Mais^ dira-t-on. Dieu pourrait créer la matière sans
DE L^IMMATéRIALITé DE L^AME HUMAmE g^
ses propriétés ordinaires et lui communiquer la faculté de penser, ou même supprimer ses propriétés et mettre la pensée à leur place. D'abord la première hypothèse est absurde, parce que, si la matière peut absolument exister sans retendue actuelle, du moins ne le peut-elle sans Paptitude à la recevoir. Or cette aptitude à recevoir retendue est elle-même incompatible avec la pensée.
372. Dans la seconde hypothèse, la faculté de penser ne pouvant se tirer de l'essence de la matière, elle serait quelque chose de créé ; or, comme il n'y a que les substances qui soient créées, la faculté de penser posséderait une substance distincte de la substance de la matière ; par conséquent, au lieu de constituer une matière pensante, elle formerait en s^u* nissant à la matière un composé pensant tout à fait semblable au composé humain.
373. D'ailleurs Locke se contredit lui-même; il admet la spiritualité de Dieu comme métaphysiquement certaine, sans pouvoir se vanter d'en conaître parfaitement et l'essence et les attributs. En outre, il prouve l'existence des substances immatérielles par la perception et par les autres opérations mentales ; mais, si la matière est capable de penser, elle est évidemment capable aussi de percevoir, de juger, etc.
ARTICLE QUATRIÈME
De la spiritualité de rame humaine (Tom. III, pag. 283-293)
374. Nous avons démontré, contre les matérialistes, que rame est une substance immatérielle, simple et indivisible. Nous ajoutons qu'elle est en outre spirituelle^ c'est-à-dire qu'elle a une substance propre et qu'elle informe le corps humain sans dépendre de lui sous le rapport de Vêtre.
376. Uâme humaine est spirituelle. Voici Pargument général : La nature des choses nous est connue par leurs opérations propres. Or Tintelligence et la volonté, qui sont les opérations propres de l'âme humaine, s'exercent sans les organes du corps, c'est-à-dire sans dépendre de la matière. Donc la nature de l'âme est aussi indépendante, dans son être^
des organes du corps et de la matière, c^est-i-dire spirituelle. La mineure a seule besoin d'être prouvée.
376. I* L'intelligence ne dépend d^ aucun organe corporel. En effet, celles de nos facultés de connaître qui ont besoin d'un organe corporel pour exercer leurs opérations, sont limitées à la connaissance d'une nature corporelle déterminée, elles appréhendent le singulier et non l'universel, en outre elles sont incapables de se connaître elles-mêmes par la réflexion. Au contraire, les opérations intellectives embrassent toutes les natures corporelles : elles connaissent non les raisons singulières des choses mais leurs raisons universelles ; de plus, elles ont le pouvoir de se replier sur elles-mêmes par la réflexion (i). Par conséquent, les opérations intellectives ne peuvent convenir à un organe corporel.
377. Saint Thomas présente ainsi la même preuve : L'opération de l'intellect lui appartient exclusivement ; car cette faculté n'emprunte le concours d'aucun organe, ce qu'on peut établir par trois raisons principales : i* L'intellection embrasse dans son objet toutes les formes corporelles, d'oii il suit que le principe qui préside à cette opération doit être indépendant de toutes ces formes ; 2^ l'intellection regarde les universaux, tandis que les organes corporels ne peuvent recevoir que les espèces individuelles ; 3" l'intellea se connaît luimême, ce qui ne peut se dire des facultés qui s'exercent au moyen d'un organe corporel (2).
378. En outre, les facultés de connaître qui dépendent, dans leurs opérations, d'un organe corporel ne s'élèvent pas au-dessus des choses corporelles et n'en perçoivent que leurs formes sensibles ; une forte impression de l'objet sensible blesse Torgane et l'empêche de sentir ensuite les objets du même genre. Mais l'intellect atteint l'essence cachée sous les formes sensibles, il appréhende celles-ci d'une connaissance immaté* rielle^ universelle et nécessaire^ son objet comprend les choses corporelles et les choses incorporelles^ la contemplation de ces dernières lui cause un grand plaisir ; enfin, loin d^émousser Tintelligence, la clarté des objets intelligibles lui donne plus de force pour s'appliquer â la connaissance des
(i) Dynamilogie^ ch. III, art. 11.
(2) In lit. II Sentent., Distinct. XIX, q. I,a. 1 sol.
DE L'iMMATéRIALiré DE L^ÂMB HUMAINE 99
choses moins intelligibles. Donc l'intelligence exerce ses opérations sans organe et sans dépendre de la matière. Saint Augustin fait observer que nous avons une foule d'idées et de sentiments qui ne sont pas même susceptibles d^une représentation corporelle, par exemple les idées de justice^ de charité, les sentiments de joie, de tristesse (i). Ces idées et ces sentiments ne sont donc perçus au moyen d^aucune faculté organique.
379. Le même saint Docteur fait là-dessus quelques autres observations qui ont leur importance : i^nous connaissons les règles et les opérations concernant les nombres sans avoir rien perçu de pareil par les sens ; 2® nous concevons la ligne comme une quantité sans largeur ni épaisseur, et la surface comme une quantité sans profondeur, quoique de telles quantités ne puissent exister dans la nature ; 3® les facultés organiques ne nous rapportent pas toujours les choses comme elles sont dans la réalité sans pouvoir se redresser elles-mêmes, tandis que rintellect peut nous préserver de l'erreur des sens (2). D^où il est permis de conclure avec saint Augustin que Tintellect diffère spécifiquement des facultés organiques.
380. En outre, les connaissances acquises par les facultés organiques ne sont pas déduites de certains principes^ elles résultent immédiatement de l'impression qu'elles produisent sur les sens ; tandis que par Tinteliect nous remontons aux principes des choses, nous en déduisons des conséquences, nous conjecturons l'avenir, nous sommes capables d'inventer les sciences et lesarts^ d^apprendre celles-là et d'exercer ceuxci. Par où Ton voit de plus en plus combieo l'intelligence s'élève au-dessus des facultés organiques.
38 1 . 2^ La volonté ne dépend point non plus dans ses actes d^ aucun organe corporel. En effet la volonté désire le . bien intellectuel ou incorporel; elle n^est pas déterminée à poursuivre tel bien plutôt que tel autre, mais elle peut se porter librement vers tout objet dans lequel Tesprit appréhende là raison du bien ; elle a le pouvoir de se replier sur ses propres actes, parce qu'elle peut vouloir ce qu^elle veut et désirer ce qu'elle désire ; enfin, elle est maîtresse de son corps et do-
(\) De videndo Deo, ad Paulinam, c. 17, a. 4^. (2) Confess,, lib. X, c. 12, n. 19.
rOd ÂNTHROPOLCXïm
mine les passions qui ont leur principe, comme on le sait, dans Tappétit sensitif. Donc la volonté diffère par des caractères essentiels de toute faculté organique.
382. « Qui pourrait exprimer, s^écrie Némésius, l'excellence et les qualités qui élèvent Thomme au-dessus des autres animaux. Il franchit les mers, il parcourt les cieuxpar la pensée ; il connaît le cours des astres, leur distance et leur grandeur ; il est maître de la terre et des mers, il méprise les bêtes féroces et les monstres marins. Il cultive avec sagacité toutes les sciences, tous les arts et toute espèce de connaissances (i). » Or, il n^y a qu'une intelligence capable de réflexion et partant inorganique qui puisse opérer de si grandes choses.
383 . Objection. L'âme ne peut rien concevoir sans le secours des sens, lesquels s'exercent au moyen d'organes corporels. Mais, si Tâme est sous la dépendance des organes des sens dans ses opérations intellectives, elle n'est donc pas spirituelle.
384. Réponse. Nous l'empruntons toute entière à saint Thomas : « Le corps est requis pour l'opération de l'intellect non comme l'instrument au moyen duquel l'action intellective s'exerce, mais à raison de l'objet ; car le fantôme est pour l'intellect ce que la couleur est pour la vue. Cela n'empêche point que l'intellect ne soit subsistant ; l'animal n'estil pas un être subsistant, quoiqu'il ait besoin pour sentir des objets sensibles qui lui sont extérieurs (2) ? » Dans un autre endroit il dit encore : « L'intellection est l'opération propre de l'âme (humaine) ; elle n'en sort point au moyen d'un organe, comme la vue au moyen des yeux. Cependant le corps participe à Topér^tion intellective, car les fantômes ne peuvent exister sans les organes corporels (3). » D'où il suit, comme nous l'avons remarqué plus haut, que l'intellect peut être indirectement troublé dans ses opérations, par exemple si l'imagination se trouve entravée dans la formation des fantômes ; mais il sufSt à notre thèse que les sens, comoie nous l'avons prouvé, ne concourent point intrinsèquement aux opérations de l'intellect.
(i) Dénatura hominis^ c. 1.
(2) I, q. LXXV, a. 2 ad 3.
(3) Qq. dispp.^ q. un. De aiffm.,a. i ad 11.
DE L^IMAfATÉRIALITE DE l'aME HUMAINE lOI
article: cinquième Opinion (TApicébron sur la spiritualité de Vâme
(Tom. III, pag. 293-298)
385. Quelques philosophes dont parle saint Thomas» tout en admettant que Vèxnt subsiste par elle-même^ ont prétendu qu^elle ne pouvait opérer sans s'unir à quelque principe plus ou moins matériel.
386. Avicébron fut l'auteur de cette opinion. Il la faisait reposer sur ce raisonnement : La vérité métaphysique et la vérité physique concordent nécessairement avec la vérité logique ; or la logique enseigne que toute espèce est constituée par le genre et la différence spécifique. Mais le genre n'est autre chose que la matière^ et la différence se confond avec la forme. Donc tout, dans la nature, est composé de matière et de forme. Il nous sera facile de réfuter l'opinion du philosophe arabe.
387. Voici notre premier argument: Nous avons démontré que l'union de l'âme avec le corps est naturelle et immé" diate. Or, dans Topinion de ce philosophe, cette union ne serait ni immédiate ni naturelle. D'abord, elle ne serait pas naturelle. Car, si l'âme comprenait en elle-même un prin-* cipe matériel, Tâme se trouvant alors composée d'une matière et d'une forme, elle constituerait à elle seule l'espèce humaine, ou le composé humain ; par conséquent» son union avec un corps ne serait point réclamée par sa constitution naturelle. Cette union ne serait pas non plus immédiate. En effet, si l'âme était composée d'une matière et d'une forme, elle constituerait une certaine unité jt^^r soi^ tandis que le corps en formerait une autre de son côté. Mais, deux choses qui possèdent chacune leur unité propre ne peuvent s'unir immédiatement à la manière d'une forme et d'une matière.
388. Saint Thomas réfute l'opinion du même philosophe par deux autres arguments :
389. i** Il appartient à l'âme d'être la forme du corps. Mais l'âme ne peut être la forme du corps que de deux manières : par sa substancetoute entière, ou par Tune de ses parties ; dans le premier cas, il n'y a point de matière dans l'âme ; dans le second, l'âme est à elle seule tout Thomme, puisqu'ellç
est composée d'une matière et d'uae forme. D'où il suit que Pâme constituerait à elle seule un animal, même avant son union avec le corps humain : ce qui est absurde.
390. 2® Chaque chose est connue d'après la manièredont sa forme existe dans le sujet qui la connaît. Or plusieurs choses existent dans l'âme intellect! ve suivant leur raison formelle absolue ; mais il n'y a qu'une forme absolue qui soit capable de recevoir la raison formelle absolue des choses. Don/: l'âme est une forme absolue et nullement un composé de matière et de forme (i).
391 . Enfin, il est impossible de concevoir cette matière de l'âme qui serait, comme disent ses partisans, au-dessus de l'étendue, en dehors de toute privation et de toute altération et qu'ils désignent sous le nom de matière spirituelle.
392. Il est facile d'expliquer maintenant comment l'âme, puisqu'elle n'est point composée de matière, subsiste en ellemême. En effet, s'il arrive que certaines formes ne subsistent pas en elles-mêmes, c'est qu'elles dépendent d'une matière ; or nous avons vu que l'âme humaine n'était pas du nombre de ces formes.
393 . Quant à l'argument d' Avicébron, il n'a rien à faire ici ; car, l'âme n'étant qu'une partie de l'espèce humaine, elle n'est point dans un genre à la manière d'une espèce ; il n'est donc pas nécessaire qu'elle soit composée d'une matière et d'une forme.
394. Cependant, si par ces noms de matière et de forme on voulait dire simplement que l'âme n'est pas un acte pur^ mais qu'elle est composée dCacte et de puissance^ remploi de ces noms ne serait point répréhensible. Car on peut distinguer dans l'âme, comme dans toute créature, ce qu^èlle est^ de ce par quoi elle est telle chose ; mais ce n'est pas là proprement une matière et une forme.
ARTICLE SIXIÈME
Réfutation du Monopsychisme
(Tom. III, pag. 299-3o5)