Cet argument repose sur deux propositions qu'il est
(i) Voir Nicolas, Études philos, sur le Christianisme ^ t. II, ch, 9,
(2) Contr, Gent.^ lib. III. c. 144.
(3) Contr. Gent.^ lib. III, c. 144.
DE l'immortalité DE L'AMB HUMAINE 146
nécessaire d^expliquer. i* Une peine est due au péché parce quUl renverse Tordre. En effet, le péché étant un acte désordonné, quiconque pèche agit contre un certain ordre. Son action doit être par conséquent réprimée. Or cette répression est précisément ce que nous appelons une peine. 2® La perturbation de Tordre causée par certains péchés est irré^ parable de sa nature. Il y a deux genres de désordres, l'un qui va jusqu^à renverser le principe même de i^ordre, et Tautre qui, sans renverser le principe lui-même, jette un certain trouble dans les choses qui lui sont subordonnées. Ce dernier genre de désordre peut être réparé par la vertu du principe qu'il laisse subsister^ mais le premier genre d^ désordre est irréparable de sa nature parce quMl renverse le principe même de Tordre. Or le péché mortel produit ce dernier genre de désordre parce qu'il sépare Thomme de Dieu qui est sa fin dernière en éteignant en lui la charité.
542. 4* La quatrième raison est fondée sur ce que le péché offense Dieu et sur ce que l'injure faite à Dieu est pour ainsi dire infinie. Et d^abord le péché offense Dieu. En effet, dit saint Thomas, a celui qui estime plus une chose vile et méprisable qu'une autre d'un grand prix, fait injure à celle-ci et l'injure est d'autant plus grande que la différence entre elles est plus considérable. Or quiconque place sa fin dernière dans une chose temporelle, ce que fait celui qui pèche mortellement, préfère dans son affection la créature au Créateur, car la fin est la chose que l'on aime le plus (i). »
543. Secondement, Vinjure faite à Dieu est pour ainsi dire infinie. « Tout péché commis contre Dieu revêt une certaine infinité du côté de Dieu qui reçoit l'offense ; car il est manifeste que l'offense est d'autant plus grande que la personne qui la reçoit est plus élevée en dignité. Par exemple, celui qui donne un soufflet à un militaire commet une injure plus grave que s'il le donnait à un manant ; l'injure serait beaucoup plus grave s'il frappait un prince ou le roi. De même, comme Dieu est infiniment grand, l'offense commise contre lui est en quelque sorte infinie. Or la peine n'est pas infinie en intensité^ parce que rien de créé ne peut être infini ;
(I) Qq^ dispp.,De Ver.^ q. XXVIII, a. 2 c.
il reste donc que la peine due au péché mortel soit infinie en durée (i). »
544. Indépendamment du peuple Juif et des peuples chrétiens, qui admettent Téternité des peines, personne n'ignore qu^un grand nombre de philosophes païens et la plupart des anciens peuples reconnaissaient également que les grands pécheurs seront éternellement punis ; or cette croyance n'aurait pas été aussi répandue parmi les peuples^ si elle choquait en quelque chose les règles du bon sens et de la droite raison.
ARTICLE CINQUIÈME
Examen critique des arguments précédents
(Tom. III, pag. 405-411)
545. Pour démontrer Timmortalité de Tâme humaine nous avons apporté des arguments métaphysiques ttd^s arguments moraux. Les premiers sont tirés de Tessencemême de Pâme et les seconds de certains principes communément admis. Si les arguments moraux n'ont pas une valeur absolue pour les esprits mal disposés, il est certain que les arguments métaphysiques ont une valeur vraiment démonstrative. Il serait donc erroné de soutenir que Vimmortalité de Pâme ne peut être démontrée par la raison naturelle ; et il serait aussi périlleux que téméraire d'affirmer qu'ow n^a découvert jusqu'ici aucun argument décisif en faveur de l'immortalité de l'âme. Cela dit, nous examinerons d'abord siScot a eu raison de révoquer en doute la valeur démonstrative des arguments par lesquels saint Thomas a prétendu démontrer Timmortalité de l'âme.
546. Le Docteur Subtil attaque d^abord celui de ses arguments qui s'appuie sur ce que Pâme est une forme subsistante^ sous prétexte que les opérations intellectuelles, bien qu'elles s'exercent sans organe corporel, sont cependant re; çues dans le corps d'une certaine manière ; car c'est Thomme et non l'âme, dit-il, qui a Tintellection des choses.
547. Voici notre réponse: i' De ce que les opérations intellectuelles s'exercent sans organe corporel, on conclut très-
(i) Opusc, III, c. i83.
DE l'immortalité DE l'aME HUMAINE I47
justement que Pâme est subsistante, non comme suppôt^ mais comme forme ; car l'âme peut exister sans le corps, puisqu'elle opère sans lui. 2^ Si Topération intellectuelle est attri* buée à l'homme, c'est-à-dire à tout le composé humain, ce n'est point parce qu'elle est reçue en quelque manière dans le corps, c'est parce que Tâme, qui est la partie principale de l'homme, a des opérations propres et parce qu'il est permis d'attribuer au tout les opérations de chaque partie. 3^ Mais, si l'opération intellectuelle s'exerce sans aucun organe corporel, si cette opération est reçue dans l'âme seule quoiqu'on l'attribue à tout le composé, il est évident qu'elle peut subsister par soi comme elle opère par elle-même.
548. Scot attaque ensuite l'argument fondé sur le désir que nous avons d'exister toujours. Par ce désir, dit-il, on entend une inclination de la nature, ou un certain acte élicite précédé d'une appréhension intellectuelle. Dans le premier cas, on fait une pétition de principe, puisqu'on suppose que l'âme a le pouvoir d'exister toujours^ ce qui est précisément en question ; dans le second cas, on suppose conforme à la vérité la connaissance par laquelle nous appréhendons Vexistence perpétuelle comme l'un de nos attributs ; or cette proposition n'est pas évidente par elle-même.
549. D'après la manière dont le saint Docteur formule son argument, il est manifeste que le désir dont il veut parler n'est pas une pure inclination naturelle, mais l'acte élicite par lequel nous désirons naturellement à^être. Or de ce que nous désirons d'e/re d'une manière absolue, saint Thomas conclut que nous désirons d'^/re toujours ; et, comme la rectitude de Tappétition par laquelle l'homme désire d'é/re d'une manière absolue est une vérité évidente par elle-même, l'argument ne repose pas sur une assertion qui ait besoin d'être elle-même démontrée.
550. De même, les preuves de raison qui établissent que l'âme est immortelle ab extrinseco ne laissent rien à désirer, car il est manifeste que Dieu ne peut vouloir ce qui répugne à sa bonté, à sa justice, à sa providence, ou à quelque autre de ses attributs.
55 1. Si les arguments qui prouvent l'immortalité de l'âme sont démonstratifs, comme Cousin en convient, il est évident que l'âme ne peut survivre au corps sans conserver l'usage
de ses facultés et par conséquent sans être capable de récompense ou de châtiment
552. Stewart et Galluppi, on Ta vu, sont d^avis que les arguments en faveur de l'immortalité de Tâme n'ont une valeur démonstrative que si on les considère réunis ensemble. En cela ces philosophes se montrent moins bons logiciens que Scot. Car ce Docteuri ayant cru découvrir que leslarguments rationnels en faveur de Timmortalité de Tâme sont simplement probables^ avoue sans détour que cette vérité ne peut être certainement connue que par la révélation.
553. Enfin Popinion de Pomponazzi de Mantoue, que la raison prouve la mortalité des âmes, mais que la foi nous apprend leur immortalité^ est absolument absurde, comme nous Tavons démontré dans la D/namilogie (i). Le V* concile de Latran la condamna par un décret spécial.
554. Leibnitz explique très-clairement cette matière. Parmi les vérités, dit-il, les unes sont éternelles^ savoir les vérités qui appartiennent à la logique, à la métaphysique et à la géométrie ; les autres sont positives^ et se rapportent aux lois qu'il a plu à Dieu d'imposer à la nature. Or les premières ont une nécessité absolue, soit logique, soit métaphysique, soit géométrique ; mais les secondes n'ont qu'une nécessité physique, c'est-à-dire telle qu'elle peut convenir à Tordre établi par Dieu dans la nature des choses. Par conséquent, tandis que Dieu peut soustraire les choses créées aux lois de la nature, toutes les fois que des raisons d'un ordre supérieur l'exigent, il est rationnel qu'il ne puisse rien faire qui 6oit opposé aux vérités éternelles. Ainsi donc ni la foi ne peut rien contenir qui contredise les principes nécessaires et éternels de la raison, ni les vérités et les conséquences démontrées par les philosophes ne peuvent être contraires à la foi (2}.
ARTICLE SIXIÈME
Réfutation de la Métempsycose
(Tom. III, pag. 411-417)