CHAPITRE SIXIÈME
DE l'immatérialité DE L AME HUMAINE
324. Nous venons de montrer que l'âme diffère des corps et qu'elle en est même substantiellement distincte. Bien plus, quoiqu'elle soit unie à un corps, l'âme n'est rien de corporel, rien d'étendu, ni de divisible, et son être ne dépend nullement du corps. En un mot, l'âme est immatérielle^ c'est-
(1) I, q. LIV, a. I ad I.
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à^dîre non-seulecnent simple et indivisible, mais encore spi^ rituelle et subsistante par elle-même.
ARTICLE PREMIER
Simplicité de Pâme humaine (Tom. III, pag. 245-265)
325. Le matérialisme de plusieurs anciens consistait â dire que, tout en différant du corps. Pâme est cependant quelque chose de corporel. Telle fut .la doctrine, i^ des philososophes dlonie. Thaïes, Anaximène, Heraclite, Anaximandre qui, se fondant sur cette maxime que le semblable est connu par le semblable, qu'ils entendaient de travers, en concluaient que rame est matérielle ; 2^ de Démocrite^ d'Épicure et de leurs disciples, diaprés lesquels il n^existe rien qui ne soit Toeuvre d!* atomes matériels ; 3° des Stoïciens qui, supposant le monde animé d'un principe actifs lcfeu,tn concluaient que l'jâme est une parcelle de ce principe.
326. V âme est simple ou incorporelle. En effet, si Tâme humaine est la forme substantielle du corps de Phomme, elle n^est ni un corps ni quelque chose de divisible ; parce que ni un corps ne peut être une forme, ni une forme être quelque chose de corporel. Et, comme Tâme humaine constitue l'animal le plus parfait^ non-seulement elle n'est rien de divisible par soi y mais elle n'est pas même divisible /7ar accident (i). En outre, deux corps ne peuvent simultanément exister dans le même lieu ; or Pâme existe dans le corps et avec le corps; si donc rame était un corps, deux corps existeraient simultanément dans le même lieu (2). Mais nous voulons prouver la simplicité de râmepar d'autres raisons.
327. I. Notre première preuve sera tirée de la nature de notre connaissance ou de nos pensées. Voici l'argument général : Suivant la maxime connue, l'opération suit Vêtre ; or la pensée, qui est la principale opération de l'âme, est une opération simple ; par conséquent l'être ou l'âme qui produit la pensée doit être une substance simple ou immatérielle. Nous prouverons la mineure par plusieurs arguments.
(i) Cosmologie, ch, IV, art. 3.
(a) Contr. Gent,, lib. II, c. 65, n. 2.
328. I® L'âme acquiert la notion des choses sensibles t>u composées en ce qu^elIe en perçoit par un seul acte toutes les parties telles qu^elles sont dans le tout, au moyen de la seule forme ou espèce du tout Or, si Tâme était matérielle, une pareille opération serait au-dessus de ses forces ; car, ou bien chacune de ses parties percevrait les différentes portions de l'objet sensible au moyen de leurs diverses espèces, ou bien chacune embrasserait Tobjet sensible tout entier au moyen de son espèce totale ; mais la première hypothèse est inadmissible» parce que dans ce cas les diverses parties du tout seraient successivement perçues, et Pobjet entier ne serait jamais perçu en même temps sous sa forme ou espèce totale (i) ; et la seconde ne Test pas moins, parce que la chose entière serait alors perçue autant de fois que l'âme aurait de parties. Par conséquent la vertu de percevoir les choses sensibles ne peut convenir à une substance corporelle.
329. Cette preuve, qui est tirée de Vunitédt la perception et de la divisibilité de la matière, se trouve déjà dans Eusèbe et dans saint Augustin. Le premier s^exprime ainsi (2) : « Quoique Tesprit perçoive autre chose par les yeux et autre chose par Pouie, il est nécessaire cependant que ces deux perceptions soient ramenées à Tunité. Comment, en effet, jugerions-nous qu'elles sont diverses, si toutes les choses perçues par les sens ne confluaient vers un seul et même principe ? » Voici maintenant les paroles de saint Augustin : ce N'écoutons pas certains philosophes qui dérivent Tâme d^un cinquième corps qui ne serait ni terre^ ni eau, ni at r, ni feu^ mais quelque autre élément sans nom connu également corporel. Car, si ces philosophes entendent par corps ce que nous entendons nous-mêmes sous ce nom, c'est-à-dire une nature ayant /ongueur^ largeur et profondeur et occupant un certain espace,
(1) Bayle (art. Leucippe^ note E) fait un raisonnement analogue: « Si ce globe, dit-il, était capable de connaître les figures dont il est orné, il ne contiendrait rien qui pût dire : Je connais toute l'Europe^ toute la France, toute la ville d'Amsterdam, toute la Vistule ; chaque partie du globe pourrait seulement connaître la partie qui lui écherrait... ; preuve évidente que le sujet aiSecté de toute l'image de ces objets n'est point divisible en plusieurs parties et par conséquent que l'homme^ en tant qu'il pense, n'est point corporel ou matériel, ou un composé de plusieurs êtres. »
(2) Prœparatio €vang,,lih, XY, c. 22, n. 829.
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nous disons que l^âme n'est rien de tel et ne peut provenir d'un pareil corps. En effet, tout ce qui est corporel peut, dans chacune de ses parties, être divisé et circonscrit par des lignes ; or, si l'âme était divisible de cette manière, elle ne pourrait concevoir la lignef cette ligne sans longueur ni profondeur, qu'elle sait très-bien cependant ne pouvoir se rencontrer dans la nature (i). »
330. L'argumentation suivante confirmera cette première preuve et réfutera en même temps les anciens matérialistes dont nous parlons plus haut. L'âme n'a pas besoin, pour connaître les choses corporelles, que sa nature soit semblable i la leur. En effet, la ressemblance entre le sujet connaissant et l'objet connu n'est requise que dans l'acte de la connaissance (2). Or il lui suffit pour cela d'obtenir, par l'intermédiaire des sens et de l'imaginadon, une espèce représentative de la chose à connaître. Il n'est donc pas nécessaire qu'il y ait ressemblance de nature entre l'âme et les choses corporelles qu'elle connaît.
33 1. Bien plus, si l'âme possédait en elle-même les principes des choses corporelles, il lui serait impossible d'acquérir la perception des corps. Car, si les choses singulières tirent de ces principes la puissance d'exister, ils ne suffisent pas cependant pour les faire exister en acte. Or chaque chose est connue en tant qu'elle est en acte et nullement en tant qu'elle est en puissance. On ne peut donc expliquer la connaissance des choses par cette raison que l'âme en possède les principes matériels. Par conséquent, ainsi que nous l'avons établi ailleurs (3), l'âme connaît les choses corporelles, non parce qu'elle a même nature qu'elles, mais parce qu'elle en reçoit les espèces représentatives dans l'acte de la connaissance. Mais, si l'âme connaît les choses matérielles en ce qu'elle est informée par leurs espèces ou formes représentatives, il suit de là qu'elle les connaît parce qu'elle reçoit leur être en quelque manière, puisque c'est la forme qui donne Vêtre aux choses. Or il est impossible que l'âme reçoive les choses avec la matière qui les individualise dans la nature ; elle doit donc
(i) De Genesi ad litter., lib. VII, c. 21, n. 27.
(2) Dynamilogiey ch. II, art. 3.
(3) Djrnamilogiey ibid.
les recevoir d'une façon immatérielle (i). Mais, si Pâme était corporelle^ il est évident qu'elle ne pourrait recevoir en soi les espèces immatérielles des choses, ni par conséquent les connaître. Ainsi donc par le seul fait que l'âme connaît les choses matérielles, nous pouvons légitimement conclure qu'elle n'est point matérielle elle-même .
332. En outre, nous avons conscience de posséder les notions de certaines choses qui ne sont pas composées ni même concrètes» par exemple, l'idée de Dieu, les notions de vertu, de vice, d'affirmation» de négation, etc. Or, quand même l'on accorderait qu'une substance corporelle est capable d'acquérir les notions des choses ccfmposées et concrètes, il est certain qu'une telle substance ne pourra jamais percevoir les choses simples ou abstraites. En effet, comme le corps est composé, il ne pourrait percevoir ce qui est indivisible en soi^ sans le diviser en parties, ce qui renferme contradiction. » Comment, dit Eusèbe (2), ce qui est doué de grandeur percevrait-il ce qui est privé de grandeur ? Comment le divisible pourrait-il percevoir l'indivisible î »
333. Voici deux considérations qui montreront toute la force de cet argument : i* Il doit y avoir proportion entre l'action et son principe efficient ; si donc l'âme était une substance corporelle et que la vertu de connaître lui appartînt, elle pourrait tout au plus percevoir les corps, la perception des choses incorporelles lui serait toujours interdite. 2^ Si la faculté de connaître pouvait convenir à une âme corporelle, cette faculté s'exercerait nécessairement au moyen des organes du corps ; mais ce qui est un tx simple ne peut tomber sous l'appréhension d'organes corporels.
334. Enfin, l'âme est capable de percevoir simultanément les contraires y ce qui est une nouvelle preuve de sa simplicité. En effet, comme les contraires s'excluent du même sujet et ne peuvent subsister ensemble, on ne peut expliquer leurpré-
(i) Dans la Dynamilogie (ch. II, art. 3), nous avons supposé que Pâme était simple, et nous en avons déduit que les espèces devaient être immatérielles. Ici au contraire nous établissons a priori^ c'est-à-dire d'après la nature même de la connaissance, que les espèces doivent être immatérielles^ afin qu'on voie plus clairement que l'âme est immatérielle et simple.
(2) Prœparat. Evangel.,Ub. XV, c. 3%, n. 83i.
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sence simultanée dans l'âme qu^en supposant qu'ils y sont ^ eçus d'une manière immatérielle. Donc Tâme qui les reçoit est elle-même immatérielle et simple.
335. 2^ Ce que nous avons dit des notions peut se dire a fortiori dts jugements. Car la nature du jugement exige que la notion d'un sujet et la notion d'un attribut soient comparées entre elles. Or cette comparaison ne pourrait avoir lieu, si les deux notions n'existaient pas simultanément dans le même sujet. Mais, si Tâme était composée de parties, les notions du sujet et de l'attribut ne seraient pas simultanément reçues dans le même sujet pensant ; une partie recevrait la notion du sujet, une autr^ la notion de Tattribut et la comparaison entre les deux ne pourrait être faite. Si donc Pâme a le pouvoir de former des jugements, c'est qu'elle n'est point composée de parties.
336. D'ailleurs, bien que l'action de juger soit complexe, l'acte par lequel l'intellect prononce le jugement esx simple et indivisible^ comme nous l'avons prouvé dans la D/namilo^ gie (i) ; or un acte qui est simple et indivisible ne peut provenir que d'un principe indivisible et simple comme lui.
337. 3* Le raisonnement prouve aussi très-bien que l'âme est simple : soit parce que la connaissance des prémisses et la connaissance de la conclusion doivent appartenir à un seul et même sujet, pour qu'il puisse s'assurer que celle-ci est contenue dans celles-là ; soit parce que l'acte au moyen duquel l'intellect connaît que la conclusion est contenue dans les prémisses est un acte simple et indivisible^ comme nous l'avons prouvé dans la Djrnamilogie (2).
338. 4^ L'ame a conscience d'elle-même et de ses opérations. Or, dans Tacte de conscience, le sujet connaissant s'unit si étroitement avec l'objet ponnu qu'ils ne font qu'une seule et même chose. Il est nécessaire pour cela que l'âme se replie toute entière sur elle-même. Mais, si Tâme était un corps, ses parties seraient extérieures les unes par rapport aux autres, et ni la partie ne pourrait se replier sur la partie pour s'unir avec elle, ni le tout se replier sur le tout. Il est donc manifeste, puisque l'âme a la conscience d'elle-même etde ses opérations, qu'elle est incorporelle et simple*
(i) DyTiamilogie^ ch. III, art. 8.
(2) Djrnamilogie, ch. III, art. 9.
33g. Ajoutons encore cette réflexion. Si la partie d'un corps se replie sur elle-même, elle perd sa première forme pour en prendre une nouvelle ; mais, si Ton expliquait de la sorte la connaissance acquise par la conscience, il s'ensuivrait que les connaissances obtenues par Tacte de la réflexion disparaîtraient au lieu de s'éclaircir, ce qui est absufde. De plus, rame se connaît par la conscience d'une autre manière qu'elle ne connaît les corps. D'où il suit que, si Tâme était elle-même un certain corps, elle percevrait ce corps autrement qu'elle ne perçoit les autres ; conséquence non moins absurde que la précédente.
340. 5^ Rappelons encore ces deux faits que nous avons établis précédemment (i) : i^ Les diverses facultés de Tâme dépendent les unes des autres dans leurs opérations ; par exemple, Tintellect ne peut rien concevoir que la connaissance sensible n'ait précédé et Tappétit présuppose toujours un objet connu ; 2^ plus Taction d'une faculté est énergique, moins est énergique l'action des autres. Or rien de semblable n'aurait lieu s'il n'existait en nous un principe unique, d'où ces diverses opérations tirent leur origine, et auquel elles viennent toutes se rattacher comme â leur centre commun. Mais ce centre commun et ce principe n'étant autre chose que l'âme, nous en concluons de rechef que l'âme est un principe simple et incorporel.
341 . Enfin, nous avons la conviction intime que le principe qui produit en nous des opérations si nombreuses et si variées est absolument le même. C'est le même sujet qui perçoit, qui veut, qui sent, qui se souvient, qui voit par les yeux et entend par les oreilles, etc. ; or nous n'éprouverions évidemment rien de semblable si l'on distinguait plusieurs parties dans l'âme et que l'une eût la fonction de vouloir, une autre de percevoir, une troisième de sentir, etc. (2). Ainsi donc la simplicité de rame humaine se déduit^ comme une conséquence rigoureuse, de la nature simple de ses diverses opérations et de l'harmonieux accord qui existe entre les unes et les autres.
(i) Dynamilogie, ch. I, art. 5.
(2) Bayle faisait tant de cas de cet argument qu'il le comparaît aux démonstrations géométriques ; Nouvelles de la république des lettres.
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342. IL La manière dont s'exercent les opérations de Tâme nous fournit un nouveau genre de démonstration. Nous appuyant sur cette maxime communément reçue des philososophes, La manière d'opérer est la conséquence de la ma^ nière d'être^ nous pouvons formuler ainsi notre argument général : D'après tous les physiciens^ les opérations des choses matérielles et corporelles peuvent toutes se ramener au mouvement ; or la pensée^ qui est la principale opération de Fâme, ne peut se ramener au mouvement ; donc Tâme, ou ce qui pense en nous, n'est ni matériel ni corporel. Nous avons à prouver la mineure.
343. Parlons d^ahovddts perceptions sensibles, i** La perception sensible a sans doute son point de départ dans l'impression que les organes reçoivent des objets matériels , mais cette impression matérielle ne se fait qu^entre leurs parties extrêmes» tandis que la perception embrasse l'objet tout entier. Donc le mouvement corporel ne peut expliquer à lui seul la perception sensible.
344. 2^ L'âme, comme on Ta vu, est capable de percevoir simultanément les contraires. Or, si Tâme était matérielle, ce genre de perception lui serait impossible; car les corps ne peuvent se mouvoir simultanément dans des directions contraires.
345. 3^ Voici un fait non moins significatif : Supposons un orateur puissant qui parle devant un nombreux auditoire ; tous Ventendent^ parce quUls sont tous frappés par les vibrations de sa voix, mais tous ne le comprennent pas également. D'où vient ce différent résultat, sinon de ce que la percep^ tion du sens des paroles n'est pas un simple ébranlement de Torgane de Fouie, comme la perception des sons de la voix.
346. On arrive à la même conclusion, si l'on compare avec le mouvement la perception des idées universelles^ les jugements^ les raisonnements^ la conscience et la mémoire. En effet: i^ Les mouvements corporels sont circonscrits dans un certain temps et dans un certain lieu, tandis que les idées intellectuelles sont indépendantes de toute condition de temps et d'espace.
2^ Il est absolument impossible que Punité synthétique qui est nécessaire dans tout jugement et dans tout raisonnement résulte de deux ou de trois mouvements combinés ensem"
go ANTHROPOLOGIE
ble« Car, lorsque deux ou un plus grand nombre de mouvements se combinent ensemble, ils en produisent un nouveau en disparaissant eux*mêmes. Dans le jugement et le raisonnement, au contraire, les notions composantes sont juxtaposées sans jamais se confondre.
3^ Dans l'acte de conscience^ Tâme se replie, pour ainsi parler, sur ses propres opérations et prend de la sorte posses«sion d'elle-même ; car, après avoir appréhendé son objet, l'esprit revient sur lui-même pour se rendre compte de la part qu'il a prise à l'opération. Or cet acte n'a rien de commun avec les divers mouvements que l'on observe dans les natures corporelles. Donc les phénomènes de la conscience ne peuvent s^expliquer par le mouvement seul.
4® Enfin, on sait que, dans le souvenir^ l'esprit se repliant sur lui-même reconnaît certaines choses qu'il avait précédemment connues ; or cette reconnaissance n'a rien de commun avec le mouvement. D'abord elle ne peut résulter de la répétition des mêmes commotions dans le cerveau ; car une nouvelle commotion pourrait sans doute nous faire connaître la chose une seconde fois, mais rien n'indiquerait, ce qui est essentiel au souvenir, qu'elle est une reproduction de la première. D'ailleurs, il est reconnu que si deux mouvements se succèdent dans le même corps, le second jette le trouble dans le premier et le modifie profondément. Mais rien de pareil n'arrive dans le souvenir.
347. Eusèbe présente ainsi cet argument : Si notre âme était corporelle, nos sensations ressembleraient sans doute i ces figures que le sceau imprime sur la cire, et dont la seconde efface complètement la premièi^e. Mais les choses se passent en nous d'une tout autre manière : notre âme est capable de recevoir successivement diverses sensations, et ni les premières n'empêchent l'impression des suivantes, ni les suivantes ne détruisent l'impression des premières . Par conséquent notre âme n'est pas une substance corporelle (i).
348. Parmi les nombreux arguments que nous pourrions apporter, indiquons encore ceux-ci : i^ Les corps ne se meuvent pas d'eux-mêmes, tandis que l'âme pense spontanément. 2^ Les pensées sont des opérations immanentes^ les mouve-
(i) Préparai, Evang,, lib. XV, n. 3 16.
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ments corporels sont au contraire des opérations qui se trans^ mettent d'un corps à l'autre, y La force motrice des corps diminue insensiblement et finit par s'éteindre, tandis que Tactivité des facultés intellectuelles n'éprouve pas ces défaillances fatales. 4* Enfin, la rapidité de la pensée est très-supérieure à celle des corps (i).
349. Lucrèce comprenant très-bien que les phénomènes de la pensée ne trouvent pas une explication suffisante dans les mouvements des corps connus j en attribuait Torigine à un corps inconnu et sans nom. De son côté, Hobbe dit quelque part : « Qui donc pourrait croire que les perceptions, comme le mouvement, sont produites par l'agitation des objets extérieurs (2) ? »
ARTICLE SECOND
Réponse aux objections des Matérialistes
(Tom, III, pag. 265-279)
25o. i^ Objection. Quoique les parties de la matière, chacune prise à part, soient incapables de penser, pourquoi la faculté de penser ne pourrait-elle pas naître de leur combinaison ?
35 1. Réponse: Il y a des effets qui sont certainement le résultat de certains organes matériels combinés entre eux, par exemple les horloges ; mais il est bon d'observer que, dans ce cas, ranalyse ne découvre jamais dans les parties des propriétés qui répugnent à la production de TeSet général. Au contraire, dans la matière, il y a diverses propriétés, telles que rétendue et la figure, qui sont absolument incompatibles avec la pensée, comme nous Tavons surabondamment établi.
352. 2^ Objection. La substance corporelle possède certaines propriétés qui ne sont point divisibles, par exemple la pesanteur, la force motrice. Par conséquent on ne peut conclure de ce que la pensée est indivisible qa^elle ne saurait convenir à la substance corporelle.
(1) S'il est permis de comparer Tactivité de Tâme au mouvement des corpS; il ne faut pas oublier que ce sont deux genres de mouvements très-divers.
(2) Leyiatkan^ seu de tnateria, forma^ etc., pag. 3,
353. Réponse: De même que les formes corporelles, considérées abstraction faite de la matière, sont simples et indivisibles, de même la pesanteur et la force motrice ne présentent rien que de simple et d'indivisible si on les considère en elles-mêmes, abstraction faite du corps qu'elles modifient. Mais, considérées dans le corps, elles ne sont plus indivisibles ; car la pesanteur est proportionnelle à la masse, et la force motrice est si bien distribuée dans toutes les parties du corps en mouvement, que si l'on représente cette force par deux^ on devra représenter par un la force répandue dans la moitié du corps. Il en est tout autrement de la pensée, elle est aussi bien indivisible dans le sujet pensant qu'en ellemême.
354. 3^ Objection. Il y a une maxime qui dit : Tout ce qui est reçu dans un récipient prend la forme du récipient qui le reçoit ; mais l'âme est reçue dans le corps ; elle est donc corporelle comme lui.
355. Réponse: L'âme n'est pas reçue dans le corps à la manière d'une chose reçue dans un récipient qui la contiendrait ; c*est l'âme, plutôt, comme dit saint Augustin, qui contient le corps. Le corps, si l'on veut, reçoit l'âme, mais à la façon d'une matière recevant la forme qui la perfectionne et la constitue dans une espèce particulière ; or il n'est pas nécessaire pour cela qu'il y ait une ressemblance de nature entre les deux, et que Tâme soit étendue comme le corps, il suffit qu'il y ait entre l'un et l'autre une certaine jproporf ton. Dans l'hypothèse, cette proportion consiste en ce que le corps se rapporte à l'âme et se trouve capable d'être informé par elle, comme nous l'avons prouvé. D'ailleurs cette maxime doit s'entendre de la capacité du contenant et du contenu et nullement de leur nature : la nature die l'eau, par exemple, n'a rien de commun d'ordinaire avec la nature du vase qui la contient.
356. -^ Objection. Les choses ne se meuvent que par contact ; or le contact n'a lieu qu'entre les corps ; donc^ Tâme qui meut le corps est corporelle comme lui.
357. Réponse : On peut dire d'abord que la puissance motrice convient plus aux esprits qu'aux substances corporelles: Dieu n'est-il pas le premier moteur de l'univers ? Pour comprendre comment une substance immatérielle est capable de
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mouvoir le corps, il faut distinguer deux sortes de contact^ le contact de quantité et le contact de vertu : le premier convient aux choses qui se touchent par leurs parties extrêmes, c^est-à-dire aux corps ; le second convient à celles qui se touchent en ce sens seulement qu^elles agissent Tune sur Tautre. C'est au moyen d^un contact de vertu que Tâme, substance inétendue et indivisible, touche et fait mouvoir son corps qui est une substance divisible et étendue. Par conséquent, on ne peut rien conclure de contraire à la simplicité de l'âme de ce qu^elle est le principe moteur de tous les mouvements de son corps.
358. Instance. Si Pâme animait son corps à la manière des substances immatérielles, la force de son corps serait capable de vaincre tous les obstacles ; or Texpérience prouve que la force du corps n'est pas invincible ; donc Tâme qui l'anime n'est pas inimatérielle.
359. Réponse : La majeure^ entendue dans ce sens qu^une substance immatérielle quelconque est capable de surmonter toute espèce d'obstacle, est évidemment fausse, parce que toute substance créée est limitée dans sa puissance. Quant â rame humaine, outre que sa puissance est finie comme celle de toute substance créée, elle est de plus limitée dans son action par les conditions mêmes des organes corporels dont elle dispose ; car elle se sert des membres de son corps comme d^autant d'instruments pour mouvoir d'autres corps, pour porter des fardeaux, etc.; son action doit être par conséquent plus ou moins puissante suivant la constitution plus ou moins robuste de son propre corps.
360. 5* Objection. Puisque les aliments sont transformés en chair par le travail de la digestion, pourquoi les impressions que les objets extérieurs transmettent au cerveau ne seraient-elles pas transformées en pensées par Télaboration de cet organe ?
36 1 . Réponse : D'abord, cette objection des physiologistes matérialistes suppose que la transformation des aliments en chair doit être uniquement attribuée aux forces mécaniques et physiques du corps, et non à l'âme elle-même considérée comme principe pital; or cette doarine est très-contestable ainsi que nous Pavons prouvé (i). Ensuite, les aliments sont
(1) Cosmologie, ch. III^ art. 1 .
94 ANTAROPOLOOIE
des choses distinctes de Testomac ; il peut donc se faire qu'ils acquièrent par la digestion des qualités nouvelles. Mais -les impressions produites sur le cerveau par les objets sensibles se réduisent à de pures commotions de cet organe ; or comment pourrait s'y prendre le cerveau pour digérer ses propres commotions et les transformer en pensées ? Cela n'a pas le sens commun.
3'62. tf* Objection. Les facultés de l'âme suivent les vicissitudes du corps ; faibles dans l'enfance, vigoureuses dans Page mûr, elles décroissent dans la vieillesse. Donc l'âme ne se distingue pas du corps lui-même.
363. Réponse : Cette diversité de perfection des facultés intellectuelles suivant l'âge de l'homme provient, non de l'âme raisonnable, mais des opérations sensitives qui s'exercent au moyen d'organes corporels ; ces organes étant plus puissants dans la jeunesse et plus faibles dans la vieillesse, les sens et l'imagination participent naturellement aux mêmes vicissitudes, et l'intelligence doit également s'en ressentir. Toutefois, ce fait n'est pas universel ; il arrive quelquefois que Tintelligence garde toute sa vivacité jusaue dans la plus extrême vieillesse. Phénomène qu'il faut attribuer, comme le pense saint Thomas, soit à la perfection exceptionnelle du cotps, soit à celle de ces intelligences.
264. Instance, Les opérations intellectuelles se troublent si Torgane du cerveau vient à recevoir quelque lésion. Donc l'intelligence est de même nature que le cerveau.
265. Réponse: Nous avons déjà répondu à cette difficulté. L'intelligence, avons-nous dit, a besoin de l'imagination pour s'exercer ; or, si l'imagination ne fonctionne plus régulièrement par suite de quelque lésion survenue dans les organes des sens, le contre-coup de cette lésion peut jeter le trouble dans les opérations de l'intelligence elle-même.
366. 7* Objection. La plupart des Pères ont cru que l'âme était matérielle. Tertullien, saint Justin, saint Hilaire, saint Grégoire de Nysse, saint Irénée, entre bien d'autres, sont de cet avis. *
367. Réponse : C'est une erreur profonde ; car les Pères enseignent d'un commun accord que l'âme est une partie de l'homme distincte du corps, qu'elle est simple et exempte de tout mélange corporel. Si Ton rencontre dans les écrits des
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Pères du premier et du second siècles certaines façons de parler où ils semblent attribuer à Pâme une nature corporelle, c^est uniquement parce que la langue philosophique n^était pas bien fixée â cette époque. En effet, i^ ils prennent quelquefois le nom de corps (i) pour signifier tout ce qui subsiste réellement^ contrairement au néant et au vide ; 2^ quelques Pères appellent Tâme corporelle sous prétexte qu'elle n'est pas immuable comme Dieu ; 3^ d'autres n'osent pas la nommer incorporelle^ parce que certains hérétiques de leur temps soutenaient que tout ce qui est incorporel se trouve en même temps impassible.
ARTICLE TROISIÈME
Réfutation de l'hypothèse de Locke
368. Locke avoue que l'âme humaine est simple; mais, sous prétexte que nous ne connaissons ni l'essence de la matière ni toutes ses propriétés, il soutient qu'on ne peut démontrer qu'il y a une absolue répugnance entre la matière et la pensée. En conséquence, il révoque en doute si parmi les propriétés de la matière qui nous sont inconnues ne se trouverait pas la faculté de penser, ou du moins si Dieu ne pourrait pas accorder cette faculté à la matière. Voltaire et quelques autres félicitent Locke d'avoir exprimé ce doute.
369. Le doute de Locke n^a pas le moindre fondement. En effet, pour qu'il soit permis d'affirmer avec certitude que tel attribut répugne à une substance, il n'est pas nécessaire de connaître toutes les propriétés de celle-ci, il suffit d'en connaître une qui répugne évidemment avec l'attribut en question; car nulle substance ne saurait être formée d'attributs
(i) S. Augustin fait lui-même cette distinction: « Si par le cor/75 on entend toute substance, ou essence, c'est-à-dire tout ce qui subsiste en soi-même de quelque nom qu'on le nomme, j'en conviens, Tâme est un corps. Mais, si par corps nous entendons seulement les choses qui ont longueur^ largeur et profondeur^ et qui existent ou se meuvent dans l'espace, occupant un lieu plus ou moins grand suivant leurs dimensions, je dis que l'âme n'est pas un corps » (Epist. CLXVI, n. 4). Le même S. Docteur se sert ailleurs de cette distinction pour montrer que Tertuliien n'est pas le moins du monde matérialiste^ malgré les expressions inexactes dont il se sert en plusieurs endroits de ses écrits*
9^ Al^nUROPOLOGIE
qui répugnent entre eux . Par exemple, quoique les géomètres ne connaissent pas toutes les propriétés du cercle^ ils tiennent cependant pour indubitable que la quadrature n'est pas Tune d'entre elles. Or la pensée répugne absolument avec certaines propriétés de la matière, telles que retendue, la divisibilité, la figure, Tinertie ; mais les choses qui répugnent sont intrinsèquement impossibles. Par conséquent la faculté de penser ne peut aucunement convenir à la matière. La mtneure demande quelques développements.
370. Il y a répugnance absolue^ disons-nous, entre la pensée et certaines propriétés de la matière, i* La pensée est inconciliable avec V étendue et avec la divisibilité; car la pensée, comme nous Pavons établi, est simple et indivisible. 2® Elle est aussi incompatible avec la solidité ; car Pesprit ne pourrait percevoir un objet avec toutes ses parties si les espèces de celles-ci ne se réunissaient dans l'espèce unique de tout Tobjet ; de même plusieurs notions ne pourraient être comparées entre elles soit dans le jugement» soit dans le raisonnementy si elles ne se compénétraient de manière à former une chose unique. Il en est tout autrement de la matière : la solidité empêche que ses parties ne se compénètrent. 3^ La pensée n'a rien de commun non plus avec V inertie; en effet, l'inertie est cette propriété qui rend la matière incapable de modifier par elle-même son état de mouvement ou de repos, tandis que la pensée est spontanée et jouit d'une vitalité propre. De plus, la matière est soumise à cette loi, qui est la conséquence de son inertie : Le déplacement d*un corps est proportionnel à sa force motrice^ il se produit en ligne droite dans la direction que lui imprime le moteur ; mais la pensée n'éprouve rien de semblable, elle peut à son gré ralentir ou précipiter sa marche ; elle passe d'un raisonnement à un autre, des opérations de Tintelligence à celles de l'imagination avec la plus grande facilité. 4^ Enfin, quoi de plus opposé à la pensée que la figure ? Toute figure est limitée, puisqu'elle est toujours contenue dans certaines bornes ; au contraire, la puissance de la pensée est en quelque sorte infinie, car elle conçoit des idées universelles qui sont virtuelle-
, ment infinies, puisqu'elles s'étendent à un nombre indéfini
î d'idées singulières.