SI LE PRINCIPE VITAL DIFFÈRE DE L^AME RAISONNABLE
dont l'un est tiré de la métaphysique^ Tautre de la logique, et le troisième de la dynamilogie, i® L*âme et le corps sont unis entre eux de telle sorte quMl résulte de leur union un être complet unique. Or, si le principe qui conçoit, qui sent, et qui végète en nous n'était pas un principe substantiel unique, mais qu'il y en a eu plusieurs, Vêtre qui en résulterait ne serait pas unique non plus. Donc il ne doit y avoir dans Thomme qu'un seul principe substantiel ou formel.
i53. Si plusieurs âmes constituaient l'homme, ajoute saint Thomas, il faudrait quelque chose qui relie ces âmes entre elles et les ramène à l'unité. Mais ni le corps ni une autre âme ne peut remplir ce rôle. Le corps ne le peut ; car, loin de contenir l'âme, c'est l'âme qui le contient et qui lui donne son unité. Une autre âme ne le peut pas non plus ; car elle devrait se comporter relativement aux âmes qu'elle unirait comme une forme avec sa matière et constituerait en réalité une seule et même âme avec elles. Donc l'unité substantielle de l'homme est l'œuvre du seul principe intellectlf ou de l'âme raisonnable.
154. Mais, disent les Vitalistes, l'unité de l'homme résulte de Vassociation de ses deux principes, qui dépendent naturellement l'un de Tautre. Nous répondons que cette associa* tion de principes ne saurait faire que Thomme soit un par luimême. Car l'association de plusieurs principes substantiels ou de plusieurs formes, ne produirait jamais qu'une certaine unité d^ordre, consistant dans leurs rapports mutuels ; or, cette sorte d'unité n'étant qu'un pur accident ^ elle ne peut constituer l'unité substantielle de l'homme.
i55. 2^ Si l'homme est composé de deux principes formels l'un intellectif et l'autre sensitif, ou bien ces deux principes n'ont aucun rapport entre eux, ou bien l'un est naturellement subordonné à l'autre ; s'ils n'ont aucun rapport [de subordination entre eux, ils ne peuvent s'énoncer qu'âcctientellement l'un de l'autre, parce que chaque forme ayant son être et son opération propre, ce qui est propre à l'une ne peut s'énoncer de l'autre simplement ex par soi. Ainsi ce qui . est doux peut être blanc et vice versa, mais ils ne peuvent s'énoncer simplement et par soi Tun de l'autre ; parce que la notion de blancheur est tout^autre que la notion de douceur. Si au contraire l'un des principes est subordonné à l'autre, ils
peuvent alors s*énoncer l'un de l'autre simplement et par sot^ pourvu que celui qui remplit le rôle de sujet soit contenu dans celui qui remplit le rôle d'attribut. Par exemple, toute surface est par soi colorée, parce que la notion de surface est contenue dans la notion de couleur^ toute surface étant naturellement colorée. Cest pourquoi, si Phomme était composé de deux principes formels, il s'ensuivrait que, dans cette proposition, Phomme est un animal^ ou bien la notion d^ animal ne serait pas énoncée par soi de Vhommett n'appartiendrait pas à son essence, ou bien la notion di homme serait contenue dans la notion d'animal, en sorte quMl appartiendrait à tout animal d^être homme. Or ces deux conséquences, comme on lé voit, sont absurdes Tune et Tautre.
i56. 3* S'il y avait deux âmes dans l'homme, les opérations de l'une ne seraient pas contrariées j^diV les opérations de Tautre ; parce que des facultés qui ne relèvent pas d'une même essence ne peuvent se contrarier dans leurs opérations. Or c^est un fait reconnu que les diverses facultés de l'homme . se font mutuellement obstacle ; par exemple, si Tune est fortement appliquée, Tautre Test beaucoup moins. Par conséquent toutes les opérations et toutes les facultés de Thomme se ramènent à un même principe, c'est-à-dire à une même âme.
iSy. A ces divers arguments nous en ajouterons un autre tiré de la physiologie elle-même. S'il y avait dans l'homme deux principes substantiels distincts, savoir un principe intel* ligent et un principe vital^ les opérations de Pun ne pourraient appartenir à l'autre, parce que chaque substance complète est Tunique principe et l'unique sujet de ses opérations. Or, dans cette théorie, on serait contraint d'attribuer certaines opérations à l'un et à Tautre principe et certaines tantôt à Tun et tantôt à l'autre. Par exemple, la respiration et la nutrition appartiendraient à l'âme intellective par le mouvement mécanique dont elles sont accompagnées, et au principe vital par l'action chimique de la combinaison du sang avec * l'oxygène de l'air ; ajii contraire, Vaspiration et la déglutition qui s'accomplissent par instinct chez l'enfant, devraient être rapportées au principe intellectif chez l'homme adulte, lorsqu'elles sont volontaires: ce qui est absurde.
i58. Enfin, s'il existait dans l'homme, outre l'âme raison-
SI LE PRINCIBE VITAL DIFFERE DE l'AME RAISONNABLE 4S
nable et le corps, un principe pttal^ les Vitalistes devraient nous en^faire connaître la nature^ afin que nous puissions juger, s'il est capable de remplir envers le corps qu'il informe et envers Tâme raisonnable avec laquelle il constitue rtiomme, les fonctions qu'on lui assigne; or rien n'est plus incohérent que leur doctrine sur ce point capital.
1 59. Car les uns, avec Gassendi, Buffon et H. Martin, le supposent matériel ; d'autres, avec Arhens, Ubaghs et Magalhaens, le croient immatériel. Mais Barthez, le restaurateur du vitalisme, Maine de Biran, Jpuffroy et un grand nombre d'autres vitalistes ne se prononcent pas sur la véritable nature de ce principe.
160. 1^ Ceux qui admettent un principe vital, tout en avouant qu'ils en ignorent la nature, se contredisent eux-mêmes. En effet; sUls admettent un principe vital, c'est qu'ils croient observer dans Thomme certains phénomènes qui ne proviendraient ni du corps ni de Tâme raisonnable. Or ils ne peuvent énumérer les phénomènes qu'ils attribuent au principe vital sans connaître ce principe. Par conséquent ils se contredisent eux-mêmes en admettant un principe dont ils avouent ignorer complètement la nature.
161. 2* Ceux qui font ce principe matériel rencontrent deux écueils : le premier, c'est que la matière étant elle-même privée de vie, elle est incapable de la donner au corps ; et le second, c'est qu'un principe vital matériel ne peut s'unir à l'âme pour constituer l'unité de l'homme. ^
3* Quant à ceux qui font le principe vital immatériel^ ils sont contraints de reconnaître que ce principe survit à la dissolution du corps, parce que dans cette hypothèse Vêtre du principe vital ne dépend pas de Vêtre du corps.
ARTICLE CINQUIÈME
Comment l'âme est le principe des opérations vitales
162. Il nous reste à examiner si l'âme, comme l'enseignent quelques Animistes, produit par la raison les opérations vitales et si elle en a conscience.
i63. L'origine de cette opinion remonte à Descartes ; car
ce philosophe, ayant ramené toutes les opérations de l'âtnei la pensée seule, devait naturellement conclure de là qtfe l'âme n^esi pas la cause de ses opérations vitales. S'appuyant sur cette doctrine, les Vitalistes faisaient ce raisonnement : L^âme n'est cause que des opérations dont elle a conscience ; or elle fia pas conscience de ses opérations vitales ; donc elle n'en est point la cause.
164. Stahl et Perrault se fondant sur la même majeure en tirèrent une conclusion tout opposée : L'âme n'est cause que des opérations dont elle possède la connaissance ; or elle connaît ses opérations vitales; donc elle en est la cause. Car, d'après eux, Pâme produit les opérations vitales par son intelligence et sa volonté; si elle en a perdu la conscience, il fieiut l'attribuer à V habitude suivant Perrault (i) ; suivant Stahl, ce fait doit être attribué à la nature de la raison intuitive qui, ^exerçant en dehors de l'espace et du temps et sans le secours d'aucune représentation sensible, ne conserve pas le souvenir de ses opérations (i).
i65. Quelques Animistes, entre autres Bouillier, soutiennent que rame construit l'organisme de son corps et en produit les opérations vitales par instinct et non par raison et qu'elle les connaît à l'aide d'un sens intérieur qu'ils nomment le sentiment de la vie.
166. L'animisme de saint Thomas et des Scolastiques est tout autre (mt celui des auteurs que nous venons de citer ; après l'avoir exposé avec toute la clarté désirable, nous le défendrons ensuite contre les diverses attaques dont il a été l'objet.
167. D'abord les opérations vitales ne sont pas des opérations rationnelles^ ce sont des opérations naturelles^ c'est-àdire qui ressemblent aux opérations de la nature, ou des choses privées de toute connaissance. Car les opérations que l'âme produit dans le corps doivent être conformes à la nature de Vêtre qu'elle lui communique. Or elle lui communique la vie végétative et non la vie raisonnable. Par conséquent, les opérations vitales du corps humain doivent ressembler aux opérations des végétaux, en d'autres termes, elles doi-
(i) Essais de physique, Traité du toucher.
{%) Disquisitio de mecanismi et organismi vera diversitate^ § 90.
SI LE PRINaPE VITAL DIFFERE DE L^ÂME RAISONNABLE 47
vent être purement naturelles. De cette doctrine dérivent plusieurs corollaires importants.
168. i^ Uâme n^est point la cause de Torganisme de son corps et des opérations vitales par sa propre raison, comme Stahl et Perrault l'ont cru. Parce que Tâme infuse dans le corps un être purement naturel, tel que la vie végétative, et non un être raisonnable^ tel que la vie intellective.
169. Objection. Stahl et Perrault : Dans le corps humain, chaque organe possède une fin particulière et un ordre admirable règne entre les fins spéciales des différentes parties de l'organisme. Or sans intelligence il ne pourrait y avoir ni fins particulières, ni ordre entre plusieurs fins.
1 70. Réponse : Les causes naturelles, ainsi que nous Pavons expliqué dans la Cosmologie f /J, opèrent pour une fin spéciale sans connaître cette fin, elles n^atteignent pas moins le but que Dieu leur a prescrit. Or Tâme raisonnable produit son organisme non en tant qu'elle est raisonnable, mais en tant qu'elle opère par instinct comme une cause naturelle. Par conséquent, il n'est pas exact de dire que toutes les opérations de rame sont dts pensées^ comme Descartes l'enseigna faussement.
171. 2* L'âme neipossède pas /a conscience proprement dite de ses opérations vitales. En effet, l'homme ne peut avoir la conscience que de ses opérations intellectuelles ou perceptives, et de celles qui en procèdent ; car nou^disons que l'âme a conscience d'une chose lorsque nous savonfqxi^ tWt la connaît. Or les opérations vitales n'appartiennent ni à l'un ni à l'autre de ces deux genres d'opérations . De plus, les opérations vitales étant produites par Vinstinct de la nature, elles ne peuvent être Tobjet ni des sens ni de l'intellect.
172. 3^ La manière dont Stahl et Perrault expliquent comment l'âme est privée de la conscience de ses opérations vitales est absurde. D'abord Vhabitude ne peut faire que nous soyons privés de la conscience de nos opérations vitales ; car l'habitude est cause que les opérations s'accomplissent d'une façon uniforme et constante, mais elle n'en change pas la nature. Or, d'après Perrault, elle en changerait la nature, puisqu'elle rendrait instinctives des opérations qui furent au début
(i) Cosmologie, ch. V, art. 3.
rationnelles et volontaires. Quant à Pexplîcation de Stahl, elle irait à prouver que Tânie n'a conscience (Vaucune de ses inteliections; puisqu'elles sont intuitives àtXtwv nature.
173. 4® Enfin, si Ton accorde à Descartes que Tâme a conscience de toutes ses opérations, on est contraint de nier l'existence, dans 1 ame humaine, de plusieurs opérations intellectives, parce que l'intellect les produit instantanément et sans réflexion. Tel est, par exemple, l'acte par lequel l'intellect agent illumine les fantômes et en dégage les espèces intelligibles.
174. Bien que l'âme n'ait pas la conscience proprement dite de ses opérations vitales, elle les connaît cependant d'une certaine manière, c'est-à-dire d'une manière expérimentale. Car nous connaissons expérimentalement la vie par les œuvres mêmes de la vie, comme s'exprime saint Thomas.
175. Mais, si l'âme jouit de la connaissance expérimentale des opérations de la vie, il n'est pas facile de définir comment il acquiert cette connaissance tx jusqu'oïl elle s'étend. Pour résoudre cette question très-difficile, nous ferons encore appel aux lumières de saint Thomas. D'abord la manière dont l'âme connaît ses opérations vitales doit dépendre de la manière dont elle connaît son corps, parce que les opérations vitales appartiennent à Thomme à raison de son corps.
176. U âme possède la connaissance habituelle ûf^ wn corps. De fait, l'ânie se connaissant telle qu'elle est, elle doit se connaître en tant qu'elle est unie à un corps auquel elle communique son être» Or telle est la connaissance que nous appelons habituelle. Cette connaissance acquiert une netteté encore plus grande au moyen du tact passif qui est répandu par tout le corps ; car le tact passif n'est jamais entièrement privé de modifications.
177. Uâme; possède aussi une certaine connaissance habituelle de ses opérations. En effet, grâce à son union avec le corps, l'âme doit avoir la connaissance perpétuelle des opérations qu'elle exerce par l'intermédiaire des organes corporels ; elle doit sentir également par le tact passif tout ce qui modifie le corps d'une façon continue, comme le font les opérations vitales.
1 78. Au moyen de ce même sens, Pâme obtient également une certaine connaissance actuelle de ses opérations. Il est
^I LE PRINCIPE VITAL DIFFERE DE L^AME RAISONNABLE 4g
certain que l'âme connaît son corps d'une connaissance actuelle toutes les fois que certaines causes extérieures ou intérieures la modifient à Taide du sens passif. Or, si l'âme connaît ainsi son corps d'une connaissance actuelle^ elle doit de la même manière connaître ses opérations vitales; car il est impossible qu'elle ne connaisse pas, hic et nunc^ les opérations qui la modifient au moyen du tact passif.
179. Cependant Vâme ne connaît pas comment elle exerce chacune de ses opérations vitales. On peut connaître Inexistence d'une opération et ne pas savoir comment elle s'accomplit ; car la connaissance de Texistence étant une connaissance directe^ elle peut être Tobjet de la sensibilité aussi bien que de l'intellect. C'est ainsi, par exemple, que l'âme acquiert, au moyen du tact passif une certaine connaissance directe des opérations nutritives.
i8o. Il n'était donc pas nécessaire d'imaginer pour cela un sixième sem, comme l'ont fait Peisse et quelques autres. Car, leur sens vital devant se rapporter nécessairement à la faculté de connaître, il ne pourrait différer essentiellement de ceux que nous avons énumérés dans la Dynamilogie.
ARTICLE SIXIÈME
Réfutation des arguments directs des Vitalistes
(Tom. III y pag. 148-166)
181. Nous résoudrons d'abord les arguments directs des Vitalistes; nous donnerons ensuite la solution de leurs arguments indirects.
182. I'''' Objection. Un seul et même principe ne peut produire des effets de nature toute différente ; or les opérations vitales diffèrent totalement des opérations sensitives et intellectives ; elles sont donc l'effet d'un autre principe.
i83. Réponse: i® Si le principe en question ne possède qu'une seule faculté et opère immédiatement, il est manifeste qu'il ne peut produire des effets de diverse nature ; mais, s'il possède plusieurs facultés, rien n'empêche qu'il ne prpduise des effets de nature diverse. Parce que les effets empruntent leur nature spécifique à leur cause prochaine et non à leur cause éloignée.
1 84. 2® G>innie I^âtne est une forme qui surpasse la capacité de la matière qu^elle informe^ il n'est pas étonnant qu^elle ait plusieurs facultés dont les unes président à la vie végétatipe^ d'autres à la vie sensitive et d'autres à la vie intel^ lective.
i85. 3^ On ne doit pas être surpris de ce que des facultés diverses et même opposées découlent d'une seule et même âme ; car ces facultés ne sont pas opposées de manière à s'exclure mutuellement ; elles sont opposées en ce sens seulement que Tune est plus parfaite que l'autre. Or rien n'empêche que des choses at^f^f opposées ne dérivent d'un même sujet.
186. 2* Objection. Rien ne peut être opposé à soi-même; or l'appétit sensitif est opposé à l'appétit raisonnable ; donc il y a dans l'homme un double principe d^opération.
187. Réponse: Cette opposition entre l'appétit ^eiwiVi/ et l'appétit raisonnable prouve la vérité de l'animisme bien loin de le contredire, i* Elle ne le contredit pas ; car, s'il y a quelquefois opposition entre les actes de ces deux appétits, ce n'est pas sous le même rapport ; cela tient en effet à la manière diverse dont ils appréhendent leur objet. Par exemple, l'appétit sensitif appréhende parfois comme délectable ce que la raison défend^ ou comme pénible et douloureux ce que la raison commande.
188. D'ailleurs cette opposition entre les actes des deux appétits est accidentelle et non substantielle. Car les actes de l'appétit sensitif sont en général soumis à l'empire de la raison et de la volonté. Si parfois l'intensité de l'acte sensitif est telle que la volonté soit impuissante à le dominer, c'est que la raison n'est pas intervenue à temps pour en arrêter les effets . Mai^, comme l'intensité des actes humains n'en change pas la nature, l'opposition qui se manifeste quelquefois entre eux est purement accidentelle.
i8g. 2"* Cette lutte entre les actes des deux appétits prouve la vérité de l'animisme ; car elle ne s'expliquerait point si les deux appétits n'appartenaient pas au même sujet. En effet, soit que la volonté triomphe dans sa lutte avec l'appétit sensitif, soit qu'elle succombe, nous ne produisons jamais qu'un seul acte humain ; or cela n'aurait pas lieu, si le sujet de l'appétit sensitif était autre que le sujet de l'appétit raisonnable. Leurs actes pourraient bien agir l'un sur l'autre, mais ils resteraient distincts jusqu'au bout.
SI LE PRINCIPE VITAL DIFFÈRE DÉ l'aME RAISONNABLE 5l
190. 3^ Une considération qui confirme la vérité de Tanimisme c^est que, dans le vitalisme, il est impossible d^expliquer plusieurs points de morale communément reçus, entre autres les suivants: i® Chaque homme possède une inclination plus ou moins grande pour tel vice ou telle vertu à raison de son tempérament ou de sa complexion physique ; 2® rhomme montre d'autant plus de force morale quMl résiste avec plus d'énergie à l'aiguillon de la concupiscence ; 3^ la concupiscence a d^autant moins d'empire sur nous que nous sommes plus vertueux ; 4^ la tempérance et la force soumettent à la raison, Tune l'appétit concupiscible et Fautre l'appétit irascible,
191. J* Objection. Flourens(i) : On doit admettre dans l'animal autant de principes d^opération différents qu'il possède d'organes d'opération divers ; or il est constant que l'or* gane de la vie diffère totalement de l'organe de l'intelligence.
192. Réponse : i^ Flourens, partant de cette supposition que toutes les facultés de l'animal, même ses facultés intellectuelles, s'il en a, résident dans quelque organe propre et corporel, chercha par des expériences nombreuses faites sur des animaux vivants à découvrir Torgane^de chacune d'elles ; or il crut avoir découvert que la moelle allongée est l'organe de la vie et que les deux lobes ou hémisphères du cerveau sont l'organe de V intelligence. Plusieurs animistes répondent à Fiourens que les organes corporels ne sont que les instruments des facultés et que rien ne s'oppose d'ailleurs à ce qu^un mime principe actif ait plusieurs organes sous sa dépendance.
193. Mais cette réponse est insuffisante. Il est certain d'abord que les organes ne sont le sujet d'aucune faculté, il sont seulement les instruments de plusieurs d'entre elles. Car c'est l'âme qui est le sujet de toutes les facultés de lliomme ; soit toute seule, s'il s'agit des facultés intellectuelles, soit de concert avec le corps, s'il s'agit des facultés sensitives ou vé* gétatives. D'ailleurs, et cette raison est décisive, les facultés intelleauelles n'ont besoin pour s'exercer d'aucun organe
(i) Dans l'histoire de cette controverse^ nous n'avons pas mentionné cet illustre physiologiste, parce qu'il n*est pas facile de découvrir quelle fut au juste sa véritable opinion.
Ssft ANTHROPOLOGIE
corporel, ainsi que nous Tavons prouvé dans la Dynami^ logie (i).
194. 2^ Les faits sur lesquels Flourens appuie ses déductions ne sont pas assez certains pour quHl soit permis d^en déduire une théorie d'anthropologie rationnelle, soit parce que les physiologistes qui assignent un organe particulier à IMntelligence ne s'entendent pas entre eux lorsqu'il s'agit de le désigner ; soit parce que les bêtes étant privées de toute faculté intellectuelle, la preuve d'analogie que Flourens tire de ses expériences sur les bêtes pour établir que chez l'homme l'intelligence réside dans les lobes du cerveau^ n'est évidemment d'aucune valeur.
195. Instance. Si Ton enlève les deux hémisphères du cerveau l'intelligence disparaît, tandis que la vie cesse entièrement si l'on enlève la moelle allongée. Cela prouve que de ces deux organes Tun est le siège de l'intelligence et l'autre le siège de la vie et que la vie et l'intelligence sont deux principes différents.
196. Réponse: i" On peut rétorquer ainsi l'argument contre l'auteur : Si la vie et l'intelligence sont deux principes différents, ayant chacun son organe propre, pourquoi l'intelligence ne reste-t-elle pas dans l'animal lorsqu'on le prive de la vie en lui enlevant la moelle allongée ? Ainsi donc, ou il est faux que les organes de la vie et de l'intelligence soient différents, ou bien de la diversité des organes on ne peut conclure à la diversité des opérations.
197. 2^ Si l'homme perd quelquefois l'intelligence de son vivant, on peut dire que cela tient à ce que l'âme informe le corps humain par son essence et non par son intelligence.
198. 3* Voici une plus ample explication de ce fait: Comme rintellect est incapable de rien concevoir en cette vie sans les fantômes que lui fournit l'imagination, il est naturel que l'intellect cesse de fonctionner régulièrement si l'imagination et les autres facultés sensitives viennent à être troublées dans leurs opérations. La vie ne disparaît pas néanmoins^ parce que le trouble des facultés intellectives et sensitives n^entraîne pas nécessairement celui des facultés végétatives ou nutritives.
(i) Dynamilogie^ ch.III, art. i.
SI LE PRINCIPE VITAL DIFFERE DE l'âME RAISONNABLE 53
199. 4^ Objection. Haller, Barthez, auxquels se joint Flourens : Si Ton fait passer une étincelle électrique dans les nerfs d'un animal qui vient de mourir ou dans ceux d'un membre récemment amputé, on voit aussitôt les muscles se contracter et produire certains mouvements qui annoncent la présence de la vie. Or, si Tâme était le principe de la vie animale, l'âme disparue, ces phénomènes vitaux seraient impossibles •
200. Réponse: i^ Les mouvements de contraction dont il s'agit ne sont pas des actes vitaux s'ils sont excités par une cause extérieure; mais, s'ils se manifestent dans le corps d'un supplicié, par exemple, immédiatement après sa décollation, et sans excitation externe, on peut affirmer que l'âme les avait excités avant d'abandonner son corps.
201. 2® Cette objection, comme le remarque Bouillier, confirme l'animisme, bien loin de Tébranler ; car, si le principe de la vie restait encore quelque temps dans le corps après le départ de l'âme raisonnable, il produirait en lui tous les effets qu'il est naturellement capable de produire ; or, il est certain que Ton ne constate qu'un petit nombre de mouvements contractiles dans le cadavre et dans le membre amputé.
202. 5« Objection. Lordat : Si l'âme^ raisonnable était le principe vital du corps humain, l'intelligence et la vie corporelle subiraient les mêmes vicissitudes dans l'homme; or c'est un fait d'expérience que l'intelligence croît à mesure que le corps décline vers la tombe.
203. Réponse : La majeure de cet argument est fausse ; car l'âme n'étant pas le principe des opérations vitales en tant qu'elle est raisonnable^ il n'y a rien d'étonnant à ce que l'intelligence ne subisse pas absolument les vicissitudes du corps. Quant à la mineure^ nous répondons que la plupart du temps les choses se passent d'une toute autre manière, ce qui fait que tes Matérialistes en ont tiré cette conclusion que l'âme périt avec le corps, puisqu'elle vieillit avec lui. Lorsque nous traiterons de la nature de l'âme, nous montrerons que l'argument des Matérialistes n'est pas plus solide que celui des Vitalistes.
204. 6^ Objection. Le même : Si le principe des opérations intellectuelles tt celui des opérations vitales étaient identiques, les enfants ressembleraient à leurs parents par les qualités intellectuelles et morales comme ils leur ressemblent
par leurs qualités physiques ; mais Texpérience prouve que les enfants ne reçoivent en héritage que les qualités physiques; donc, etc.
205. Réponse : Le principe et le fait proposés dans cet argument sont faux Tun et Tautre. i^ Comme c^est le corps et non l'âme qui est transmis par la génération, il n^est pas nécessaire que le fils reçoive de ses parents, avec les qualités du corps, les mêmes qualités morales. D'ailleurs, Thomme étant libre, il peut modifier profondément les penchants qui l'inclinent naturellement soit au vice soit à la vertu. 2** Les qualités physiques du père et de la mère ne passent pas toujours à leurs enfants ; il arrive assez souvent d^autre part que le proverbe, tel père teljils^ se vérifie : les enfants ressemblent au père ou à la mère par le caractère ou par les qualités de Tesprit. ^
206. 7« Objection, Lesègue: On doit rejeter une théorie qui blesse la dignité humaine ; or tel est Tanimisme .
207. Car, si l'âme raisonnable était le principe des opérations vitales, on devrait lui attribuer toutes les œuvres basses et serviles qui s'accomplissent dans le corps ; elle subirait en un mot toutes les infirmités corporelles.
208. Réponse : Ce qui suit nécessairement la nature d'une chose ne peut être indigne de cette chose ; or faire ou Subir toutes les actions que Lesègue énumère pour ridiculiser l'animisme est une conséquence de la nature de Tâme, non pas en tant qu'elle est raisonnable, mais en tant qu'elle anime le corps. De fait, notre âme n'a pas une nature purement intellectuelle comme Tange, elle est naturellement destinée à t »• former un corps mortel. D'où il suit qu'elle est de concert avec le corps le principe de toutes les opérations vitales de l'homme. Par conséquent Tâme raisonnable ne déchoit pas de sa dignité lorsqu'elle produit avec le corps les opérations vitales ; car, d'après les principes du véritable animisme, les opérations intellectuelles ne doivent pas être confondues avec ces dernières. D'ailleurs les Vitalistes ne nient point que l'homme ne résulte de l'union de l'âme et du corps ; mais, s'il n'est pas indigne de l'âme, qui est spirituelle, de produire Thomme de concert avec le corps, il n'est pas non plus indigne d^elIe de concourir aux diverses opérations du corps comme principe fortml.
Sr LE PRINCIPE VITAL DIFFERE DE l'aME RAISONNABLE 55
209. Instance. En attribuant à Tâme les opérations vitales^les Animistes lui attribuent l^essence et les opérations de la bête ; or n^est-ce pas là rabaisser Tessence de la nature humaine?
210. Réponse: La série des êtres qui composent Tunivers est ordonnée de telle sorte, comme nous Pavons expliqué dans la Cosmologie (7J, que la nature inférieure se trouve contenue virtuellement dans la nature supérieure. Or, s'il en est ainsif il est naturel que Tâme raisonnable contienne virtuellement les perfections des bêtes et des plantes. Mais il ne suit nullement de là que Vessence et les opérations de l'homme soient les mêmes que celles de la plante et de la bête, comme on Taffirme; car, outre la sensibilité et la vie, l'homme possède la raison qui le place au-dessus de l'une et de Fautre.
ARTICLE SEPTIÈME
Réfutation des arguments indirects des Vitalistes
(Tom, III, pag. i66«i75)
211. x^ Objection. Leibnitz et autres Vitalistes : Si Tâme était la forme substantielle du corps, elle serait étendue et divisible comme lui ; mais tout ce qui est étendu et divisible est en même temps matériel. Donc Tanimisme fait Tâme matérielle.
212. Réponse: Nous avons démontré dans la Cosmologie (2) que toute forme substantielle était simple et indivisible par soi. Si certaines d'entre elles se trouvent étendues et divisibles, c'est ou bien parce qu'elles sont entièrement concrétées dans la matière, par exemple dans les corps inanimés ; ou bien par accident^ comme dans les plantes et chez les animaux imparfaits.
21 3. Instance. L'âme ne pourrait produire les opérations dans le corps humain sans se mêler avec lui et participer à son étendue et à sa divisibilité.
214. Réponse: i® L'âme humaine est la /orme du corps par son essence et nullement par sa raison ; c^est pourquoi
(1) Cosmologie^ chap. IV, art. 3.
(2) Cosmologie, ch. I, art. 6, etch. IV, art. 3.
elle produit l'organisme de son corps et toutes ses opérations non par sa raison mais par instinct. Car, Tâme humaine étant très-supérieure à Pâme des plantes et à Tâme des bêtes, elle en possède toutes les vertus sans être absorbée comaie elles par le corps qu^elle anime. En effet, Tâme et le corps ne s^unissent pas dans Thomme à la manière de deux substances déjà constituées qui, parleur union, en formeraient une troisième ; mais ils composent une substance unique, en ce que Pâme informe une matière d'abord privée de toute forme, dont elle fait son corps en lui communiquant son être propre.
21 5. 2^ Voici en quel sens Tâme, en communiquant son être au corps, devient une même chose avec lui. Uâme humaine peut être considérée ^ew soi et comme principe intelleC'tif^ ou en tant qu'elle informe le corps. Considérée de la première façon, elle reste distincte de la matière du corps ; car elle exerce ses opérations intellectuelles sans aucun organe corporel. Mais, considérée de la seconde manière, elle devient une seule et même chose avec le corps, non en tant qu'il est matériel, mais en tant qu'il est animé et vivant. L^âme n'est point pour cela étendue et divisible ; parce que, si la matière du corps vivant est étendue et divisible, le principe qui le fait vivre est nécessairement indivisible et simple.
21 6. -2* Objection. Si l'âme constitue le corps, elle est de même nature que lui ; mais le corps est étendu et divisible ; donc rame doit être étendue et divisible comme le corps qu'elle constitue.
2 1 7. Réponse : Entre l'âme et le corps il n'y a aucune convenance de nature^ mais il y a cette convenance de /;rojportion qui doit exister entre deux natures diverses, dont Tune complète l'autre comme Vacte complète la puissance. Tel est le genre de convenance qui existe entre l'âme et le corps ; car Pâme compose avec le corps qu'elle informe un tout subs^ tantiel^ ce que ne pourraient faire deux âmes par leur union malgré la similitude de nature.
218. J* Objection, D'après les Animistes, lame produit les opérations matérielles du corps ; mais tout efiFet matériel suppose une cause matérielle ; donc Pâme serait matérielle suivant l'opinion des Animistes.
219. Réponse: L'âme produit les opérations du corps en tant qu'elles sont vitales et nullement en tant qu'elles sont
SI LE PRINCIPE VITAL DIFFÈRE DE L^ÂME RAISONNABLE Sj
matérielles et corporelles. Car elle concourt aux opérations du corps en ce qu^elle lui donne Vêtre et la vie.
220. Il nous reste à expliquer comment une âme qui est la forme d^un corps peut cependant produire des opérations intellectuelles, et comment une âme intellective peut être néanmoins capable de produire des opérations corporelles.
221. I* Voici comment saint Thomas explique le premier point : « Puisque Tâme est la forme du corps suivant sa substance^ il n^est pas nécessaire que toutes ses opérations aient le corps pour organe ; car, loin d^être totalement absorbée par la matière qu'elle informe^ l'âme humaine est celle de toutes les formes qui surpasse le plus sa matière ; il n'est donc pas étonnant qu'elle produise certaines de ses opérations sans l'intermédiaire du corps (i). »
222. 2° Par cela même qu'elle est plus parfaite que les autres natures du monde visible, notre âme doit posséder en ellemême, outre des facultés intellectuelles, toutes les perfections des diverses natures de ce monde ; ce qui la rend capable de communiquer à son corps Vêtre sensitif, Vêtre végétatif et Vêtre corporel.
223. Pour éclaircir cette doctrine, on a cité l'exemple des Jigures et des nombres. En effet, les nombres étant formés
par l'addition ou la soustraction de l'unité, il s'ensuit qu'un nombre contient tous ceux qui sont au-dessous de lui ; il en est de même des figures : le pentagone, par exemple, contient le quadrilatère et le triangle.
224. ^ Objection. Si l'âme était la forme substantielle du corps humain, elle périrait avec lui ; or l'âme est immortelle; donc elle n'est pas la forme du corps humain.
225. Réponse: L'âme est en effet la forme substantielle du corps, mais sans dépendre absolument de lui, comme nous l'avons dit et comme nous le prouverons bientôt plus longuement. Or, si une forme de cette nature doit toujours conserver une certaine inclination à s'unir avec son corps, cette inclination ne Tempêche pas de continuer à exister après sa séparation d'avec lui.
(i) Contr.Gent., lib. II, c. 68.
5B ANTHBOPOLOGIE