Nous avons prouvé que Tâme est immatérielle ; mais
(i) Lamennais, dans son Esquisse d*une philosophie, paraît aussi piartager cette doctrine.
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si rame est immatérielle, elle est incorruptible de sa nature et doit par conséquent survivre à la dissolution de son corps. Car la corruption ou la mort des êtres est toujours le résultat de la dissolution de leurs éléments. Or Pâme n'est formée ni de parties intégrantes ni de parties essentielles ; elle est donc immortelle par nature. « Il est nécessaire, dit saint Grégoire de Néocésarée, que ce qui est simple soit aussi immortel. Car tout ce qui est corruptible se dissout ; ce qui se dissout est composé, ce qui est composé est formé d'un grand nombre départies... Or, comme Tâme est simple, comme elle n^est pas formée de plusieurs parties, puisqu'elle n'est ni composée ni susceptible d'être dissoute, il s'ensuit qu'elle est incorruptible et immortelle (i). )»
490. tf La mort, dit saint Grégoire de Nysse, dissout notre enveloppe charnelle, mais elle ne touche pas à Tâme. Comment pourrait-elle dissoudre ce qui n'est pas composé (2) ? » Saint Maxime s'exprime de même : « Ce qui a des parties est divisible ; ce qui est divisible peut être dissous et périr. Or ce qui peut se dissoudre et périr est composé (3). »
491. Saint Thomas déduit sa preuve de ce que Pâme est une forme subsistante. Une chose, dit-îl, peut se dissoudre par soi ou par accident. Le premier genre de dissolution convient à ce qui est composé de matière et de forme ; car ces choses perdent leur être si la forme se sépare de la matière. Le second genre de dissolution convient aux formes qui, ne subsistant point par elles-mêmes, dépendent dans leur existence d'un sujet corruptible. Or l'âme ne peut se dissoudre par soij car nulle substance iotellectuelle n'est composée de matière et de forme ; elle ne peut pas davantage se dissou* dre par accident, car l'âme est l'une de ces formes dont l'étre ne dépend point de la chose qu'elle informe. L'âme est par conséquent incorruptible.
492. Pour bien saisir cette preuve, il faut se rappeler que la forme est le principe intrinsèque par lequel chaque chose a Vêtre, en sorte que Vêtre est cette chose qui par soi suit la forme. C'est en cela surtout que la forme diffère de la matière,
{i) De Anima, in Maxima Biblioth. Patrum, t. III, p. 320, Lugduni 1677.
(2) Catechetica Oratio, c. VIII.
(3) De Animait. II, p. 197, Parisiis 1675.
car celle-ci n'étant qu'une pure puissance^ elle a besoin pour recevoir Vêtre qu'une forme particulière la détermine. Par où Ton voit que^ dans une forme subsistante qui ne dépend pas de la matière, telle que Tâme humaine, on ne doit rencontrer aucune inclination naturelle au non-être.
493. Cet argument peut être présenté de cette autre manière: On dit qu'une chose est corruptible de sa nature^ lorsqu'elle contient en elle-même un principe de corruption, c'est-à-dire une certaine puissance pour le non^être. Mais il n'existe aucune puissance pour le non^tre dans la forme subsistante. En effet cette puissance pour le non»être ne pourrait lui provenir que de la matière ; or la forme subsistante est en elle-même privée de matière et lorsqu'elle est unie par accident avec une matière, elle n'en dépend pas absolument. Donc rame humaine, qui est une forme subsistante, est incorruptible de sa nature. Par conséquent, si Pâme est incorruptible par nature^ elle doit ce privilège, comme on le voit, à son immatérialité.
494. L'être, avons-nous dit, suit par soi la forme . Mais, s'il s'agit d'une forme subsistante^ il est évident que la séparer de Vêtre serait la séparer d'elle-même. Or l'âme humaine est une forme subsistante ; elle ne peut donc cesser d'être, [elle est partant incorruptible.
495. Saint Thomas développe ainsi cette preuve : « Il est manifeste que ce qui convient par soi à une chose en est inséparable. Or Vêtre convient par soi à la forme, laquelle est un acte. Voilà pourquoi la matière acquiert Te/r^ en acte par là même qu'elle acquiert la forme, et se dissout par là même que la forme s'en sépare (i). »
496. Saint Augustin avait déjà dit : « Si l'esprit peut exister par lui-même, c'est la preuve immédiate qu'il est immortel ; car tout ce qui existe par soi-même est nécessairement incorruptible et impérissable, puisque rien n'abandonne l'être de soi-même (2). » Saint Bonaventure dit de son côté : « L'âme est immortelle ; caç , étant à elle-même sa propre vie, elle ne peut pas plus déchoir de la vie qu'elle ne peut déchoir d'elle-même (3). »
(i) I, q. LXXV,a. 6 c.
(2) De immort, anim., c. 8, n. i5.
(3) Sup. Cantic.y Serm. LXXXl.
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497* Comme Tâme est une forme subsistante^ parce qu^elle jouit d^un intellect f il ne sera pas inutile de confirmer cette vérité au moyen d'un argument tiré des opérations de cette puissance. Car ropération des choses, comme s'exprime saint Thomas, nous fait connaître leur substance et leur être ; parce que chaque chose opérant suivant son être, son opération propre doit correspondre à sa nature. Voici l'argument : L'intellection résulte de ce que l'intellect actif rend intelligible en acte^ c'est-à-dire immatérielle et incorruptible l'espèce de la chose connue, cette chose fût-elle matérielle et corruptible, et de ce que l'intellect /?awi/ reçoit en lui-même l'espèce ainsi élaborée. Mais, si l'intellect actif a le pouvoir de rendre intelligible en acte et par suite incorruptible l'espèce des choses, même de celles qui sont matérielles et corruptibles, il s'ensuit qu'il est lui-même incorruptible, ainsi que l'âme dont il est la faculté. De même, si l'intellect /;awi/ reçoit l'espèce élaborée par l'intellect actifs il est lui-même immatériel et incorruptible, parce que la chose qui reçoit doit ressembler à la chose reçue. Saint Thomas propose un argument analogue lorsqu'il conclut que l'âme est immortelle de ce que la vérité qu'elle appréhende est incorruptible.
498. De plus, par l'intellect passif, l'âme est capable de recevoir et de connaître tous les contraires. D'où il suit que rien ne lui est contraire à elle-même ; or la corruptibilité suppose toujours contrariété ; donc l'âme est incorruptible.
499. Enfin, les appétits ou les désirs de chaque chose sont conformes à sa nature. Ainsi, la bête qui perçoit seulement l'existence actuelle ne désire point vivre au-delà; au contraire, l'âme humaine qui appréhende l'être absolu et éternel désire naturellement exister toujours. Or il est impossible qu'un désir naturel soit frustré dans son attente. Donc l'âme humaine ne peut cesser d'exister en vertu d'une tendance de sa propre nature.
500. Par conséquent de sa nature Tâme humaine doit continuer d'exister après la dissolution de son corps.
5oi . Vante séparée du corps continue <V exercer ses opé^ rations intellectuelles. En effet, l'opération est comme le but et la fin de l'existence. Si donc, comme nous l'avons prouvé, l'âme survit au corps, elle doit continuer d'exercer les opéra-
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tions qui lui conviennent, c'est-à-dire ses opérations intellectuelles.
5o2. Rien n^empêche que l'âme séparée du corps ne continue à penser ; car elle conserve toujours ses facultés intel* lectuellesy qui sont inorganiques.
5o3 • C^est un fait d'expérience que l'âme exerce d'autant mieux ses facultés intellectuelles qu'elle se soustrait davantage aux impressione des sens. Mais, par sa séparation d'avec le corps, l'âme sera complètement dégagée des impressions sensibles ; par conséquent, loin d'interrompre leurs opérations, les facultés intellectuelles n'en deviendront que plus aptes à les exercer.
504. Un désir inné, comme l'atteste la conscience, nous porte vers la connaissance parfaite du plus grand nombre possible de vérités ; or ce ne peut être là un vain désir» car c'est Dieu, comme dit Lactance, qui a mis dans l'âme cette passion pour la vérité. Mais, si la faculté de penser disparaissait avec la vie du corps, ce désir ne serait jamais pleinement satisfait. Il est donc nécessaire que l'âme séparée du corps conserve l'usage de ses facultés intellectuelles.
bob. On peut se demander de quelle manière l'âme séparée du corps exercera son intelligence. Saint Thomas fait cette réponse : Bien que la nature de l'âme soit après la mort ce qu'elle était avant, toutefois sa manière d'être et par conséquent aussi sa manière d^opérer ne sont pas absolument les mêmes. En cette vie, pour obtenir l'intellection des choses, l'âme a besoin de se tourner vers les fantômes sensibles que lui fournissent les organes corporels ; mais, après sa sépara* tion d'avec le corpâ, l'âme devra se tourner vers les choses intelligibles à la manière des substances séparées.
5o6. Qu'il y ait entre la manière de concevoir des substances séparées et celle de l'âme séparée de son corps une certaine ressemblance, il est facile de le prouver. L'âme humaine tient comme le milieu entre les substances intelleauelles et les substances corporelles ; elle approche de celles-là par son intelligence et touche à celles-ci parce qu'elle est V acte ou Isl forme du corps. Mais tout milieu approche d'autant plus de l'un des extrêmes qu'il s'éloigne davantage de l'autre. Par conséquent la manière de concevoir de Tâme doit ressembler d'autant plus à la manière de concevoir des subs-
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tances séparées que Pâme s^éloigne davantage du corps et des choses sensibles (i).
Soy. Vâme séparée du corps conserve la conscience (Telle^ même et le souvenir de ses modifications passées . i® Si l'âme a conscience d'elle-même, elle en est redevable à son immatérialité^ comme nous l'avons vu dans la Dynamilogie (2). « Se replier sur soi-même, dit saint Bonaventure, convient à la faculté de connaître en tant qu'elle s'éloigne de la matière. » Mais, s'il en est ainsi, la conscience d'elle-même convient plus encore à Tâme séparée du corps qu'elle ne convient à l'âme unie avec son corps.
508. 2* Dans la vie présente, l'âme se souvient de ses modifications intellectuelles, parce qu'elle jouit d'un intellect où sont conservées les espèces des choses qu'elle a conçues auparavant et au moyen duquel elle se replie sur elle-même pour considérer en acte ces espèces. Mais soit l'intellect, soit les espèces intelligibles précédemment acquises et gravées dans l'intellect d'une manière stable^ soit le pouvoir de réfléchir, restent dans l'âme après sa séparation d'avec le corps ; donc rame séparée doit conserver le souvenir des choses qu'elle a connues ici-bas.
509. Ainsi donc l'âme humaine jouit de toutes les conditions requises pour qu'il nous soit permis d'affirmer qu'elle est intrinsèquement immortelle.
(1) Le docteur angélique explique ainsi le mode d'intellection de rame après cette vie : c L'âme séparée ne conçoit les choses ni au moyen d'espèceis innées ni au moyen d'espèces qu'elle abstrait dans cet état, ni au moyen des seules espèces qu'elle a conservées, mais au moyen d'espèces produites par Vinflux de la lumière divine, auxquelles l'âme participe comme les autres substances séparées^ quoique plus faiblement. C'est pourquoi, dès que l'âme cesse de se tourner vers les fantômes du corps, elle se tourne vers les espèces divines. La connaissance et les facultés ne cessent pas d'être naturelles, parce que Dieu produit et l'influx de la lumière gratuite et l'influx de la lumière naturelle i (I, q. LXXXIX,a. 1, ad 3). Cependant le rôle de Tintellect ac^ tif et de l'intellect pa^^i/ qui restent dans l'âme séparée du corps diffère de celui qu'ils remplissent dans la vie présente. Écoutons encore saint Thomas : c L'opération de l'intellect agent et de l'intellect possible concerne les fantômes tant que l'âme reste unie à son corps ; mais, à la suite de sa séparation d'avec lui, elle reçoit au moyen de l'intellect possible les espèces qui émanent des substances supérieures, et au moyen de l'intellect agent elle possède la vertu de les concevoir » ; Q^. dipp,y q. un., De Anim., a. 1 5 ad 9.
(2) Dynamilogie^ ch. III, art. 7,§ 221
l36 ANTHROPOLOGIE
5 10 Nous avons déjà répondu aux objections qui s'attaquent indirectement à cette vérité, il nous reste à réfuter celles qui l'attaquent directement.
5ii. /*■• Objection. La forme n'a Vêtre que dans la chose qu'elle informe; or Fâme humaine est la forme du corps; donc elle ne peut exister que dans le corps et doit périr avec lui.
5 12. Réponse: L'âme est la forme du corps, parce qu'elle le perfectionne et constitue avec lui la substance unique complète que nous nommons P homme. Toutefois elle n'est intrinsèquement dépendante de lui, ni dans son être^ ni dans son opération. Il n'est donc pas nécessaire qu'elle périsse à la dissolution de son corps. En outre, bien que Tâme et le corps se réunissent dans le même être pour constituer Thomme, cependant Tâme survit lorsque le corps se dissout, parce que cet être que Tâme possède en commun avec le corps est Vêtre même dans lequel Tâme subsiste.
5i3. Instance. L'âme étant la forme du corps, son union avec lui est naturelle. Or cette union naturelle exige que l'âme ne puisse exister sans le corps. Donc Pâme séparée du corps ne peut continuer à exister.
514. Réponse: Comme il est naturel à Pâme qu'elle soit unie avec le corps, nous admettons volontiers que Tâme doit naturellement réclamer cette union. Mais, à raison de lacorruptibilité du corps, il arrive un moment où celui-ci perd la disposition qui le rendait apte à vivre, et l'âme s'en sépare. Si donc rame continue à exister sans le corps, cela tient à ce que le corps finit par défaillir et se dissoudre. Nous pouvons ajouter que l'état dans lequel l'âme existe sans le corps est en dehors de sa nature^ car l'âme exige par elle-même d'être unie à un corps, nous l'avons dit plusieurs fois, mais ce n'est pas au point que la séparation soit contraire à sa nature.
5i5. 2^ Objection. L'âme humaine naît avec le corps, elle doit donc périr avec lui.
5 16. Réponse: Puisque la manière dont ils sont produits est tout à fait différente, l'âme provenant de la création et le corps de la génération, il n'y a pas de raison pour que l'âme périsse avec le corps, sous prétexte qu'ils commencent en même temps à exister.