CHAPITRE TROISIÈME
181. Notre plan exige qu'après avoir étudié la nature et les propriétés des corps pr^ivés de pie, nous traitions des corps pipants ou animés. Nous commencerons par ceux dans lesquels apparaît le plus bas degré de la vie.
ARTICLE PREMIER
Si la pie appartient aux pégétaux (Tom. II, pag. 404-415)
182. Parmi les philosophes, les uns attribuent la ne aux végétaux et leur accordent un^âme d'un ordre plus ou moins élevé; les autres, leur refusant toute espèce d'âme, expliquent diversement les phénomènes de la vie que Ton observe en eux.
i83. Ceux qui reconnaissent l'existence d'une âme dans les végétaux se partagent en trois groupes : les uns leur donnent une âme raisonnable^ par exemple Anaxagore, Empédocle, Démocrite, les Manichéens, etc. ; d'autres leur attribuent une âme sensitipe^ par exemple Platon, Campanella, Césalpini, Leibnitz, Robinet, de Tracy, Bichat, etc. ; enfin les autres, avec Aristote, les Scolastiques et le commun des hommes, n'accordent aux plantes qu'une âme et une pie pégétatipes.
184. Ceux qui, à l'exemple des Épicuriens, des Stoïciens, de Descartes, etc.» refusent aux plantes toute espèce d'âme, attribuent leurs mouvements et leurs effets, les uns à la dispo^ sition plus savante et plus habile de leurs parties ; d'autres, aux forces physiques et chimiques ; d'autres enfin, à des for*
ces spéciales résultant de la combinaison des forces mécaniques et chimiques.
i85. D^abord, les plantes jouissent (Tune âme ou cTun principe vital . Nous allons prouver celte proposition par des arguments directs et par des arguments indirects.
i86, I® Tout être qui est lui-même le principe de son mouvement et de ses opérations, possède une âme ou un principe pital. Or telles sont les plantes ; car elles vont chercher dans le sol les éléments de la sève qui les nourrit et les fait croître, elles produisent des feuilles et des fruits, elles se reproduisent elles-mêmes. Donc les plantes jouissent d'une âme ou d'un principe vital. En outre, tout corps organisé et dont Vorgawwwe fonctionne par lui-même sans secours étranger jouit évidemment d'un principe vital ; or les végétaux sont des corps parfaitement organisés dont l'organisme entre en exercice sans rien emprunter au dehors . Donc les végétaux sont animés ou vivants.
187. 2^ Si les principes qui régissent les plantes ne différaient pas de ceux qui régissent les corps privés de We, leurs mouvements et leurs opérations pourraient s'expliquer, comme pour ces derniers, par les seules forces physiques et cAfmiques^ ou du moins par la combinaison de ces deux genres de forces. Or on Ta vainement tenté jusqu'ici. En effet, ces forces séparées ou diversement combinées, n'expliqueront jamais ni la structure des plantes, ni leur mode d^accroissement, ni lajixité des espèces, ni leur reproduction qui a des analogies si frappantes avec la reproduction des animaux.
188. Cuvier, Berzélius et d'autres savants naturalistes, conviennent que l'essence du corps vivant est fondée non sur ses éléments inorganiques, mais sur quelque autre principe qui dispose les- éléments communs à tous les corps vivants à produire des effets particuliers déterminés et qui diffèrent pour chaque espèce : ce sont les paroles de Berzélius. Or ce principe n*est pas autre chose que la forme substantielle particulière à chaque espèce de végétal. Car c'est ce principe, comme on Ta vu par ce qui précède, qui détermine la matière, commune à tous les corps, à former les corps vivants que l'on nomme végétaux .
189. De plus, ce principe exerce son action sur les affinités chimiques et sur les autres forces élémentaires. Or un prin-
cipe de cette nature doit constituer Tes^ence de la plante ; parce qu'il n'y a qu'un principe essentiel qui puisse exercer une action aussi intime sur les forces opératrices du végétal.
190. Il existe par conséquent dans les végétaux, outre les (oTCQS phj^siques et chimiques^ un autre principe qui leur est très-supérieur et qui s'en sert comme d'instruments pour produire les opérations vitales.
191. Objection. Le principe vital^ que Ton invoque pour expliquer les opérations des plantes, est inintelligible et pu-
rement imagmaire.
192. Réponse: Certains naturalistes ont le tort de traiter dH inintelligible et AHmaginaire tout ce qui sort du cercle de l'expérience ou de l'expérimentation. Ce principe, il est vrai, ne tombe pas sous les sens, mais nous en déduisons l'existence de la considération des phénomènes et des opérations que présentent les corps organiques.
193. Il nous faut examiner maintenant si la vie des plantes est une vie sui generis, ou si elle ne se distingue pas de la vie sensitive. A l'exemple d'Aristote, nous ne dirons rien de Topinion d*Anaxagore et de quelques autres qui ont attribué aux plantes une vie raisonnable : cette opinion est trop absurde pour mériter une réfutation quelconque.
194. Les plantes ne jouissent pas d'une vie sensitive. i® Si dans les plantes la vie végétative avait besoin d'être perfectionnée par la vie sensitive, il en serait de même à plus forte raison chez l'homme, parce que la vie végétative est encore plus parfaite chez l'homme que dans la plante. Or les opérations de la vie végétative ne s'accomplissent point dans notre corps sous l'influence de la sensibilité. Car, s'il en était ainsi, nous les sentirions comme nous sentons les opérations des sens.
195. 2^ Comme Tautcur de la nature est infiniment sage, on doit tenir pour indubitable qu'il n'a rien fait d'inutile ; de là cette maxime, admise depuis Aristote par les plus célèbres représentants des sciences naturelles : La nature ne fait rien en vain. Or les sens n'auraient aucune utilité pour les plantes. En effet les sens ont été accordés aux animaux soit pour se défendre contre les causes extérieures de destruction, soit pour se procurer les choses indispensables à la vie. Mais,com-
5o COSMOLOGIE
me les plantes sont fixées au sol par leurs racines, et qu^elles sont privées de la faculté de se mouvoir de place, il leur serait fort inutile de sentir les choses qui peuvent leur être nuisibles, puisqu'elles ne pourraient les éviter. En outre, la sensibilité leur serait tout aussi inutile pour trouver les sucs nécessaires à leur alimentation, puisque les fibres et les racines des plantes puisent sans difficulté dans le sol qui les entoure les sucs nourriciers dont elles ont besoin . Par conséquent la plante peut très-bien se passer du secours des sens.
196. 3" L'observation des plantes nous conduit à la même conclusion. D'abord on ne trouve dans les plantes aucun organe des sens ; les organes dont nous constatons Texistence en elles regardent seulement la nutrition, la croissance ou la reproduction. En second lieu, l'observation la plus attentive n'a jamais fait découvrir dans les plantes aucun de ces mouvements d'après lesquels nous avons coutume de juger que les animaux éprouvent des sensations et les modifications qui les accompagnent. Par conséquent rien ne peut faire soupçonner l'existence delà sensibilité dans les plantes.
197. Si les végétaux sont privés de sensibilité, ils ne doivent éprouver ni plaisir «i douleur; car, de l'aveu général, l'être doué de sensibilité est seul capable de ces deux sentiments.
198* Nous pouvons conclure de cette discussion que les plantes n'ont que la seule vie végétative en partage.
199- Objection de Robinet. Certaines plantes montrent des signes de sensibilité, par exemple, la sensitive^ Yhéliotrope^ etc. On ne peut donc refuser la sensibilité aux plantes.
200. Réponse: D'abord la sensation, comme nous l'avons expliqué ailleurs, n'est pas une impression purement passive^ car elle consiste principalement dans l'action vitale qui suit l'impression. De plus, pour que l'impression produise une sensation dans Têtre organisé, une organisation quelconque ne lui suffit pas, il faut qu'il soit pourvu d'organes spéciaux. Robinet admet sans preuve que tout être organisé est capable de sentir. Quant aux mouvements que l'on observe dans la sensitive, dans V héliotrope et dans quelques autres plantes, on doit les attribuer au principe vital dont les lois sont diverses et les propriétés très-variées, et nullement à une vraie sensibilité.
DES VÉGÉTAUX 5l.
ARTICLE SECOND
Des principales opérations des végétaux
(Tom. II, pag. [41 5-423)
201. A Texemple d^Aristote.et desScoIastiques, nous distinguerons dans les plantes trois opérations principales : la nutrition^ Y accroissement et la génération^ auxquelles trois facultés spéciales correspondent. Cette manière de diviser les opérations de la vie végétative est fondée sur ce que tout plante doit pouvoir se conserver^ atteindre son développe^ ment naturel et se reproduire.
202. Mais des opérations diverses demandent des facultés diverses. Aristote et les Scolastiques, se fondant sur une exacte observation de la nature des plantes, avaient donc sagement reconnu l'existence de trois facultés différentes dans rame végétative : la puissance génératrice pour la conservation de Tespèce, la puissance augmentative pour présider à l'accroissement normal de la plante, et la puissance nutritive pour réparer ses pertes de chaque jour.
203. Il appartient à la physiologie d'expliquer comment s'exercent ces trois puissances. Pour atteindre le but que nous poursuivons, il nous suffira de les définir.
204. La puissance nutritive est cette vertu par laquelle les corps vivants convertissent les aliments en leur propre subs^ tance; ^on opération consiste dans la transformation de /'aliment en la substance de l'alimenté.
205. Comme les aliments dont les plantes se nourrissent ne sont pas de la même nature qu'elles, la plante a besoin d une faculté spéciale pour transformer les aliments qu'elle puise dans le sol ou dans l'atmosphère en sa propre substance et pour se les assimiler. Tel est en effet le rôle de la puissance nutritive.
206. La puissance augmentative a beaucoup d'affinité avec la précédente. On la définit : cette vertu par laquelle le corps vivant retire des aliments une augmentation de volume. Son opération^ la croissance, est donc l'acte vital qui donne au corps vivant cet accroissement de volume. Or, le végétal acquiert ce développement en ajoutant au volume qu'il possède déjà les matériaux qu'il a puisés autour de lui dans le sol et qu'il s'est assimilés par la nutrition.
207. La puissance génératrice suit les deux autres ; car tout corps vivant devient capable de produire son semblable dès quMl a acquis par la nutrition et la croissance son volume normal. Nous pouvons la définir: cette vertu par laquelle un corps vivant est produit par un \autre de même nature qui lui est conjoint. Cette définition est tirée de la définition même donnée par saint Thomas et que tous les théologiens et tous les philosophes catholiques ont adoptée : Origo alicujus aprincipio vivent e conjuncto secundum similitudinem naturce. D'où Ton voit que toute génération exige ces trois conditions : i^' la substance de Pêtre engendré se tire de la substance de celui qui Tengendre ; 2" Têtre engendré a même nature ou même substance que son auteur ; 3^ il est produit par un principe qui lui est uni ou conjoint,
208. Parla/Première, la génération se distingue de la cr^^ztion et de \difabricatio7i. Car ce qui est créé ou tiré du néant, comme ce qui est fabriqué ou tiré d'une substance préexistante accidentellement modifiée, n'émane point de la substance créatrice ou productrice, mais tire son origine d'une substance qui lui est extérieure. Au contraire, ce qui est engendré émane de la substance de celui qui l'engendre en ce qu'il provient d'un germe qui s'en détache (i).
209. La seconde condition dérive de la première ; car, si l'être engendré émane de la substance de celui qui l'engendre, il doit nécessairement avoir avec lui une ressemblance de nature. En effet, une chose est engendrée d'une autre, par suite de l'évolution ou du développement d*un germe détaché de sa Substance. Or, comme ce germe émane de la substance totale d'un corps vivant, il doit contenir en puissance tout le corps vivant qui en sortira par évolution. Voilà comment Têtre engendré est de même nature que celui qui l'engendre.
2 1 o. Enfin j la troisième condition sert à distinguer la génération des corps vivants de la génération des corps privés de vie. Car, dans la génération des corps inanimés, rien n'émane, rien n'est engendré, si ce n'est l'effet irésultant de l'influence
(i) Ainsi nous disons que le monde a été créé et non qu'il a été engendré^ parce que Dieu Ta créé du néant et non de sa propre substance. De mcmc on dit qu'un homme se construit une demeure, mais on ne dirait pas qu'il Vengendre comme s'il s'agissait d'un fils.
cTun corps sur un autre. Ainsi le feu engendre le feu par simple contact et sans lui transmettre une partie de sa substance. Au contraire, dans la génération des plantes et des animaux, une portion de la substance de l'être qui engendre se détache de lui et passe dans l'être engendré.
211. Dans Y ordre chronologique^ la puissance nutritive et la puissance augmentative précèdent la puissance généra^ trice ; mais, dans V ordre delà ;iâ/2/re ou de leur perfection, la puissance génératrice remporte sur les deux autres, car la plus grande perfection qu'un être puisse posséder, c'est d'être capable d'engendrer son semblable.
212. La nutrition^ Vaugmentation et la génération constituent dans les végétaux tout autant d^opérations vitales. En efifet, ces opérations proviennent d'une force ou vertu qui est interne et naturelle au végétal ; c'est même là-dessus que nous nous sommes appuyés pour établir que la vie appartient réellement aux plantes. En outre, il est reconnu que les plantes ne peuvent se nourrir^ croître^ et se reproduire au moyen des sucs qu'elles puisent dans le sol sans les avoir préalablement transformés ; or cette transformation ne peut s'expliquer par la structure seule des organes. Il faut donc recourir à une force vitale sui generis.
2 1 3. Ces opérations vitales proviennent de trois facultés diverses. Car la nutrition se borne à transformer les sucs extérieurs en la substance du végétal; la puissance augmentative ajoute au corps de nouvelles parties préparées par la nutrition; enân, par la génération le corps en engendre un nouveau semblable à lui. Ce sont là par conséquent trois facultés diverses.
ARTICLE TROISIÈME
Définition de la vie végétative
(Tom. II, pag. 423-425)
214. Nous avons vu que la vie en général était une opération immanente^ ayant son origine dans le plus intime de l'être qui en jouit. Quant à la vie végétative en particulier, nous pouvons la définir : un principe en vertu duquel certaines substances se nourrissent^ se développent et se propa-
54 cosMOLOGrc
gent. Les trois verbes contenus dans cette définition expriment les trois opérations vitales que nous venons d'expliquer, et le pronom réfléchi dénote que ces opérations émanent de la substance elle-même. Si Ton voulait définir la vie végétative par une seule de ces opérations, nous pensons avec saint Thomas qu'on devrait énoncer de préférence la génération; car cette opération surpasse naturellement les deux autres et les contient sans être contenue par elles.
21 5. Nous différons d'opinion sur ce point avec Georges Cuvier qui place l'essence de la vie végétative dans la nutrition. On peut admettre que celle-ci est la première opération qui se manifeste dans le corps vivant, mais il ne suit nullement de là qu'elle constitue l'essence de la vie végétative. Car se trouvant plus imparfaite que les deux autres, elle ne peut évidemment les contenir.
2i6. Voilà ce que nous avions à dire sur la vie végétative. Nous ajoutons, avec saint Thomas, que lé degré de la vie est^ en général, d'un ordre d^autant plus élevé que ses opérations vitales sont elles-mêmes plus profondes. Or, comme les opérations qui procèdent d'une nature sont d'autant plus intimes à celle-ci qu'elle est elle-même d'un rang plus élevé ; il en résulte que la vie de Pâme sensitive est supérieure à la vie des plantes, mais inférieure à la vie intellectuelle. Cette dernière comprend à son tour divers degrés ; car la vie intellectuelle de l'ange est plus parfaite que celle de l'esprit humain. Le degré le plus élevé de la vie appartient à Dieu, en qui l'être et l'intelligence sont identiques.