DE L^EXISTENCE DE DIEU 2Ï
est souverainement parfait, c^est-à-dire quMl est Dieu ; or cette argumentation se résout dans Fargument ontologique dont la valeur est nulle ; donc Pargument cosmologique est également dépourvu de toute valeur.
63\ Réponse : ^argument ontologique n'est pas dénué de toute valeur, parce qu41 déduit de Pidée de Têtre nécessaire son infinie perfection, mais parce que dans Pidée de Têtre nécessaire se trouve seulement contenue son existence idéale^ Au contraire, l'argument métaphysique ou cosmologique^ présente la notion de Têtre nécessaire comme objective et réelle, parce qu'il l'a déduite de Vexistence réelle des êtres contingents et de la connexion qui doit exister entre Teffet et la cause ; ensuite de la notion de l'être nécessaire il dérive son infinie perfection ; et^ comme l'être nécessaire dont on a prouvé l'existence par l'argument métaphysique est réel^ tout ce que l'on démontre ensuite par Vanaljrse de son concept, ou de sa notion, doit être pareillement vrai et réel. Par où Ton voit également que cette proposition, Vêtre nécessaire est infini^ qui se convertit en cette autre, Vêtre infini est néces'^ saire ou existe nécessairement , appartient à l'ordre réely parce que l'existence réelle de l'être nécessaire a été déjà démontrée dans un autre argument. Ainsi la différence qui se trouve entre l'argument cosmologique et l'argument ontolo^ gique est aussi grande que celle qui existe entre l'argumentation qui a pour objet les réalités et celle qui concerne les idées seulement.
ARTICLE QUATRIÈME
Preuve physique de P existence de Dieu
(Tom. III, pag. 470*488)
64. L'admirable structure de V Univers, que les Grecs appelèrent xiayLoçj à raison de son élégance et de sa beauté, dé* montre l'existence d'un ouvrier très*excellent ou de Dieu, au moyen d'un argument appelé preuve physique ou preuve vhysicO'théologique. Écoutons saint Grégoire de Nazianze : « De même, dit-il, que celui qui voit une lyre très-bien faite et artistement travaillée, qui en a observé l'arrangement et la symétrie^ ou qui en entend les sons harmonieux, pense à
23 THéODICÉE
l'ouvrier ou à Partiste et reporte son esprit vers eux, quoiqu'il ne les connaisse pas de figure ; de même Celui qui a fait les choses et qui> après les avoir faites, les meut et les conserve se manifeste à nous, quoique notre esprit ne l'appréhende pas immédiatement. Il n^y a même qu'un homme d'une intelligence obtuse et très-bornée qui soit incapable de s^élever de soi-même jusqu'à lui ensuivant les démonstrations que nous fournit la nature (i). » Saint Âthanase traitant le même sujet s^exprime ainsi : « Souvent on reconnaît l'ouvrier à ses oeuvres, bien qu'on ne le voie pas. C'est ce qu'on rapporte du statuaire Phidias ; ses œuvres par la disposition et la mutuelle proportion de leurs parties entre elles le montraient aux spectateurs, sans que sa présence fût nécessaire ; de même, diaprés la manière dont le monde a été construit, on reconnaît Dieu son auteur et son architecte, quoiqu^on ne le voie point des yeux du corps (2). »
65. Nous ne résistons pas au plaisir de citer encore ces quelques lignes de Minutius Félix : « Que peut-il y avoir de plus manifeste, de plus clair et de plus évident, pour quiconque élève ses regards vers le ciel ou les promène autour de lui, que l'existence d'une divinité douée d'une intelligence supérieure par qui toute nature vivante respire, se meut, est entretenue et gouvernée ? Considérez le ciel lui-même : quelle immensité I quelle marche rapide I quelle variété d'étoiles pendant la nuit ! quelle splendeur pendant le jour, lorsque le soleil Téclaire ! Cette admirable et divine pondération ne montre-t-elle pas la grandeur de son Modérateur su* prême (3) î »
66. Ce genre d'argument était si familier aux Pères qu'ils n^en proposaient souvent pas d'autre à ceux qui leur demandaient comment on pouvait connaître que Dieu existe. « Dieu a fait les astres si magnifiques, écrit saint Ambroise, qu'ils suffisent pour nous montrer que l'auteur en est grand et ad« mirable, et qu'il mérite seul d'être adoré (4). » Donnons la parole à saint Augustin : « Interroge, dit-il, la beauté de la terre et des mers ; interroge la beauté de l'espace et du ciel ;
(!) Oratio XXXIV, n. 11.
jj%) Oratio contra ôenteSy n. 35.
|î| Oc/flv., puo'. 126 scqq., Ludgduni Batavorum 1672,
'^ in^fiUQfa (^Jiçmanos,G, t.
DE l'existence DE DIEU 23
Tordre des étoiles, la splendeur du soleil qui éclaire le jour, la douce clarté de la lune qui tempère les ténèbres de la nuit... Interroge toutes ces choses, elles te répondront : Nous voici, vois combien nous sommes belles ! Leur beauté n'est-elle pas une manifestation ? Qui a fait ces beautés inconstantes, sinon Celui qui est la beauté immuable (i) ?» Ce n'est pas seulement Tordre de l'univers, comme l'observe saint Basile, mais encore la structure du corps humain qui manifeste l'existence de Dieu . Voici ses paroles : ic Si tu te considères attentivement, tu n^auras nul besoin du spectacle des autres choses pour reconnaître ton Créateur ; car, en toimême, comme dans un monde admirablement orné dans sa petitesse, tu pourras contempler la sagesse éminente et incomparable de ton Créateur (2). » Bien plus, suivant la remarque de Tertullien, les choses même les plus petites et les plus humbles, telles que les cellules de VabetUe^ Phabitation de la fourmi f la toile de Varaignée et les fils du vers à soie. peuvent nous conduire à la connaissance de Dieu (3).
67. Donnons à cette preuve la forme syllogistique : Un ordre admirable existe dans le monde ; or y sans V existence dun être infiniment intelligent^ V existence de cet ordre h*aU' rait pas une cause suffisante ; donc il existe un être d'une intelligence infinie.
68. La majeure est l'énoncé d'un fait à la portée de toutes les intelligences. En effet, non-seulement les choses individuelles sont organisées avec cette proportion et cette symétrie qui leur permet d'atteindre leur fin particulière, mais elles sont enchaînées les unes avec les autres, quoique d'espèces très-diverses, de manière à former le système unique du
(i) Sermones ad populum, Sermo 241, c. 2, n. 2.
(2) Homilia Attende tibî ipsi, pag. 352, Paris 1618.
(3) Advers, Marcionem, lib. I, c. 14. Toutes les choses de la nature peuvent nous conduire à la connaissance de Dieu, si on les considère attentivement. Un grand nombre d'auteurs, soit anciens, soit modemeSi ont déduit l'existence d'un créateur souverainement sage de la considération d'un seul genre d'être, par exemple de l'organisation de Tœil, de Toreille, ou de la main ; de la formation des pluies, de la neige et 'des autres météores ; ou encore de la disposition et du cours des astres, ou même des insectes et des végétaux. On les trouve nommés dans Spagni, Dissertatio de mundo, Romœ 1 770, et dans Ubaghs, Jnstit, philos.^ Theodic, Append, notarum, not. A.
24 THéODICéE
monde (i) ; et, malgré les forces si nombreuses, si variées, €C souvent si contraires qui les sollicitent, elles sont tellement bien reliées ensemble par le lien des causes efficientes et des causes finales que, grâce à Paccord et à l'harmonie qui régnent constamment entre elles, on les voit toutes concourir! une fin unique. Or, c^est en cela que consiste l'ordre de Punivers ; donc Fexistence de l'ordre dans le monde est un fait indubitable.
69. C^est à cet ordre j comme le remarque saint Augustin, que le monde est redevable des innombrables merveilles qui remplissent le ciel^ la terre et les mers et qu'il doit d^être lui-même plus étonnant et plus merveilleux encore (2). Ce qui fait dire à saint Thomas que ce monde est tellement parfait dans son genre, qu'il ne peut Têtre davantage. <c Car, si l'une quelconque de ses parties était plus parfaite, les proportions de Tordre seraient détruites; de même que Ton détruit la mélodie de la lyre si Ton donne à Tune de ses cordes une tension trop forte (3). »
70. Au sujet de la mineure^ écoutons d'abord Lactance : « C'est de la nature, dites- vous, que viennent toutes choses. Si la nature est privée d'intelligence, elle ne peut rien faire ; mais, si elle est capable d'engendrer et d'agir, elle est intelligente, elle est Dieu par conséquent ; car on ne peut appeler d'un autre nom ce qui est capable de prévoir par la pensée et d'exécuter avec adresse (4). » En effet, « il est impossible, dit saint Thomas, que plusieurs choses contraires et discordantes s'harmonisent toujours ou le plus souvent dans un même ordre, sans une intelligence qui les dirige toutes, et chacune en particulier, vers une fin déterminée (5). » Saint Jean Damascène avait déjà fait la même réflexion : « L'arrangement des choses créées, leur conservation et leur gouvernement nous apprennent qu'il existe un Dieu qui les a ainsi déposées, qui les soutient et qui veille providentiellement à leur
(i) Dans la Cosmologie (ch. I et ch. III) nous avons établi l'existence de la fin générale et de la fin particulière des choses de ram« vers.
(2) De Civitate Dei, lib. XXI, c. 7.
(3) I, q. XXV, a. 6 ad 3.
(4) Divina Instit,, lib. II, c. 8.
(b) Contra Gentes, lib. I, c. i3.
DE L^EZISTBFfCB DE DIEU 25
eonsenration. Comment des natures aussi opposées que le feu^ Teau Tair et la terre auraient-elles pu se réunir pour constituer un monde unique et recevoir* une cohésion capable d^arrêter leur dissolution, si une vertu toute-puissante ne les avait réunies et ne les empêchait perpétuellement de se dissoudre (i) ? »
71. Mais serrons davantage notre sujet. D^abord, Tordre consistant dans la juste disposition des moyens relativement à la fin, il est manifeste que la cause ordonnatrice de l'univers doit être intelligente. Car, dit saint Thomas, « la coordination de plusieurs choses suppose la connaissance de leurs propriétés et de leurs mutuels rapports, ainsi que la connaissance de leur rapport avec un terme plus élevé qui est leur fin ; parce que l'ordre des choses entre elles est subordonné à Tordre qu^elles ont avec une fin commune. Or la faculté de connaître les propriétés d'une multitude de choses et leurs mutuels rapports ne peut appartenir qu'à un être intelligent (2). » Nous ajoutons que Tordre de l'univers exige une cause ordonnatrice infiniment intelligente. En effet, dans les choses sujettes aux changements, la permanence d^ Tordre ne peut s'expliquer sans des lois fixes que ne troublent ni de mutuelles collisions, ni les vicissitudes des choses, ni les événements contraires. Mais, pour établir dans le monde cet ordre fixe et constant, il fallait prévoir tous les conflits possibles en« tre les lois et choisir ensuite parmi ces lois innombrables celles-là seules qui n'entreraient jamais en collision, celles que nul événement contraire ne détruirait, ou qui du moins reviendraient à leur disposition primitive par la vicissitude même des choses ; il fallait aussi prévoir tous les événements qui pouvaient résulter de l'activité des différentes causes, et leurs chocs possibles ; bien plus, comme les hommes font également partie de cet ordre physique et que la constance de cet ordre dépend en partie de leur libre coopération, comme aussi un grand nombre d'êtres sont soumis au libre usage de Thomme, toutes ses actions futures contingentes devaient
(1) De Fide Ortkod., lib. I, c 3.
(2) On voit que, de la manière dont nous l'avons présentée, la preuve physique démontre par elle-même l'existence d'une cause infinie sans qu'il soit nécessaire de Tappuyer sur la preuve métaphysique, comme l'ont cru quelques philosophes catholiques^entre autres Ubagbs et Kai« «er, à l'exemple de Kant .mmrrr^
26 TH^ODICéE
être également prévues. Or la prévision de tous les événements possibles et des actions libres de l'homme ne peut convenir qu'à une intelligence injinie. Donc l'univers exige une cause ordonnatrice infiniment intelligente.
72. i^ Objection. Il y a dans le monde beaucoup de choses imparfaites, inutiles et même nuisibles ; donc Tordre du monde n'est pas l'œuvre d'une intelligence suprême.
72'. Réponse : i* De toutes les choses que l'on rencontre dans le monde, il n^en est aucune qui soit ou que l'on puisse appeler imparfaite. Quel est en eflfet le plus petit insecte qui ne présente une admirable disposition dans toutes ses parties î et dans la plante imperceptible elle-même, quelle savante structure ! « Dieu se montre grand ouvrier dans les grandes choses, dit saint Augustin, sans être petit dans les petites ; car on doit mesurer les petites choses non à leur grandeur, mais à l'habileté de l'ouvrier (i). »
73. 2® Sans doute si nous comparons certaines choses avec d'autres plus nobles, nous constatons qu'elles sont moins parfaites; mais qui ne sait que cette diversité de perfection dans les parties contribue grandement à la perfection du tout ? « Si Ton va des choses terrestres aux choses célestes, des choses visibles aux choses invisibles, dit le même saint Docteur, on rencontre un grand nombre de degrés dans la bonté des êtres. Cette inégalité dans la bonté des choses sert, ajoute-t- 11, à manifester un plus grand nombre de perfections divines (2). » Ce qu'il explique par cette comparaison : a Uun des plus beaux ornements du style c'est la figure appelée antithèse par les grecs, et opposition ou contre-position parles latins... Or de même que les contraires opposés aux contraires relèvent la beauté du discours, de même la beauté de l'univers est relevée par le contraste éloquent non des paroles, mais des parties opposées qui le composent (3). » Ainsi, •f la fonction et la fin de chaque chose se trouvent si bien coordonnées à la beauté de l'ensemble que ce qui nous choquerait dans la partie nous plaît infiniment si nous le considérons dans le tout (4). d
(1) De Civitatc Dei^ lib. XI, c. 22.
{2) De Civitatc Dei^ Ibid.
(3) De Civitate Dei, lib, XI, c. 1 8.
(4) De vera Religione, c. 40, n, 76.
DE l'existence DE DIEU 27
74. 3* Pour bien apprécier rutilité de chaque chose, il faudrait se rendre parfaitement compte de ses rapports avec le reste de Tunivers ; « on ne juge, dit saint Thomas, ni de la solidité d^un édifice diaprés Tun seulement de ses angles, ni de la beauté d'un homme à sa chevelure, ni de l'éloquence d'un orateur à l'ampleur seule de ses gestes (i). » Or notre esprit est incapable de découvrir les rapports qui relient entre ellestant et de si grandes choses, la coordination de leurs fins si variées, et leur relation avec la fin dernière. Mais, si Tordre entier de Tunivers, si les rapports de ses différentes parties ne nous sont pas suffisamment connus, comment aurionsnous la témérité dô dire que telle chose est sans utilité, que telle autre est nuisible ? « Si le hasard vous amenait dans la boutique d'un forgeron, vous n'oseriez critiquer ni les soufflets, ni Tenclume, ni les marteaux de cet ouvrier. Un igno* rant qui ne soupçonne ni le pourquoi ni le comment des choses est prompt à tout condamner ; mais celui qui n'étant pas du métier, possède au moins l'ordinaire bon sens, se dit à lui-même : Ces engins ont été mis à cette place pour quelque sage raison ; l'ouvrier connaît leur utilité, bien que je l'ignore. Eh quoi ! on n'oserait rien critiquer dans la boutique d'un forgeron et on ose reprendre Dieu dans le monde (2) ? »
75. 4*» Au reste, veut-on savoir comment la divine sagesse se montre même dans les choses qui nous paraissent nuisi-* blés ? Écoutons saint Jean Chrisostôme : « Mais les serpents, les scorpions, les crocodiles, quelle est, dites-vous, leur utilité ? quel avantage en retire-t-on ? Nous en retirons de trèsgrands et d'inappréciables, qui ne sont pas inférieurs à ceux que nous retirons des animaux privés ou domestiques. Ceuxci nous rendent des services corporels, ceux-là nous inspirent de la crainte, ils nous rendent modestes et réservés, ils nous apprennent la lutte, ils nous rappellent la faute de notre premier père, ils nous montrent de quels maux la désobéissance est la source... Car, dans le principe, ils n'étaient ni féroces, ni redoutables pour l'homme, ils étaient parfaitement doux et soumis... D'ailleurs en eux nous pouvons
(i) De ver a Reltgione^ Ibid,
(2) De Genesi ad litL, 11 b. V. c. 21.
28 THÉODICéB
admirer d^une autre manière la sagesse et la providence de Dieu. Ces bêtes féroces vivent reléguées comme des esclaves, elles sont séparées de nous par le temps et par le lieu de leurs déprédations. Si vous ne les provoquez, elles ne vous atta* queront pas ; car elles ne fréquentent que les solitudes (i). » Saint Augustin répond ainsi à ceux qui se plaignent du froid^ du chaud, des bêtes nuisibles et autres choses qui nous molestent quelquefois : « On ne tient pas assez compte de la part de beauté que ces choses apportent, chacune en particulier, à Tespèce de république qu'elles forment dans Tunivers ; on ne considère pas assez les avantages qu'elles nous procurent si nous en usons à propos et avec discernement. Qui ne sait que les poisons les plus dangereux se convertissent en remèdes salutaires s'ils sont convenablement employés et que les choses qui nous plaisent le plus, telles que les mets, la boisson, la lumière, nous deviennent au contraire nuisibles si nous, en faisons un usage immodéré ou inopportun. La divine Providence nous avertit par là de ne point condamner sottement les choses, mais d'en rechercher avec soin Futilité, et lorsque la sagacité de notre esprit est en défaut ou que les forces nous abandonnent dans cette recherche, nous devons croire que leur utilité nous échappe comme nous avait échappé d'abord celle de plusieurs autres que nous avons connue depuis. D'ailleurs ce voile a l'avantage d'exercer notre humilité et d'abattre notre orgueil (2). ■
76. 2* Objection. Le système du monde peut s'expliquer par le concours fortuit des atomes ; il n'est donc pas nécessaire de recourir à l'intervention d'une intelligence suprême.
76'. Réponse : i® Dans une autre partie de cet ouvrage (3), nous avons déjà réfuté Thypothèse des anciens Épicuriens reproduite de nouveau par les Athées modernes. Nous avons montré que non-seulement l'arrangement général du monde n'avait pu sortir du concours fortuit des atomes, mais encore que nulle espèce de chose ne lui devait son origine. D'ailleurs il suffît de la connaître pour la condamner. Lactance
(i) Expositio in Psalmum CXLVIIJ, n. 3 et 4.
(2) De Civitate D^i, lib. XI, c. 22.
(3) Cosmologie, ch. VII, art. 2, § 41 1 et saiv.
6b L^EXIStENCE DÉ DIElf icf
disait du système des Épicuriens : c Combien auraient-ils mieux fait de se taire que de faire servir leur langue à un usage si déplorable et si futile ! Je crains en vérité que celui qui entreprend de les réfuter ne paraisse pas moins extravagant qu'eux-mêmes (3). »
77* 2* Lors même que nous accorderions que les atomes existent par eux-mêmes et que de ces atomes incréés quelque chose peut être produit ; que les atomes se meuvent spontanément et que diaprés la nature de ce mouvement ils doivent se rencontrer et se combiner ensemble ; on ne pourrait encore conclure de là que rorganisation du monde est l'œuvre du hasard. En effet, dans le nombre infini des combinaisons possibles, il y en a sans doute de régulières et d'irrégulières ; et même à chaque système régulier correspond un nombre infini de systèmes irréguliers ; mais, si chaque combinaison régulière est environnée d'un nombre infini de combinaisons désordonnées et qu'il soit nécessaire de la tirer du milieu de ce désordre et de cette confusion, qui ne comprendrait que bien loin de pouvoir être attribué au hasard, le choix de cette combinaison particulière réclame une itnelligence infinie.
78. 3* D'ailleurs la conservation de Pordre actuel réfute la même hypothèse. Comment supposer que les anciennes combinaisons des atomes se soient dissoutes d'elles-mêmes un nombre infini de fois et qu'après avoir formé par hasard l'arrangement qui forme le monde actuel, ils ne se séparent plus pour essayer d'autres combinaisons ? En outre, comme tout efTet permanent doit avoir une cause permanente, comment, dit saint Athanase, tant de corps non-seulement différents, mais encore tout à fait contraires, pourraient-ils tous conspirer au même but, maintenir le lien qui les unit et repousser toute cause de dissolution (4) ?
79. Instance. Si l'on réunissait tous les caractères t3rpographiques nécessaires pour composer Ylliade ou VEnéide et
'qu'on les jetât au hasard, il ne serait pas absolument impossible qu'il en sortît l'un ou l'autre de ces poèmes. Donc le hasard a pu pareillement amener la combinaison du monde actuel.
i'' (1) De ira Dei, c. 10. . '
(3) Oratio contra Génies, n. 35, \, i
io THéoDicâs
79*. Réponse : Accordons, si ron veut, que la combinaison est en elle-même dans Tordre des possibles et ne réclame pas absolument l'intervention d^une intelligence, puisque l'on suppose que tous les caractères typographiques de Tun des poèmes indiqués se trouvent réunis dans un même cornet. Mais, pour préparer ce coup de dé merveilleux, que d'actes intelligents ne faudrait-il pas ? D'abord, une cause intelligente aurait dû former des caractères typographiques munis des lettres nécessaires pour composer tel poème plutôt que tel autre, Y Iliade d'Homère par exemple plutôt que YÉnéide de Virgile, plutôt que tel autre poème arabe ou chinois; on devrait en outre supposer qu'une cause intelligente réunit tous ces caractères dans un même cornet, qu'elle les agite et les jette sur une surface unie, qu'elle mesure si bien son coup qu'ils se présentent tous du bon côté, qu'elle les maintient dans cette position et les empêche de retomber dans leur ancienne confusion. Voilà, nous semble-t-il, ce qui dépasse de bien loin la puissance du hasard.
80. 4® Nous terminerons ce que nous avions à dire sur les absurdités des anciens et des nouveaux Épicuriens par ces paroles de saint Jean Damascène : (c Supposons que le hasard ait créé les atomes; à qui attribuerons-nous leur arrangement ? Accordons encore, si Ton veut, que celui-ci est Tœuvre du hasard; quelle puissance conserve et maintient les lois qui ont présidé à l'arrangement établi î Assurément cette conservation n'est pas Tœuvre du hasard ; à qui donc l'attribuer, sinon à Dieu même(i) ?»
81. ^ Objection. L'ordre de l'univers peut s'expliquer par la force d'attraction inhérente à la matière, ou par les seules forces de la nature. Donc l'existence d'une cause intelligente placée hors du monde n'est pas nécessaire pour l'expliquer.
81'. Réponse: i** L'explication des Matérialistes âf;^Mamîques (2) n'est pas plus raisonnable que celle des autres matérialistes. Enefl'et, outre que la seule attraction de la matière* sans Dieu ne peut expliquer Vorigine ni de l'attraction ellemême, ni de la matière dont les corps sont composés, celte force d'attraction aurait pu tout au plus former une masse
(i) De Fide Orthodoxa^ lib. i, c. 3.
(2) Sur ces Matérialistes^ voir la Cosmologie, ch. V, art 2. §§ 287 et
DB L^EXISTENCE DE DIEU 3l
désordonnée et confuse de matière, mais elle ne serait jamais parvenu à former avec la matière seule des corps si 90mbreux, d'un volume si considérable, si différents de forme et de figure, et séparés les uns des autres par des distances si bien calculées que de leur ensemble résulte la beauté et l'harmonie de cet univers. « Quel est celui, écrit saint Grégoire de Nysse, qui en voyant l'harmonie de Tunivers et toutes les merveilles du ciel et de la terre... ne comprendrait qu'une intelligence divine aussi ingénieuse que sage, pénètre toutes choses^ adapte les parties au tout et complète le tout par les parties, animant pour ainsi dire tout Tunivers d'une seule et même vertu (i) î » Boëce développe ainsi la même pensée : <c Jamais ce monde, qui est composé de parties si différentes et si contraires, ne se fût réuni sous une forme unique, s'il ne s'était trouvé quelqu'être pour combiner ensemble des choses si diverses; de plus, la diversité des natures étatit l'ennemie de la concorde, elle aurait bientôt rompu l'union et en aurait dispersé les membres, si celui qui l'a formée ne la tenait en respect. L'ordre de la nature ne présenterait pas cette régularité permanente ; on ne s'expliquerait pas des mouvements si appropriés au temps, au lieu, à l'influence, aux dimensions et aux propriétés des choses, s'il n'y avait un être qui préside à tous ces mouvements sans y participer luimême. » Or, ajoute le même philosophe : « Quel qujî soit cet être par qui les choses subsistent et se meuvent, je l'appelle Dieu, en me servant d'un mot universellement connu (2). » 82. 2* Ces matérialistes ne peuvent tromper que les esprits simples et ignorants, lorsque désignant la matière sous le nom de nature^ ils affirment que tout a été fait par les seules forces de celle-ci. « En effet, dit saint Thomas, la nature e«tière est l'œuvre de la divine sagesse (3). » Écoutons Lactance : « Si la nature, qu'ils regardent comme la mère des choses, est privée d'intelligence, elle n'est capable ni de faire ni de protéger quoi que ce soit ; car sans la pensée, pas de mouvement, pas de vertu efficace. Si au contraire elle possède la prudence pour entreprendre, la raison pour organiser, l'ha-
{i) De anima et resurrectione^ pag. i5 et 16.
(2) De Consolatione, lib. III, pag. i a.
(3) Contr, Gent., Lib. III, c. 100, n. 5.
bileté pour exécuter, la force pour terminer^ la puissance pouf gouverner et pour maintenir tout en ordre, pourquoi au lieu de rappeler Nature^ ne Tappellerai-je pas Dieu (i) ?»
ARTICLE CINQ.UIÈMË
Preuve morale de Vexistence de Dieu
(Tom. III, pag. 488-501)
83. Aux deux genres de preuves que nous venons d'exposer nous en joindrons un troisième, fondé sur le témoignage du genre humain, ce qui lui a valu le nom de preuve morale. Voici la forme qu'on peut lui donner : Tous les peuples de la terre ont cru de tout temps à Vexistence d'une divinité; or cette croyance universelle et constante de tous les peuples ne peut être fausse ; donc il existe une divinité.
84. La majeure de cet argument est l'énoncé d'un fait qui se trouve attesté par une foule de monuments et par l'histoire générale et particulière des peuples. En effet, dans tous les pays on rencontre des temples et des autels, des jours de fêtes, des prêtres, et des cérémonies religieuses, qui témoignent de la croyance des peuples à la divinité. Les historiens les plus dignes de foi confirment le témoignage des monuments ; Clément d'Alexandrie affirme que tous les peuples, ceux de VOrient et ceux de VOccident^ ceux du Nord comme ceux du Midi^ ont une certaine notion de la divinité (2). «c La connaissance de Dieu, disait Tertullien, est Tapanage primordial de Tâme humaine ; elle est la même partout ; on la trouve chez les Égyptiens, comme chez les Syriens, comme chez les peuples qui habitent sur les rivages du Pont (3). > Eusèbe écrit de son côté : « Tous les peuples perçoivent le nom de Dieu et son essence, en vertu d'un sentiment qui est commun à toute la race humaine (4). »
85. Parmi les auteurs païens, citons seulement deux témoignages très-connus : celui de Plutarque et celui de Cicéron. Le premier s'exprime en ces termes : <x Si vous parcourez
(i) De iraDei^ c. 10.
(2) Stromat., lib. V.
(3) Adversus Marcionem^ lib« î, e. lO*
(4) Prœparatio Evangelica, lib. 11^ c 9»
t>E l'existence de dieu ii
la terre, vous trouverez des villes sans remparts^ sans lettres, sans chef, sans maisons, sans richesses, sans monnaies ; des villes qui ne connaissent ni les gymnases» ni les théâtres. Mais personne n^a jamais vu de ville qui soit privée de temples et de Dieu, qui n^use de prières et de serments; qui ne consulte les oracles, qui n^offre des sacrifices d'actions de grâ« ces pour les bienfaits reçus et des sacrifices expiatoires pour détourner les fléaux publics. Je crois qu'il serait plus facile de bâtir une ville en Tair^ que de rassembler des habitants dans une ville et de les y maintenir sans la croyance aux Dieux (i). ■ Cicéron dit à son tour : « Il n'y a pas de nation, quelque barbare et cruelle qu^elle soit, qui ne reconnaisse qu'il faut admettre un Dieu, bien qu'elle ignore quel est celui qui doit être préféré (2). »
86. Pour ce qui regarde les historiens de» anciens peuples, on n'en trouverait aucun qui ne fasse mention de la religion de son propre pays et de celle des pays dont il écrit l'histoire. Bien que les peuples soient souvent en désaccord sur d'autres points, ils sont ananimes & reconnaître l'existence de Dieu.
87. Si quelque auteur ancien donne parfois la qualification iïathées à certains peuples, il est reconnu qu'il a voulu seulement indiquer par ce nom la dépravation de mœurs de ces peuples, ou marquer le mépris qu'ils faisaient de tel culte superstitieux (3).
88. Quant aux nations de découverte récente, les incrédu* les eux-mêmes en conviennent, il ne s'en est rencontré aucune qui ne s'accorde à reconnaître l'existence d'une divinité.
89. Au reste, lors même qu'il existerait quelque peuple qui ne pratiquerait aucun culte, on ne pourrait rien en conclure contre r universalité du témoignage que nous invoquons. Car de même que Ton ne juge pas de la forme humaine d'après les quelques monstres qui naissent çà et là^ de
(i) Adversus Colotem Epicureum^ t,U, pag. 11 25, Francfort 1620.
(2) De legibus^ lib. I, c. 8.
(3) Ainsi les Éthiopiens sont regardés comme athées par certains auteurs, parce qu'ils méprisaient les superstitions des Égyptiens. Ou sait que les Juifs et les premiers chrétiens furent souvent accusés d'athéisme à raison du mépris qu'ils professaient pour les dieux de la Grèce et de Rome.
Î4 THfomCEE
même on ne doit pas juger des croyances du genre humain d'après quelques hommes dégénérés qui seraient descendus au niveau de la brute.
90. Nous placerons ici quelques réflexions au sujet des Athées dont Texistence est révoquée en doute par un grand nombre d'auteurs.
91. On ne doit pas confondre les Athées négatifs avec les Athées positifs (i). S'il y a quelques hommes qui par défaut d'intelligence ignorent complètement qu^il existe un Dieu, ce sont des Athées purement négatifs. Mais ceux qui n'ignorant pas la croyance commune, nient Texistence d'un Dieu et la combattent de vive voix ou par écrite sont des Athéts positifs; on les appelle aussi quelquefois des Athées dogmatiques ou systématiques. On met au nombre de ces derniers, sans parler de quelques anciens (2)1 le napolitain Vanini,quî fut condamné au bûcher en 1619, par sentence du parlement de Toulouse, Spinoza, Hobbes,Toland, d'Holbach, les écrivains des Annales allemandes (3)^ les Saint-Simoniens, les Fourriéristes, les Positivistes (4), et en particulier Proudhon, Auzonio Franchi et Renan.
92. I** Il est impossible qu'un homme qui jouit du plein usage de sa raison puisse ignorer complètement qu'il existe un Dieu. Car l'idée de Dieu vient immédiatement à l'esprit de quiconque jette un regard sur le tableau que le monde présente à notre admiration (5). « Il n'est besoin d'aucun effort, dit saint Bernard, pour entendre cette harmonie ; il faudrait même se bouclier les oreilles pour ne pas l'entendre (6). » II n'y a donc d'Athées négatifs que les idiots.
9$. 2^ Il ne doit pas exister non plus d'Athées positifs. En
(i) Nous ne parlons pas des Athées pratiques, e'est-à«dire dt «eux qui vivent dans une indifférence pratique à ce sujet ; on sait que le nombre de ces Athées qui vivent comme s'il n'existait pas de Dieu est malheureusement très-considérable.
(2) Ce sont Leucippe^ Démocrite, Diagoras, Protagoras^ Épicure, et quelques autres dont le nombre ne monte certainement pas à vingt, dit Brenna ; De generis humani consensu in agnoscenda Divinitaie^ c. VIE.
(3) Feuerbach, Tun d'eux, célèbre en prose et envers, le Grand Rien, de qui tout émane et en qui tout vient se perdre.
(4) Auguste Comte, chef de cette école, affirme que l'athéisme sera h dernier terme du progrès humain.
(5) Tract in Joann. CVI, n. 4.
j^6) Serm. DeConvers.adClericos,c.9, ^
tt L^EXISTENCE DÉ DIEU $5
effet, comme les preuves de Pexistençe de Dieu sont claires et évidentes, sMl peut absolument se faire qu^un homme dont rintelligence a été pervertie par une mauvaise éducation et la volonté dépravée par le vice parvienne à se persuader pour un temps qu'il n'existe aucune Divinité, il est impossible de supposer qu^un homme sain d^esprit et de corps, un homme sincère et de bonne foi parvienne à se convaincre qu*il n^existe réellement aucun Dieu (i). Saint Augustin soutient même « qu'il n'y pas d'âme, quelque perverse qu^on la suppose^ pourvu qu^elle soit capable de raisonner, dans la conscience de qui Dieu ne fasse entendre sa voix (2).
94. Il nous resterait à prouver la mineure de notre argument, c^est*à-dire la valeur du témoignage du genre humain. Mais, Fayant déjà fait longuement dans une autre partie de cet ouvrage (3), nous n^a jouterons ici que ces quelques mots de Minutius Félix : « Puisque le consentement de tous les peuples sur Inexistence des dieux immortels est un fait constant, je ne pense pas qu'il se rencontre personne d^une audace et d*une impudence impie assez grande pour oser ébranler ou affaiblir une croyance aussi ancienne, aussi utile, aussi salutaire (4), » Cependant, nous répondrons à deux objections que l*on a faites pour infirmer la valeur de cette croyance générale.
gS. i^ Objection. Lt croyance des peuples d Pexistençe de
(i) Écoutons Bayle, peu suspect en cette matière : c II est assez apparent que ceux qui affectent dans les compagnies de combattre les vé* rites les plus communes de la religion, en disent plus qu'ils n'en pensent. La vanité a plus de part à leurs disputes que la conscience. Ils s'imaginent que la singularité et la hardiesse des sentiments qu'ils soutiendront leur procurera la réputation de grands esprits. Les voilà tentés d'étaler, contre leur propre persuasion, les difficultés à quoi sont sujettes les doctrines de la Providence et celles de l'Évangile. Ils se font donc peu à peu une habitude de tenir des discours impies et si la vie voluptueuse se joint à leur vanité, ils marchent encore plus vite dans ce chemin. Cette mauvaise habitude assoupit le sentiment des vérités qu'ils ont apprises dans leur enfance...; mais ce n'est pas une foi éteinte, ce n'est qu'un feu caché sous les cendres. Ils en ressentent l'activité des qu'ils se consultent, et principalement à la vue de quelque péril. On les voit alors plus tremblants que les autres hommes, % Dict^criU et hist,^ art. Des Barreaux^ not. F.
(2) De Sermon, Domini in monte, c. 5.
(3) Dynamilogïe, ch. X, art. lo, § 793 et suiv,
(4) Octay.^ Q, VIII.
îfi tHlâODICÉE
Dieu peut être attribuée soit à Tignorance des causes naturelles, soit à la crainte, soit à la tromperie des prêtres et des législateurs, soit aux préjugés de l'éducation. Donc cette croyance générale ne prouve rien.
gS'. Réponse: i* Bien loin que la croyance à l'existence de D ieu soit le fruit de V ignorance des causes naturelles, elle s'imprime au contraire d'autant plus dans Tesprit de l'hoaune qu^il est plus éclairé. Qui ne sait que les savants du premier ordre, tels que Kepler, Copernic, Newton, Euler, Leibnitz^ étaient des hommes très-religieux ? Ce que dit Bacon se vérifie tous les jours : m C'est un fait d'expérience que si une teinture légère de philosophie peut conduire à l'athéisme, une étude plus profonde ramène à la religion (i). »
2^ Jamais la crainte n'aurait fait naître Tidée de Dieu dans Tesprit de l'homme, si déjà l'homme n'avait eu gravées dans son intelligence les notions du juste et de l'injuste, et partant l'idée d'un législateur suprême qui défend les actions injustes et punit sévèrement ceux qui les commettent. Par où l'on voit que la crainte serait plutôt l'effet que la cause de la religion. On peut dire même que la crainte des jugements de Dieu est l'une des causes de l'athéisme; car, pour se livrer plus librement à leurs passions, certains hommes ont dû chercher à se convaincre qu'il n'existe aucun Dieu vengeur des crimes.
3** Ni les prêtres ni les législateurs ne pouvaient forger cette croyance. D'abord, l'existence des prêtres chez un peuple suppose évidemment que la croyance à la divinité y est déjà répandue. Pour ce qui regarde les législateurs, si on leur attribue l'invention de cette croyance, nous demanderons comment il se fait que cette pensée leur soit venue à tous, dans tous les pays du globe ; comment a-t-elle pu se propager partout avec un égal succès ? Une religion basée sur la croyance en Dieu imposait aux hommes un lourd fardeau ; or croirait-on qu'il eût été facile de soumettre les peuples à ce fardeau par un pareil moyen ? D'ailleurs, comment admettre que la ruse n'eût pas été découverte par les grands et les philosophes ? C'est le contraire qui a dû avoir lieu ; l'histoire nous apprend, en effet, que Numa et plusieurs autres législa-
(i) De Dignit, et Augm. scientiarum, lib. I.
DE LA NATURE DE DIEU 3j
teurs, voyant le peuple naturellement porté vers la religion, cherchèrent à donner pour sanction à leurs lois Tautorité des dieux vénérés dans le pays.
4* Les préjugés ont cela de particuliers qu'ils sont temporaires, limités à certains pays et quMls résultent de l'ignorance. Au contraire, la croyance à Texistence de Dieu fut toujours répandue chez tous les peuples, malgré la diversité de leur éducation et de leurs usages ; et ce ne sont pas seulement les simples et les ignorants qui partagaient cette croyance, les savants et les philosophes à qui aurait incombé le devoir de détruire ce préjugé acceptaient cette croyance avec le même empressement que le peuple.
96. 2* Objection. Btichner : Le consentement des peuples nous étant connu par le culte superstitieux qu'ils rendaient à la divinité ne prouve pas qu'ils en aient eu une notion réelle ; par conséquent leur croyance équivalait plutôt à l'athéisme.
97- Réponse: Cette conclusion est absurde. Certes, personne jusqu'ici n'avait osé dire que la superstition était un espèce d'athéisme. Comme la définit saint Thomas, la superstition est la religion poussée à l'excès, tandis que l'athéisme en est la négation absolue. En outre, il ne faut pas confondre avec la croyance générale à un Dieu suprême les fausses idées qu'ils se forgeaient sur sa nature ; celles-ci étaient le produit de leur imagination et variaient avec les différents peuples, mais la croyance à Texistencd d'un Dieu étant générale et identique partout est comme la voix de la nature et présente un objet très-réel. D'ailleurs, quoique l'on puisse dire qu'un Dieu qui n'est point le vrai Dieu n'est pas véritablement Dieu, cependant ce n'est pas absolument la même chose que d'être dans l'erreur sur la vraie nature de Dieu et d'ignorer qu'il existe. Car personne n'assimilera jamais ceux qui admettent l'existence d'une divinité fausse avec ceux qui nient l'existence de toute divinité.