‹ Compendium de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes d'après SanseverinoChapitre 14 sur 119 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Nous avons parlé jusqu'ici des êtres vivants placés au plus bas degré de réchcl le, c'est-à-dire des plantes; nous allons maintenant traiter de ceux qui occupent le degré immédiatement au-dessus, ou des bêtes.

ARTICLE PREMIER

Si les bêtes ont une âme sensitive (Tom. II, pag. 426-439)

217. Parmi les philosophes qui ont traité cette question, les uns regardent les bêtes comme des machines habilement construites, mais dépourvues de tout principe intérieur; d'autres, par un excès contraire, vont jusqu'à leur accorder une âme raisonnable; enfin, l'opinion commuai accorde une âme à la bête, mais xxnttmt purement sensitive.

218. Plusieurs philosophes anciens, les Stoïciens entre autres, admettaient la première opinion. La seconde fut admise par Pythagore, Anaxagore et Parménide ; nous la voyons professée par Plutarque, Porphyre, Celse et les Manichéens. La troisième opinion fut soutenue par Aristote, Philon,Plotîn et en général par tous les Pérîpatéticiens.

219. Les saints Pères adoptèrent l'opinion d'Aristote, parce qu'elle est plus conforme à la sainte Écriture et à l'observation ; les Scolastîques professeront plus tard l'opinion d'Aristote et des saints Pères pour les mêmes raisons.

220. Descartes revint à l'opinion des Stoïciens ; pour lui, les bêtes sont de purs automates dont les mouvements variés s'exécutent tous d'après les lois de la mécanique. Au contraire, Condillac, à l'exemple de Rorario, de Montaigne et de Charron, accorde aux bêtes des facultés intellectuelles ; Frédéric Cuvier reproduit à peu près l'opinion de Condillac. Enfin Locke et Leibnitz reviennent à l'opinion d' Aristote et des Scolastiques.

221. Et d'abord, les bêtes jouissent de la vie et ne sont pas des automates. Si les bêtes étaient des automates, leurs mouvements s'exécuteraient d'après des lois fixes et immuables. Or, il est démontré par une foule d'expériences que les bêtes ne sont pas soumises à des lois de cette nature. En effet, d'après la principale de ces lois, tout corps en mouvement persévère avec la même vitesse et suivant la même direction^ à moins quHl ne soit arrêté ou détourné de sa voie par une cause étrangère. Or cette loi ne peut s'appliquer aux bêtes, i^ Bien des fois les bêtes passent du repos au mouvement et du mouvement au repos, les causes exté-

rîeures restant absolument les mêmes. Genovese cite plusieurs exemples qui mettent ce fait hors de doute. Montrez, dit-il, à un chien qui est couché un objet ressemblant à du pain ; il se lève, approche, regarde, sent et goûte au besoin ; ayant découvert la tromperie, pi retourne aussitôt à sa place. Peut-être parviendriez-vous à le tromper une seconde fois ; mais, après cette nouvelle tromperie, vous lui feriez signe cent fois, Une se dérangera plus. 2® La plupart des bêtes, à la vue du danger, s'arrêtent subitement au milieu de leur course, ou changent de direction. Un léger coup de sifflet suffit pour jeter TefFroi au milieu d'un vol de grues qui traversent les plaines de Pair à une grande hauteur. Or, il n'y a aucune proportion entre ces effets physiques et la cause physique qui les détermine. Les mouvements des bêtes ne sont donc pas réglés d'après les seules lois du mouvement mécanique.

222. L'analogie confirme admirablement les données de Texpérience directe. En effet, les mouvements que nous observons chez les bêtes ressemblent de tout point à ceux que nous remarquons chez Thomme et que l'on nomme mouvements spontanés. Ce s'ont, par exemple, les mêmes mouvements de tête ; leurs yeux se comportent comme les nôtres ; leurs membres, comme ceux de l'homme^ se tendent, se contractent, se portent en avant ou en arrière, pour les mêmes causes que chez nous. Or, chez nous, ces divers mouvements sont spontanés ; ils le sont aussi par conséquent chez les animaux.

223. Objection des Cartésiens. L'hypothèse de Vautoma» tisme des bêtes n'offre aucun inconvénient, puisque Dieu peut créer des automates capables d'exécuter tous les mouvements que nous observons chez les bêtes ; elle a, en outre, l'avantage de renverser l'erreur des Matérialistes et des Incrédules, qui confondent l'âme humaine avec Tâme des bêtes.

224. Réponse : 1° Bien que Dieu soit tout-puissant, il ne peut changer la nature des choses qu'il a créées sans les détruire ; parce que chaque chose est constituée par sa nature ou essence. Or, si Dieu créait des automates tels que les bêtes, dans l'hypothèse de Descartes, il changerait la nature des choses. Car les opérations que l'on observe chez les bêles sont telles qu'elles répugnent absolument à la nature de l'automate. 2° Loin de fermer la bouche aux Matérialistes, l'hypo-

thèse cartésienne de V automatisme des bêtes conduit au contraire au matérialisme et au scepticisme objectif. Car, si les opérations des bêtes peuvent s'expliquer par les seules lois de la mécanique, pourquoi n'expliquerait-on pas les, opérations de rhomme de la même manière ? D'autre part, si la croyance à l'âme des bêtes, qui s'appuie sur des preuves si claires et si évidentes, pouvait être taxée d'erreur, quelle vérité serait à l'abri du doute ?

225. Mais, si les bêtes ont une âme, il s'agit de déterminer à quelle espèce cette âme appartient. De tous les philosophes qui leur accordent une âme, aucun n'a prétendu que cette âme fût ^xxT^vatni'végétative. Au contraire, quelques-uns lui ont accordé une âme à la fois sensitive et raisonnable. Nous sommes d'avis, avec le plus grand nombre des auteurs, que l'âme des bêtes est ipuv^mtntvégétative tx. sensitive.

226. L'âme des bêtes est sensitive. En eflfet, l'expérience et Tanatomie constatent que les bêtes sont pourvues des mêmes organes de la vie sensitive, soit|internes soit externes, que nous. Or les organes, comme dit saint Thomas, supposent les facultés. Donc les bêtes sont en possession de diverses facultés de sentir et partant d'une âme sensitive.

227. A cet argument d'analogie nous en ajouterons un autre tiré des opérations des bêtes. Qui ne sait que les bêtes produisent toutes les opérations que l'on attribue à la vue, à l'ouïe, au goût, à Todorat, et au tact ? Voilà pour les sens externes (i). La preuve que les bêtes jouissent des sens inter-nés comme nous, la voici : i ^ Elles sentent leurs sensations et la différence qui existe entre elles ; car elles savent distinguer les choses utiles de celles qui sont nuisibles. Donc les bêtes ont un sens commun. 2® Leurs songes démontrent qu'elles ne sont pas privées d'imagination, y Les opérations de la mémoire des choses sensibles ne sont pas moins faciles à constater. 4* ^estimative ne leur fait pas défaut non plus ; écoutons Gcnovese : Les bêtes jugent d'avance des objets qu'elles n'ont jamais vus, elles pressentent si tel autre animal leur sera sympathique ou hostile; car on les voit s'approcher des

(7) Nous voulons parler seulement des bêtes les plus parfaites et chez lesquelles la sensibilité acquiert tout son développement. Car il y a certaines bètes moins bien douées qui n'ont qu'un degré infime de vie sensitive et un petit nombre d'opérations.

58 COSMOLOOIE

uns d'une façon amicale et caressante, et se mettre immédiatement en état d'hostilité contre les autres, se préparant à attaquer ou à se défendre suivant l'occurrence. 5* Enfin les indicés dt Vappétit sensitifnt sont ni moins importants ni moins certains. Ne les voit-on pas, en effet, s'industrier de mille manières pour se procurer la nourriture et les autres choses nécessaires à la vie ? Ne déploient-elles pas tous leurs efforts pour écarter ou pour vaincre les obstacles qui s'opposent à Tacquisition ou à la possession des choses qui conviennent à leur nature ?

228. Vante des bêtes n'est pas douée de raison. Si les bêtes possédaient, ainsi que l'homme, la faculté de raisonner, elles seraient capables comme lui de progresser dans la connaissance des choses qui leur sont utiles, soit par leurs propres recherches, soit par l'éducation. Or, suivant la remarque de saint Thomas, elles n'acquièrent cette connaissance ni par leurs propres investigations, ni par l'enseignement d'autrui ; car, aussitôt après leur naissance, instinctivement elles recherchent les choses qui leur procurent de la jouissance et elles repoussent les autres. Donc les bêtes ne jouissent pas de la raison.

229. Frédéric Cuvier, Flourens, etc., conviennent avec nous que la plupart des opérations des bêtes sont purement instinctives, mais ils soutiennent qu'elles en produisent quelques-unes qui accusent une certaine intelligence. Nous prouverons plus loin, lorsque nous examinerons les principales opérations des bêtes, qu'elles peuvent toutes s'expliquer par la seule connaissance instinctive.

230. En outre, si les bêtes étaient douées de raison, dit saint Thomas, elles ne feraient pas toujours les mêmes cho^ ses; parce que l'objet de la raison n'étant rien de particulier ni de déterminé, mais quelque chose d'universel et d'indéterminé, les bêtes ne seraient point contraintes, comme elles le sont, d'opérer toujours les mêmes choses. Elles ne les feraient pas non plus de la même manière ; car, la liberté étant inséparable de la raison, les bêtes exerceraient leurs opérations de diverses manières, au gré de l'intelligence^ comme on l'observe chez l'homme. Or les bêtes, ainsi que le prouve une expérience plusieurs fois séculaire, font toujours les mêmes choses et les font invariablement de la même manière.

23 1. Cela explique pourquoi les bêtes ne sont capables d'aucun perfectionnement. Car, si la nature propre de chacune d'elles la détermine à faire toujours les mêmes choses et à les faire de la même manière, ni les individus ne sont susceptibles de se perfectionner de Jour en jour, ni les espèces de progresser d'âge en âge. L'observation confirme le raisonnement et l'histoire des bêtes confirme Tune et l'autre. Nous savons par les naturalistes anciens que les mœurs des abeilles, par exemple, étaient du temps de Pline et de Virgile ce qu^elles sont de nos jours. Or, si les bêtes étaient douées de raison, elles seraient capables de se perfectionner (1).

232. Si l'on accordait la raison aux bêtes, rien n'empêcherait de leur accorder V usage de la parole ^ au moins à plusieurs d'entre elles. Car un grand nombre de bêtes sont pourvues d'organes capables de faire entendre des sons et d'articuler certains mots. Mais aucun philosophe n'a jamais osé sérieusement affirmer jusqu'ici que les bêtes conversent les unes avec les autres. D'ailleurs, nous avons là-dessus l'aveu de Flourens et d'autres naturalistes, qui inclinent comme lui à relever la nature des bêtes plutôt qu'à la rabaisser.

233. Nous pouvons conclure de cette discussion que les bêtes sont privées de toute faculté intellectuelle.

ARTICLE SECOND

Des principales opérations des bêtes

(Tom. II, pag. 439-446)

234. Ce que nous allons dire sur les opérations des bêtes se rapportera principalement à celles dont la faculté de sentir est plus particulièrement développée.

Page 1