CHAPITRE QUATRIÈME
295. Comme nous l'avons dit plus haut(i), on appelleralatifs les attributs de Dieu qui indiquent quelque relation
(i) Voir ci-dessus, § i5i.
DBS ATTRIBUTS DIVINS RELATIFS Io5
avec les créatures. Nous avons expliqué dans le même endroit comment il fallait entendre ces sortes d'attributs. Ce qu'il nous importe de savoir à leur sujet regarde la création^ la conservation, le concours divin et la providence.
ARTICLE PREMIER '
Opinions erronées de quelques philosophes sur la création
(Tom. III, pag. 65 1*665)
296. Nous avons déjà démontré dans la Cosmologie que Dieu est la cause de tout ce qui existe, par voie de création ; mais, comme nous avons traité principalement de son terme ou du monde, il importe de la considérer maintenant dans Paction divine qui en est la cause. Nous commencerons par réfuter les idées fausses que quelques philosophes ont émises à son sujet.
297. a En créant l'univers, dit Cousin, Dieu ne le tire pas du néant, il le tire de lui-même, de cette puissance de eau* sation et de création, dont nous autres, faibles hommes, nous possédons une portion, et toute la différence de notre créa* tion à celle de Dieu est la différence générale de Dieu à l'homme, la différence de la cause absolue à une cause rela* tive (i). »
298. Outre que cette théorie contient le panthéisme, comme nous l'expliquerons en son lieu, elle pèche sous plusieurs autres rapports.
I* Cousin combat la création telle que les Scolastiques l'ont expliquée et que l'Église Ta définie (2), en s'appuyant sur cette maxime' des anciens : De rien on ne peut rien faire; or nous avons prouvé dans la Cosmologie qu'on ne pouvait rien déduire de cette maxime contre le dogme de la création ex nihilo (3).
(i) Introduct. à P histoire de la philosophie, leçon 5*.
(2) Nous citerons seulement la condamnation portée dans le Concile du Vatican^ contre ceux qui attaquent ce dogme : « Si quelqu'un ne confesse pas que le monde et toutes les choses qui y sont contenues^ soit spirituelles soit matérielles, ont été produites du néant par Dieu, suivant toute leur substance,... qu'il soit anathème ; » Sess. III, c. I, can. 5«.
(3) Cosmologie, ch. VII, art. a, §§ 42a et suiv.
I06 THÉODICEE
2^ Le même philosophe assimile faussement raction humaine de vouloir à Tacte créateur ; car Faction de vouloir n'est qu'un certain accident que Tesprit produit en lui-même et dont il est le sujet ; il le tire donc de lui-même et non du néant. Au contraire, les choses créées n^existent point en Dieu comme dans leur sujet, et Dieu ne les produit point en luimême comme des accidents qui le modifient^ mais il les produit hors de lui-même comme autant de substances finies complètement distinctes de lui-même.
3* La définition de la création telle que la donne Cousin conduit à cette conséquence absurde que tous les possibles auraient été créés par Dieu, et que rien à l'avenir ne pourrait être créé. En effet, si toute action qui a sa cause en Dieu est une création, ainsi qu'il l'enseigne, la pensée divine étant aussi une action, il s'ensuit que Dieu crée tout ce qu^il pense et chaque fois qu'il le pense. Or, comme Dieu connaît tous les possibles de toute éternité, ils sont tous créés ab âstemo, et la puissance divine est à tout jamais épuisée. Nous concluons de là que que la définition de la création, telle que la donne Cousin, répugne en soi et conduit à des conséquences absurdes.
299. Gioberti parle de la création d'une manière non moins inexacte; car, d'après lui, dire que les choses sont créées par Dieu signifie seulement qu'elles ont en Dieu leur raison suffisante (i). Mais les choses trouveraient en Dieu leur r^t^o» d'être ou leur raison suffisante^ lors même qu'on en ferait de simples modifications de la substance divine. Par consé- ({uent la création pourrait être conçue, suivant Gioberti, comme une production de modifications diviiies sans en faire une production ex nihilo.
300. Suivant le même auteur, créer est la même chose qa^ individualiser. Sans doute le terme de la création est quelque chose (^individuel ou de subsistant^ mais tel n'est pas le sens que Gioberti attache à ce mot. Car il veut dire par là que les choses sont créées en tant que l'idée générale, qui ne se distingue pas de l'Etre absolu ou de Dieu, est déterminée en elles. Par où Ton peut juger que sa manière de concevoir la création conduit au panthéisme, comme nous l'expliquerons plus loin.
(t) Introdupone allô studio délia Filosophia, vol. 2^, pag. 223.
3oi. La manière dont Gtinther et ses disciples expliquent le dogme de la création n'est pas moins répréhensible. De même, dit Gûnther, que le moi absolu est la forme de l'Être absolu, de même la pensée formelle du non^moi absolu contient la pensée du non-être dhsohi, ou du pur Néant. Il ajoute que ridée du non^moi divin dérive spontanément de l'idée de la triple personnalité divine et partant que la réduction en acte du non-moidc Dieu est intimement liée à la formation des divines Personnes (i). Dans ce système, la création était nécessaire pour donner à Dieu sa perfection absolue.
302. Nous signalerons seulement quelques-unes des graves difficultés que présente ce système :
I** // est fondé sur le rationalisme théologique. En efiFet, Giînther et ses disciples s'efforcent de ramener la science théologique aux proportions d'une science purement rationnelle. D'après eux le moi est le principe et la source de toute vraie théologie comme de toute vraie philosophie.
2® // donne une notion hétérodoxe de la Trinité divine. Car il établit que les divines personnes se distinguent entre elles par la manière différente dont elles se connaissent et non par leur origine, comme l'enseigne la théologie (2). Nous n'insistons pas sur ce point, pour ne pas franchir les limites de la philosophie.
3^ Il suivrait du système de ces théologiens rationalistes que la création, et partant l'existence du monde, serait aussi nécessaire que l'existence de la Trinité.
303. Enfin nous vengerons la mémoire de saint Anselme et de saint Thomas, que ces théologiens d'Outre- Rhin accu«sent d'avoir soutenu des doctrines panthéistes.
304. Saint Anselme dit dans le Monologium que les choses créées, avant qu'elles fussent faites, n'étaient pas un pur néant quant à la raison divine par laquelle et suivant la-quelle Dieu les a produites^ et que cette forme des choses qui existait déjà dans la raison divine devait être conçue comme une certaine parole intérieure qui existe dans la rai-^ son divine^ forme qui n'est autre chose que l'Essence su^
(i) Eurysthée et Héraclès (en|allem.), pag. 1 53 et 514. Les Œuvres de GUnther furent condamnées par un décret de la Congrégation de V Index du 8 janvier iSby, L'auteur se soumit aussitôt.
(a) Voir VOntologie, ch. III, art, 3, § 223.
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prême (i). Saint Thomas de 9on côté a£Srme que la création est r émanation de tout V être dérivant de la cause universelle qui est Dieu^ et compare la création à la génération de rhomme. Voilà les principaux textes sur lesquels est fondée cette grave accusation.
305. Parlons d^abord de saint Anselme. Dans les passages cités, le saint Docteur se borne à enseigner, comme nous l'avons fait nous-même (a), que les exemplaires dts choses existent dans l'intelligence divine. En effet, pour bien expliqua sa pensée, il cite l'exemple de Touvrier qui n'exécute rien dont il n'ait Vidée dans l'esprit. Or cette doarine s'accorde très-bien avec la création ex nihilo : de même que Tœuvre d'art, avant d'être réalisée au dehors, existe dans la pensée de l'ouvrier, où se trouve sa vivante représentation]; de même toutes les créatures étaient quelque chose de vivant dans la pensée divine, bien qu'elles ne fussent rien en elles-mêmes. Par conséquent, d'après la doctrine de saint Anselme, ce n'est pas suivant Vitre qu'elles ont dans leur propre genre que les créatures sont quelque chose de V essence divine^ mais ce sont leurs idées en Dieu qui ne diffèrent pas de son essence en tant que l'essence de Dieu en est Vexemplaire et la raison^ conune s'exprime saint Thomas (3).
306. Les mêmes philosophes ne sont pas moins injustes lorsqu'ils font de saint Thomas un partisan de Vémanatisme panthéiste. Il est manifeste, en effet, que si notre saint Doc* teur désigne quelquefois la création sous le nom di émanation, ce mot n'a pas sous sa plume le sens que lui ont donné les panthéistes modernes. « L'être créé, dit-il, émane de l'être divin en ce que celui-ci en est la cause efficiente et la cause exemplaire (4). » Et ailleurs : « Toutes les perfections émanent de Dieu comme de leur première cause; cependant elles n'en dérivent pas comme d'un agent univoque, mais elles en dérivent comme d'un agent qui ne s'accorde avec ses effets ni sous la raison de V espèce^ ni sous la raison du genre (S). » Ce qui est directement opposé à l'affirmation de Gunther
(i) Monologium, ch. IX, X et XII.
(2) Voir la Cosmologie, ch. VI, art. 2, § 420.
(3) I, q. XLV, a. i c.
(4)I,q.XV, a.2adl.
15)I,q.VI,a. 2C.
DES ATTRIBUTS DIVINS RELATIFS lOg
disant que, suivant saint Thomas, les créatures émanent de Dieu en ce qu^elles sont contenues en lui comme dans leur genre (i).
307. Enfin ces philosophes détournent de leur vrai sens la comparaison que saint Thomas établit entre la création et la génération de Thomme. Le saint Docteur veut dire seulement par là que l'homme avant d'être engendré n^est pas un homnte^ une chose ne pouvant être engendrée qu'autant qu'elle ^st privée de la forme qu'elle va recevoir; par conséquent rhomme est engendré du non-être particulier appelé néant d'homme. De même, lorsque dans la création tout Vêtre de la chose est produit, la chose avant d'être créée est tout à fait non-^tre ou néant ; donc ce qui est créé sort complètement du néant j ex nihilo.
ARTICLE SECOND
Ow Von discute quelques questions particulières sur
la création
(Tom. ni, pag. 665-673)
308. i^ La création est-elle quelque chose dans la créa-iure? Tout le monde admet que la création, considérée comme acte de la volonté divine, ne se distingue pas de l'essence même de Dieu; mais il est controversé dans l'École si la création, en tant que ce mot signifie l'action par laquelle Dieu produit les choses hors de son sein^ est quelque chose dans la créature elle-même.
309. Durand (2), Suarez (3) et Vasquêz (4) regardent la création comme une action formellement transitive, et enseignent en conséquence que la création ne se confond pas avec l'acte de la divine volonté et qu'elle a une existence propre dans la créature.
3 10. Au contraire, saint. Thomas et la plupart des Thomistes, distinguant la création en passive et en active, enseignent que la création passive seule est quelque chose dans la
(1) Eurysthée et Héraclès, pag. 523.
(2) Comment, in Pétri Lombardi Sent,^ pag. 126, Venetiis i586.
(3) Dispp. Metaphys,, Disp. XX, sect V.
(4) Comment, ac disp, in Prim. part. 5. Tlioma, pag. 261^ Lugduni
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créature et que ce quelque chose consiste dans une relation réelle de la créature avec Dieu. Quant à la création active, elle se confond avec Tacte de la volonté et de la puissance de Dieu réalisant les choses hors de lui.
3 1 1 . Cette seconde opinion nous paraît plus probable. En effet, i^ la création étant une production ex nihilo ne présuppose absolument rien, elle n'implique par conséquent ni mouvement ni changement d'aucune sorte. Or, si Ton supprime de la création tout mouvement quelconque, il ne reste plus que ridée d'une certaine relation entre la chose créée et le Créateur.
2® La création active ne se distingue pas de T Essence divine considérée en tant qu'elle a rapport aux créatures ; car Dieu étant un acte pur^ la création en lui ne se distingue pas plus de la divine Essence que Tintellection et la volition, qui sont évidemment une seule et même chose avec elle.
3 12. On ne peut inférer non plus de ce que la création est une action transitive^ qu'elle est quelque chose dans la créature. Car elle est appelée transitive^ parce qu'elle possède la vertu de produire des effets ad extra ^ mais en réalité Dieu les produit immédiatement et sans transition^
3i3. Quoique la création en Dieu ne se distingue pas de la volition divine qui est éternelle, il ne résulte nullement de là que le monde ait été créé ab œterno. Car, bien que l'action de créer ne se distingue ni de l'essence, ni de la volition divine, elle n'exige la production de l'effet qu'à l'époque parti-culière où son existence hors de sa cause a été divinement
fixée.
314. 2® Est -ce possible (i) que Dieu communique à une créature la vertu surnaturelle de créer (2) ?
3i5. L'opinion affirmative a été soutenue par Durand de Saint-Pourçain surtout ; mais saint Thomas et la plupart des autres Docteurs défendent l'opinion contraire. Voici les deux
(i) Il s'agit ici de la possibilité absolue \ car, pour ce qui regarde la question de fait^ la foi nous apprend que Dieu seul est le créateur de toutes choses. Le IV* concile de Latran et le concile du Vatican ont défini ce dogme d'une façon très-explicite.
(2) Nous parlons du pouvoir de créer quelque chose appartenant à une espèce déterminée, parce que tous les Docteurs conviennent que le pouvoir de créer toute espèce de choses ne peut être communiqué à une créature, quelque parfaite qu'on la suppose.
bES ATTRIBUTS DIVINS RELATIFS ï 1 1
principaux arguments sur lesquels s'appuie Topinion de ces derniers.
3i6. D'abord, la production d'un effet exige d^autant plus de vertu dans la cause que la matière d'où l'effet est tiré se prête moins à l'action de cette cause. Or tirer quelque chose du néant c'est le faire sortir d'une matière absolument nulle; la production d'un effet, sans matière préexistante d'où il puisse être tiré, exige par conséquent une puissance infinie. En second lieu, l'effet de la création c'est Vêtre sous sa raison la plus universelle. Mais, comme les effets les plus universels réclament une cause qui soit elle-même la plus universelle possible, il est manifeste que l'action à laquelle correspond un effet aussi universel ne peut convenir qu'à Dieu seul.
317. 3® La créature peut^elle au moins créer quelque chose comme cause instrumentale (i) .^Nous croyons la créature incapable de servir soit d'instrument naturel soit d'instrument surnaturel pour créer. De fait, lorsqu'une chose possède quelque disposition particulière pouvant être utilisée dans la production d'un certain effet, l'agent principal peut s'en servir comme d'un instrument ; mais, la création étant produite du néant, elle ne présente rien à quoi la disposition d'un instrument puisse être utilisée. Donc la créature ne peut être l'instrument d'aucune espèce de création.
3 18. Cette raison démontre aussi que la créature ne pourrait, même à la faveur d'une vertu surnaturelle^ devenir l'instrument d'une création. Parce qu'il est de la nature de tout instrument de concourir à la production de l'effet au moyen de la disposition propre qu'elle possède relativement à l'effet qu'il s'agit de produire. Mais, lorsqu'il s'agit d'un concours à donner pour une production ex nihilo^ cette idée de disposi^ tion instrumentale ne présente absolument aucun sens.
ARTICLE TROISIÈME
De la fin que Dieu s*est proposée en créant
iTom. III, pag. 673-682)