DE L^EXISTENCE DE DIEU
que la substance de Dieu nous est inconnue, de même en cst-il de son être. Entendu dans le second sens, nous savons que Dieu est parce que notre entendement conçoit cette proposa tion d'après les effets de sa puissance (i). » Du reste, quoique notre intelligence ne connaisse pas autant qu elle est connais sable en soi, l'essence de Dieu, cependant elle l'atteint au moins d'une manière imparfaite, ainsi que nous le dirons bientôt ; et, comme entre l'existence de Dieu et son essence on doit admettre une certaine distinction logique, nous pou* vons très-bien connaître celle-là sans connaître celle-ci d'une manière adéquate.
i3. Le philosophe qui s'élève à la connaissance de Dieu par démonstration n'est point privé de la certitude de la foi par laquelle nous croyons que Dieu existe. Il n'en possède point, il est vrai, cette foi qui présuppose l'obscurité de son objets mais il en possède une certaine certitude que donne la foi et qui n'est pas incompatible avec la certitude deTévidence. Il n'est pas privé non plus du mérite de la foi, pourvu quMl soit disposé à captiver son intelligence sous le joug de la foi, comme si l'évidence lui manquait (2).
14. 2* Bien que cette proposition. Dieu existe^ soit une pé-* rite connue par elle-même, cependant elle tCest pas connue pour nous sans démonstration.
i5. Expliquons d'abord les termes de la thèse. Toute pro« position analytique^ c'est-à-dire dont l'attribut appartient à l'essence du sujet est dite connue par soi. Mais ces sortes de propositions peuvent être formées de termes connus immé» diatement de toutes les intelligences, par exemple : Le tout est plus grand que sa partie ; ou bien de termes qui ne sont pas connus de tout le monde, par exemple : Tous les angles droits sont égaux. Comme dans ce dernier cas la notion du sujet n'est pas suffisamment connue, tous les esprits ne voient pas la nécessité d'en admettre la vérité ; on dit alors que ces propositions sont connues en soi, secundumse, mais qu'elles ne sont pas connues relativement à nous, quoad nos ; tandis que les premières sont connues en soi, et relativement à nous. Cette explication donnée, je raisonne ainsi. Les propositions
(0 Qq- dispp.^ de Pot, q. VII, a. 2 ad 1. (2) 2a 2*^ q. II, a. 10 ç
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analytiques dont les termes sont coonus en soi, sans Vitrt relativement à nous^ ont besoin d'être démontrées. Or telle est cette proposition» Dieu existe ; car le rapport nécessaire qui se trouve entre le sujet et Tattribut ne nous est pas connu immédiatement et de prime abord* Donc cette proposition a besoin d'être démontrée.
i6. i^^ Objection. Il est connu j7ar soi^ même relativement à uous^ que la vérité existe ; or Dieu est la vérité même; donc il est connu par soi^ même relativement à nous, que Dieu existe.
i6\ Réponse: Certes, il est tellement connu /Tar^ot que la vérité en général existe, que nous n^avons nul besoin de démonstration pour Fadmettre ; car celui qui nierait l'existence de la vérité reconnaîtrait au moins celle-ci i II tiy a pas de vérité. Mais il n'est nullement connu par soi^^n moins relativement à nous^ qu'il existe une vérité première^ c^^'^dire une vérité suprême de laquelle toutes les autres choses tirent leur vérité. D'ailleurs, ainsi que nous l'avons déjà observé (i), Dieu est sans doute la première vérité dans Vordre des existences, mais il n'en est pas ainsi dans l'ordre de la connaissance.
17.2* Objection. D'après le langage des Pères, la connaissance de Dieu est naturelle à Thomme ; donc l'existence de Dieu est une vérité connue par soi même relativement à nous. *
17'. Réponse: Les Pères enseignent conformément à l'opinion commune que Dieu ne peut être connu que par ses effets. C'est pourquoi, lorsqu'ils disent que la connaissance de Dieu est naturellement gravée dans l'esprit de l'homme, les uns veulent désigner par là le désir inné de la béatitude en général ; car, les hommes ayant naturellement le désir d'être heureux, connaissent naturellement qu'il doit exister une béatitude ; et comme Dieu est l'objet de cette béatitude, on peut dire que <c la connaissance générale et confuse qu'il existe un Dieu est innée en nous. Mais ce n'est pas là connaître absolument Dieu ;... parce que plusieurs placent le parfait bonheur ou la béatitude de Thomme soit dans les richesses, soit dans les voluptés^ etc. (2). » D'autres Pères veulent dire par
(i) Dynamilogie, ch. VII, art. 4, § 547. (9) I, q. II, a I. ad i.
DE l'existence DE DIEU ^
là que la connaissance de Dieu est comme naturelle kVhomme par suite de l'habitude qu'il a contractée dès l^enfance de le nommer et de Finvoquer.
i8. Pour ce qui regarde Popinion de Kant^ nous avons déjà prouvé dans la Djrnamilogie ^ i* que sa critique renferme plusieurs absurdités ; 2^ qu'il se fait illusion lorsque) attribue à la raison pratique une valeur quMl a refusée à la raison théorique; 3* que Texistence de Dieu n'est pas un pos» iulatum de la raison pratique ; mais que la raison pratique ne peut se concevoir elle-même sans la connaissance réelle de l'existence de Dieu (i).
19. Quant à Topinion de Jacobi^tlle n^a pas plus de valeur ; car, I* la connaissance instinctive est incompatible avec la nature raisonnable de l'homme ; 2^ le critérium du sens intérieur dont il fait la base de toute certitude est incapable de nous manifester la vérité (2) ; 3* en outre, ce sens intérieur étant une faculté variable^ subjective et relative, rien ne prouve qu'il a une liaison essentielle avec la vérité objective.
20. Enfin, pour ce qui est de Lamennais^ il est facile de voir qu'il confond la connexion logique avec la connexion réelle^ l'ordre de la démonstration avec Pordre de l'existence. Car, dans la démonstration que l'on donne de l'existence de Dieu, ce n'est pas Dieu lui-même qui est contenu dans autre chose, mais seulement la connaissance que nous en avons.
ARTICLE SECOND
Si Pon peut prouver l'existence de Dieu par sa notion
(Tom. III, pag. 440-453)
21. Comme nous l'avons expliqué en Logique (3)^ une chose peut être démontrée par des arguments a priori ou par des arguments a posteriori. Mais il est généralement re« connu que l'existence de Dieu ne peut se démontrer par des arguments du premier genre ; car ce genre de démonstration se fait par la cause, et Dieu^ cumme être suprême et cause
(1) Dynamilogie^ ch. X, art. 8, § 781.
(2) JDynamilogie^ ch. III, art 8, § 253<258.
(3) Logique^ a* part. ch. III, art. 4, § 84.
8 THÉODIcéE
première, ne reconnaît rien qui lui soit antérieur et qui puisse être considéré comme sa cause.
22. Mais, si l'existence de Dieu ne peut être prouvée par une argumentation a priori proprement dite, quelques philosophes ont cru qu'elle pouvait l'être par une argumentation a simultanée, qui consiste à prouver Dieu par son idée. Elle fut employée pour la première fois par saint Anselme. Voici comment il la présente : Sous le nom de Dieu^ tout le monde entend une chose plus grande que tout ce qui peut être conçu; donc cette chose plus grande que tout ce qui peut être conçu existe dans l'entendement. Mais, si elle existe dans Tentendement, elle existe aussi dans la réalité^ c'est-à-dire hors de Tesprit qui la conçoit. D*où il suit que cette chose au-dessus de laquelle on ne peut rien concevoir, c'est-à-dire Dieu, existe et dans l'entendement et hors de l'entendement. Le saint Docteur prouve ainsi la mineure : La chose qui existe à la fois hors de l'entendement et dans l'entendement est plus grande que celle qui existe seulement de cette dernière façon. Si donc cette chose plus grande que tout ce qui peut être conçu n'existait que dans l'entendement, il s'ensuivrait qu'il serait possible de concevoir quelque chose de plus grand qu'elle : ce qui implique contradiction (i).
23. Cette argumentation a été reproduite en d'autres termes par Descartes et par Leibnit^. Descartes la présente de deux manières : i* J'ai dans l'esprit l'idée d'un être infini et souverainement parfait. Or, cette idée ne peut provenir que d'un être qui est lui-même infini et souverainement parfait; car étant fini comme je le suis, je n'ai pu me la donner. Donc cet être infini et souverainement parfait, que j'appelle Dieu, existe (2). 2^ Nous devons attribuer à chaque chose toutes les perfections qui sont clairement contenues dans son idée. Or dans l'idée que j'ai de l'être souverainement parfait se trouve clairement contenue son existence; car l'existence est une perfection. Donc l'être souverainement parfait, ou Dieu, existe (3).