DE L^ORDRE ET DES LOIS DE LA NATURE I
engendre son semblable, et lui donne, avec la vie, la vue, rouie et tous les autres sens. Mais rappeler un mort à la vie, rendre la vue à un aveugle, Toule à un sourd, sont des faits au-dessus de toute puissance créée ; celui-là seul est capable de les produire qui possède un pouvoir absolu sur la nature entière. Enfin le fait miraculeux quant au mo^e,est celui qui surpasse toutes les forces de la nature, non plus par essence ni sous le rapport du sujet, mais par la manière dont il se produit. Il y a un miracle de ce genre, lorsqu'un malade gué* ri sans l'emploi des remèdes recouvre subitement des forces qu'il avait perdues depuis longtemps ; la tempête faisant place sans ransition à une grande tranquillité en est un autre exemple.
375. Les miracles quoad substantiam et quoad subjectum sont aussi appelés des miracles secundum rem^ parce qu'ils manifestent l'action divine au moment même où ils arrivent; au contraire, dans les miracles quoad modum^ avant de se prononcer, on doit examiner avec soin si le fait est vraiment arrivé d'une manière extraordinaire.
376. Ces trois genres de miracles peuvent encore être appelés, avec le même sdlvuThovadiS^ supra^ contra, ou prœter naturam. Un miracle est au-dessus de la nature lorsqull swyasse manifestement les forces de toute nature créée, soit que nulle nature créée se trouve en effet capable de le produire, soit qu'il ne puisse être produit naturellement dans le sujet qui en a été le théâtre. Le miracle est dit contre la naturej s'il reste dans les choses où il se manifeste une disposition contraire à Tefifet miraculeux. Un miracle de ce genre arriva à Babylone, lorsque la même fournaise qui respectait les trois jeunes Israélites consumait à la même heure les ministres du roi. Enfin le miracle est dit en dehors delà nature^ lorsque le fait pourrait être produit par la nature, mais non toutefois de la manière dont il l'a été, ou dans le sujet où il a eu lieu ; citons comme exemple la punition de Jéroboam dont la main se dessèche à l'instant même où il Tétend pour donner la mort au prophète.
377. Il nous sera facile maintenant de marquer la différence que l'on doit faire entre le vrai merveilleux ou miracle et le faux merveilleux. Nous résumons toujours saint Thomas. On appelle, en général, merveilleux tout fait dont la cause est inconnue et dont la production nous paraît con'-
traire aux lois de la nature. Mais la cause du fait qui provoque notre admiration est réellement inconnue en soi^ c'està-dire pour tout le monde» ou elle ne Test que relativement à nous^ c'est-à-dire pour quelques-uns ; de même le fait est réellement contraire à quelque loi naturelle, ou cette opposition n'est ç^ apparente. Or, si la cause du fait merveilleux est inconnue en soi et que le fait soit réellement contraire aux lois de la nature, il y a un vrai miracle ; parce que Dieu^ qui opère secrètement en toutes choses, est une cause très-occulte et très^éloignée des sens^ et se trouve seul capable de pro« duire dans les choses des effets contraires à leurs dispositions naturelles. Si au contraire la cause du fait qui provoque Tadmiration n^est occulte que pour quelques esprits et si le fait lui-même ne répugne aux lois de la nature que d'une manière apparente^ ce fait est simplement merveilleux.
378. Mais pour faire à propos ce discernement, il faut, comme l'enseigne le très-docte pape Benoît XIV, non-seulement comparer l'événement merveilleux avec les lois connues de la nature, il faut en outre considérer : i^ l'esprit et le caractère de celui qui opère le miracle, voir s'il se fait remarquer par sa piété et son humilité ou par les dispositions contraires; 2^ la manière dont le fait merveilleux s'opère, si les circonstances qui l'accompagnent respirent la religion, la gravité, la modestie, et ne présentent rien de ridicule ou de superstitieux ; 3^ la fin de l'œuvre et celle de l'opérateur, si l'œuvre a pour but d'accroître le culte divin et le règne de Dieu dans les âmes ; 4^ enfin, l'excellence et la durée de l'effet, car les œuvres de Dieu sont durables, tandis que les prestiges ne le sont pas.
379. Il nous sera facile maintenant de réfuter quelquesunes des fausses définitions du miracle ; les unes furent imaginées par les incrédules dans le but d'en détruire la vraie notion, les autres par des Apologistes qui crurent y trouver des armes plus appropriées pour la défense de la religion chrétienne.
380. Nous ne citerons parmi les premières que celles de Spinoza et de Locke, dont les Incrédules et les Déistes se sont emparés. D'après Spinoza, le miracle est une œuvre dont on ne peut expliquer la cause naturelle par l'exemple des choses ordinaires et dont le narrateur est incapable de donner
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Texplication. D'où il conclut que le nom de miracle doit s^entendre dans un sens relatif • La définition de Locke en diffère peu : Le miracle, dit-il^ est une œuvre sensible réputée divine par le témoin, parce qu'elle surpasse son intelligence et répugne^ diaprés son jugement, au cours ordinaire de la nature.
38 1 . Il est manifeste que Spinoza confond le merveilleux absolu et par soi avec le merveilleux relatif y c'est-à-dire avec le fait qui excite Tadmiration parce qu'on en ignore la cause. La définition de Locke présente le même inconvénient; car il en résulterait qu'un même fait serait un vrai miracle pour celui qui le croirait opposé aux lois de la nature et un simple fait merveilleux pour celui qui ne le croirait pas opposé aii cours naturel des choses. Or nous avons vu avec saint Thomas que le vrai miracle est merveilleux dans le sens ab^ solu du mot.
382. Parmi les définitions du second genre, nous discuterons seulement celle d'Houteville. Cette définition contient un vice grave, quoique peu apparent. L'auteur soutient que Dieu, dans la création même du monde, a établi certaines lois générales, qu'il a ensuite disposé les causes naturelles conformément à ces lois, de telle sorte que non-seulement les phénomènes ordinaires mais les phénomènes extraordinaires que nous appelons miracles arriveraient nécessairement aux époques déterminées.
383. Cette notion du miracle est fausse en soi et conduit à la négation du miracle. Elle est fausse j parce qu'il est impossible que des lois générales produisent des effets contraires à ceux qui en résultent ordinairement, ou même des effets supérieurs aux natures des choses que ces lois concernent. Elle conduit à la négation du miracle. Car, si les miracles sont les effets de certaines lois générales, effets qui nous sont cachés parce qu'ils sont contraires au cours ordinaire de la nature, on est forcé de convenir avec Spinoza que les miracles ne sont ni contre^ ni au-^dessus^ ni en dehors des lois de la nature, mais que ce sont des événements purement natu-rels regardés comme des miracles parce que les hommes en ignorent la cause.
ARTICLE CINQUIÈME
De la possibilité des miracles
(Tom. II, pag. 553-502)
384. La possibilité des miracles devait être niée par les Panthéistes ; car, d'après eux, les lois de la nature n'étant que les modes nécessaires et immuables suivant lesquels Dieu ou l'Absolu se développe, il ne saurait exister aucun phénomène contraire à ces lois. Sans compter Hobbes et Locke son compatriote, tous les Déistes et tous les Incrédules des XVII* et XVIII® siècles, qui refusent à Dieu toute espèce de providence, ou qui ne lui accordent qu'une action générale sur le monde, nient la possibilité des miracles. A ces philosophes il faut joindre Jules Simon, Emile Saisset et quelques autres qui se donnent le nom de philosophes spiritualistes et qui nient Faction spéciale de Dieu sur les choses créées. L^optnion des Rationalistes, qui regardent tous les miracles de l'Écriture comme des mythes, diffère très-peu de la précédente. Enfin, les Positivistes anglais, français et allemands, qui veulent que tous les événements de ce monde soient les effets nécessaires de l'évolution de la matière primitive, rejettent aussi la possibilité des miracles.
385. Dieu peut faire des miracles. Il y a miracle, dironsnous avec saint Thomas, soit lorsque Dieu produit dans le monde quelque chose de nouveau que la nature ne peut produire» comme serait la résurrection d'un mort, ou la guérison d'un aveugle; soit lorsqu'il supprime un effet qui devrait naturellement suivre l'action d'une cause physique, comme serait d'empêcher qu'un feu très-ardent ne brûle ni ne consume.
386. Or Dieu peut opérer dans les choses ces deux genres d'effets. Et d'abord, on ne peut douter que Dieu qui a créé toutes choses, qui les conserve et les gouverne, ne puisse opérer certains effets que les causes naturelles sont absolument impuissantes à produire. Par exemple, si Dieu a gratifié l'homme delà vue, ne peut-il pas délivrer l'organe' de ce sens du vice qui, dans certains cas, le rend impropre à la vision et donner ainsi la vue à un aveugle de naissance ? Dieu, qui a créé tous les êtres vivants, ne peut-il pas rendre la vie à une plante desséchée, la faire refleurir et lui faire porter des fruits ? Ne
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peut*il pas de la même manière rendre la vie à un mort ? Dieu a créé le froment, il a enseigné à Thomme Fart de fabriquer le pain pour s'en nourrir ; n'a-t-il pas pu multiplier quelques pains et avec ces pains multipliés rassassier un grand nombre de personnes ?
Le second point n'est pas plus difficile à établir. De fait, Dieu a subordonné les unes aux autres les choses naturelles, en sorte que l'action de celle-ci entrave souvent l'action de celle? là; or, à qui fera-t-on croire que Dieu est incapable de jamais frustrer de son effet aucune cause naturelle? J'ai le pouvoir d'empêcher qu'une coupe tombant d'une certaine hauteur ne touche à terre et ne se brise ; je puis ralentir un corps en mouvement, je puis l'arrêter tout à fait, ou changer sa direction ; pourquoi Dieu, dont la vertu et l'opération se font sentir partout, et dont la puissance surpasse infiniment celle de l'homme, ne pourrait-il pas préserver une personne qui tombe d'un toit, par exemple, et l'empêcher de se faire aucun mal ? Pourquoi ne pourrait-il pas arrêter le soleil au milieu du ciel pour permettre à Josué d'achever la défaite des ennemis de son peuple ? La seule différence qu'il y ait entre l'action des créatures et l'action divine suspendant parfois les eiFets des causes naturelles, c'est que l'action des créatures ne franchit pas l'ordre naturel, tandis que l'action divine surpasse les forces de la nature qtiant à leur substance, ou au moins quant au mode ; suivant que nulle cause créée n'est capable d'empêcher l'effet en question ou que, si l'effet peut absolument parlant être empêché, ce n'est pas dans les circonstances où Dieu opère le miracle.
387. En outre, Dieu, comme nous le montrerons dans la Théodicée^ a établi Tordre que nous admirons dans le monde par sa très-libre volonté et nullement par une nécessité de sa propre nature. Mais, si un certain ordre a été établi dans le monde par la libre volonté de Dieu et nullement par nécessité, rien ne s'oppose à ce que Dieu opère certains effets qui sont 'en dehors de cet ordre ; en d'autres termes, rien ne s'oppose à ce qu'il fasse des miracles.
388. i^ Objection. Les lois générales de la nature sont de simples décrets de Dieu. Or il ne peut rien arriver de contraire aux décrets de Dieu. Donc il ne peut rien se produire qui soit contraire aux lois générales.
389. Réponse : Considérées relativement à Dieu^ les lois de la nature sont en effet de simples décrets de Dieu, parce que Dieu a décrété que le monde serait régi par elles ; mais, considérées relativement aux choses elles-mêmes^ ces lois sont plutôt les effets des décrets de Dieu que les décrets mêmes de Dieu ; car le monde est régi diaprés ces lois parce que Dieu l'a ainsi décrété. Par conséquent, si les lois de la nature sont considérées en tant qu'elles sont en Dieu ou comme ses décrets, il est certain qu'il ne peut rien arriver qui leur soit opposé, par la raison que les lois du monde ne diffèrent pas, sous ce rapport, de Tessence même de Dieu. Mais, si nous considérons les lois naturelles telles qu'elles existent dans les choses, ou comme effets des décrets divins, il ne répugne nullement qu'il arrive certaines choses qui leur soient opposées, parce que la même volonté qui a décrété l'existence des lois dans le monde, peut déroger à ces lois quand il lui plaît.
390. Instance. Lors même qu'on admettrait que les lois générales du monde considérées relativement aux choses mêmes sont les effets des décrets divins et non les décrets divins ■eux-mêmes, il ne s'ensuit pas qu'il puisse arriver quelque chose qui leur soit contraire.
391. Car les effets de décrets nécessaires sont eux-mêmes nécessaires.
392. De fait, en Dieu la volonté ne se distingue pas de l'intelligence ; conséquemment, de même qu'il connaît les choses telles qu'elles sont, il les veut aussi telles qu'elles existent ; en d'autres termes, l'objet de la volonté divine est nécessaire comme l'objet de son intelligence . Donc les lois du monde sont nécessaires, comme les décrets divins eux-mêmes.
393. Réponse : Nous avons prévenu cette objection par notre seconde preuve. Car, si Dieu a librement créé le monde, n'est-il pas évident qu'il peut quelquefois déroger à l'ordre qu'il a établi ? Voici comment saint Thomas résout cette difficulté. La connaissance divine et le vouloir divin ne se distinguent pas entre eux si on les considère en Dieu, parce qu'ils ne se distinguent pas alors de l'essence divine; mais, si nous les considérons relalivement aux choses elles- mêmes, dans ce cas ils se distinguent l'un de l'autre. En effet, la connaissance étant une opération immanente, comme nous l'avons vu, il est évident que les choses sont connues de Dieu telles qu'elles
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sont en lui ; elles ne se distinguent donc pas de son essence et le savoir divin ne diffère pas de Vêtre divin. Au contraire, la volonté se rapportant aux choses telles qu^elles sont en elles-mêmes, Dieu doit les vouloir telles qu'elles sont en ellesmêmes et non telles qu'elles sont en lui. Or, ainsi considérées, les choses se distinguent et de Dieu et de l'essence divine. Par suite, le divin vouloir^ rapporté aux choses, ne doit pas être confondu avec Vêtre divin. D'où il est facile de conclure que Dieu ne veut pas les choses qui existent hors de lui avec la même nécessité qu'il les connaît; car ce qui s'identifie avec Tessence de Dieu est absolument nécessaire, mais rien de ce qui existe hors de Dieu n'a cette nécessité absolue.
394. 2^ Objection, S'il y avait des miracles, les lois de la nature ne seraient pas constantes. Or il répugne que les lois de la nature varient soit du côté de Dieu> parce qu'il répugne que la volonté divine qui les a établies change ; soit du côté de la nature elle-même, parce que les natures des choses étant fixes et déterminées, les lois qui les régissent doivent être également déterminées et immuables. Donc le miracle est absolument impossible.
395. Réponse : Ni du côté de Dieu, ni du côté de la nature elle-même, rien n'empêche que les lois particulières ne changent quelquefois. Et d'abord, du côté de Dieu. Car Dieu, ayant établi très-librement les lois de la nature, avec la même liberté qu'il les a établies, il peut les changer ou les suspen* dre, toutes les fois que l'ordre de sa providence l'exige. Dieu ne change pas pour cela ; parce que de toute éternité Dieu a prévu et voulu ce qu'il fait dans le temps. En réglant le cours de la nature, Dieu a tenu compte des dérogafionsqu'il prévoyait devoir y apporter un jour. Rien ne s'y oppose non plus du côté de la nature. Car, toutes choses ayant été créées par Dieu, toutes étant conservées et gouvernées par lui, loin de leur répugner, il est au contraire très-conforme à leur nature qu'elles obéissent à la volonté de Dieu. Il ne répugne donc pas du côté de la nature que ces lois se trouvent quelquefois changées ou suspendues. Lorsqu'on dit que les miracles changent les lois de la nature, on ne veut point faire entendre par là que les miracles détruisent certaines lois générales de la nature ; car il ne s'agit jamais que de la suspension de l'un de leurs effets relativement à une chose en particulier, ou de la
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production immédiate de quelque effet sensible^ dans la nature, par la puissance divine. De même, lorsque les Apologistes disent que les miracles sont contraires à la nature^ cela doit s^entendre des natures particulières et nullement de toute la:nature.