DE L^ORIGINE DU MONDE
ARTICLE PREMIER
Opinions des philosophes sur V origine du monde
(Tom. II, pag. 562-568)
396. Suivant notre manière ordinaire de procéder, nous ferons d^abord l'historique de la question. Les opinions des anciens sur Vorigine du monde sont au nombre de quatre. Diaprés la première^ là matière serait éternelle,: mais Tordre qui existe dans le monde ne le serait point. Parmi les partisans de cette opinion, nous citerons d^abord les Hylozoîtes, Thaïes, Anaximène, Anaximandre ; ensuite les Atomistes, Leucippe, Démocrite, Épicure; et enfin Platon. Les Hylozoîtes soutenaient que la matière est éternelle et qu'elle jouit d'une vitalité capable de produire la variété que nous remarquons dans Tunivers. Pour les Atomistes, les atomes sont éternels, mais leur arrangement est Tefifetdu hasard. Platon admet aussi rétemité de la matière, mais Dieu a établi, dans la matière cahotique, Tordre et Tharmonie du monde actuel.
397. Suivant la seconde pipimovi^ le monde a toujours existé comme il existe actuellement ; la forme en est donc éternelle comme la matière. Alcméon de Crotone, Philolatis et plus tard Aristote Tavaient adoptée. D'après ce dernier. Dieu existe au centre du monde, il est la cause et la fin de tout mouvement sans en avoir conscience, mais il n'est l'auteur ni de la matière, ni de Tordre qui se trouve dans le monde.
398. La troisième opinion Ait celle des Pères et des Docteurs scolastiques. Ils enseignent que le monde n'a pas tou-
DE L^ORIGINE OÙ MONDE tit
jours existé, qu'il a été créé par Dieu dans le temps à une époque fixée par lui.
399. Les Néoplatoniciens^ pour concilier entre elles ces trois opinions, en imaginèrent une quatrième qu^on peut exposer ainsi : Le monde a été créé par Dieu de toute éternité.
400. Énumérons maintenant les opinions des modernes. Descartes, partisan de la théorie des atomes et de la formation du monde par leur concours, ajoute, pour ne pas contredire le dogme chrétien, que Dieu est Tauteur de la madère et de ses lois, comme aussi de la communication du mouvement* Cette opinion fut adoptée dans la suite par un grand nombre de savants.
40 1 . Mais les ennemis de la religion chrétienne ont ressuscité la plupart des systèmes grecs. Les uns, avec Pauteur du Système de la nature^ répètent que le monde a toujours existé tel qu'il est aujourd'hui ; les autres, avec BOchner, disent que le monde s'est formé et développé peu à peu en vertu d*une force qui est inhérente à la nature.
402. Entre ces deux opinions s'en place une troisième soutenant que le monde a été, il est vrai, créé par Dieu, mais qu'il Ta été de toute éternité. Cette opinion, qui remonte à Origène, fut enseignée par Maître Eckart au moyen âge ; elle a été défendue dans les temps modernes par Robinet, Voltaire, l'auteur des Lettres, persanes^ et par Cousin.
403. Emile Saisset, dans ces derniers temps, a soutenu que le monde a été créé par Dieu, mais qu'il ne se trouve renfermé par aucunes limites de temps ou d'espace, en sorte que sa durée et son étendue sont également infinies.
ARTICLE SECOND
Démonstration de la théorie chrétienne
(Tom. II, pag. 568.595)
404. Le monde et tout ce qû*il contient^ tant les choses spirituelles que les choses matérielles^ ont été produits du néant par Dieu même suivant toute leur substance ; telle est la théorie chrétienne. Prouvons qu'elle est seule vraiment philosophique.
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405. Donnons-en d'abord une preuve indirecte. Uorigine du monde ne peut s'expliquer que par l'une de ces hypothèses : ou le inonde est éternel à raison de sa matière et de sa forme^ et il a toujours existé tel qu'il est aujourd'hui ; ou la matière informe est seule étemelle et Dieu lui a donné la forme qu'elle a maintenant; ou les atomes sont éternels et le monde actuel est sorti de leur concours fortuit ; ou le monde n'est qu'une émanation de la substance divine ; ou enfin le monde a été tiré du néant par la puissance de Dieu et a reçu de lui l'organisation qu'il présente. Or les quatre premières hypothèses sont absurdes ; doiic l'hypothèse de la création est la seule vraie. Nous renvoyons à la Théodicée la discus* sion de la quatrième, ou de l'hypothèse panthéiste.
406. Quant aux deux premières, nous disons : il est absurde que la matière privée de toute forme ou possédant la forme que présente le monde actuel ^ soit improduite ou in-' créée. En effet, il n'y a pas de milieu entre être par soi et être par autrui ; mais ce qui est par soi existe par nécessité de nature, et ce qui existe par suite d'une telle nécessité n'est susceptible ni de changement ni de succession, sans quoi il serait à la fois nécessaire et contingent . Or, de l'aveu même des philosophes que nous réfutons, il répugne que la matière soit nécessaire, immuable et exempte de succession, en un mot qu'elle soit éternelle^, dans le sens rigoureux du mot. Par conséquent, il répugne que la matière, de quelque façon qu'on la conçoive, soit improduite ou incréée.
407. La seconde hypothèse peut être combattue par d'autrès raisons non moins solides, i"* Si la matière informe n'avait pas été faite par Dieu, Dieu n'aurait pu agir sur elle, il n'aurait pu en conséquence lui donner la forme qu'elle a main* tenant. Car, pour que Dieu pût donner à la matière incréée la forme qu'elle a, il fallait qu'elle en dépendît et qu'elle lui fut soumise. Or il répugne qu'une matière, qui est improduite et incréée, soit dépendante d'une cause antérieure et soumise à une cause extérieure. Donc, si la matière informe est improduite et incréée. Dieu n'a pu avec elle former le monde que nous voyons.
408. 2^ Si la matière était incréée, on ne pourrait rien faire avec elle. En effet, ce qui est incréé, nous Tavons vu, est immuable ; or il est impossible de rien faire avec une chose
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qui est immuable ; car il est évident que ce dont une chose est faite doit être capable de changer. Si donc la matière est incréée, il est impossible, comme dit Lactance, d^en faire quoi que ce soit.
409. 3^ Puisque Dieu est infiniment puissant, pourquoi supposer quUI est réduit, comme Thomme, à ne pouvoir rien faire sans matière préexistante ? Ne doit-on pas, au contraire, supposer que, pour construire le monde. Dieu n'a pas eu besoin de matière, pas plus que d^architecte ?
410. La troisième hypothèse est encore plus absurde. Et d^abord, bien que les atomes soient insécables (i)^ ils sont cependant composé^ de parties, de l'aveu même des Atomistes, ils sont par conséquent matériels. Si donc il répugne que la matière soit incréée, il ne répugne pas moins que les atomes le soient. Partant, le monde n'a pu être formé par les atomes, puisqu'on ne peut rien faire, comme on l'a vu, avec une matière incréée.
411. En second lieu, lors même que Ton admettrait que les atomes peuvent être réellement incréés, il n'en serait pas moins impossible d'expliquer comment ilsont pu former chaque chose en particulier et le monde lui-même avec son admirable organisation. Observons d'abord, que si les atomes sont incréés, ils est impossible qu'ils se réunissent pour former une chose quelconque. Car des atomes ne pourraient se réunir qu'en se modifiant. Or ce qui est incréé est en même temps immuable, comme nous l'avons montré. Donc, bien loin d'avoir formé l'univers, les atomes ne sont pas même capables de former la moindre chose.
412. Supposons, dit saint Augustin (2), que les atomes existent, qu'ils se rencontrent et se heurtent au hasard ; s'ensuit-il qu'ils puissent faire une chose quelconque, lui donner une forme, l'égaliser et la polir, l'orner d'une couleur^ et surtout l'animer ?
41 3. Cela est encore plus vrai s'il s'agit de la formation des êtres raisonnables, ou qui sont doués de tout autre fa-
it) Le mot atome signifie insécable. Ces corpuscules sont si petits, dit Lactance, qu'aucun instrument, quelque délié qu'il soit, ne peut ni les couper ni les diviser ; de là leur est venu le nom à^ atome ; Lfber de ira Dei^ cap. 4.
(2) Epistota C XVIII ad Dioscorum, cap. 4, n. 3i.
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culte perceptive que la raison. Admettons, dit Lactance(i), que les membres, les os, les muscles et le sang puissent résulter du rapprochement des atomes. Comment leur simple agrégation expliquerait-elle le sentiment, la pensée, la mémoire, Tintelligence, Tâme en un mot?.... Mais, si nul homme, quelque sensé et quelque habile qu'il soit, ne peut rien faire de semblable, comment les attribuer à la rencontre fortuite d^atomes voltigeant çà et là dans l'espace ?
414. Si aucun des êtres de l'univers n'a pu résulter du concours fortuit des atqmes, comment Torganisation du monde lui-même serait-elle son œuvre? Comment, continue Lactance (2), les atomes ont-ils pu sortir de cette masse confuse et former par leur agrégation la terre qui est sous nos pieds et le ciel qui s'étend sur nos têtes orné d'une si grande variété d'étoiles qu^on ne peut rien imaginer de plus beau ? Celui qui voit de si grandes et de si belles choses, peut-il supposer que ni la sagesse^ ni la providence, ni la raison divine n'y ont concouru ? Peut-il croire que ces merveilles sont Tœuvre d'une agrégation d'atomes subtils et imperceptibles ? Ce qu'il y a de plus étonnant, ajoute-t-il, c'est qu'un homme ait pu dire de telles choses, et que d'autres se soient rencontrés pour les croire.
41 5. Puisque toutes ces hypothèses, y compris l'hypothèse panthéiste, comme nous le verrons en son lieu, sont absurdes, il reste que l'hypothèse chrétienne qui reconnaît que le monde a été créé ou tiré du néant» par la puissance de Dieu, soit la seule vraie.
416. Voici maintenant la preuve directe. Nous l'empruntons à saint Thomas qui l'a puisée lui-même dans les Pères, et surtout dans saint Anselme. Elle comprendra deux parties : i"^ Le monde tire son être de Dieu; 2^ il tire son être de Dieu par création.
I® Les choses dont le monde se compose n'ont point Vêtre par elles-mêmes, comme nous l'avons prouvé ; or ce qui n'a point Vêtre par soi a Vêtre par un autre^ il n'y a pas de milieu. Mais cette chose dont tout ce qui compose le monde tire son être ne peut être que Dieu. En effet, cette chose dont
(1) Liber de ira Dei, cap. 10.
(2) Liber de ira Dei^ Id.
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les autres tirent leur être doit avoir Vêtre par soi^ c'est-àdire par essence ; car, si elle tenait son être d^une autre, elle ne serait pas le principe d'où toutes les autres choses tirent leur être. Or Dieu seul, ainsi que nous rétablirons en Théo^ dicée, est Vêtre par soi et par essence. Par conséquent Dieu seul est le principe d'où tirent leur être toutes les choses de Punivers
417. 2** Les choses reçoivent-elles Vêtre de Dieu au moyen d'une matière préexistante ou bien par création ? Évidemment ce n'est pas d'une matière préexistante. Car les causes naturelles exigent une matière d'où elles puissent tirer leur effet, parce que ne produisant pas Vêtre même^ elles se bornent à transformer tel être qui existe déjà sous une autre forme. Au contraire. Dieu ne se borne pas à transformer une matière préexistante, il produit Vêtre même ; car, Dieu contenant en soi toute la perfection de Vêtre, Vêtre de toutes choses tire de lui son origine ; par conséquent Vêtre de la matière, qui elle aussi est un certain e/re, doit tirer son origine de Dieu. Lorsqu'il veut produire quelque chose hors de lui. Dieu n'a donc pas besoin, à la façon des causes naturelles, d'une matière préexistante comme sujet ; mais il tire son effet du néant même, ex nihilo.
418. Nous ajouterons encore cet argument contre les Platoniciens. D'après les principes de ces philosophes. Dieu est l'auteur de tous les biens ; or, non-seulement ce qui possède une forme est un bien, mais encore ce qui est capable d'en recevoir une, car cette capacité est déjà un certain être ; par conséquent, si Dieu a fabrigué le monde avec la matière informe, il faut convenir qu'il est aussi Tauteur de cette matière.
419. Dieu ne peut être ni la cause matérielle ni la cause formelle du monde . David de Dinant professa la première de ces erreurs et Amaury de Chartres soutint la seconde. Pour les réfuter l'une et Tautre, il suffît d'observer que Dieu est la cause efficiente du monde. Car, lors même que la cause efficiente serait de même espèce que la chose faite, elle s'en distinguerait toujours au moins numériquement^ parce qu'il répugne qu'une chose soit sa propre cause ; ainsi l'animal qui en engendre un ' autre diffère numériquement de l'animal engendré. Pour ce quijegarde la cause matérielle en particulier, la cause efficiente ne peut pas être évidemment de mê-
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me espèce qu^elle ; car la cause matérielle dénote qvetque chose qui est en puissance^ tandis que la cause efficiente signifie une chose qui est en acte. Ces deux erreurs ont beaucoup d'affinité avec le panthéisme; parce que le principe matériel et le principe formel des choses constituent l'essence de cellesci : nous réfuterons plus au long cette double erreur dans la Théodicée.
420. Mais Dieu est la cat/^e exemplaire ^2/ monde. En effet, en créant les choses, Dieu a dû les produire conformément aux idées ou exemplaires qui existent dans son intelligence. Par conséquent, ainsi que Taffirme saint Anselme, quoique les choses aient été faites ex nihilo, elles n'étaient pas cependant tout à fait rien avant d'être faites, considérées relativement à leur cause efficiente ; puisque Dieu, qui est cette cause efficiente, les a faites d'après l'exemplaire éternel qu'il en a dans son intelligence.
42 1 . Après avoir démontré que le monde tire son origine de Dieu par création, ou qu'il est produit du néant^ il nous reste à répondre soit aux objections de ceux qui nient la possibilité de la création, soit aux difficultés de certains philosophes qui, tout en admettant la création, soutiennent qu'il est impossible de la démontrer.
422. /" Objection. Suivant la maxime des anciens, on ne peut de rien faire quelque chose ^ ex nihilo nihiljit; or la création serait la production d'une chose ex nihilo ; la création est donc une chose impossible.
423. Réponse : Cette maxime doit s'entendre en ce sens qu'aucune chose ne peut être produite du néant comme cause efficiente ou comme cause matérielle. En effet, le néant n existant pas, il serait absurde qu'il fût cause efficiente de quelque chose, ou qu'il fût la cause matérielle d'où quelque chose est tiré. La maxime en question, entendue de Tune ou l'autre de ces deux manières, est parfaitement exacte. Mais l'idée de création n'implique ni Tune ni l'autre de ces deux significations. Car la création est proprement la production d^une chose dans Yêtre suivant toute sa substance, en ce sens que la cause créatrice s'étend absolument à tout l'é/re qui se trouve dans la chose créée. On voit d'après cette notion que la créa* tion peut être appelée une production ex nihilo pour deux motifs : 1° parce que ce qui est créé n'est pas produit d'une