle quand Angélus Sala décrivit son mode de préparation (4).

A cause de sa saveur il l’appelait « fel metallorum », et plus tard quand il fut administré à l’intérieur on l’associait au nitrate de potasse pour le rendre moins irritant. « A l’époque ou l’astrologie devint en médecine la base de quelques systèmes, on crut devoir lui attribuer des vertus spécifiques dans les maladies du cerveau, la tête ayant, suivant le langage d’alors, des correspondances avec la lune comme cet astre en a avec l’argent (5) » Zwelifer donna

(1) Jungken. Lexicon chymico-pharm.

(3) Liv. Il, t. 2, c. 65.

(4) Dict. des sc. méd., art. Nitrate d'argent.

(5) Dict. des sc. méd.,

son nom à une teinture décrite par Jungken « qui n’est pas à mépriser dans les maladies du cerveau, » et un autre qui est préparé d’après la formule de Lemery figure dans le môme ouvrage.

Le mélange des nitrates d’argent et de potasse ou luna hydragoga (de Boyle) fut administré en pilules avec de la mie de pain.

« Abandonné ensuite pendant de longues années, le nitrate d’argent fut repris par les médecins anglais à la fin du siècle dernier. Sims, de Londres, d’abord, puis Duncan Wilson et Powel en Angleterre et Cappe en Amérique le vantèrent dans l’epilepsie et les névroses en général » Ajoutons les noms de Nord, Mérat, Esquirol, Fourquier et Butini.

On n’a jamais été d’accord sur la question de dosage.

Tandis que les uns (Mérat, Cadet) ne dépassèrent pas un quart de grain par jour, les autres l’administrèrent en quantités massives.

De Lens a donné à une hystéro-épileptique jusqu’à dix grains par jour « sans qu’il en soit résulté le plus léger accident. Pendant toute la durée de ce traitement (huit mois), elle n’a point éprouvé d’accès (1).

Nord l’employait chez les personnes à la fois maniaques et épileptiques et il en portait même la dose jusqu’à 15 grains par jour, Esquirol dit avoir administré 18 grains dans le même espace de temps.

L’action physiologique de l’argent a été étudiée par Orfila, ensuite par Krahner qui répéta ses expériences et, dernièrement, par MM. Charcot et Bail (2) et Rouget(3).

(1) Dict. des sc. méd., art. Nitrate d'argent.

(2) Dict. encyclop. des sc. méd.

(3) Archives de physiologie, 1873

Leurs conclusions démontrent que l’argent exerce une action sur le système nerveux, non pas immédiatement comme croyait Orfil a, mais probablement d’ordre réflexe (Charcot et Bail), ou par les troubles dans les fonctions des centres encéphalo-rachidiens (Rouget).

Du plomb.

Les anciens connaissaient les principes toxiques du plomb et ne l’employaient pas à l’intérieur. Les auteurs que nous avons déjà cités jusqu’à Avicenne ne s’en servaient qu’en plaques ou en emplâtres(l). Ils décri vent aussi les symptômes de l’empoisonnement saturnin et le traitement qu’il convient d’adopter dans tel cas.

Les sels de saturne ont été employés à l’intérieur pour beaucoup de malades depuis que Paracelse en a donné l’exemple (2). Von Helmont croit que celui-ci ne se vantait pas sans raison de pouvoir guérir deux cents maladies par le plomb seul, « adeo ut non frustra Paracelsum glorietur, solo plumbo forte ducentas morborum classes superari posse » (3).

Michaelis et Etemuller le conseillèrent contrela phthisie,

(1) Sauf quelques exceptions, Alexandre conseille des pilules de plomb dans la colique. Avicenne ne l’emploie pas, mais rapporte que les femmes le prenaient dans les hémorrhagies et les ulcérations des intestins. Ebn. Baithar cite un autre arabe, Ebn. Ben Amram, qui le donna en lavement contre la diarrhée et Sérapion affirme, sur l’autorité de Adamnasti son utilité dans la maladie cardiaque. (Francis Adams. Commentaires sur Paul Egine.)

(2) Dict. des sc. méd., art. Plomb.

(3) Ortus medicinæ. Ed, Elzévir.

Saxtorph dans les maladies nerveuses et Lieuland dans la fureur utérine (1).

Nous avons déjà parlé de son emploi à l’extérieur dans le même but. Cette idée sur les vertus sédatives du plomb a été portée si loin que Pallas rapporte qu’en Russie dans les castes inférieures on fait prendre aux jeunes filles de la céruse pour les rendre stériles » (2)

Fournier cite un exemple étonnant de fécondité qui semble indiquer la nécessité de pareilles précautions. « Cette paysanne (russe), dans vingt-une couches eut cinquantesept enfants, qui tous étaient vivants, année 1755 (3) >. 11 est à supposer qu’elle ne suivait pas assez régulièrement le traitement.

Au commencement de ce siècle, Fouquier reprit à la Charité l’expérimentation de la médication saturnine et constata son utilité contre la phthisie. Ensuite Beau remarquant l’immunité des ouvriers en plomb à l’égard de cette maladie, le conseilla pour combattre la diathèse tuberculeuse (4).

L’action physiologique du plomb sur la circulation a suggéré son emploi dans les maladies de cet appareil. Dupuytren jl’essaya dans les anévrysmes, et Brachet le conseille pour combattre l’hypertrophie du muscle cardiaque (5).

Etain et zinc.

La thérapeutique de ces deux métaux ne date que de

(1) Dict. des sc. méd., art. Plomb.

(2) Dict. des sc. méd., art. Plomb.

(3) Dict. des sc. méd., art. Cas rares.

(4) Dict. des sc. méd., art. Plomb.

(5) Trousseau et Pidoux. Traité de thérapeutique.

quelques centaines d’années. Les anciens les confondaient souvent ensemble ou avec le plomb. Fuchsius en décrit trois espèces. Le premier, blanc, que les Grecs appellent cassiteros, est différent de l’étain. Mais c’est là une erreur, car on donna le nom de « cassiterides » aux îles Scillys à cause du métal que les Phéniciens y exploitaient et on sait que ce métal est l’étain.

La seconde espèce de plomb de Fuchsius s’appelle cinereum ou conterfeyn (c’est le zinc). L’autre est le plomb noir.

Albert-le-Grand avait déjà décrit le zinc, mais ce fut Paracelse qui lui donna ce nom (1541) et avant que l’émétique fût connu on se servait du « gilla Theophrasti » (sulfate de zinc) comme vomitif.

Le zinc a toujours été très-employé dans le traitement des maladies nerveuses.

Au xviii0 siècle, unHollandais nommé Ludemann vendit l’oxyde sous le nom de lune fixée, comme antispasmodique et propre à calmer les convulsions des enfants.

L’hystérie, l’épilepsie, la coqueluche et les autres névroses convulsives ont compté des succès avec le zinc, mais c’est peut être dans la chorée qu’il réussit le mieux.

Trousseau et Pidoux croient « qu’il est réellement impossible de rien conclure» et la question deson utilité n’est pas encore déterminée. Bouchardat donne les formules de deux potions dont l’une combat l’hémoptysie, l’autre la fièvre typhoïde. Depuis quelques années le phosphure et le bromure de ce métal sont à la mode, et dernièrement la matière médicale a été enrichie d’un Salicylate de zinc.

L'étain.

L’étain faisait autrefois partie de quelques préparations

inusitées aujourd’hui comme l’anli-hectique de Poterius, le lilium de Paracelse, etc. ».Etemuller conseille un bezoardicum joviale, composé d’étain et de mercure comme bon sudorifique dans les fièvres et l’hystérie.

Zwelffer sous le même nom formulait un mélange d’étain, de mercure et d’antimoine « qui n’est pas à mépriser dans les fièvres, les épidémies, les affections de l’utérus et les autres maladies des femmes, » et Etemuller admettait dans sa pyrotechnie que ce fût un remède très-remarquable dans la passion hystérique et les affections des mamelles causées par la peur, etc.

Jungken donne la formule d’une teinture qui contenait l’étain avec le cuivre, l’antimoine et l’argent. Comme ces préparations portaient le nom de stannique (jovialis), on se figurait que ce fût à l’étain qu’elles devaient leurs propriétés. Mais à mesure qu’on étudia plus complètement l’action de l’antimoine et du mercure, l’étain fut dépourvu de ses vertus et finit sa carrière comme vulgaire vermifuge.

Les autres métaux ne sont que très-rarement employés et ne présentent qu’un intérêt minime au point de vue qui nous occupe.

Page 1