CHAPITRE SECOND
COMMENT SE FAIT L'UNION DE l'aME AVEC LE CORPS
21. S'il est facile de reconnaître que Tâme est unie au corps de manière à constituer avec lui une substance com" plète unique^ il est beaucoup moins facile de concevoir, ainsi que l'observe saint Augustin, comment se fait cette union substantielle. Néanmoins les Scolastiques, à Taide des doc«* trines d'Aristote et de saint Augustin lui-même, ont imaginé^ sur la manière dont l'âme et le corps s^unissent pour former un composé substantiel, une théorie qui ne présente pas de difficulté vraiment sérieuse. Mais, avant d'exposer cette théorie, nous tenons à discuter les systèmes des philosophes qui, après avoir détruit Tunion substantielle du composé humain, ont imaginé ces systèmes pour expliquer l'admirable harmonie qui existe entre les opérations de Tâme et les mouvements du corps.
ARTICLE PREMIER
Systèmes imaginés pour expliquer Vharmonie de Vâme
et du corps
(Tom. III, pag. 23-26)
22. De quelque manière que Pâme soit unie avec le corps, il est incontestable qu'il existe entre les pensées de Tâme et les mouvements corporels une merveilleuse correspondance. Personne n'ignore, par exemple, que le corps éprouve une certaine fatigue lorsque l'esprit s'est livré à une méditation prolongée, et que, réciproquement, la fatigue du corps réagit sur l'esprit et le rend impropre à la méditation.
23. Les philosophes modernes, niant pour la plupart Tunion substantielle de l'âme avec le corps, ont imaginé divers systèmes pour expliquer l'admirable correspondance que Ton observe entre les pensées de Tune et les mouvements de l'autre. Leibnitz prétend que cet accord merveilleux ne peut se produire que de trois manières : ou bien Pâme et le corps influent mutuellement l'un sur l'autre, ou bien la correspondance de leurs opérations est due à une cause extérieure qui
COMMENT SE FAIT L'uNION DE L^AME AVEC LE CORPS 9
ne peut être que Dieu. Dans cette seconde, hypothèse. Dieu détermine les opérations de Tune par Tautre en vertu d'une assistance immédiate et incessante de sa part, ou bien il les a constituées une fois pour toutes harmonieusement, les aban* donnant ensuite à leurs propres lois. La première explication, due à Locke, est connue sous le nom de système de l'influx physique; la seconde, dont Torigine remonte à Malebranche, se nomme système de Vassistance ou des causes occasionnel^ les; enfin la troisième, imaginée par Lcibnitz, c'est le sys* ième de Vharmonie préétablie.
24. Mais rénumération de Leibnitz est incomplète. Personne n'ignore, en effet, qu'il existe un quatrième système. Car non-seulement Aristote et la plupart de ses disciples, mais tous les docteurs du moyen âge enseignent que l'âme s'unit avec le corps comme une /orme avec sa matière^ en sorte qu'il résulte de leur union une substance complète uni" que dont l'âme est la/ormeet lecorps Isimatière. D'ailleurs, il existe encore d'autres systèmes^ entre autres celui de Leclerc ou de Cudworth qui attribuent cette union à l'intervention d'une troisième nature appelée médiateur plastique; et celui de^Rosmini, qui a cru'pouvoir rendre compte de l'union de rame et du corps par ce qu'il appelle la perception im^ manentedu sens corporéO'fondamental .
25. Avant d'établir le vrai système, nous allons discuter les cinq théories exposées ci-dessus.
ARTICLE SECOND
Système du médiateur plastique
26. Nous commençons par le système de Lcclerc, que ressuscitait naguère Versari de Bologne (i).
27. Pour comprendre cette théorie, il est nécessaire de connaître la nature génératrice ou plastique de Cudworth d'où Leclerc l'a tirée. Cudworth crut que le seul moyen d'expliquer l'origine des corps, c'était de supposer que Dieu avait créé une nature intermédiaire entre la matière et lui, à la-
(i) Saggio su' temperamentiy pag. 2^, Bologna 1864.
quelle il avait confié la production de ious les phénomènes corporels. Il donne à ce principe le nom de nature procréatrice ou génératrice et quelquefois celui de nature plastic que (i).
28. Gudworth n'explique pas assez clairement si cette nature plastique qu'il dit exister dans tout l'univers existe aussi dans rhomme. Mais, en s'appuyant sur la théorie de Gudworth» Leclerc a pu facilement composer sa théorie d'un médiateur plastique placé entre Tâme et le corps, lequel participant de Tune et de l'autre transmet à l'âme tout ce qui se fait dans le corps et exécute dans le corps tout ce que Tâme lui prescrit sans se rendre compte de ses opérations.
29. Le système d*un médiateur plastique est absurde. En effet, il est impossible que tous les phénomènes des choses naturelles s'accomplissent, comme le veut Gudworth, sous l'influence d'un principe actif totalement distinct des choses naturelles ; parce que le principe qui transforme les choses naturelles doit leur être inhérent. Il ne l'est pas moins qu'il puisse exister une nature participant, comme l'enseigne Leclerc, de la nature de l'âme et de la nature du corps ; car une telle nature devrait être douée d'attributs contradictoires : être corporelle et incorporelle, pensante et non pensante. Par conséquent, la notion de la nature plastique imaginée par Gudworth et Leclerc est complètement absurde.
30. En outre, cette naiture plastique^ d'après ces philosophes eux-mêmes^ n*a pas conscience de ses opérations. Or une telle nature est incapable de remplir les fonctions de minis^ ire, soit entre Dieu et la matière, comme le voudrait Gudworth, soit entre Tâme et le corps, au sens de Leclerc. Car il est impossible qu'une nature qui n'a pas conscience de ses opérations remplisse les fonctions de ministre ; parce que la nature qui ne se connaît point. n'est pas maîtresse de ses opérations. Par conséquent la nature plastique imaginée par ces deux philosophes est incapable de remplir le rôle qu'ils lui assignent.
3 1 . La première raison qui détermina Gudworth à imaginer l'hypothèse d'un médiateur plastique^ ce fut la persuasion où il était que toute vertu active répugne aux substances cor-
(i) Systema intellect., De natura génératrice^ § 1-4.
COMMENT SE FAIT l'oNION DE l'aME AVEC LE CORPS II
porelles ; or nous avons prouvé en Cosmologie (i) que, loin qu'elle leur répugne, Dieu a réellement attribué à toute substance corporelle un certain degré d'activité. La seconde raison, c'est que la création et la conservation lui paraissent indignes de Dieu ; mais n^est-il pas manifeste que ces deux opérationsj'outre qu'elles n'appartiennent qu'à Dieu seul, relèvent grandement sa puissance et sa sagesse, bien loin d'être indignes de lui ?
32. Quant à Leclerc il adopta la même hypothèse sous prétexte qu'il existe dans Thomme diverses opérations, telles que la respiration, le mouvement du cœur, etc., qui ne peuvent provenir ni de Tâme, ni du corps. Nous convenons sans difficulté que ces opérations ne proviennent, il est vrai, ni de l'âme seule, ni du corps seul ; mais elles peuvent être, et sont en effet, Tœuvre de Pâme et du corps réunis dans l'unité de substance et agissant comme un principe unique. Leclerc soutient que ces opérations ne peuvent être attribuées à Tâme, "soit parce qu'il n'existe aucun rapport entre ces opérations et les actes intellectuels, soit parce que Tâme ignore comment s'accomplissent dans le corps les opérations qu'elle essaierait d'y produire. Nous répondons à la première difficulté que l'âme est le principe des intellections en tant qu'intelligente et le principe de la respiration, des mouvements du cœur, etc., en tant qu'elle informe le corps. Nous répondons à la seconde que, la faculté qui exécute les opérations corporelles différant de celle qui les commande, on ne doit pas être surpris si l'âme ignore comment ces opérations sont produites dans son propre corps.
33. Enfin les hypothèses de Cudworth et de Leclerc aboutissent fatalement à des conséquences absurdes. Car celle de Cudworth peut facilement conduire au panthéisme cosmique des Stoïciens et de Jourdan Bruno, et celle de Leclerc ouvre la voie, comme nous le montrerons bientôt, à toutes les erreurs qui envahissent le champ de la philosophie et de la théologie elle-même, si l'on nie l'unité du principe vital dans l'homme.
(i) Cosmologie^ ch. II, art. 5.
1 9 AKTHROPOLOOIS
ARTICLE TROISIÈME
Du Système des causes occasionnelles
(Tom. III, pag. 3a-4o)
34. Après avoir réfuté Leclcrc et Gudworth qui soutinrent que l'union de Tâme et du corps n'est que médiate^ nous allons discuter les systèmes de ceux qui, tout en avouant que cette union est immédiate^ l'expliquent d'une manière erronée. Nous commencerons par Voccastonaltsmedt Malebranche qui nous paraît s^éloigner davantage de la vérité.
.35. Persuadé que les corps et les esprits étaient également dépourvus de toute vertu active, Malebranche imagina le système des causes occasionnelles. Dieu serait, d'après lui, la cause unique et immédiate de tous les mouvements qui s'ac« complissent dans le corps et de toutes les opérations de Fâme; c'est à lui par conséquent que doit être rapporté Taccord qui existe entre les mouvements de Tun et les pensées de l'autre. En vertu d'un décret général qui embrasse l'organisation entière de l'univers, les mouvements du corps et les opérations de rame ont été réglés de telle sorte que, si quelque mouvement s'accomplit dans le corps. Dieu produit lui-même dans l'âme l'opération qui lui est conforme ; réciproquement, sitôt que certaines opérations font leur apparition dans Tâme, Dieu exécute dans le corps les mouvements qui leur correspondent. D'où il suit que ni les mouvements du corps ne sont les vraies causes des opérations de l'âme, ni les opéra« tions de l'âme les véritables causes des mouvements du corps (i). Cette théorie est connue sous les divers noms d'occasionalisme, de système des causes occasionnelles ou de système de Vassistance^ parce que l'âme et le corps y jouent le rôle de simples causes occasionnelles^ Dieu prêtant à Tune et à l'autre une continuelle assistance.
36. Cette doctrine, qui remonte certainement aux principes de la philosophie de Descartes (2), avait été professée avant Malebranche par Clauberg, Cordemoy, de la Forge et
(i) Recherche de la vérité, livr. VI, ch. 5.
(2) D'après Descartes, Pâme n'a qu'une action directrice sur les mouvements du corps, elle les dirige à peu près comme le cavalier dirige le cheval qu'il monte.
COMMENT SE FAIT L^UNION DE l'aME AVEC LE CORPS l3
quelques autres. Silvain Régis l'enseignait en même temps que lui ; elle a eu dans la suite et compte encore, surtout en France, un certain nombre de partisans (i).
37. Le système des causes occasionnelles doit être rejeté. En effet, i* // repose sur un principe erroné. Malebranche et les autres occasionalistes rapportent la concordance que l'on observe entre les mouvements du corps et les opérations de l'âme à l'action immédiate de Dieu, sous prétexte que toute activité répugne aux créatures. Or il ne répugne nullement qu'une certaine activité appartienne aux choses créées, nous l'avons prouvé dans YOntologie (2). Par conséquent la raison qui a fait imaginer ce système est absolument nulle.
38. 2* Il est contredit par Vexpérience. Nous avons montré dans la Cosmologie (3)^ pour ce qui regarde les corps, qu'ils sont réellement doués d'une certaine activité et bientôt nous établirons le même fait pour ce qui concerne Tesprit humain.
3g. 3* Il est antiphilosophique. Les Occasionalistes reconnaissent que, si l'homme se consulte lui-même, il acquiert facilement la conviction que l'âme et le corps ont bien réellement une action mutuelle l'un sur l'autre; mais, au lieu de l'expliquer eux-mêmes par la nature de l'homme, ils remontent à Dieu auteur et conservateur de toutes choses. Or cette manière de procéder n'est pas philosophique ; car, s'il est vrai que Dieu est la cause première et universelle de tous les phénomènes de la nature, ces phénomènes ont néanmoins dans la nature leurs causes prochaines et particulières qu'il ap* partient au philosophe de rechercher, parce que la science consiste précisément dans la connaissance de ces causes.
40. 4* Il détruit toute espèce d'union entre Pâme et le corps. En effet, si l'union ne se fait pas suivant Vêtre^ de manière qu'il en résulte une substance unique complète, elle devrait au moins se faire suivant V opération^ Pâme et le corps agissant mutuellement l'une sur l'autre. Or, d'après les Occasionalistes, l'âme et le corps ne s'unissent ni suivant Vêtre^ ni suivant V opération.
(i) Voir VOntologie^ ch. V, art. 4> § 298.
(2) Voir VOntologie^ ch. V, art. 4, § 3oo.
(3) Cosmologie, ch, II, art. 5.
41. 5* // fait remonter à Dieu le trouble qui survient quelquefois dans les relations de lame et du corps. Ceux qui admettent une réelle union entre Tâme et le corps expliquent ces troubles accidentels par leur mutuelle influence ; mais les Occasionalistes ne peuvent les attribuer qu'à Dieu seul, puisque ni les opérations de Pâme ne dépendent des mouvements du corps, ni les mouvements du corps ne résultent des opérations de rame • Or cette conséquence est absurde et indigne de Dieu^ comme nous le prouverons ci-après«
42 . 6^ Il est opposé au témoignage de la conscience et à la persuasion commune. Nous éprouvons en nous-même que notre corps reçoit de l'âme sa vie et sa vigueur naturelle, et réciproquement nous sentons que Pâme dépend du corps dans ses opérations. Car chacun répète, avec la conviction intime qu'il ne se trompe point: je pensejeveux, je marche ^txc. Les Occasionalistes ne nient pas ce témoignage, mais ils le tiennent pour erroné parce qu'ils s'imaginent que Vactivité est incompatible avec les choses créées. Or nous avons prouvé rinanité de ce rêve, et d'ailleurs le témoignage dont il s'agit est si universel et si profond que le scepticisme le plus opiniâtre est seul capable de le répudier.
43. 7* Enfin il conduit à des conséquences impies. Et de fait, si rame n'est pas, de concert avec le corps, le principe et le sujet de toutes les opérations corporelles et que Dieu en soit la cause unique, ce n'est point à l'âme mais à Dieu même qu'on doit attribuer les actions bonnes ou mauvaises que l'âme paraît accomplir par le moyen du corps. De même, si l'âme n'est pas le principe actif de ses pensées et que Dieu les produise en elle à l'occasion des mouvements du corps, il est manifeste que nos pensées, qu'elles soient bonnes ou qu'elles soient mauvaises, ne peuvent être imputées à l'âme. Mais, si ni les actes intérieurs ni les actions extérieures ne sont imputables à ri\omme, il n'existe aucune distinction entre le bien et le mal, et partant les lois morales doivent être tenues pour inutiles et ridicules. On peut juger par là si nous avions raison d'affirmer que l'occasionalisme conduit à des conséquences impies.
44. Malebranche appuyait son système sur ces trois raisons : i^ Dieu ne peut communiquer aucune activité aux créatures ; 2^ l'esprit humain n'est pas la cause des mouve-
COMMENT SE FAIT l'uNION DE l'aME AVEC LE CORPS l5
inents corporels, puisqu'il ignore comment ils ont lieu; 3*^ on ne perçoit aucune connexion entre les volitions de Tâme et les mouvements du corps. Nous avons répondu à la première difficulté dans VOntologie(i) et à la seconde dans la Dyna^ milogie (2). Quant à la troisième, on en reconnaîtra la fausseté.lorsque nous aurons exposé à fond le système aristotélicoscolastique.
ARTICLE QUATRIÈME
Réfutation du système de l'harmonie préétablie
45. Après avoir rejeté la possibilité des jetions transitives et par suite Faction mutuelle de Tâme sur le corps et du corps sur rame, Leibnitz soutint que Tadmirable correspondance qui existe entre leurs opérations provient de ce que Dieu a établi, dès le commencement, une harmonie telle entre les opérations de Tâme de chaque individu et les mouvements de son corps que, sans influer Tun sur Tautre, ils doivent toujours rester dans un accord parfait. Il donna lui-même le nom (ïharmonie préétablie à son système. Voici d'après Wolff, son disciple, comment on peut le concevoir. En même temps que le schéma ou le type de l'univers se développe en elle, chaque âme, en vertu d'une force qui lui est naturelle, produit une série continue de perceptions et d'appétitions dont la dernière trouve toujours sa raison d'être dans la précédente ; de même, chaque corps produit en lui-même diaprés les lois du mouvement, une série de modifications dont la dernière trouve aussi sa raison d'être dans celle qui précède. Mais, comme le nombre des âmes possibles est infini et que* celui des corps possibles Test également^ quelque âme que Ton choisisse, on pourra toujours trouver un corps dont la série de changements corresponde à la série des perceptions de cette âme. Or Dieu, pour établir l'harmonie entre les opérations de l'âme de chaque homme et les mouvements de son corps, n'a eu qu'à choisir, dans le nombre infini des corps
(i) Ontologie^ ch. V, art. 4, § 3oo.
(2) Dynamilogie^ ch. V, art. 2, §§ 43i, 432, 433.
l6 ANTHROPOLOGIE
possibles, celui dont les mouvements s^accordent le mieux avec les perceptions de cette âme.
46. Le premier adversaire de cette théorie fut le chanoine Foucher de Dijon, à qui Leibnitz Tavait d^abord communiqué. Vinrent ensuite Bayle, Lamy, le P. Tournemine, Newton, Glarke et Stahl.
47. I • Les raisons données par Leibnitz en faveur de son système manquent de solidité. D^abord il a cru faussement que^ si Ton rejette le système de V influx physique et celui de Y assistance y on devait, nécessairement adopter celui de Vhar» monie préétablie. Or il existe un autre système appelé aristo^ télicO'Scolastique qui a toujours compté des défenseurs de mérite. Ensuite^ les raisons qu'il allègue contre les s}rstèmes de V influx physique et de V assistance n^ont aucune valeur, ou se tournent contre lui. Car il repousse le premier, sous prétexte que les substances créées ne peuvent rien les unes sur les autres ; ce qui est, comme nous Tavons montré (i), aussi faux que dangereux ; et il rejette le second, sous prétexte qu^ll est indigne de Dieu'; mais le système de Vharmo-' nie préétablie mérite précisément le même reproche. Ne faudrait-il pas, en effet, dans ce système attribuer à Dieu toutes les pensées et toutes les actions criminelles de Thomme, puisqu'elles sont la conséquence naturelle de la constitution intime de son âme et de son corps ?
48. 2® Le système de Vharmonie préétablie viole le prin^ cipede raison suffisante tant prôné par Leibnit\. Si les âmes, en vertu de leur propre énergie, sont capables de produire toutes leurs perceptions et toutes leurs appétitions, la création des corps et leur union avec elles n'ont aucune raison d'être. En outre, les perceptions et les appétitions qui se succèdent dans rame étant souvent opposées, comment la dernière perception et la dernière appétition auraient-elles toujours leur raison suffisante dans la perception ou dans Tappétition qui a précédé ?
49. 3** // détruit l'unité substantielle de P homme f dont Leibnit\ se déclare partisan. En effet, Leibnitz affirme et répète souvent qu'il existe entre Tâme et le corps une véritable union de laquelle il résulte un suppôt^ et que le moi jouit
(i) Ontologie^ ch« V» art. i, et Cosmologie^ ch. V, art. 3.
COMMENT SE FAIT l'uNION DÈ l'aME AVEC LE CORPS 17
en nous d^une vraie unité et non de Tunité collective qui convient, par exemple, à l'horloge. Or, dans le système de rharmonte préétablie^ non-seulement Tâme et le corps n^ont pas Tunité d'être^ ils n'ont pas même Punité dopération^ puisque Pâme éprouverait absolument toutes ses modifications lors même que le corps n^existerait pas, et réciproquement. Bien plus, il ne subsiste pas même dans l'homme Punité collective qui appartient à rhorloge ; car l'unité collective provitnt, dans l'horloge, de l'action des parties les unes sur les autres^ tellement que l'horloge ne marche plus si cette action vient à disparaître. Mais la séparation absolue que Leibnitz, établit entre l'âme et le corps ne laisse pas même cette sorte d'unité.
50. A ceux qui lui objectaient que son système détruit Tunité substantielle de Phomme, Leibnitz répondit qu'il reconnaissait une véritable union entre Tâme et le corps, mais que cette union était métaphysique plutôt quQ physique ; réponse inexacte, car cette union doit être appelée physique et non métaphysique^ parce que, dans l'homme, Pâme et le corps sont unis suivant Vêtre comme suivant l'opération.
5 1 . 4^ Le système de V harmonie préétablie détruit la liberté humaine. De fait, qu'on les considère en elles-mêmes, ou relativement au corps, les opérations de l'âme sont toutes nécessaires dans le système de Leibnitz. Car elles se développent dans Pâme de telle sorte que chacune trouve sa raison suffisante dans celle qui la précède et qu'elles doivent toutes exactement correspondre aux mouvements du corps auquel Pâme est associée. Le système de V harmonie préétablie, comme on vient de le voir, est par conséquent le tombeau de la liberté humaine.
52. 5* Ce système détruit toute responsabilité humaine. Car on devrait attribuer à Dieu toutes les actions humaines, tant les actions intérieures que les actions extérieures ; la raison en est que, d'après ce système, toutes les perceptions et toutes les appétltions de Pâme sont la conséquence naturelle de l'évolution du schéma^ ou type, qui constituerait, comme on l'a vu, Pessence de Pâme, et que tous les mouvements du corps s'accompliraient suivant les lois rigoureuses de la mécanique, sans que Pâme y eût aucune part. Or Dieu est Pauteur et du schéma qui se développe dans Pâme suivant les lois de la nécessité, et des lois mécaniques d'après lesquelles les
Ê ÀNtriROHOLÔGlE'
mouvements du corps s'exécutent. Par conséquent tout ce que Tâme pense, tout ce qu'elle veut, comme toutes les actions corporelles, devraient être attribuées à Dieu dans Thypothèse de V harmonie préétablie.
53. 6^ Le système de Leibnit^ favorise V idéalisme. Car, si l'on soutient que Pâme ne sent pas réellement les corps qu'elle croit sentir et que les corps ne sont pour rien dans les sensations qu^elle éprouve, les Idéalistes sont en droit d'en conclure que rien n'oblige d'admettre l'existence des corps, ou du moins qu'il nous est impossible de la constater.
54. 7* // est en outre favorable au matérialisme. Si les hommes étaient persuadés que leur corps n*est qu'une machine et que tous ses mouvements, en apparence volontaires^ s'exécutent en réalité suivant les lois d'un mécanisme tout matériel, ils en concluraient sur-le-champ que cette machine constitue Vhomme tout entier^ et que l'âme harmonique est une pure fiction •
ARTICLE CINQUIÈME
Examen du système de V influx physique et du système
de Rosmini
(Tom. III, pag. 47-52)
55. Le système de Vinjlux physique^ qui se trouve en germe dans la philosophie de Locke, a été développé par Clarke et par Newton, dans la discussion qu'ils soutinrent contre Leibnitz. Outre les Pères Mak et Storchenau, il compte un bon nombre de partisans. Voici l'exposé qu'en donne le Père Mak : « Ces deux natures (Pâme et le corps), si dissemblables entre elles, sont liées ensemble de telle sorte que l'une influe véritablement et efficacement sur Tautre, sans que l'une transmette quelque chose à l'autre par cette action ; mais l'impression étant produite sur l'organe et transmise au cerveau par les nerfs, l'esprit se trouve déterminé à former les notions des choses ; réciproquement, la volonté de mouvoir un membre s'étant manifestée dans l'esprit, les nerfs s'ébranlent aussitôt et le mouvement volontaire se produit dans ce membre (i). »
(1) C^¥npendiaria metcyphysicœ institution Psycholog., c. II, § i5o.
COMMENT SE FAIT L^UNION DE l'aME AVEC LE CORPS ig
56. Ce système fut attaqué par les partisans de Voccasio-^ nalisme et par ceux de Vharmonie préétablie; mats par des raisons sans valeur, parce qu^elles sont tirées des principes de leurs propres systèmes, principes absurdes^ comme on Ta vu.
57. Le système de V influx physique ou des causes efficienttes détruit Vunion substantielle de Vâme et du corps. En effet, I* les partisans de ce système attribuent Faction de Tâme sur le corps, non à ce que Tâme donne au corps Vêtre et Vopération^ mais à ce que l'âme et le corps, qui sont deux substances complètes, ayant un ^/r6 distinct, exercent Tun sur l'autre une action directe et immédiate. Or l'union qui résulte d'une action de ce genre est purement accidentelle ; car tout ce qui s'ajoute à une chose, alors qu^elle est déjà constituée dans son être^ en est un pur accident. Par conséquent le système de Yinflux physique anéantit l'union substantielle entre Pâme et le corps.
58. 2^ On aboutit à la même conclusion si l'âme et le corps sont considérés séparément l'un de l'autre. De fait, si l'on ne reconnaît pas que le corps constitue avec l'âme une substance complète unique, on ne peut lui attribuer aucune action sur Pâme. Car les substances corporelles agissent hors d'elles-mêmes en vertu seulement d'un contact de quantité; mais l'âme, étant une substance immatérielle, ne peut avoir départies quantitatives on étendues; elle n'est donc pas susceptible d'un tel contact. <c L'incorporel ne peut être modifié par le corporel », dit saint Thomas (i).
59. y Pour ce qui regarde l'âme, indépendamment de toute union substantielle avec le corps, elle pourrait encore agir sur lui au moyen d'un contact virtuel^ parce que l'âme est plus noble que le corps. Mais les choses qui s'unissent au moyen d'un contact virtuel seulement ne constituent point un ître substantiellement un. Car cette unité n'est qu'une unité d'aciion et de passion qui est purement accidentelle et qui suppose Vêtre substantiel déjà constitué.
60. Suivant Rosmini, l'union entre l'âme et le corps se ferrait de deux manières : l'âme s'unirait avec le corps par le sens fondamental en ce qu'elle en a la sensation, et elle s'uni-
(i) I, q. LXXXIV,a. 6 c
iâ ANtHROPOLOGlé
rait avec le sens fondamental en ce qu'elle en a Isl perception intellectuelle tt immanente (i).
6i. Le système de Rosmini aies mêmes défauts que celui de V influx physique. En eflfet, la stTiSdXxon fondamentale de Rosmini et sa perception immanente ne sont que de simples opérations ; or, l'union qui n'est fondée que sur l'opération, comme nous l'avons prouvé, est purement accidentelle. En outre, cette union accidentelle est idéale et non réelle ; car elle n'existe pas entre l'âme et le corps considérés comme deux réalités distinctes, elle existe seulement entre l'âme qui perçoit et le corps qui est perçu.
62. Notons encore quelques autres absurdités, i* D'après Rosmini, le corps a le pouvoir d'agir sur l'âme en ce qu'il est senti par elle ; mais le corps n'est senti qu'autant qu'il agit sur l'âme ; d'où il suit que le corps aurait le pouvoir d'agir sur l'âme avant d'avoir reçu d'elle ce pouvoir. 2** L'auteur reconnaît que l'âme est la forme du corps, mais d'après son système, l'âme serait la cause efficiente de la forme du corps plutôt que la forme elle-même ; car le sens fondamental et la perception intellectuelle de ce sens sont des opérations produites par l'âme comme cause efficiente et non comme forme substantielle du corps. 3* Dans le système de Rosmini le corps devrait être appelé la forme de l'âme, bien plus que l'âme la forme du corps ; parce que l'objet perçu est la forme de la perception, bien plus que la perception n^est la forme de l'objet qu'elle perçoit.
ARTICLE SIXIÈME
Démonstration de la doctrine aristotélico-scolastique
(Tom. III, pag. 52-63)
63. Si l'on admet avec Aristote et les Scolastiques qu'ail existe entre l'âme et le corps une union pareille à celle qui existe entre la forme et la matière dans les composés corporels, on explique sans difficulté l'action que l'âme et le corps exercent mutuellement l'un sur l'autre. Car, si Pâme est le
(i) Dans la Dynamilogie^ ch. VIII, art. 2, nous avons exposé la théorie de Rosmini.
COMMENT SE FAIT l'uNION DE l'âME AVEC LE CORPS 21
principe qui constitue le corps humain dans son espèce, leur aaion mutuelle en est la conséquence rigoureuse. En effet, V opération suit l'être, comme dit l'École ; si donc le corps reçoit de rame son être^ il doit en recevoir aussi sa vertu d^opérer. Il s'agit par conséquent d'établir que Tâme est bien réellement la forme substantielle du corps.
64. Dans l'homme, rame est la forme substantielle du corps. I* Nous avons prouvé que Tâme et le corps s'unissent dans rhomme de manière à constituer une substance complète unique et une seule personne. Or cela suppose que rame se rapporte au corps qu'elle anime comme une forme à sa matière. Car l'union substantielle ne peut se concevoir entre deux choses que si Tune est le principe qui détermine Vêtre de l'autre, ce qui suppose en effet que celle-ci n'a Vêtre actuel qu'après Tavoir reçu de celle-là. Si Tune et l'autre conservaient Vêtre qu'elles possédaient avant l'union, il est évident que cette union ne serait nullement substantielle. Or ce qui n'a pas Vêtre actuel ou Vêtre par soi se nomme matière et ce qui donne à un autre Vacte ou Vêtre actuel en est appelé la forme. Donc l'âme et le corps se comportent entre eux comme la forme et la matière dans le composé corporel. Nous ajoutons : Vâme est la forme du composé humain et le corps en est la matière. En effet, l'âme étant douée de raison possède des opérations qui ne dépendent nullement du corps ; mais, si l'âme recevait du corps sa distinction spécifique^ toutes ses opérations en dépendraient ; car ce qui détermine l'espèce d'une chose lui donne à fois son être et sa vertu d'opérer. Au contraire, le corps reçoit de l'âme sa .distinction spécifique ; il est de fait que le corps n'est un corps humain qu'après avoir été informé par l'âme humaine et il cesse d'être un corps humain sitôt que l'âme s'en sépare. En outre, ni la vie ni le principe de la vie ne conviennent au corps con-> sidéré en lui-même, sans quoi tout corps serait vivant et constituerait par là-même un principe de vie.
65. 2** Nous avons déduit l'unité naturelle et personnelle de l'homme de ce que Ton peut attribuer à l'âme les opérations qui lui sont communes avec le corps, aussi bien que les opérations intellectives qui lui appartiennent en propre ; cela prouve en effet que l'âme est la forme substantielle du corps. Car le principe qui opère en chaque chose est celui-là même qui lui donne Vêtre^ ou la forme substantielle.
66. 3"* Dans l'idée de forme substantielle^ dit saint Thomas, sont comprises ces deux fonctions: i® elle communique Vêtre substantiel à la chose dont elle est la forme, à la manière d^un principe intérieur qui la constitue dans son espèce ; 2® elle est cause que de la forme et de la matière qu^elle détermine résulte un être unique (i). Or Tâme remplit évidemment ces deux fonctions relativement au corps. Car elle lui donne Vêtre comme un principe intérieur quj le constitue et en fait un corps humain, et elle compose avec le corps ainsi constitué une substance unique. Par conséquent Tâme s^unit avec le corps comme une forme substantielle avec sa matière.
67. Comme plusieurs auteurs soutiennent que Tâme qui donne la vie au corps n'est pas l'âme intellective, mais une âme toute différente qu'ils appellent principe pital^ nous tenons à faire observer dès maintenant que Tâme qui est la forme substantielle du corps n'est autre que l'âme intellective ou l'âme raisonnable. En effet, c'est la forme, comme Ton sait, qui détermine Vespèce ou la nature de chaque chose ; or la nature de chaque chose nous est manifestée par les opérations qui lui sont propres ; mais quelles sont les opérations propres de l'homme, sinon les opérations intellectuelles qui seules le distinguent des autres choses. Donc l'âme intellective ou raisonnable est la forme du corps humain, ou leprincipesubstantielqui lui donne la vie.
68. L'âme humaine est une forme substantielle subsistante. Rappelons-nous que si notre âme exerce plusieurs de ses opérations au moyen d'organes corporels, elle en exerce aussi plusieurs sans leur secours. Mais, si l'âme exerce plusieurs de ses opérations sans le secours d'aucun organe corporel, c'est une preuve qu'elle ne dépend pas absolument du corps ; elle peut donc subsister sans lui ; elle est par conséquent une forme substantielle subsistante.
(i) Le même S. Docteur fait remarquer, i» que cette seconde propriété découle de la première, parce que, si la. forme est le principe qui détermine la matière à constituer la chose, il est nécessaire que de son union avec elle résulte un être substantiel unique ; 2<> que ces deux propriétés distinguent la forme substantielle ou le principe formel des choses, de leur principe efficient ; car celui-ci donne Vêtre à la chose par son action, sans entrer dans sa composition comme partie inté^ grante ; de plus, son être n'est pas le même que celui de la chose produite.