CHAPITRE PREMIER
NATURE DE l'uNION DE l'aME ET DU CORPS
ARTICLE PREMIER
Principales opinions des philosophes
(Tom. III, pag. 6«ii)
3. Tous les philosophes, à l'exception de quelques anciens et des matérialistes modernes, enseignent que Thomme n'est constitué ni par l'âme seule, ni par le corps tout seul, mais quUl est composé d'un corps et d'une âme. Cette persuasion est généralement répandue^ même parmi le peuple, en sorte qu'on ne trouverait personne qui ne distingue l'A omme de son corps et de son âme.
4. Platon considérait l'union de l'âme avec le corps comme purement accidentelle ; car il répète souvent que l'âme est unie avec le corps comme le moteur avec le mobile^ qu'elle s'en sert cpmme le maître se sert de son esclave^ Vouvrier de son instrument. Plotin, que suivirent un grand nombre de Néoplatoniciens, professa les mêmes idées. Cette opinion dérive naturellement de la théorie de ces philosophes sur la préexistence des âmes. *
5. Aristote au contraire est partisan de l'union substan* tielle de Tâme avec le corps. Il enseigne, en effet, que l'âme est le principe formel en vertu duquel le corps devient un corps humain^ opère, et se distingue des autres corps. L^opînion d' Aristote, ayant beaucoup de rapport avec les enseignements de la foi, fut adoptée par les Pères et les autres écrivains ecclésiastiques. Les Scolastiques l'adoptèrent à leur tour pour la plupart.
6. Mais l'opinion de Platon et de Plotin reparut à l'époque de la Renaissance, et Descartes, en l'adoptant, lui donna tant de vogue qu'elle éclipsa bientôt presque entièrement la théorie aristotélico-scolastique. IS essence de Vâme^ dit-il, con^^ siste en ce qu'elle pense, c'est-à-dire non-seulement en ce qu'elle conçoit^ veut et imagine^ mais encore en ce qu'elle sent (i). Or l'homme existe par là même qu'il pense {2).
(i) Les principes de la philosophiey i^ part., § 8. (2) Il faut se rappeler que Descartes, sous le nom de pensée, comprend toutes les opérations de Tftme.
NATURE DE l'union DE L^AME ET DU CORPS 3
Donc rhomme est constitué par l'âme. D^où il suivrait que Tunion de Tâme avec le corps serait purement accidentelle.
7. Les systèmes de Yoccasionalisme^ AtV harmonie préétablie et de Y influx physique qui détruisent également Tunion substantielle de Tâme et du corps n'ont pas d^autre origine, comme nous le verrons bientôt, que cette doctrine de Descartes.
8. La théorie cartésienne conduisit Kant à placer Tessence de rhomme dans la seule conscience^ abstraction faite de la substance de l'âme, et par suite à séparer entièrement Tâme d'avec le corps (i). Cette doctrine de Kant a été cause que la plupart des philosophes venus après lui se sont persuadés que la personne humaine était constituée par la conscience de soi et ont fait consister dans la personne^ entendue en ce sens, toute Yessence de Thomme. Citons en particulier Théodore Jouffroy (2).
9. Enân, Rosmini enseigne que le moi ne consiste ni dans l'âme seule, ni dans la conscience, mais qu'il réside dapts rame en tant qu'elle a conscience d^elle-même (3).
ARTICLE SECOND
Union substantielle de rame et du corps dans Vhomme
• (Tom. III, pag. II- 17)
10. Après avoir indiqué les principales opinions des philosophes sur la nature de cette union, nous allons établir la vérité de la doctrine aristotélico-scolastique, laquelle admet Y union substantielle de l'âme et du corps.
11. 7/ existe une union substantielle entre Vâme et le corps. Traitant de cette union, saint Thomas s'exprime ainsi ; « L'union de l'âme et du corps constitue en chacun de nous une double unité, Yunité de nature et Yunité de personne (4). » Prouvons d'abord Yunité de nature du composé
(1) Cette opinion de Kant se trouve très-bien exposée par Franck à l'article Moi, dans le Dictionn, des sciences philos,
(2) Mémoire sur la distinction de la psychologie et de la phy* siologie.
(3) Psicologia, definiz. XIII, § 55.
(4) 3, q. II, a. I ad 2.
humain, i* C'est un fait d'expérience que l'homme est le sujet d'une foule d'opérations qui ne sont Toeuvre ni du corps seul, ni de Tâme seule, mais celle de Tun et de Pautre ; telles sont, par exemple, les sensations. En eCTet, la sensation étant une opération immatérielle, elle ne peut avoir pour cause unique un principe tout matériel^ tel que le corps ; l'observation ne nous a-t-elle pas appris que le corps privé de son âme est incapable de sentir ? Elle ne peut avoir non plus pour cause 1 ame seule ; car, Tâme étant immatérielle, les choses matérielles ne peuvent agir immédiatement sur elle. Voici l'argument de saint Thomas : Des choses de nature diverse ne peuvent produire une seule et même opération, à moins d'être unies elles-mêmes dans V unité de nature ; or, bien que l'âme et le corps soient très-divers considérés en soi, ils produisent cependant certaines opérations qui leur sont communes, telles que les sensations ; donc l'âme et le corps s'unissent dans l'unité de nature et forment par leur union une substance complète unique (i).
12. 2^ L'on observe dans le corps uni avec l'âme cer/mne^ propriétés qui n'appartiennent en propre qu'à l'âme seule et réciproquement. Ainsi, grâce à son union avec l'âme, le corps est capable de se mouvoir lui-même ; d'autre part, rame, qui de sa nature est privée d'étendue, exerce son opération partout où s'étendent les dimensions du corps et paraît jouir de la même étendue que lui. Or ces faits seraient inexplicables si ces deux substances ne formaient point par leur union une substance complète unique. La notion dt corps animé nous conduit à la même conclusion. Car un corps animé n'est pas un simple corps, puisque tout corps est par lui-même privé d'âme et de vie ; ce n'est pas non plus Tâme seule, puisque Pâme est naturellement incorporelle ; c^est un troisième être^ résultant de leur union, c'est-à-dire un corps informé par une âme.
1 3 • Établissons maintenant l'unité de personne dans Vhom^ me. Suivant cette maxime de l'École : Actiones sunt supposi^ torumy les opérations^ dans une nature quelconque, sont attribuées à la personne ou au suppôt. Or le principe auquel nous aturibuons toutes les opérations de l'âme et du corps est
(0 i,q. LXXV, a. 4 c.
NATURE DE L^UNION DE l'AME ET DU CORPS 5
unique dans l'homme. Donc Pâme et le corps par leur union constituent une seule et unique personne. Voici la preuve de la mineure: L'observation interne ou la conscience nous apprend que le même être qui conçoit et qui veut en nous est le même qui senty qui végète, qui marche^ etc. Or, de ces opérations, les unes appartiennent à Tâme seule et les autres appartiennent à rame et au corps qu'elle informe. Il est donc constaté par l'observation interne que le principe auquel nous rapportons toutes les opérations de l'âme et du corps est un seul et unique principe. Écoutons saint Augustin : a De même, dit-il, que Dieu s'unit à l'homme dans l'unité de personne, pour constituer le Christ, de même l'âme s'unit au corps dans Punité de personne pour constituer l'homme (i). » Ainsi l'hom* me n'est ni une âme, ni un corps, mais un composé d*un corps et d'une âme.
ARTICLE TROISIÈME
Réfutation des systèmes qui détruisent Punion
substantielle
(Tom. III, pag. 17-22)
14. Cette doctrine va nous servira réfuter les opinions des philosophes qui n'admettent qu'une simple union accidentelle entre Pâme et le corps.
1 5. L'opinion de Platon sur r union de F âme et du corps est erronée. Platon inférait faussement de ce que lame se sert de son corps comme d'un instrument, qu'elle lui est unie à la manière d'un moteur. En effet, bien qu'on puisse dire du corps qu'il est l'instrument de Pâme, cependant il ne s'unit pas accidentellement avec elle, comme l'instrument avec l'ouvrier qui s'en sert, mais il s'unit substantiellement avec Pâme de manière à former avec elle une seule personne. La nature même des sensations qui ont pour principe, comme on Pa vu, non Pâme seule, ni le corps seul, mais le composé humain tout entier, suffirait à leprouyer.
16. Les deux arguments directs que nous allons donner, nous les avons empruntés à saint Thomas : i* Le corps.
(i) Epist. CXXXVII, ad Volusianum, c. 3, n. 11.
chez l'homme, tire sa nature spécifique de Tâmc qui lui est unie ; car il diffère spécifiquement de tous les autres et reçoit le nom de corps humain par le fait seul deTson union avec rame. Mais, si Tâme se rapportait au corps comme le moteur au mobile, le corps ne pourrait recevoir de rame sa raison spécifique^ parce que la vertu qui donne à une chose sa dénomination spécifique doit lui être intrinsèque^ ment unie. Par conséquent les rapports de Tâme et du corps sont tout autres que ceux qui unissent le moteur et le mobile. 2® Le mobile ne dépend pas du moteur au point que le commencement de son existence soit dû à son union avec lui, et que sa séparation d^avcc lui entraîne sa destruction. Or, la dépendance du corps humain relativement à 1 ame est telle que son union avec Tâme et sa séparation d'avec elle marquent Tune le commencement de son existence et l'autre le terme de sa vie. Par conséquent les rapports de Tâme et du corps sont d'une tout autre nature que ceux du moteur et du mobile (i).
1 7. Vopinion de Descaries n'est pas moins absurde que celle de Platon. Elle repose sur celte assertion que Vessence de Pâme consiste dans la pensée ; mais nous prouverons un peu plus loin que cette assertion est fausse. Par conséquent il est faux que l'homme soit constitué par là-même c^m^W pense. En effet, Thomme étant composé d'un corps et d'une âme, sa constitution doit comprendre non-seulement ce qui est le propre de l'âme, mais encore ce qui lui convient en commun avec le corps, savoir la faculté de sentir et la puissance j^égétaiive. Donc Thomme n'est pas constitué par Tâme seule ; il se compose d'une âme et d'un corps substantiellement unis ensemble (2).