CHAPITRE QUATRIÈME
DU SIÈGE DE l'aME
226. La conséquence de la doctrine que nous venons d^établir sur la nature de Tunion qui existe entre Tâme et le corps c^est que Pâme a son siège dans le corps tout entier; mais, comme cette question est très-importante et que les philosophes modernes soutiennent à ce sujet des opinions erronées, nous établirons solidement la proposition que nous venons d^énoncer.
ARTICLE PREMIER
Opinions des philosophes sur le siège de Pâme
227. Les opinons des anciens sur cette question sont tellement nombreuses qu'on pourrait dire : Autant de philosophes autant de sentiments (i). Platon faisait de la tête le siège de rame, ou du moins de ce qu^il appelle la partie raisonnable de rame. Ta XoytatixÀv (ji<poç. Car on ne sait pas au juste sUI admettait trois âmes : une âme raisonnable, une âme irascible et une âme concupiscible ; ou si, dans sa pensée, ces deux dernières étaient simplement deux puissances inférieures de rame raisonnable (2).
228. Aristote place Tâme dans tout le corps et l'unit si étroitement avec chacune de ses parties quecelles-<i ne méritent plus le nom de parties du corps dès qu'elles en sont séparées. On verra par ce que nous dirons ci-après la grande importance de ces deux points. Cependant quelques auteurs ont cru que le philosophe de Stagire plaçait Tâme dans une partie déterminée du corps, dans le cœur^ ou dans le sang; mais ces auteurs ont été trompés par les apparences, à raison du rôle important qu^il attribue au cœur et au sang dans l'économie animale
(i) Elles sont énumérées dans les Tusculanes et CtcéToa (lib. Il, £ap. 9) et dans Tertullien ; De Anima, cap. i5. (2) Voir plus haut, § 104.
DU SlicGE DE L^AME Sg
229. Les Stoïciens étaient persuadés que Pâme réside dans le cœur et qu'elle s'étend de là dans tout le corps, grâce à la chaleur animale qui a son foyer principal dans ce viscère (i).
230. Personne n'ignore qu^Épicure plaçait Tâme dans la poitrine^ ou, comme dit TertuUien, dans toute la capacité thoracique, in tota lorica pectoris. Ce que nous éprouvons dans la crainte ou dans la joie lui paraissait une preuve manifeste de la vérité de son sentiment.
23 1. Quant aux Pères de l'Église, ils adoptent presque tous l'opinion d'Aristote. Citons de préférence saint Augustin : u L'âme, dit-il, est non-seulement présente à toute la masse du corps, elle est en même temps présente toute entière à chacune, de ses parties (2). »
232. Les Docteurs scolastiques ont soutenu la même doctrine. Car si l'âme, ainsi qu'ils renseignent» est la forme substantielle du corps, il est nécessaire que l'âme existe dans tout le corps et dans chacune de ses parties. Mais, attendu que, si rame est une par son essence, elle est multiple par sa vertu, ils soutenaient qu'elle se trouve dans tout le corps et dans chacune de ses parties d'une totalité d^essence et non d'une totalité de vertu ; car elle n'accomplit pas les mêmes opérations dans chaque partie du corps ; dans les unes, elle produit les opérations de la vie végétative et dans les autres les opérations de la vie sensitive et animale.
233. Comme cette doctrine des Scolastiques sur le siège de Pâme est la conséquence de leur théorie concernant la forme substantielle des corps, il n'est pas Surprenant que les philosophes modernes, qui ont traité la théorie scolastique de
(i) Quelques érudits^ abusant de certains textes de l'Écriture et des Pères, ont prétendu que l'opinion des chrétiens était conforme à celle de Zenon et de ses disciples. Mais nul interprète sérieux des Écritures n'a jamais vu aucune affinité réelle entre l'opinion des Stoïciens et les textes de saint Paul (Ad Rom, ^ cap. X, v. 10)^ ou des Actes des Apô^ très (cap. I, v. 24, et cap. XV^ v. 8); car ces mots, corde creditur ad justitiam, qui corda nosti omnium, qu'on lit dans les endroits indiqués désignent simplement le siège des sentiments et des affections de l'âme, sans toucher à la question présente. Les textes des Pères que Ton apporte doivent être interprétés de la même manière. « Ce qu'il y a de principal en nous, dit saint Jérôme, se trouve dans le cœur, suivant Jésus-Christ, et non dans la tête comme l'enseigne Platon » ; Comm^ in Evang, Matth.^ lib. II, c. i5.
(i) Deimmortal. aninu^ c. 16^ n. 25.
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la composition des corps avec tant de dédain, aient aussi rejeté ce point particulier. Descartes assigne à Tâcne comme siège spécial le conarium ou la. glande pinêale^ qui se trouve placée à la partie supérieure du cerveau ; elle est unique et simple, tandis que les autres parties du cerveau sont doubles et composées. Nous ferons remarquer au sujet de cette opinion de Descartes qu^elle fut abandonnée par la plupart de ses disciples.
284. Malebranche place également le siège de Tâme dans le cerveau. Quant à Leibnitz, malgré son système de Vhar^ monie préétablie^ il conserve à peu de choses près la doctrine scolastique sur le siège de Tâme humaine.
235, Pour ce qui est de Rosmini^ cette question, dans quelle partie du corps Vâme réside-t-elle^ ne lui paraît avoir aucun sens ; car, l'âme étant simple, elle n'occupe pas plus telle place que telle autre. De là vient, en efTet* que les auteurs qui ont voulu lui assigner un siège spécial ont désigné les parties les plus diverses : par exemple, Lancisi, de la Peyronie, Tecchmeyer, la relèguent dans le corps calleux ; Digby, dans le septum lucidum ; Drelincourt, dans le cervelet ; Willisi, dans lecor^^ sirié ; Catti, dans les méninges; et enfin Vieussens, dans la moelle du cerveau.
ARTICLE SECOND
Vâme existe dans tout le corps et dans chacune
de ses parties
(Tom. III, pag. 184- 191)
236. Les Scolastiques, comme nous le disions plus haut, enseignent, à l'exemple des Pères, i* que Pâme est tout entière dans tout le corps et tout entière dans chaque partie du corps ; 2^ qu'elle est tout entière dans tout le corps et dans chacune de ses parties d'une totalité d^essence^ comme ils s'expriment, mais non d'une totalité de vertu.
237. I® L'âme est dans tout le corps. En effet Pâme, comme nous l'avons démontré, est la forme substantielle du corps humain, c'est-à-dire le principe unique par lequel le corps humain vit et opère ; elle est, en d'autres termes, Vacte propre du corps organique tout entier et non l'acte seulement
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de Pune de ses parties. Mais, sMl en est ainsi, il est nécessaire que l'âme existe dans tout le corps. Nous avons solidement établi la majeure dans le chapitre précédent ; il nous suffira par conséquent de prouver ici la mineure. Voici cette preuve: La forme substantielle ou l'acte propre d'une matière et la matière elle-même s'unissent immédiatement, c'est-à-dire sans le secours d'aucun lien ; mais, si la matière a besoin d'être perfectionnée dans sa totalité par l'acte en question ou par la forme f celle-ci doit évidemment résider dans toute la matière comme dans son objet propre ; or, puisque l'âme humaine est la forme substantielle, ou l'acte propre de tout le corps humain, il estnécessaire qu'elle s'unisse avec tout le corps et qu'elle réside par conséquent dans le corps tout entier. Ceux qui, niant cette conséquence, placent le siège de l'âme dans une partie déterminée du corps humain, dans la tête ou dans le cœur par exemple, se trouvent contraints d'admettre plusieurs âmes et détruisent par là même l'unité substantielle du composé humain.
238. 2** L'âme est dans chaque partie du corps. Une forme qui perfectionne un tout sans en perfectionner les parties, n'est que la forme accidentelle de ce tout : telle est, par exemple, 1» forme d'une maison, elle est la forme de l'édifice et non celle de ses parties. Mais l'âme est la forme substantielle du corps humain tout entier ; par conséquent elle est la forme de toutes les parties du corps comme elle est la forme du corps lui-même. En outre, les parties du corps reçoivent de l'âme leur dénomination spécifique ^ ce sont les parties du corps Af/main ; ce qui ne pourrait se dire si l'âme humaine n'était pas réeftement la forme substantielle de chacune d'elles. Or la forme ou l'acte existe dans la chose dont il est l'acte. Donc l'âme doit exister dans chaque partie du corps. Les philosophes qui placent le siège de l'âme dans la tête ou dans le cœur sont incapables d'expliquer ce fait ; car l'âme n'est le principe spécifique des parties du corps qu'autant qu'elle leur est intrinsèquement présente de manière à former avec elles une substance complète.
239. Après cette argumentation a priori^ quelques arguments a posteriori ne seront pas déplacés. Les esprits manifestent leur présence dans un lieu par leurs opérations ; or Pâme opère dans chaque partie du corps et y opère immé-*
6l ANtHROPOLOOlS
diatement. En efiFet^ chacun est intimement conraincu que les sensations quMl éprouve se produisent dans la partie do corps qui reçoit l'impression de Tobjet sensible ; par exemple, si j^approche ma main du feu, j'éprouve la sensation de chaleur dans la main et non dans le bras ou dans le cerveau. Or cette persuasion serait erronée si l'âo^e, résidant dans une partie spéciale du corps, présidait de ce poste privilégié à toutes les opérations vitales. Donc Tâme réside et opère immédiatement dans chaque partie du corps.
240. Traiter cette persuasion de préjugé et d^opinion vulgaire indigne d^un philosophe, comme s'expriment certains auteurs, c'est une aberration d^esprit à peine concevable, c^est se trahir soi-même et récuser le témoignage invincible de sa propre conscience. Nous reviendrons là-dessus dans les objections.
241. D^ailleurs, ceux qui placent le siège de Pâme dans la tête ou dans le cœur sont incapables d'expliquer comment du fond de sa citadelle Tâme perçoit it>/inc/emm^ la douleur dans le pied ou dans la main, et comment elle communique à chaque partie du corps sa dénomination spécifique. L'hypothèse des esprits animaux se portant avec une extrême rapidité de Porgane au cerveau et de celui-ci à Torgane est abandonnée depuis longtemps • D'autres attribuent ce rôle aux fibres nerveuses qui relient les diverses parties du corps au cerveau. Mais comment la sensation serait-elle transmise au cerveau par des messagères qui ne sentent pas elles-mêmes ? pourquoi éprouverions-nous la sensation là seulement où l'impression a été produite ? D'après ce que nous avons dit cidessus, ces auteurs sont également incapables d'expliquer la nature spécifique des parties du corps.
242. Voici un second argument a posteriori. C'est un fait constant que, si l'âme disparaît, ni tout le corps, ni ses parties ne conservent leur nature spécifique ; la preuve en est que toute opération cesse immédiatement soit dans le corps, soit dans les membres. Or ce défaut d'opérations prouve péremptoirement que l'âme communique leur nature spécifique aux diverses parties de son corps. D'où il suit que l'âme réside en chacune d'elles.
243. Nous terminons par un argument ad hominem qui confirmera les deux membres de notre thèse. La partie du
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corps dans laquelle Tâme réside est nécessairement ou un point indivisible et sans étendue, ou une partie étendue et divisible. Or la première hypothèse est inadmissible ; soitparce que toute partie du corps est inévitablement étendue, soit parce qu'un point indivisible ne pourrait être le centre où viendraient aboutir les commotions multiples des fibres et des nerfs du corps tout entier. Cette partie du corps est par con-» séquent étendue. Mais, sMl ne répugne pas que Pâme soit la forme d'une partie corporelle et étendue, il ne répugne pas non plus qu'elle informe le corps tout entier |et chacune de ses parties.
ARTICLE TROISIÈME
De quelle manière Pâme existe dans tout le corps
(Tom. III, pag. 191-197)
244. Avant de résoudre la question proposée, nous de* vous expliquer les divers sens que les Scolastiques donnèrent à ces mots, tout et totalité.
245. Le mot tout^ étant relatif aux parties j il doit être entendu diversement comme ce dernier. Or le mot partie se dit tantôt d^une certaine quantité et tantôt de quelque essence. Le mot tout doit donc s'entendre de même.
246. La totalité d'essence est évidemment la seule qui puisse convenir à l'âme humaine. Car, outre que la totalité de quantité ne convient que par accident à certaines formes imparfaites, elle ne peut aucunement être attribuée à Tâme humaine, qui ne dépend d'aucun sujet.
247. Quoique Tâme humaine existe dans tout le corps d^une totalité d'essence, cependant e//e n'existe pas dans chaque partie du corps suivant toute sa vertu. En effet, l'intellect et la volonté, qui appartiennent à Fâme en tant qu'elle surpasse la capacité du corps^ ne se trouvent à proprement parler dans aucune partie du corps. Quant aux facultés de Fâme qui président aux opérations de ia vie végétative ou de la vie sensitive, elles résident seulement dans les organes corporels qui servent d'instruments à leurs opérations. Car l'âme voit par les yeux, entend parles oreilles, etc., et n'exerce ces différentes opérations par aucune autre partie du corps.
248. Mais comment peut-il se faire que Tâme existe simultanément toute entière suivant son essence, dans toutes les parties du corps ? C'est que Tâme est incorporelle et n'est pas circonscrite dans un lieu, répond Némésius(i). La sagesse de cette réponse est facile à comprendre ; car les choses simples n'existent pas dans le lieu par un contact proprement dit, lequel ne convient qu'aux seuls corps, elles ne peuvent agir sur ces derniers que par leur vertu ou par un espèce de contact virtuel. Or ce genre de contact ne dépend pas du lieu, il résulte uniquement de l'action que la substance simple exerce par sa vertu propre sur la substance corporelle dont elle est Tacte ou la forme. D'où il suit qu'elle peut se trouver simultanément toute entière dans tout le corps et dans chacune de ses parties.
249. Il y a une liaison si étroite entre la simplicité de Pâme et la manière dont elle existe dans le corps que saint Augustin n'hésite pas à conclure de sa simplicité qu'elle existe dans tout le corps, et vice versa de ce qu'elle existe dans tout le corps qu'elle est simple et incorporelle (2).
250. On ne peut nier conséquemment que l'âme ne tienne de sa simplicité la propriété d'exister dans tout le corps. Mais nous avons assigné ci-dessus avec Némésius une autre cause à ce fait : c'est que l'âme n'est pas, comme le corps, circonscrite par un lieu. Il nous faut expliquer cette seconde raison.
25 1. Une chose existe circumpscriptive dans un lieu lorsqu'elle est exactement proportionnée au lieu qu'elle occupe : ce qui exige, comme s'exprime saint Bonaventure; que le tout soit dans tout le lieu et la partie dans la partie (3) ; d'où il suit qu'une chose qui est ainsi circonscrite par le lieu qu'elle occupe ne peut exister toute entière dans chaque partie du lieu. Mais l'âme n'est pas unie au corps de manière à être circonscrite par lui ; car, suivant saint Thomas, elle est dans le corps plutôt à la manière d'un contenant qu'à la manière d'une chose contenue. Or ce qui existe ainsi dans un lieu existe simultanément tout entier dans chaque partie du lieu, ou, si
(1) De natura hominis, c. III.
(2) De immortalitate anim,, c. 16.
(3) In lib. 1 Sent,, Dist. XXXVII, p. II, q. i ad arg.