‹ Compendium de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes d'après SanseverinoChapitre 56 sur 119 · DE L^ESSENCE DE L^AME HUMAINE · texte numérisé non relu

DE L^ESSENCE DE L^AME HUMAINE

ARTICLE QUATRIÈME

Quelle est la vraie notion de rame humaine

(Tom. III, pag. 226-238)

297. L'âme humaine appartient au gem^e de substance; il nous reste à déterminer quelle en est Vespèce ou à la définir exactement.

298. Aristotedonne deux définitions de Tâme (i). Voici la première : Vâme^ dit-il, est l'acte premier d'un corps organique ayant la vie en puissance. Les mots, acte premier^ signifient que rame est une forme substantielle ; car une for^ me accidentelle ne peut jamais être un acte premier, puisqu'elle suppose l'existence d'une forme substantielle.

299. Ces paroles, d'un corps organique^ doivent s'entendre du corps organique constitué par Tâmé elle-même ; comme on le voit, la forme est ici expliquée par TefFet/orwc/ qu^elIe produit dans son propre sujet.

300. Enfin cette expression, â;^an/ la vie en puissance^ si^ gnifie la puissance d'opérer ou Yopération. Car la vie peut être considérée dans l'acte premier qui dénote Vêtre de ce qui est vivant, ou dans l'acte second ^ c'est-à-dire dans V opération elle-même. Or, dans cette définition, le mot vie signifie en effet que l'âme, qui est Tacte premier du corps organique, donne à celui-ci le pouvoir de produire les opérations vitales.

3oi. Voici la seconde définition d'Aristote, on verra qu'elle peut très-bien s'appliquer à l'âme humaine : Uâme^ dit-il, est ce par quoi, illud quo, nous recevons premièrement la We, le sentiment^ le mouvement et V intelligence. Cette expression illud quo signifie que l'âme est /a forme du composé humain, c'est-à-dire le principe f;i/rm^è^2/e de ses opérations ; le mot premièrement.^ primo, que l'on ajoute, dénote que l'âme est le principe substantiel et radical des opérations énumerées; car les puissances de l'âme n'en sont que les instruments. Enfin les autres paroles énumèrent les diverses opérations dont l'âme est le principe primitif et radical et dont les facultés sont les principes immédiats comme instruments de rame.

3o2. Cette seconde définition démontre la vérité de la pre-

(1) De anima, lib. II, c. i et 2.

mière ; car, si Tâme est le principe qui nous fait vivre^ sentir et nous mouvoir y il en résulte que la première définition, qui présente Pâme comme P^cte premier du corps ^ est parfaitement juste et vraie.

303. Mais voyons comment l'âme raisonnable peut être Vacte premier du corps 'humain. l' Les opérations de l'âme étant du nombre de celles qui sont inhérentes au principe operateur, on doit distinguer autant d'espèces drames qu'il y a de manières diverses dont les opérations de Tâme peuvent surpasser les opérations de la nature corporelle. Or elles peuvent surpasser celles-ci de trois manières ; car elles peuvent s'exercer avec le concours d'un organe corporel et d'une qualité corporelle, telles sont les opérations de l'âme végétative ; ou s'exercera l'aide seulement d'un organe corporel, comme les opérations de l'âme sensitive; ou s'exercer sans le secours ni de l'un ni de l'autre, telle est l'opération de l'âme intellective ou raisonnable. Donc l'âme peut être véritablement Vacte premier d'un corps organique.

304. 2^ Dans tout mouvement trois choses sont à considérer : Inexécution du mouvement, la manière dont il se produit et la^n pour laquelle il a lieu. Ainsi, parmi les corps fffformés par une âme, les uns se meuvent d'eux-mêmes quant à V exécution seulement, la nature déterminant elle-même le mode et la fin de leur mouvement ; d'autres se meuvent d'eux-mêmes quant à V exécution et quant au mode ; enfin, d'autres se meuvent d'eux-mêmes et quant à Vexécution^ et quant au mode et quant à la fin. Or, il n'y a qu'une âme intelligente ou raisonnable qui soit capable de fixer la fin de ses actions et de déterminer les moyens propres à l'atteindre.

305. Réciproquement, il est nécessaire d'admettre un principe de vie intellectuelle qui soit la forme substantielle d'un certain corps. En effet, la perfection de l'univers exige, comme le dit saint Thomas, qu'il y ait parmi les créatures une substance intellective unie à un corps et servant comme d'anneau entre le monde visible ou corporel et le monde invisible ou intellectuel.

306. Ainsi donc, ce qui constitue l'essence de l'âme humaine, c'est d'être en même temps un principe intellectif et la forme substantielle ^'un cor/7^. Car Tessence d'une chose

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doit comprendre ce que cette chose a de commun avec d^autrès et ce qui Ten distingue. Or, bien qu'elle soit intellective, rame est néanmoins la forme substantielle d'un corps, et conséquemment une substance qui possède /^ar ^0/ une disposition naturelle à s^unir avec le corps. Uâme humaine a cela de commun avec les autres âmes qu^elle communique son être au corps, le vivifie et Tinforme, mais elle s'en distingue en ce qu^elle est un principe intellectif. De même, elle diffère des sxÂsiàXiCts purement intellectuelles par sa disposition naturelle à s'unir à un corps et elle leur ressemble en ce qu'elle est un principe intellectif. Cest grâce à sa nature intellective^ comme nous le montrerons bientôt, quMl lui appartient]de n^avoir pas son être concrète dans la matière et de pouvoir sub* sister sans le corps.

307. Par conséquent, nous pouvons définir Tâme humaine : Vacte premier d'un corps organique qui possède la vie rai^ sonnable en puissance. Ou plus simplement : Vâme est le principe intellectuel de V homme. Elle en est également le principe r//j/ et le principe sensitif; parce que le principe intellectuel, surpassant le principe végétatif tt le principe sensitif^ les comprend l'un et Tautre. Saint Augustin définit Tâme en des termes équivalents lorsqu'il dit : Vâme me paraît être une substance douée de raison et appropriée au gouvernement d'un corps.

308. Puisque telle est Tessence de Tâme humaine, nous pouvons en déduire ces deux corollaires : i^ L^âme humaine difTère de Pâme de la plante et de l'âme des bêtes non-seulement suivant son essence propre d'âme intellective^ mais encore en tant qu'elle est végétative et sensitive. En effet, bien que l'âme sensitive soit la même dans l'homme que dans la bête, quant à sa raison générique^ cependant elles diffèrent par V espèce comme les substances qu'elles informent ; car, de même que l'homme diffère spécifiquement des autres animaux en ce qu'il est raisonnable, de même l'âme sensitive de l'homme diffère de l'âme sensitive de la bête, parce qu'elle est en outre intellective. Or c'est un fait constant que la puissance inférieure reçoit toujours un surcroît de perfection de son union avec une puissance supérieure (i). On pourrait faire

(i) Contr. Geni.j lib. II, c. 87.

un raisonnement identique sur la supériorité de la faculté végétative chez Thomme.

309. 2° L*âme humaine est très-Justement placée au dernier rang parmi les substances intellectuelles. De fait, il n'y a que la plus infime d'entre ces substances qui puisse demander à s^unir à un corps comme sa forme substantielle. C'est pour la même raison que Tâme humaine arrive à la connaissance des choses, non par simple intuition comme les anges, mais par le raisonnement : ce qui fait que notre âme est plus justement appelée une substance raisonnable qu'une substance intellectuelle.

3 10. Voici comment, eh s^appuyant sur cette considération que l'âme occupe le dernier rang parmi les substances m« tellectuelles^ saint Thomas prouve que Pâme doit être la forme substantielle du corps humain (i). Se trouvant la dernière dans Tordre des substances intellectuelles, l'âme humaine ne possède pas des espèces intelligibles naturellement gravées dans son esprit, au moyen desquelles il lui soit possible de passer à son opération propre qui est Tintellection, ainsi que les substances supérieures en possèdent ; mais elle est en puissance relativement aux espèces intelligibles, attendu qu^elle est d'abord comme une table rase sur laquelle rien n'est écrit. C'est donc une nécessité pour elle de tirer des choses extérieures les espèces intelligibles par le moyen des facultés sensitives qui ne peuvent exercer leurs opérations propres sans organe corporel. Il est nécessaire par conséquent que l'âme humaine soit unie à un corps*.

3i I. Voyons en dernier lieu comment Pâme humaine, qui est intellective et la forme du corps, est cependant une ^2/^^tance. Bien que l'âme humaine soit une substance incom* plètCy puisqu'elle n'acquiert sa perfection qu'en s'unissant au corps, elle appartient néanmoins au genre de substance, nonseulement comme un principe qui constitue un tout substantiel, mais encore comme espèce. En effet, la substance est cette chose à laquelle il appartient d'être en soi (2). Or Vêtre en soi n'appartient point aux formes, si ces formes sont matérielles, c'est-à-dire si elles dépendent de la matière; dans ce

(i) Qjj. dispp.^q. unie*, Deanim,^ a« 8 c. (2) Ontologie^ ch. III> art. i •

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cas, il appartient seulement à tout le composé substantiel. Mais, comme l'âme humaine est intellective, elle n'est pas dépendante de la matière, et Vêtre en soi qu'elle communique à son corps lui appartient en propre. Donc, tandis que les autres formes appartiennent au genre de substance seulement comme principe^ Tâme humaine appartient au genre de substance et commt principe et comme espèce.

ARTICLE CINaUIÈMb:

Vessence de Vâme ne consiste ni dans la pensée ni dans la faculté dépenser

(Tom. III, pag. 238-244)

3 12. Notre intention n'est pas de discuter toutes les opinions émises sur l'essence de l'âme ; mais nous devons exa« miner l'opinion des philosophes qui placent cette essence soit dans la pensée soit dans la faculté de penser.

3i3. Descartes plaça l'essence de l'âme dans la pettsée^ comme il avait placé l'essence du corps dans retendue. Clauberg, Silvain Régis, Antoine Le Grand partagèrent le même sentiment. Malebranche, distinguant entre les pensées partie culières et la pensée en général y la place exclusivement dans celle-ci .

314. Gioberti etRosmini nous paraissent avoir également adopté l'opinion de Descartes. Car, diaprés Gioberti, l'essence de l'âme résulte de V intuition primitive de Dieu ; et, suivant Rosmini, l'intuition de Vêtre possible est l'acte p*e^ tnier qui constitue l'intelligence humaine.

3i5. Vessence de l'âme ne consiste pas dans la pensée. D'abord cette opinion est absurde en soi. En effet, i® la pensée étant unt opération de l'âme, elle présuppose lin principe d'action^ c'est-à-dire une essence qui la produise ; car l'essence d'une chose en est Vacte premier, tandis que l'opération en est seulement Vacte second. Or l'opération a la faculté pour principe prochain et l'essence pour principe éloigné. Donc la pensée n'est pas l'essence de l'âme. 2^ La pensée est produite par l'âme ; mais rien n'est la cause de sa propre essence ; il est donc absurde que la pensée soit l'essence de Tâme. 3* Enfin, les pensées sont très-diverses et très-variées ; au contraire.

les essences des choses sont constantes et invariables ; donc la pensée n^est pas même capable d'être une essence.

3i6. Quant à la distinction de Malebranche, nous répondons : La pensée^ prise en général^ n'est que l'idée abstraite de la pensée. Or cette idée abstraite peut être considérée sut-' jectivement c^est-à*dire en soi, ou objectivement c^est-â--dire relativement à Tobjet qu'elle représente. Si on la considère de la première façon, elle n'est qu'une certaine pensée particulière qui, variant avec chaque individu, ne saurait être l'essence de l'âme ; si nous la considérons de la seconde manière, elle ne représente alors qu'un objet idéal ^ incapable par conséquent de'constituer l'essence de l'âme qui est quelque chose de réel.

317. Secondement, l'opinion de Descartes conduit â cette conséquence absurde que Vâme ne se distinguerait pas de Dieu. En effet, il n'appartient qu'à Dieu, à raison de son infinie simplicité, de ne point se distinguer de son opération ; les créatures, se trouvant au contraire toujours composées d'acte et de puissance, se distinguent réellement de leurs opérations. Or, dans l'opinion de Descartes, l'âme ne se distinguerait pas de son opération ; par conséquent, d'après Descartes, la nature de l'âme consisterait, comme la nature divine, dans cette sovttd^actualité qui exclut toute espèce de potentialité. En outre, toute pensée étant, selon Descartes, une espèce de connaissance, si la pensée était l'essence de 1 ame, la connaissance Humaine serait subsistante comme Tâme. Or ce n'est qu'en Dieu seul que la pensée est subsistante par soi. Donc, dans l'opinion de Descartes, l'âme humaine ne se distinguerait pas de Dieu.

3 18. Quelques philosophes placent l'essence de l'âme dans la faculté de penser elle-même. Cette opinion est commune à tous ceux qui ne distinguent pas les facultés de l'âme de l'essence même de l'âme. Ainsi pour Leibnitz, qui fait cette confusion, l'essence de l'âme consiste dans la puissance représentative de tout Vunivers. De là est sortie l'opinion de Storchenau et de Galluppi, qui placent l'essence de l'âme non dans la faculté de penser, mais dans cette vertu naturelle de penser qui, déterminée par diverses facultés, produit divers genres d'opérations.

319. Pour réfuter cette opinion, il nous suffirait de répéter

DB L^ESSENCE DE L^AME HUMAIKB 8l

ce que nous avons dit ailleurs (i) contre ses partisans et contre Leîbnitz en particulier (2). Nous n'ajouterons ici qu^un petit nombre d'observations.

i^ L'essence de Pâme est cette chose d'où les facultés dérivent comme de leur source. Or la vertu naturelle au moyen de laquelle l'âme exerce ses diverses facultés n'est pas le principe d'où les facultés dérivent ; car cette vertu ne diffère pas de la propension naturelle qui incline chaque faculté à exercer les opérations qui lui sont propres (3).

2^ L'essence d'une chose contient tout ce qui convient, naturellement à cette chose. Or la faculté ;de penser ne rend pas compte de tout ce qui convient à l'âme ; car il y a dans celle-ci, outre les pensées, d'autres opérations et d'autres puissances.

3^ Le rôle de l'essence étant de constituer une certaine espèce, toute essence doit être déterminée de sa nature ; or la faculté de penser est de sa nature très-indéterminée, car son objet embrassant l'univers est en quelque sorte infini.

4^ Enfin cette théorie dérive de ce principe que toute sub^ stance est une cause ou une force ; or nous avons démontré ailleurs (4)^ que l'idée de cause et l'idée de force ne doivent pas être confondues avec l'idée de substance^ parce qu'elles impliquent un rapport à autre chose que l'idée de substance ne contient nullement.

320. Peut'On dire que rame pense toujours : Les Cartésiens plaçant l'essence de l'âme dans la pensée, devaient conséquemment soutenir que Tâme pense toujours ; car rieiv ne peut être privé de son essence. Leibnitz, Genovese, Storchenau et Galluppi suivent la même opinion, mais pour un autre motif. La vie, disent-ils, consiste dans l'action ; or l'action propre de Tâme c'est la pensée.

32 1 . Cette question nous paraît devoir être résolue d'après les principes de la philosophie scolastique. Le mot pensée peut se prendre dans un sens strict et désigner les seules pensées intellectuelles^ ou s'entendre dans un sens plus large et

(i) Dynamilogie, ch. I, art. i.

(2) Dynamiîogie^ ch. V, art. 2.

(3) Dynamilogie^ ch. î, art. 5.

(4) Ontologie^ ch. III, art. i.

désigner à la fois les connaissances intellectuelles et les connaissances sensibles. Or, si Ton prend le mot pensée dans ce dernier sens, il est impossible, croyons-nous, que Tâme soit jamais privée de toute pensée, parce qu'elle ne peut être totalement dépouillée des sensations qui correspondent au tact passif. Mais il en est autrement s'il s'agit deâ connaissances intellectuelles ; car, aussi longtemps que Tâme reste dans le corps, elle a besoin du secours des sens pour obtenir des intellections actuelles. Si donc les sens ne fonctionnent pas, comme il arrive dans le sommeil^ ou s'ils sont incapables de former des images comme cela se présente chez les enfaQts, chez les fous, etc., Texercice de l'intelligence se trouve suspendu ou plus ou moins troublé.

322. En outre, si les enfants avaient l'usage de leurs facultés intellectuelles, leurs actes seraient bons ou mauvais, vertueux ou vicieux, et par suite seraient dignes de récompense ou de châtiment ; or ce conséquent répugne à tout ce que Ton enseigne en morale.

323. Enfin, la raison sur laquelle s'appuie Topinion contraire est dénuée de toute valeur. De fait, quoique la vie appartienne proprement à l'âme intellective, à raison de sa nature intellectuelle, cependant l'âme intellective peut très-bien vivre sans que Tintellect soit actuellement en exercice ; car l'intellect a besoin d'être réduit en acte par la présence de quelque image sensible pour produire ses opérations (i); or ces images peuvent lui faire défaut, comme nous l'avons expliqué ci-dessus.

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