DE L^ORIGIKE DU MONDE
matière préexistante; 2^ parce que ce qui est créé n'est rien ou ne possède Vêtre en aucune manière avant d*être créé. En eflfet, l'expression ex nihilo signifie que le monde n'a pas été créé d'une matière préexistante, comme lorsqu'on dit : cet homme ne parle de rien^ pour signifier qu'il ne parle à^au" cune chose ; de plus, la chose créée a rapport au néant auquel elle est postérieure de sa nature, à peu près comme le soir est postérieur au matin et paraît en provenir. Or une telle production ne peut convenir à aucune cause finie. Car toute cause finie, jouissant d'une vertu limitée, exige qu'il y ait une distance déterminée entre ce qui est fait et ce dont il est fait. Mais, entre ïêtre qui est le terme de la création et le néant q}i\ en est le point de départ, il n'y a pas de distance déterminée. Donc la cause finie ne peut rien produire du néant. Au contraire, bien loin de répugner à la cause infinie, la production ex nihilo lui convient parfaitement. De fait, comme la cause infinie jouit d'une vertu infinie, elle n'exige pas qu'il y ait une distance déterminée entre Vêtre qui est le terme de la création et le néant qui en est le point d'origine. En outre, l'action par laquelle le premier effet, ou Vêtre simplement dit^ est produit, convient parfaitement à Dieu qui est cause première. Or Vêtre simplement dit est le premier effet de la création, il ne présuppose rien ; parce qu'il ne peut rien préexister qui soit hors de Vêtre simplement dit.
424. 20 Objection. Si la création était possible, ce serait une action transitive ; or il répugne que la création soit une action transitive.
425. Car toute action transitive suppose l'existence d'un sujet qui en soitle terme ; mais, la création étant une production ex nihilo^ il n'existe aucun sujet qui puisse en être le terme.
426. Réponse : L'action transitive réclame sans doute un suje't qui en soit le terme, s'il s'agit des choses qui s'accomplissent avec changement ; car le changement effectué, il y a quelque chose qui est autre qu'il n'était auparavant; mais, si l'action transitive est instantanée, c'est-à-dire si elle se produit sans mouvement ni changement, elle n'exige aucun sujet préexistant qui en soit le terme. Or la création est une action transitive, car elle se termine à un effet extérieur ; mais, comme elle se produit sans mouvement ni changement d'au-
COSMOLOOIB
cune sorte, elle est instantanée ; elle n'exige par conséquent aucun sujet préexistant qui en soit le terme.
427. J* Objection. Gioberti : Tous les hommes ont une certaine connaissance, au moins obscure, de la création ; or cette connaissance ne s'acquiert ni par une démonstration a priori ni par une démonstration a posteriori ; elle est donc le résultat d'une certaine intuition.
428. Réponse : Quoique la connaissance de la création soit aujourd'hui généralement répandue, il est controversé si les philosophes païens et Platon lui-même l'ont possédée. Pour ce qui nous regarde, nous pensons qu'on en peut donner une démonstration rigoureuse, mais nous ne croyons pas que cette démonstration soit à la portée des gens du peuple .
429. Gioberti prouve ainsi sa mineure : La démonstration a priori descend de la notion de Dieu à la création et la démonstration a posteriori s'élève de Texistence du monde à celle d'un Dieu créateur. Or la création du monde ne se démontre ni par l'une ni par l'autre.
430. Et d'abord, pour déduire la notion de Teffet de la notion de la cause, il faudrait qu'il y eût un lien nécessaire entre la cause et l'effet ; or Dieu étant la cause libre du monde, ce lien n'existe pas. En second lieu, le monde étant le terme de la création, on ne peut s'élever de l'existence du monde à l'existence d'un Dieu créateur, à moins d'avoir auparavant dépouillé son esprit de la connaissance du monde; mais, cette connaissance mise de côté, la démonstration a posteriori manque de fondement et de principe . Gioberti prétend en outre que l'une et l'autre démonstration conduit au panthéisme ; parce que, pour argumenter de l'existant à l'Etre et de l'Être à l'existant, comme il dit, il faut admettre que l'existant est contenu dans l'Être.
43 1. Réponse: l' Gioberti fait une confusion évidente; en effety rechercher si Dieu est la cause du monde, n'est pas la même chose que rechercher s'il en est la cause créatrice. Ce n'est qu'après avoir d'abord démontré que Dieu est la cause du monde, que de la notion de Dieu comme cause du monde et de la notion du monde comme effet de cette cause, nous avons prouvé a priori tt a posteriori que Dieu est la cause créatrice du monde. Or Gioberti attaque ces deux démonstrations comme si^l'on s'en ^servait pour démontrer et que
DB l'origine du MONDE II9
Dieu est la cause du monde et qu'il en est la cayise créa^trice.
432. 2^ Cette observation faite, nous disons : l'argument par lequel Gioberti attaque Targumentation a priori est plus étendue dans la conclusion que dans les prémisses ; car il s'agit, dans les prémices, de la cause efficiente en général et dans la conclusion de la cause efficiente créatrice.
433. 3® Gioberti suppose que si nous pouvons nous élever à la cause créatrice du monde, c'est-à-dire à un Dieu créateur, c'est uniquement parce que nous savons que le monde existe. Au contraire, de ce que le monde existe, nous avons conclu d'abord que Dieu en est la cause et de ce que Dieu est la cause du monde nous avons conclu qu'il en est la cause ;;âr création.
434. 4^ Notre manière de procéder éloigne tout danger de panthéisme tant de la démonstration a priori que de la démonstration a posteriori. En effet, ni dans l'une ni dans Tautre démonstration, aucun lien nécessaire n*est supposé entre Dieu et la création du monde; mais de ce que Dieu est la cause du monde et la cause libre, nous avons conclu que le monde tire son origine de Dieu par création.
435. 4^ Objection. Un auteur anonyme (i) : La création ne peut être prouvée que par Yabsurde ; or cette preuve ne donne pas la raison scientifique des choses ; donc la création ne peut être établie par une preuve scientifique.
436. Réponse : D'abord, tous les auteurs, comme nous l'avons fait nous -même, établissent le dogme de la création par des preuves directes soit a priori soit a posteriori ; ensuite, s'il est vrai que la preuve indirecte^ ou par V absurde^ ne donne pas des choses cette connaissance scientifique qui est fondée sur leurs principes intrinsèques, il ne Test pas moins que la preuve indirecte nous conduit aussi à la science, si l'on prend ce mot dans un sens large et en tant qu'il dési« gne une connaissance certaine et incontestable. Car une chose est certainement et incontestablement vraie dès lors que sa né* gation conduit à des conclusions fausses et absurdes.
^^ . Instance du même auteur. Du moins la démonstration directe est impossible.
(i) Éclaircissements sur le dogme de la création (en italien) ; Pise, i85i.
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438. En effet, dans la démonstration directe^ la conclusion est déduite de principes ou de vérités connues; or le fait de la création ne peut être déduit d^aucun principe connu.
439. Car les principes dont la conclusion serait déduite devraient être absolus ou contingents. Or, s^ils étaient absolus, la création serait nécessaire; et, s'ils étaient contingents, la contingence du monde serait supposée, car les choses contingentes n'existent que par création.
440. Réponse : La majeure de ce syllogisme est fausse,parce que la disjonctive est incomplète. En effet, la conclusion peut être déduite de deux prémisses dont l'une est absolue ou nécessaire et l'autre non-absolue ou contingente. Telle est la démonstration que nous avons donnée, car on peut la construire ainsi : La cause première et absolue ne peut produire les choses hors d'elle-même que par création ; or Dieu, qui est la cause première et absolue, est l'auteur du monde ; donc Dieu est l'auteur du monde par création. Comme on le voit, la majeure de ce syllogisme est absolue, mais la mineure est contingente.
441. S^ Objection. Le P. Ventura : La création est une idée infinie ; or l'esprit humain est incapable de concevoir une idée infinie ; donc.
442. Réponse : Nous admettons sans difficulté que la rai« son humaine est incapable de connaître l'acte créateur d'une manière adéquate et compréhensive ; mais elle peut le connaître d'une manière inadéquate^ parce que le terme de Tacte créateur n'étant pas infini, la raison humaine est capable de le connaître. Or le terme d'un acte étant connu, on peur connaître au moins l'existence de cet acte.
443. Instance. Si la création pouvait être connue par la raison humaine, elle n'aurait pas échappé aux génies de Platon et d'Aristote ; or ces grands génies l'ont ignorée ; donc.
444. Réponse : Les érudits, nous l'avons vu, ne sont pas d'accord sur la question de savoir si tous les sages du paganisme ont ignoré la création du monde. Mais il s'agit de savoir ce que la raison humaine nous apprend à ce sujet et non ce que les anciens en ont jamais pensé. Or la raison humaine, comme on a pu en juger, nous fournit de très-solides arguments pour démontrer la création du monde.
DE l'origine du MONDE 121
ARTICLE TROISIÈME
S*il est nécessaire que le monde soit créé ab œterno
(Tom. II, pag. 595-609)
445. Nous savons que le monde tire son origine de Dieu par création ; mais entre les philososophes qui admettent la création du monde, s'agite une autre controverse. Le monde a-t-il été créé de toute éternité, ou bien a-t-il été créé dans le temps ?
446. Il n'est permis à aucun philosophe catholique de nier que le monde ait été créé dans le temps. Cette vérité, contenue dans PÉcriture et définie par le quatrième Concile de Latran, le Concile du Vatican Ta promulguée de nouveau en des termes très-explicites. Mais, comme plusieurs philosophes incrédules attaquent ce dogme, nous allons prouver qu'il n'est contraire à aucun principe rationnel.
447 . // n^est pas nécessaire que le monde soit créé de toute éternité. En voici d'abord une preuve directe ; nous rempruntons à saint Thomas : La nécessité de la création ab œterno pourrait provenir de la cause créatrice, dans le cas seulement où cette cause serait nécessitée à agir ; car c^est par Taction de Tagent que Tefiet dépend de la cause efficiente. Si donc Tagent n'est pas nécessité à agir, Teffet qui résulte de son action n^est pas non plus absolument nécessaire. Or Dieu ne produit pas les créatures sous l'impulsion de quelque nécessité ; donc aucune nécessité dépendant delà cause efficiente ne rend la création nécessaire.
448. Prouvons la mineure* Si Dieu était la cause nécessaire du monde^ ce serait ou bien parce qu^il le produirait par nécessité de nature et non par sa propre volonté, ou bien parce qu'il le produirait en vertu d'une volonté nécessaire et privée de liberté. Or la première hypothèse est inadmissible; car Dieu est intelligent par essence, il ne produit par conséquent aucun effet sans la volonté , laquelle a toujours un but intelligible-^pour objet; Dieu agit donc par volonté et nullement par nécessité de nature. Il en est de même de la seconde hypothèse ; en effet, la volonté ne se porte point par nécessité vers les moyens qui conduisent à la fin, si la fin peut être obtenue sans eux. Or la bonté divine, qui est la fin de la di-
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vine volonté, ne reçoit aucun accroissementde l'acte créateur. Donc la volonté divine n^est pas nécessitée à vouloir la création, quoiqu'elle veuille nécessairement la divine bonté.
449. La preuve indirecte résultera de la réfutation des objections. Nous les puiserons dans Emile Saisset, qui les a exposées en les dépouillant de tous les artifices du langage.
460. Ire Objection. Tout changement, répugne à Dieu ; or Dieu aurait changé s'il avait créé le monde dans le temps.
461. Car Dieu aurait passé de la puissance à Pacte ; ce qui implique changement.
452. Réponse: Lorsque Dieu crée quelque chose, il produit sans doute un effet nouveau, mais il ne produit pas une action nouvelle. Ainsi, bien que les effets de Taction divine existent dans le temps, l'action par laquelle Dieu les produit ne se distinguant pas de son essence, elle est éternelle comme son essence elle-même.
453. Instance. Le terme d'une action éternelle doit être éternel comme elle.
454. Réponse : En Dieu, faire est la même chose que concevoir et vouloir ; car Dieu fait les choses par là même qu'il les conçoit et les veut. Or il est évident que Dieu peut déterminer par son intelligence non-seulement que telle chose sera^ mais encore qu'elle sera dans tel temps et non dans tel autre ; il peut vouloir aussi par conséquent que telle chose soit dans tel temps déterminé.
455. 2^ Instance. Si Dieu a créé le monde dans le temps ^ il est devenu dans le temps créateur, seigneur et roi ; or cela ne peut se concevoir sans supposer en Dieu quelque chaagsment.
456. Réponse : Les relations de créateur, de seigneur, de roi et autres semblables qui appartiennent à Dieu à raison de ses rapports avec les choses créées, sont réelles dans les créatures, comme nous l'expliquerons dans la Théodicée^ mais en Dieu elles sont simplement logiques ou de raison ; parce que Dieu, sans recevoir des créatures aucune espèce de perfection, leur communique tout Vêtre et toute la perfection qu'elles possèdent.
457. j2« Objection. Si le monde avait été créé par Dieu dans le tempSj on pourrait dire que Dieu a existé avant le jtemps ; or ce conséquent est absurde.
DB l'ORIGINB W3 MONDE 1^3
458« Il s'ensuivrait en effet ces deux absurdités : i^ Dieu existerait dans le temps^ puisque les expressions avant et après indiquent des distinctions de temps ; 2^ le temps aurait existé apant les créatures, c'est-à-dire avant Texistence du temps.
459. Réponse: Quoique la notion d^éternité exclue toute idée de succession, cependant nous ne pouvons concevoir la persévérance, dans Vêtre, de ce qui est éternel sans admettre en celui-ci une certaine durée. Or tant que l'âme restera unie à son enveloppe mortelle, il nous sera impossible d'imaginer la. durée sans quelque succession ; ainsi, lorsque nous disons que Dieu existait avanl le monde, cela doit s'entendre, comme l'observe saint Thomas, de la durée de l'éternité et non de celle du temps, ou de l'éternité d'un temps imaginaire et nullement d'un temps réel. Par conséquent, on peut dire, pour la commodité du langage, que Dieu existait avant le monde, sans vouloir signifier que Dieu existe dans le temps, ou que le temps existait avant la création. Les expressions avant^ après, considérées relativement au temps, indiquent sans doute certaines différences de temps ; mais, si on les considère relativement à l'éternité, elles indiquent seulement une certaine relation du temps à l'éternité. Car, familiarisés avec l'idée de succession, nous concevons Vêtre immobile de Vinstant^ qui constitue l'éternité, comme ayant existé avant la succession du temps et comme devant survivre à Tanéan» tissement du monde et du temps lui-même. Quoique nous disions que Dieu a existé avant le monde ou que le monde a commencé à exister après Dieu, ce n'est pas que nous concer- Tions Dieu comme contenu dans le temps à la manière du monde ; mais, bien que nous sachions que Dieu existe hors du temps, nous imaginons qu'il existait avant la création du monde et que le monde a commencé d'exister alors que Dieu existait déjà .
460. 3^ Objection. Dieu est infiniment bon ; il doit par conséquent non*seuIement répandre sa bonté au dehors par la création, mais encore réaliser ce qu'il y a de meilleur; or l'existence du monde est meilleure que sa non-existence ; donc.
461. Réponse: De ce que Dieu est infiniment bon, il ne résulte ni qu'il ait dû créer le monde de toute éternité, ni
même quUl ait dû nécessairement le créer. En effet, si la nature du bien demande quUl se communique aux autres, cette communication doit être conforme à la nature de ce même bien ; or, ainsi que nous rétablirons plus loin. Dieu est une cause souverainement intelligente, il est par conséquent la cause très-libre du monde. Mais, si Dieu n'a pas été contraint par sa nature de créer le monde, il a donc pu le créer quand il l'a voulu.
462. éfA Objection. Si Dieu a. créé le monde dans le temps, il s'est donc reposé pendant toute Téternité, il a donc créé le monde dans un temps plutôt que dans un autre sans aucune raison.
463. Réponse : Nous admettons que Dieu ne s^est point reposé toute Téternité et qu'il n^a pu sans aucune raison créer le monde dans un temps plutôt que dans un autre ; mais ces deux conséquences ne découlent nullement de ce que la création n'est point éternelle. Car le temps ne peut ni exister ni se concevoir avant la création du monde, et, d'autre part, comme l'éternité est constituée par V instant et n'admet aucune espèce de succession, il répugne que Dieu existe dans le temps et en subisse les vicissitudes. Par conséquent, quoique le monde ait été créé par Dieu dans le temps, il ne s'ensuit ni que Dieu se soit abstenu de toute œuvre pendant l'éternité entière, ni qu'il ait créé le monde dans un temps plutôt que dans un autre sans raison suffisante.
464. En outre, Dieu étant une même chose avec son opération, il ne peut en recevoir aucune perfection nouvelle ; or, si Dieu n^a reçu aucune perfection nouvelle de la création du monde, on ne peut dire qu^il se reposait avant la création et qu'il a passé du repos à l'action en le créant.
465. Nous concluons avec saint Augustin : De même que les pensées d'après lesquelles nous imaginons des espaces infinis sont vaines, parce qu'il n'existe aucun lieu en dehors du monde ; de même l'esprit imagine sans fondement des temps passés pendant lesquels Dieu se reposait, puisquMl n^existe aucun temps apant la création du monde. De cette doctrine le même saint docteur tire ces deux conséquences : I* à parler exactement, le monde a été créé avec le temps et non dans le temps ; 2* on peut affirmer sans erreur que le monde a toujours existé, parce quele monde et le temps ayant
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commencé ensemble, on ne peut assigner un temps où le inonde n'existait pas.
466. 5* Objection. Une cause en acte de toute éternité doit, de toute éternité, produire son effet; or Dieu est la cause du inonde et cette cause est en acte ab ceterno ; donc le monde existe de toute éternité.
467. Réponse: Saint Thomas avait déjà résolu cette difficulté. Si la cause produit naturellement son effet, la cause étant posée, Feffet doit nécessairement suivre ; mais, si la cause produit son effet au gré de sa volonté^ il n'est pas nécessaire, la cause étant posée, de poser son effet hors d'elle ; car l'effet d'une cause qui agit en vertu d'une volonté libre, doit exister tel qu'il est voulu par la cause et exister au moment précis voulu par elle. Ainsi, puisque Dieu est la cause trèslibre du monde, il en résulte que l'acte de la création peut exister ab œtemoj sans qu'il soit nécessaire que son effet ou le monde soit éternel.
468. 6^ Objection. L'opinion qui admet la création du monde ab ceterno serait absurde si Ton attribuait au monde une éternité absolue; mais ses partisans ne lui attribuent qu'une éternité relative.
469. Réponse: Bien qu'il soit permis de discuter si l'éternité relative ou participée répugne ou ne répugne pas à la nature du monde, il est cependant deux choses très- certaines : I* il n'est pas nécessaire d'attribuer au monde cette sorte d'éternité relative^ parce qu'il ne répugne point que le monde ait été créé dans le temps ; 2® en fait, le monde a été créé dans le temps.
470. Nous ne dirons rien ici de Topinion de Cousin, qui déduit l'éternité du monde de sa nécessité, parce que nous aurons plus tard l'occasion de réfuter les arguments sur lesquels il s'appuie pour établir la nécessité de la création.
ARTICLE QUATRIÈME
Si le monde aurait pu être créé ab œtemo
(Tom. II, pag. 609-622)
471. Il nous reste à examiner si la création du monde dans le temps peut être prouvée par des arguments entière-
126 GOSMOLOQIE
ment démonstratifs, on si le fait de la création dans le temps ne nous est connue d'une manière certaine que par la révélation . En d'autres termes, Dieu aurait-il pu créer le monde de toute éternité 7
472. Saint Thomas enseigne, suivant la doctrine révélée, que Dieu a tiré le monde du néant in tempore^ mais il soutient en mêine temps qu^il aurait pu le créer ab œtemo ; parce que Téternité de la création ne répugne ni à la nature de Dieu, ni à la nature des choses créées, ni à la nature de l'action créatrice. Albert le Grand, saint Bonaventure, Henri de Gand, sont au contraire d*avis que le monde n^a pu être créé ab œtemo. Scot et Ockam, son disciple, regardent comme plus probable l'opinion qui admet la possibilité de la création du monde ab œtemo.
473. Les Pères et les autres écrivains ecclésiastiques anciens n'ont pas traité cette question ex professo; cependant ils nous paraissent partager pour la plupart Topinion contraire à celle de saint Thomas.
474. Les modernes adoptent en général Popinion négative, on peut voir en particulier le P. Tongiorgi. Cependant Topinion de saint Thomas a été soutenue non-seulement par plusieurs Scolastiques, mais par Wolf lui*m£me çt par plusieurs de ses disciples.
475. Nous allons d^ abord exposer les raisons probables ou extrinsèques qui semblent établir que la création a dû se faire datis le temps.
476. Ces raisons se tirent de trois sources : i^ de l'opinion des philosophes et des peuples les plus anciens, 2^ des témoignages de rhistoire, 3* du peu d'ancienneté des sciences et des arts.
477. i' Tous les anciens philosophes attribuaient i Tunivers une certaine origine, bien qu^ils aient imaginé les opinions les plus absurdes pour expliquer cette origine. Quiconque a parcouru même très-superficiellement les documents anciens ne peut ignorer que, sur toute la terre et à toutes les époques, on a toujours cru, diaprés une tradition très-reculée et jamais interrompue, que le genre humain et cet univers avaient eu un commencement.
478. 2^ Personne n'ignore que les faits dont l'histoire profane nous a laissé le récit, sont tous postérieurs au récit mo-
DB l'origine du MONDE II7
salque, et que Phistoire de Moïse, le monument historique le plus ancien, et qui mérite toute confiance par les caractères d'authenticité quMl présente, rapporte le fait de la production du monde dans le temps, et raconte les premiers débuts du genre humain sur la terre.
479. 3* ^histoire nomme les premiers inventeurs des sciences et des arts, et détermine Tépoqùe à laquelle on doit rapporter leur invention. Or le genre humain n^a pu vivre pendant une suite indéfinie de siècles sans connaître ni les sciences ni les arts.
480. Examinons maintenant si les arguments que Ton oppose à Topinion de saint Thomas ont une valeur vraiment démonstrative.
481 . i^ Objection. Le monde a été fait par Dieu ; donc le monde a eu un commencement.
482. Réponse : La création étant une opération instantanée et par suite sans succession^ il n'est pas nécessaire que Dieu ait précédé, par le temps, les choses qu'il a créées.
483 . i^ Instance, Quoique la création ait été instantanée^ elle a dû avoir néanmoins un commencement.
484. Car ce qui est créé acquiert nécessairement Vêtre après le non-^tre^ puisqu'il est produit du néant ou du non-être.
485. Réponse : S'il s'agit de la création telle qu'elle a eu lieu, il est certain que le monde a été fait du néant ou a reçu Vêtre après le non-être. Mais, si l'on considère en soi la notion de création telle que l'envisage saint Thomas, l'expression e^r nihilo signifie simplemement l'absence d'un terme d'où la créature ait été tirée. Cette locution ^eri ex nihilo équivaut alors à celle-ci fieri non ex aliquo. Or ces mots n'être fait d'aucune autre chose^ ne signifient nullement être fait après le non-être ou après le néant,
486. 2^ Instance. L'expression ex nihilo dénote proprement que ce qui est fait du néant reçoit Vêtre après le non-' être.
487. En effet, lorsque Dieu tire les choses du néants il les pose hors de lui-même; mais Dieu ne pourrait les poser Aor^ de lui-même, si Ton ne supposait un certain instant où les choses sont ainsi posées hors de l'être créateur et avant le« quel elles n'existaient pas encore.