CRA
GRA
sans aucune portée : pas un ne fournit la démonstration de l'action dissolvante de l'eau de Vichy. Souvent on n'a pas exploré la vessie , et l'on a annoncé l'existence d'un calcul d'après quelques signes rationnels,jamais on n'a pris une mesure exacte des calculs. Les malades ont rendu des graviers, les douleurs qu'ils éprouvaient ont cessé, pendant leur séjour à Vichy: mais cela arrive tous les jours, sans qu'il soit nécessaire d'aller à Vichy; les graviers sont souvent expulsés spontanément , et les douleurs néphrétiques se reproduisent par accès intermittents. On a déclaré que les graviers expulsés n'étaient que les débris de concrétions plus volumineuses, auxquelles l'eau de Vichy avait fait perdre de leur volume : mais sur quoi s'est-on fondé pour formuler cette assertion ? Sur les inégalités , les érosions , que présentait la surface de ces concrétions , sur l'inégale épaisseur de leurs couches; mais on sait que les concrétions urinaires offrent souvent toutes ces dispositions chez des malades qui n'ont jamais fait usage , ni d'eau de Vichy, ni d'aucun lithontriptique. Chez M. de Longperrier, l'un des malades sur lesquels M. Petit s'appuie spécialement , M. Leroy d'Éliolles avait mesuré le calcul avant le traitement par les dissolvants, et il affirme que ses dimensions étaient justement celles du calcul dissous que le malade rendit à Vichy. Quand bien même d'ailleurs on constaterait que les concrétions expulsées sont réellement àesfragments, ceux-ci pourraient encore être le résultat, non de la désagrégation du calcul, mais de sa fragmentation spontanée (Giviale, loc. cit., p. 351). M. Prunelle, inspecteur en chef des eaux de Vichy , a d'ailleurs reconnu , dans une lettre adressée à l'Académie de médecine, que les calculs rendus par les malades soumis au traitement dissolvant sont, pour l'ordinaire, très-entiers.
On peut citer un grand nombre de cas dans lesquels les dissolvants , et spécialement l'eau de Vichy , n'ont amené aucun soulagement, ou ont même beaucoup aggravé la position des malades, soit en provoquant des troubles généraux, soit en exerçant une action fâcheuse sur les Organes uriOaireft. MM. Giviale et Leroy ont rapporté plusieurs faits de ce genre.
Kn général, dit M. Giviale, les dissolvants sont plus propres à augmenter qu'à d'uni nuer le volume des concrétion* urinaires, sinon en s*àssoctaM d'une manière constante à la masse déjà existante, du moins lévebppant divers états morbides de l'appareil uriuairc.
I I COUches blanchi 8 que M. Petit a constatées sur qnelqnes-uns des calculs expulsés par ses malades, et qu'il regarde comme des preuve! de l'action dissolvante de Iran de \ i h] . -"ut. au contraire, des cou - < bel de nom elle foi mation , foi mé< s bous I influence d'une phlegmasie des organes urinairc . développée
probablement par l'usage immodéré de cette eau.
La limpidité de l'urine ne prouve nullement que l'excès d'alcalinité de ce liquide ne puisse amener le dépôt des sels phosphatiques ; et c'est à ce dépôt qu'il faut rapporter les couches grises que présentent quelquefois les concrétions expulsées par les malades soumis à l'action des dissolvants. Les partisans les plus éclairés et les moins absolus, d'ailleurs , de la médication chimique , ont eux-mêmes insisté sur ce point. Marcet prévient que la magnésie peut devenir nuisible en fournissant le principal élément du calcul de phosphate triple. Si vous donnez trop peu d'alcali, dit Brodie, vous n'obtenez pas de résultat; si vous en faites prendre trop, au sable rouge succède un sable blanc de phosphate ammoniaco '-magnésien. D'un autre côté, M. Magendie s'exprime ainsi : « Lorsque l'acide urique de l'urine sera saturé, toutes les craintes ne seront pas éloignées; car les uratesne sont solubles que dans uu excès de base, et ils sont tous décomposés par les acides les plus faibles. Il faut donc entretenir un excès d'alcali dans l'urine , si l'on veut que les urates ne se précipitent pas, et ne forment point une nouvelle espèce de gravelle.»
M. Leroy, qui d'abord , en 1837, avait cru à l'action dissolvante des eaux de Vichy, mais que l'observation a forcé depuis de changer d'avis, a également établi l'existence de nouveaux dépôts formés sous l'influence des dissolvants. Ce point est trop important pour que nous ne rapportions pas encore les paroles de ce médecin.
«Un certain nombre de calculs, dit M. Leroy, bien loin d'être dissous par les alcalis, s'accroissent sous leur influence, tantôt par l'addition d'un sel double d'urate de chaux et d'ammoniaque, tantôt par la précipitation d'un urale de chaux, tantôt par la déposition plus rapide des phosphates de chaux, d'ammoniaque et de magnésie, tantôt, enfin, par la formation d'un carbonate de chaux, qui peut s'ajouter aux calculs déjà existants , ou même donner lieu à une gravelle d'espèce nouvelle. Or, le carbonate de chaux n'existant presque jamais dans les calculs urinaires , sa présence fréquente après le traitement ne peut provenir que du carbonate de soude, dont l'acide se combine avec la chaux du calcul et de l'urine.» Sur neuf malades qui avaient fait usage des alcalis, six ont offert à M. Leroy des calculs contenant du carbonate de chaux. Le même médecin a vu un malade chez lequel la pierre se reformait d'autant plus vite, qu'il prettait de l'eau de Vichy en plus grande abondance.
M. Ségalas, dont les opinions, relativement aux dissolvants, ont Varié plusieurs fois, et ne sont pas cru nie bien arrêtées, rapporte la curieuse observalion suivante. Un homme croit remarquer quelques symptômes dé gravelle : H consulte; un pharmacien qui lui conseille de prendre une once de bicarbonate
GRA
de soude par jour. Dès la seconde dose , les urines deviennent bourbeuses : le malade voit là une preuve que le remède opère; il le continue pendant cinq mois, et prend ainsi 150 onces de sel. Après ce temps, il se sent bien et cesse toute médication ; mais, trois semaines après, il rend deux petits graviers rouges. Le lendemain , M. Ségalas explore la vessie, reconnaît la présence d'une pierre, et procède à la lithotritie. Le calcul était composé de phosphate , de carbonate de soude et de potasse, et $ acide uriquc. M. Leroy a réuni en peu de temps huit exemples de pierres formées, sinon sous l'influence, du moins pendant la durée du traitement alcalin.
En 1839 (12 février), M. Petit a adressé à l'Académie de médecine, devant laquelle la question des dissolvants avait déjà été portée plusieurs fois sans résultats, une lettre dans laquelle il s'efforçait de disculper l'eau de Vichy du défaut d'efficacité et des inconvénients qu'on lui reprochait. 11 a continué la polémique dans les journaux; mais ses arguments n'ont rien présenté de neuf, et nous ne pousserons pas plus loin cette discussion. Les détails dans lesquels nous venons d'entrer prouvent surabondamment qu'il ne faut point compter sur l'action dissolvante des alcalins } et que leur administration, portée dans le but de l'obtenir, à des doses élevées, nest point sans inconvénients ni sans dangers.
Marcet avait déjà dit : «On ne peut pas raisonnablement s'attendre à ce que des calculs logés dans les organes urinaires , et déjà trop gros pour être rendus par les voies naturelles, puissent être effectivement dissous par aucun mode de traitement interne. Le seul secours que nous puissions , avec quelque confiance, espérer de la médecine dans cette maladie, est, ou de prévenir l'accroissement des calculs déjà formés, ou, ce qui est plus important encore, de prémunir la constitution de ceux qui y sont sujets , contre l'influence des diathèses et des affections particulières qui donnent naissance à la maladie» (ouvr. cité, p. 152 ).
D. Favoriser l'évacuation des concrétions. — Lorsqu'il y a lieu de croire que des concrétions d'un certain volume sont arrêtées dans les reins ou dans les uretères , et qu'elles éprouvent des difficultés pour parvenir dans la vessie , on doit s'efforcer de faciliter leur marche descendante.
A cet effet, on pourra pratiquer des frictions dans la direction des uretères , exciter la sécrétion urinaire, le liquide entraînant souvent avec lui les concrétions; ordonner au malade de faire une longue course à pied; les secousses produites par l'équilation , par uue voiture rude, favorisent la progression des calculs, mais il ne faut y avoir recours que lorsqu'il n'existe pas de symptômes d'irritation des organes ui maires. Les efforts de vomissement, et la pression
que les muscles abdominaux exercent alors sur les viscères , poussent les calculs des reins et des uretères vers la vessie : les vomitifs seront, en conséquence, souvent administrés avec avantage: «On a vu plus d'une fois , dit M. Magendie , leur emploi produire l'expulsion de calculs qui avaient résisté à tous les autres moyens. » Un praticien habile, atteint lui-même de néphrite calculeuse, a dit à M. Ségalas s'être bien trouvé de l'application de ventouses sèches au périnée, pour accélérer la marche des graviers dans les uretères (Ségalas, ouvr. cité, p. 31). Arétée déjà avait vanté l'efficacité de ce moyen. Prout conseille le calomel à doses purgatives , et les bains chauds (ouvr. cité, p. 264 ).
Les malades qui prennent les eaux minérales rendent souvent des graviers ou même des concrétions plus volumineuses. Les uns n'ont vu dans ce fait qu'une coïncidence; les autres y ont vu la preuve que les eaux favorisaient l'expulsion des concrétions urinaires; d'aucuns, enfin, ont été jusqu'à dire que les concrétions expulsées étaient de nouvelle formation, et engendrées par les eaux elles-mêmes. Il est sans doute des cas où chacune de ces explications peut être vraie. Il est difficile, en effet, de comprendre comment les eaux de Vichy, par exemple, qui exercent sur les organes urinaires une action sédative , qui diminuent la violence des contractions vésicales, pourraient accélérer la marche des concrétions; il est, au contraire, très-naturel que cet effet soit produit par les eaux de Contrexe ville, qui ont pour résultat de provoquer des contractions énergiques dans l'appareil urinaire.
La térébenthine a paru, dans quelques cas, favoriser l'expulsion des graviers ; mais ce médicament n'a qu'un effet incertain , et son administration n'est point toujours sans dangers (Giviale, loc cit., p. 84). Van Swieten préconise l'opium : «Vidi ssepiùs, dit- « il , opiato remedio dalo , post lubricantia et emol- «lientia prius adhibita, somni tempore descendissse «calculum in vesicam , evigilantesque segros ab omni «penitus dolore immunes fuisse , et paulo post calcu- «culum eminxisse» (loc. cit., § 1426). Dubla a vu plusieurs fois des concrétions être évacuées à la suite de frictions pratiquées au niveau des reins et du col de la vessie , avec une pommade belladonisée (Rev. méd., sept. 1831, p. 477).
Lorsqu'un calcul s'est arrêté vers l'extrémité vésicale de l'uretère, on réussit quelquefois à le faire tomber dans la vessie , soit au moyen d'une sonde introduite dans ce viscère, soit en imprimant des secousses au bas-fond de la vessie , au moyen du doigt introduit dans le rectum , lorsque , toutefois, le doigt peut arriver jusque-là. Une opération dont nous n'avons pas à nous occuper ici a aussi été pratiquée avec succès dans cette circonstance.
GRA
E. Combattre les symptômes produits par l'urolithiase et les complications. — Les coliques néphrétiques , avec ou sans expulsion de concrétions, exigent souvent l'emploi d'une médication palliative, destinée uniquement à combattre la douleur et les troubles qu'elles déterminent, par réaction, dans les appareils de la circulation et de l'innervation. Les boissons émollientes, les bains tièdes, simples ou alcalins (Giviale), les topiques émollients, l'opium, la jusquiame, administrés à l'intérieur à doses élevées (Prout), rempliront cette indication. Assez souvent l'usage des eaux minérales, spécialement de celles de Bussang et de Vichy, calme presque instantanément les douleurs. Lorsque, par suite des vomissements, souvent si opiniâtres , on est obligé de renoncer aux boissons et aux médicaments introduits dans l'estomac, il faut avoir recours aux lavements calmants,composés de deux cuillerées à bouche d'un mucilage de graine de lin , d'une cuillerée à café d'huile d'amandes douces, de 5 à 20 cenligr. d'extrait gommeux d'opium. La diarrhée peut encore s'opposer à l'emploi des lavements: il fautalors recourir aux suppositoires(2^beurre de cacao, gramm. 4 ; extrait d'opium et extrait de jusquiame, ââ 25 milligr.). Enfin, lorsque les matières ingérées, soit par la bouche, soit par l'anus, ne peuveut être retenues, il ne reste d'autre ressource que les topiques calmants, les bains et les saignées locales ou générales. Les émissions sanguines doivent être largement employées lorsqu'il se manifeste une violente irritation des organes urinaires.
La gravelle donne quelquefois lieu, surtout dans les pays chauds, selon M. Giviale , à un état spasmodique, à une névralgie du col de la vessie et de l'urèthre, qui deviennent à leur tour une cause de douleurs, uu obstacle à l'émission de l'urine et à l'expulsion des graviers. On fera cesser cet état en introduisant des bougies enduites d'extrait de belladone, de jusquiame, en pratiquant dans la vessie des injections d'eau tiède. Les premières bougies produisent quelquefois un peu d'exaspération dans les symptômes; mais bientôt la sensibilité du canal diminue, et l'amélioration se manifeste.
Lorsqu'un calcul est fixé dans le rein ou dans l'uretère, et que son expulsion ne peut être obtenue, il faut tâcher de prévenir, ou au moins de relarder l'inflammation chronique, les désorganisations diverses que sa présence détermine ordinairement tôt ou tard. Earle a fait usage, à cet effet, d'un séton appliqué dans le voisinage de l'organe malade, et il assure avoir retiré de ce moyen de grandi avantage» [Med.-chirurg, lrant,t t. \i, p. 211). England a également eu reeours au séton, à des cautères ou à des vésiealoircs permanents, appliqués sur la région des reins.
Nous n'indiquerons pas ici les moyens thérapeuti-
ques réclamés par la rétention d'urine (voyez Vnssis (mal. de la), et par les tumeurs rénales (voy. Reins (mal. des).
Nature et siège. — Lorsque nous nous sommes occupés des calculs considérés en général , nous avons fait connaître les diverses opinions qui ont été émises sur la lithiase ( voy. le Compendium, t. n , p. 11 ). Nous ne parlerons donc ici que de celles qui se rattachent spécialement à l'urolithiase.
Les écrits hippocratiques renferment plusieurs théories sur la pathogénie des concrétions urinaires. Dans un endroit {de Jntern. ajjcct., cap. 15, nos 12, 1 3), les concrétions rénales sont attribuées à un amas de phlegme qui se durcit : aûtyi a voucroç -perai à™
cpXs'-j'fj.aTo; , ojco'tov 6 vEcppo? ic, écourcv àvaXaëwv cpXs-j'u.a \isr\ àcp'//j waXiv, aXX' aoTOO ^uiuropoôri ; toûto -ytvETai X1601
Xerrroi olcv ^dy.^. Dans un autre , la formation des calculs vésicaux est attribuée à l'usage d'une eau de mauvaise qualité (de Acre, aquis et locis, cap. 2 1 ). Plus loin, Hippocrale dit que, lorsque les organes abdominaux sont dans un état d'irritation, la vessie, et spécialement le col de cet organe, y participe : l'émission ne se fait plus alors d'une manière complète; les parties les plus ténues s'écoulent seules , tandis que les plus épaisses séjournent dans le viscère, et s'y durcissent (Ibid., cap. 22 et 23).
Arislote pense que les petites concrétions qui descendent des reins dans la vessie sont formées de pus, lequel provient lui-même du sang (Hisf. animal., lib. m, cap. 19).
Arétée établit que les concrétions urinaires se forment dans les reins eux-mêmes , lorsque ces organes sont enflammés ( de Caus. et sign. diuturn., lib. n , cap. 3 ).
Paracelse compare la formation des concrétions urinaires au dépôt de tartrale de potasse qui se fait dans le vin.
Van Helmont déclare que les éléments des concrétions urinaires résident dans l'urine ; que dans l'état ordinaire, ils sont expulsés avec ce liquide, mais que, dans d'autres cas, ils se réunissent pour former les concrétions sous l'influence d'une puissance pétrifiante (polcstas pelrif candi) qu'il appelle spiritus gorgoneus ou spiritus salis .«Inde deducere «liect, dit Van Helmont, quod urina, non sui vitio, «aul mucagine, ergo in sua basi pulrescat; quod de- « nique non ex diœla, ciborum poluumquc imagianato tarlaro, hed quod renés, proprio defeetu , «vitiosum suscitent fermentum, ac tandem insolcus «hoc monstrum pariant » ( de Lithiasi, cap. 5, § 1 2).
Riverius ( Prax. med.t lib. iv, cap. 4 ) , Senncrt {fnst. ined., lib. u, pars u, cap. 0 ), admettent également l'existence d'une puissance pétrifiante , qu'ils appellent spiritus lapidificus sive petre/aciens , I spiritus coagulatvr, semen lapidum ; mais ils
GRA
pensent qu'elle ne peut exercer son action qu'autant qu'il existe une matière particulière qu'ils nomment materia lenta, viscida, crassa, limosa vel lutosa.
Fernel ne croit pas que les concrétions urinaires, lesquelles proviennent du sang , puissent se former dans la vessie ( Univers, med. de part. morb. et symptomat. , lib. vi , cap. 13 ).
Stahl dit que les concrétions urinaires sont produites par l'inflammation des reins ou de la vessie ; voilà pourquoi on trouve ordinairement dans leur centre un noyau de pus ( Theor. med., p. 562 ).
Fr. Hoffmann donne l'explication suivante : «Ge- «nesis enim calculi plerumque fit ex copia sanguinis, «viscera abdominis ipsosque renés infarciente, primo «inflaminationem, postea laesionem substantiae rena- « lis calculumque producent. »
Boerhaave démontre que l'urine, dans l'état sain , renferme les éléments des concrétions urinaires : «Si «in vase vitreo, figulino, ligneo, metallico , aperto «servatur lotium, inaeretemperiei trigenta trium gra- «duum , incipit olere, putrere, colorem citrinum mu- «tare in fuscum obscurum , crassas faeces deponere , «sicque intra paucos dies alcalinam lixiviosam natu- «ram induere , interimque simul crustam calculosam «undique vasis superficiel apponere» ( Elément, chem. jt, ii , p. 321 ). Van Swieten en conclut que tous les jours nous expulsons des calculs liquides. «Sic omnes calculum mingimus, sed separatum in «minimas partes constituent, concreturas brevi ad « quodeumque corpus insolubile , cui occurrunt. »
Voici la théorie de Gaubius : «Exsuperans mucus «viscida, gummosa , pultacea dabit spissamenta ; «abundans evolutumque phlogiston pinguia seba- «cea, resinosa, amurcosa : copiosior denique terra , «ob parcius oleum macilentior , forsan et infixopro- «prius sale acido stiptica, haud sat solubilis , cum de «aquoso latice clabitur, calculos, tartaros, osseas «lapideasque partiumindurationesgenerabit» (Path. med., §320).
D'après Hérissant (Mém. de l'Jcad. des se, 1 758 , p. 325 ), les liquides animaux peuvent contenir des acides à l'état libre: ceux-ci s'emparent alors de la chaux des os, et forment des concrétions qui tantôt se déposent autour des articulations ( concrétions goutteuses ) , tantôt dans les reins (concrétions urinaires). Wollaston (Philos, trans. , 1797, part, h, p. 386) et Wilson Philip ont développé cette théorie.
Les théories modernes relatives à la pathogénie de l'urolithiase ne difièrent pas autant qu'on pourrait le croire de celles que nous venons de mentionner. Elles peuvent être divisées en deux classes : les unes sont physico-chimique s ; les autres, organiques ou vitales.
«La cause de la formation des calculs urinaires, dit Bcrzeiius, tient, ou à ce que les substances peu solubles sont produites parles reins en quantité trop grande pour rester dissoutes dans l'urine, ou à ce que l'acide libre est trop peu abondant dans l'urine pour tenir les phosphates terreux en dissolution , ou enfin à ce que , par suite d'une disposition maladive des reins, ces organes donnent naissance à des substances non ordinaires, et peu solubles dans l'urine, qui se déposent sur-le-champ, comme, par exemple, à l'oxalate de chaux» (Traité de chimie, t. vu, p. 413 ).
Cette théorie, a-t-on objecté, ne peut expliquer la formation des concrétions urinaires dans la substance tubuleuse, avant que l'urine soit réunie dans un réservoir; elle ne s'applique point à l'agglomération des substances amorphes , qui exige un changement dans la nature et dans la proportion de la matière animale de l'urine ; elle est tout au plus juste à l'égard des concrétions cristallines, encore ne peut-on comprendre , suivant M. Becquerel ( Traité de l'éleclricité, t. v, p. 92J , comment le phosphate triple, par exemple , peut se séparer de l'urine pendant le court séjour qu'elle fait dans la vessie , de manière à cristalliser.
M. Giviale est le représentant des théories organiques. Ce médecin pense que les matériaux des concrétions d'acide urique , d'urate d'ammoniaque , d'oxalate calcaire et d'oxyde cystique, naissent dans les reins par une modification , ou, si l'on veut, par une perversion de l'action glandulaire, quoique leur solidification n'ait lieu parfois que dans la vessie , mais que ceux des incrustations phosphatiques se développent sur tous les points de l'appareil urinaire qui sont tapissés par une membrane muqueuse , sous l'influence d'une lésion de cette membrane ( Traité de l'affection calculeuse p. 529).
England place la cause prochaine de l'urolithiase dans une activité anormale des capillaires des reins , qui fait que ces organes sécrètent un liquide dans lequel les parties constituantes de l'urine ne peuvent plus se trouver en proportions réciproques convenables ; cette altération des capillaires coïncide toujours avec un état morbide de la muqueuse intestinale ou de la peau (Observ. on the fonctionnai disorder ofthe kidneys ; Londres , 1 830).
M. Ristelhueber accorde à l'électricité une influence sur le développement des concrétions urinaires. Il se fonde sur le fait suivant : Trois soldats qui n'avaient jamais offert de symptômes d'urolithiase sont frappés de la foudre dans une caserne. Peu de temps après, l'affection calculeuse se déclare : l'un des malades meurt, et l'on trouve une pierre dans sa vessie; les deux autres restent graveleux (Journ. de la Société du Bas-Rhin, 1830,
GRA
p. 84). Il faut rapprocher de ce fait la communication faite par M. Becquerel à l'Académie des sciences , le 26 mars 1832. Ce savant annonça qu'au moyen de ses appareils électriques à petite tension , il était parvenu à former, dans l'urine, du phosphate ammoniaco-magnésien , et tous les autres sels insolubles que présentent les calculs.
Pour peu qu'on y réfléchisse , on s'aperçoit qu'aucune des théories que nous venons de mentionner ne va au fond de la question. En effet , il ne s'agit pas seulement de savoir si les concrétions urinaires se forment par précipitation , par suite d'une composition chimique , ou par suite d'une perversion de 'action glandulaire des reins : il s'agit principalement de savoir sous quelle influence la quantité de Tune ou de plusieurs des substances que contient normalement l'urine, et qui forment les concrétions, est augmentée ou diminuée , sous quelle influence surtout s'introduisent dans l'économie, et se déposent dans les reins, des substances que l'urine ne contient pas à l'état normal; car M. Giviale ne pense certainement pas que ce soit uniquement par suite de la perversion de l'action glandulaire, que de l'oxalate de chaux se forme de toutes pièces dans les reins.
Nous fondant sur le raisonnement et sur les fails rapportés par Laugier , par M. Magendie, par M. Donné , sur la présence presque constante d'une quantité considérable d'albumine dans l'urine des gravelleux , sur la coïncidence fréquente de l'urolithiase et du diabète , et surtout sur l'union intime qui existe entre la goutte et la gravelle urique, nous émetlrous ici une opinion analogue à celle que nous avons déjà formulée lorsque nous nous sommes occupés de la pathogénie du diabète (voy. le Compcndium , t. m, p. 42). Nous dirons: le sang seul peut apporter aux reins les matières qui entrent dans la composition des concrétions urinaires; c'est l'altération de ce liquide qui détermine consécutivement la perversion de l'action glandulaire. Le sang est altéré dans sa composition , soit par l'introduction d'une quantité trop considérable ou insuffisante de l'un ou de plusieurs des éléments qui le constituent , soit par l'introduction d'éléments qui lui sont habituellement étrangers. Celte introduction s'opère au moyen des circumfusa (ce qui explique l'influi'in »: des localités), ou au moyen des ingcsla (ce qui explique l'influence de l'alimentation). One si l'on objecte que l'analyse du s.ni{; (\v^ malades affecf' de g) ivellç inique, par e* mplc, ne fournit point d'acide inique, unis répondrons que cet acide peut
éhe foi me dam lei reini, tei éléments seulement (carbone , ;i/oie , oxygène . hydrogène) étant apportés par |l NRg .i I 01 "i|; nus.
Ou traitera peut-être uotre théoiie palliogéniquo
de la gravelle d'hypothèse non justifiée : nous ne demandons pas mieux, si l'on veut reconnaître en même temps que cette hypothèse peut seule faire comprendre la formation de la plupart des concrétions urinaires, et rendre compte de certains faits incontestables d'étiologie et de thérapeutique. À cet égard, il convient même d'établir une distinction; car, relativement à la gravelle d'acide urique et à celle à'oxalatc de chaux, les idées que nous venons d'exprimer sont accueillies par tous les médecins éclairés. Le temps nous apprendra si les calculs formés par d'autres substances ne doivent pas être attribués à l'existence d'une altération générale, analogue à celle que détermine, par exemple, l'ingestion d'une quantité trop considérable d'oseille.
Nous ne nous étendrons pas davantage ici sur les importantes questions pathogéniques que soulève la formation des concrétions urinaires , parce qu'elles se représenteront ailleurs. Nous les traiterons d'une manière générale et complète , lorsque nous nous occuperons des différentes altérations que peut offrir l'urine (voy. Urixe (altérations de 1').
Nous ne prétendons point , d'ailleurs , que les concrétions urinaires se développent constamment sous la même influence : « Il en est de la gravelle , dit M. Ferrus, comme de la plupart des autres maladies: elle est rarement due à une cause unique.» Nous acceptons cette proposition , et nous reconnaissons que les concrétions formées par des substances que contient l'urine à l'état normal peuvent se former dans la vessie, les uretères, les bassinets et les calices, uniquement par suite de la stagnation de l'urine dans ces réservoirs. Nous reconnaissons encore avec M. Giviale que les altérations de la muqueuse urinaire peuvent quelquefois peut-être produire certaines espèces de calculs.
Historique et bibliographie. — La connaissance des calculs rénaux remonte à la plus haute antiquité, et la science moderne n'a guère fait progresser l'étude de l'urolilhiasc que sous le point de vue chimique. Les anciens croyaient toutefois que les calculs se formaient toujours dans la substance rénale ellemême , et n'avaient point su reconnaître les lésions fréquentes que présentent le bassinet et les calices.
Nous avons vu qu'Hippocrate s'est occupé de l'Influence que peuvent exercer sur le développement de- concrétions urinaires les boissons , l'inflammation de Acre, aq. et /eu;., cap. 21, 23; de Dlorbis , lib. îv, cap. 27-28) , et la stagnation de l'urine (de A ni. hum., cap. 21). 11 décrit les symptAmcs que déterminent les calculs rénaux; il déclare que l'urolithiase est fort grave chez les vieillards (Jph., mtI. m, n° 6), et que la maladie ne finit souvent qu'avec le malade : ivwwçtii «vôpwrcw Ç'jva7io8vr(; kju (de //t*. a//] , cap. 15, n° 20).
GRA
GRA
Galien donne une bonne description des symptômes de la gravelle, des calculs rénaux et des abcès produits par eux ; il étudie les différents caractères physiques que peut présenter l'urine : l'évacuation de pus avec ce liquide est le principal symptôme de la maladie ; il compare les concrétions urinaires aux concrétions goutteuses ; il établit que les graviers formés dans les reins servent de noyau aux calculs qui se développent dans les voies urinaires ; il étudie les différentes couleurs que peuvent présenter les concrétions ; il s'occupe avec détails des calculs vésicaux (Comm. in epid. , lib. vi; comm. i, n° 6; comm. m, n° 15). Le traitement de l'urolithiase exige une diète aqueuse {Comm. in aph., lib. iv, n° 76). Lorsque, dans les coliques néphrétiques, les douleurs sont très-violentes, la saignée est le meilleur moyen auquel on puisse avoir recours ( Comm. in epid.> lib. vi; comm. i, n° 6).
Arétée entre dans des détails fort remarquables. Les concrétions urinaires se développent ordinairement avec lenteur ; elles ne se forment jamais primitivement dans les uretères , mais elles peuvent , après être sorties des reins , s'arrêter, et augmenter de volume dans toutes les parties des voies urinaires ; elles prennent la forme des parties dans lesquelles elles se sont arrêtées; les concrétions blanches, argileuses, existent surtout dans la vessie et chez les enfants ; les concrétions jaunes , rougeâtres, se montrent, au contraire , dans les reins et chez les adultes. Lorsque des tumeurs rénales sont déterminées par la présence des concrétions urinaires, le pronostic est grave : il se forme alors des ulcères inguérissables. Par ulcères, Arétée, avec tous les auteurs anciens d'ailleurs , désigne manifestement la suppuration des calices et du bassinet. 11 ne faut pas abuser des saignées ; lorsque les coliques néphrétiques sont inflammatoires et accompagnées d'insomnie , il faut pratiquer une saignée de pied du côté opposé au rein malade {de Curât, morb. diuturn., lib. h, cap 3). Arétée se prononce avec une sagacité bien extraordinaire, pour son époque , sur l'efficacité des lithontriptiques : il déclare que si ces médicaments peuvent exercer quelque action sur les petites concrétions {IbidtJ lib. ii, cap. 8) , elles restent sans aucun effet sur les calculs vésicaux d'un volume considérable {de Caus. et sign. diuturn. , lib. il, cap. 4).
Les Arabes n'ont guère ajouté aux connaissances des Grecs sur l'urolithiase, et il faut arriver jusque vers le milieu du xyne siècle pour constater de nouveaux progrès dans la science.
Sydenham , Baglivi , Morgagni , Fr. Hoffmann , Boerhaave, ont jeté de vives lumières sur la symplomatologie et le traitement de l'urolithiase ; les modernes n'ont que peu ajouté à leurs travaux. Morgagni montre que des calculs considérables
peuvent séjourner dans les reins sans déterminer aucuns troubles fonctionnels {de Sedib. et caus, morb. , epist. xl) , et que , d'autre part , plusieurs maladies des reins peuvent faire croire à des concrétions qui n'existent pas. «Acerrima sane materia e «corrosis renibus in vesicam delabens , hanc ita , et «proximas partes in viro quodam afficiebat, ut , cum «dolor in lambis non semper , ut in vesica perstaret, «omniaque praesentis in hac calculi signa itiduceret, «medico de ejusdem calculi existenlia nullum rema- «neret dubium ; cujus tamen calculi in mortui ve- «sica ne vestigium quidem fuit» (epist. nui). Les écarts de régime provoquent quelquefois des coliques néphrétiques : a Quin etiam in iis qui se multis ac «saepius ingurgitantes, ventriculuin et intestina « plerumque habent nimis distenta , ad caeleras cau- «sas, quibus rerum calculis obnoxii fiunt, hanc me- «cum adjice quod renés, et prsesertim sinistrum, «ambosque uretères, quippe inter posteriorem ven- « tris parietem , et viscera illa positos , plus justo «comprimant» (epist. xl). Les remèdes palliatifs ont une action irrégulière ; il faut en changer souvent : «Sed cum in aliis morbis non semper eidem remedio «idem exitus respondet, tum in hoc speciatira. Yal- «salvam certe ipsum memini de hoc non sœinel quse- «rentem, confirmantemque, se in nobili virgine, «quœ per biennium renum doloribus vexataifuerat, «remédia mutare in singulis paroxysmis esse coac- «tum, cumquae alias prompli liberaverant , frustra «in usum recovarentur» (epist. xl).
Sydenham insiste sur l'union qui existe si fréquemment entre l'urolithiase et la goutte.
Fr. Hoffmann montre que la maladie n'épargne aucun âge, et qu'elle peut se développer même pendant la vie intra-utérine.
Van Swieten attire l'attention sur l'influence exercée sur le développement des concrétions urinaires par le sexe et la stagnation de t'urine : il assure que la maladie n'est point aussi rare qu'on le croit dans les classes pauvres, et il pense même que la proportion contraire pourrait être établie : «Verum « quidem est pluies pauperes , quam diviles , calculo «laborare.»
Au commencement du xvme siècle , une demoiselle Stephens se mit à [débiter contre la gravelle un remède auquel on attribua un si grand nombre de guérisons , que le gouvernement anglais en acheta la formule, en 1 739, pour une somme fort élevée, à la grande indignation de Mead , qui s'écrie -.«Insano «prœtio redimendi anile remedium, magnatibus auc- « tores fuerint.» L'Académie des sciences, vivement préoccupée des faits qui s'étaientpassés en Angleterre, nomma une commission pour examiner la question et le remède de mademoiselle Siephens, qui était composé de coquilles d'œuf, de savon , de limaçons brin
GRA
GRÀ
lés, et d'une de'coction de fleurs de camomille, de fenouil et de persil. Morand, rapporteur de cette commission, émit l'opinion que la chaux, qui fait partie des coquilles d'œuf, était la partie active du remède, et cette assertion remit à l'ordre du jour la question des lithontriptiques, justement abandonnée depuis longtemps. De nouvelles expériences furent faites en France et en Angleterre : elles ne produisirent aucun résultat définitif, et les opinions restèrent partagées comme auparavant : «Optima remédia al- <( câlina, dit Fr. Hoffmann , quse acidum et glutino- «sum, tanquamprœcipuuin calculosœconcretionis in «animantibus fundamenlum, domant atque destru- «unt. » Van Swieten porte sur l'usage des alcalis un jugement qui n'est pas moins favorable : «Ex omni- «bus his videtur concludi posse, usum aquse calcis, « vel solius , vel una cum sapone veneto , satis tulum «esse. Neque potest negari profuisse multis , dum «calculi cruciatus leniret insigniler , imo quandoque «aboleret, ita ut sanos se crederent, licet etiam cal- «culos in vesica superstes foret. Plura tamen docere «videntur, aquam calcis et lithontripticam vim possi- «dere; sallera, si calculus non fuerit admodum durus. «Praeterea videtur probabile, quod aquae calcis usu «impediatur, ne ex urina separcutur novae partes « calculosae , quae calculi molem augerent. » D'un autre côté , Morgagni (epistola xlii) ne reconnaît aucune efficacité aux médicaments spécifiques. P. Franck pense que les alcalins calment quelquefois les douleurs; mais il leur refuse toute action dissolvante : «Experienliae saeculi dimidii, et quod exedit, innixi, «fatebimur; nos medicamentorum vix expositorum, «imprimis ullimorum, ulpote longe blandiorum, sub «usu, urinarum secretionem , ipsiusque in iis arenae «copiam, sat multis, sed certe haud omnibus, in «aegris, non parum adauctas, lotii quoque mittendi «ardorem, aliaque calculorum incommoda plura, per «dies saltem aliquot, sat s;epe immiuuta, calculorum «intérim, nisi natura sua friabilium, solutionem «nunquam observasse.»
L'année 17 7G ouvrit une nouvelle ère à l'étude de l'urolithiasc, ère que l'on peut appeler chimique. Scheele, chimiste suédois, soumit des concrétions urinaires à l'analyse; le hasard voulut qu'elles fussent toutes Formée! d'acide lithique (acide urique), et dès lors Scheele conclut que tous les calculs étaient produits p;u cel acide; mais bientôt Bergman trouva detcalculi formel par du phosphate de chaux. En 179.6,
Wollaslon ( On goufy and urinary concrétions; Londres, in-h"y en découvrit qui contenaient du phosphate ammoniaco - magnes ien , de l'oxalate de chaux, une substance à laquelle il donna le nom $ oxyde <) tiique. Fourcroy et Yauquelin ayant réuni six cents calculs, y découvrirent de l'uralc d'ammoniaque et de la silice (Yauquelin, Mémoire sur
l'analyse des calculs urinaires, etc. ; in Mém. de l'Institut pour les sciences physiques et mathématiques ; Paris, 1804, in-4°, t. iv, p. 112; Fourcroy, Obs. sur les calculs unitaires de la vessie; m Mém. de la Société méd. d'émulation; Paris, 1799, tu, p. 64).
En 1 81 7 , Marcet publia son ouvrage, qui peut être considéré comme le premier traité sur la matière ( An Essay on the chemical his tory and médical treatlncnt ofcalculous disorders ; London, 1817). 11 mit à profit les recherches de ses devanciers, et y puisa les éléments d'une description méthodique et complète : il décrivit de plus des calculs fibrineux et des calculs d'oxyde xanthique.
En 1819, Brugnatelli ( Litologia umana, etc. ; Pavie , 1819, in-fol. ) réunit à peu près tous les faits connus de calculs, dans un traité qui est encore une des sources les plus riches que l'on puisse trouver.
En 1831 , Prout signala les dépôts pulvérulents qui se trouvent quelquefois dans l'urine, les distingua de la gravelle, et étudia, avec plus de soin qu'on ne l'avait fait jusqu à lui, la structure et le développement des concrétions urinaires ( Traité de la gravelle, etc.; trad. de l'anglais, par L. Mourgue; Paris, 1823).
M. Magendie, en 1828 {Recherches sur la gravelle ; Paris, in-8°), décrivit la gravelle pileuse , et remit en honneur les doctrines chimiques relatives à Tétiologie et au traitement de l'urolithiase. Nous avons fait connaître in extenso les opinions de ce médecin, et l'influence qu'elles ont exercée sur la médecine contemporaine. Nous n'y reviendrons pas, non plus que sur les opuscules de MM. d'Arcet et Chevallier, et sur les mémoires peu scientifiques de M. Petit.
Les nombreux emprunts que nous avons faits à M. Civiale nous dispensent de tout éloge à son égard. Nous devons dire cependant que son Traité de iaf- Jection calculeuse (Paris, 1838, in-8°) est une œuvre sérieuse, véritablement scientifique, riche de faits, empreinte d'une saine appréciation et d'une vaste érudition. Les qualités physiques et chimiques des concrétions, leur structure, sont décrites avec des détails qu'on ne retrouve pas ailleurs : les descriptions symptomatologiques , l'étude étiologique, ne sont pas moins complètes. Le second ouvrage de M. Civiale (du Traitement médical et préservatif de la pierre ; Paris , 1840, in-8° ) , destiné spécialement à combattre les opinions de M. Magendie et les assertions de M. Petit, est essentiellement pratique : il est à regretter, toutefois, que M. Civiale y ait accordé une trop large part à une polémique personnelle, à laquelle il n'avait, en vérité, pas besoin de se livrer.
La gravelle et les calculs urinaires n'ont pas encore
GRI
GRÎ
été étudiés dans les trois volumes parus du Trailé des maladies des reins ( Paris, 1841 , in-8° ) de M. Rayer. Toutefois, cet excellent observateur a décrit sous le nom de py élite calculeuse les symptômes et les altérations que détermine la présence de calculs dans le bassinet et les calices. Nous avons mis plusieurs fois ce travail à profit, principalement pour les symptômes et le diagnostic. Les chapitres consacrés par M. Rayer à la néphrite goutteuse et à la néphrite chronique renferment aussi des détails qui s'appliquent aux gravelles urique et phosphatique.
Les articles des dictionnaires peuvent être considérés comme nuls : dans celui du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratique ( art. Gràvelle , t. ix ) , M. Magendie a reproduit textuellement son mémoire de 1828; M. Ferrus (Dictionnaire de médecine, t. xiv ) s'est renfermé dans un espace si étroit, qu'il n'a pu faire autrement que d'être trèsincomplet. Naumann ( Handbuch der med. Klinik, t. vin , p. 363), que sa prolixité conduit souvent à la confusion , s'est ici montré avare de détails : les caractères physiques et chimiques des concrétions, leur structure, les symptômes de la maladie, ne sont qu'indiqués. On retrouve, toutefois , dans son article, l'immense érudition qui constitue le caractère le plus remarquable de son long et pénible ouvrage.
Nous citerons, en terminant, les auteurs suivants : Wilson (An inquiry into the remole cause ofurinary gravel ; London, 1792, in 8° ) , Wetzlar ( Beitràge zur Kenntniss des menschlichen Harns und der Entstehung der Harnsteine ; Francfort , 1821 ) , Kern (Die Steinheschwcrden der Harn* blase, etc.-, Wieu., 1828), Yellowly(0/i thetendency to calculous discases, etc.-, London, 1830).
GRIPPE , s. f . a Ce nom , dit M. Landouzy, vient sans doute de l'expression vulgaire agripper, qui veut dire saisir brusquement et avec violence ; selon J. Frank, grippe vient du mot polonais chrypka, enrouement.
Dénominations françaises et étrangères. — Grippe, grippeltc, follette, coqueluche, coquette, générale, baraguette , petite poste , horion, tac, dando , ladendo , allure, petit courrier , cocote, rhume épidémique, fièvre catarrhale > fièvre catarrhale épidémique, catarrhe épidémique , synoque catarrhale , bronchite épidémique. Fr. — Catarro russo , morbo russo. Ital. — Influencia russa, catarro epidemico. Esp. — Influenza, épidémie catarrh. Angl. — Epidemischer Husten , russiche Krankheit. AU. — Zinkingkoorts. Holl. — Snuczyge. Dan. — Snufsjuka, snuf/eber , Suéd.
Synonymie suivant les auteurs. — Catarrhus epidemicus , Sauvages, Good , Swediaur ; rheuma epidemicum , Sauvages ; calarrhus à
| contagio , Cullen; febris calarrhalis epidemica, amphimerina anginosa, Huxham; defluxio catarrhalis , Young ; morbus- catarrhalis , Ehrmann; intempéries, angina epidemica , auteurs divers.
Définition. — Pour beaucoup d'auteurs, la grippe est une bronchite épidémique , c'est-à-dire une iitflammation des bronches, modifiée par une constitution épidémique , définition qui n'en est pas une. M. Andral (Cours de pathologie interne, t. i , p. 321) a décrit la grippe comme une variété de la bronchite aiguë; les auteurs du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques se sont contentés , au mot Grippe , de renvoyer le lecteur à l'article Bronchite. Pinel , Joseph Frank (Prax. med. , édition de X Encyclopédie des se. méd., 1. 1, p. 181 ), et d'autres médecins, ont , au contraire, considéré la grippe comme une fièvre catarrhale , c'est-àdire comme une maladie générale , avec détermination vers la muqueuse des voies aériennes. Nous nous prononcerons ailleurs sur la nature de la grippe ; ce que nous voulons seulement établir ici , c'est que, d'une part, il est impossible d'appeler la grippe une bronchite , parce que la toux , l'inflammation des bronches , n'est que l'un des symptômes , et pas même l'un des symptômes essentiels de la grippe ; et que , d'autre part , la cause prochaine de la grippe ne nous étant pas encore connue , on ne peut définir cette maladie que par l'énumération des principaux troubles fonctionnels qu'elle détermine. Ceci posé , nous définirons la grippe : une maladie essentiellement épidémique , caractérisée par un affaiblissement général remarquable, une céphalalgie gravalive , des douleurs contusives dans les membres > de la courbature , des lassitudes spontanées , et accompagnée d'une inflammation plus ou moins vive de la muqueuse des fosses nasales , des bronches ou du tube digestif.
Division. — Plusieurs divisions ont été introduites dans l'étude de la grippe : les uns ont distingué une grippe légère et une grippe intense; les autres, une grippe simple et une grippe compliquée. M. Récamier (séance de l'Ac. de méd. du 14 février 1837) a divisé la grippe en inflammatoire) bilieuse et nerveuse ; M. Landouzy , dans son Mémoire sur la grippe de 1837, que couronna la Faculté de médecine de Paris , et dont il a bien voulu nous communiquer le manuscrit, admet, avec quelques auteurs, une grippe encéphalique, une grippe thoracique , et une grippe abdominale.
Les distinctions que nous venons. d'énumérer reposent toutes sur des modifications imprimées aux caractères essentiels de la grippe, soit par les divers degrés d'intensité que peuvent présenter les symptômes habituels de la maladie, soit par la prédomi-
GRI
GRI
nance de tel ou tel ordre de ces symptômes, soit enfin par l'apparition de troubles insolites, qui n'existent pas dans la majorité des cas. Elles correspondent à des formes symptomatiques qui ordinairement se rencontrent toutes dans une même épidémie, et elles ne peuvent être considérées comme des divisions générales , qu'on puisse admettre dans l'étude de la grippe. Si on les acceptait comme telles, il n'y aurait aucune raison pour ne pas établir une nouvelle division sous le titre de grippe pnenmonique ; car la pneumonie, qui accompagne si fréquemment la grippe, est certainement un phénomène aussi important que la toux ou les vomissements.
Nous ne sommes plus au temps des divisions de Sauvages , que M. Récamicr semble toutefois vouloir faire revivre; car ce praticien, considérant comme des symptômes propres à la grippe des complications purement accidentelles ou des accidents fortuits, a encore établi , outre les espèces de grippe que nous avons nommées, des grippes coiwuls'we , syncopalc 3 heniopioïque , délirante, érupïuc , paralytique , épi/epliqiic , rhumatismale, etc. Nous n'avons pas besoin de faire ressortir le vice de pareilles divisions : ainsi que le dit spirituellement M. Landouzy , autant vaudrait établir une grippe avec un nom particulier pour chaque individu.
Altérations analomiques. — La grippe n'est point une maladie mortelle par elle-même , et nous n'avons pas à décrire ici les lésions organiques produites par les complications auxquelles succombent Ifl malades. Ce paragraphe sera donc très-court; car nous ne connaissons pas les caractères analomiques propres à la grippe.
«Le sang, chez les grippés, dit M. Nonat {Recherches sur la grippe, in Arch. gén. de mcd., \\v série, t. , p. ), s'est présenté, dans quelques cas, avec sa couleur et sa consistance ordinaires; mais, dans d'autres, il avait subi une diminution dans sa consistance: le caillot était séparé du sérum, mais, moins terme que de coutume, sa cassure était moins nette qu'elle ne l'est habituellement. Celte altération du sang es! -elle li cause de tous les désordres fonction nels . en un mot , la grippe est-elle due à un empoisonnement miasmatique \ C'est possible, mais nous ne saurions l'affirmer. M. Vigla assure, d'un autre côté, avoir trouvé plusieurs fois le sang comi.mux, bien qu'il n'y eût aucune complication de pneumonie de pleurésie ou de rhumatisme (Arch. gén. de mcd. , n' si rie , t. mu, p. 235).
Il .1 a regretter que Pétai du sang , chez les grip-
. n'ait point clé l'objet de rc h« nhes sérieuses;
priit-rtie oeMes-eî eussent*elles permii de refondre
la question pov e par M. Nouai.
La meuibianc muqueuse <\<> FeiieS nasales, du
voile du pelais, du pbaryns et du larynx, csi
souvent rouge, pus ou moins injectée; dans la grippe dite thoracique , la muqueuse des bronches est rougeâtre, phlogosée, boursouflée souvent jusque dans les dernières ramifications bronchiques ; quelquefois elle est d'un rouge vif uniforme, scarlatineux ; les tuyaux aérifères sont plus ou moins obstrués par des mucosités tantôt claires et spumeuses, tantôt épaisses, visqueuses, jaunâtres, opaques. M. Mayor a vu la muqueuse aérienne , surtout dans quelques points enflammés de la face postérieure de la trachée, et dans l'intervalle des cerceaux cartilagineux de ce conduit , recouverte d'une couche membraniforme ou polypeuse (Mémoires de la Société médicale de Gènes, t. il).
MM. Magendie, Nonat, Gazeaux, ont vu des tuyaux bronchiques tapissés par des concrétions blanchâtres, cylindriques, pseudo-membraneuses, semblables à celles que l'on rencontre dans le croup , et M. Nonat a considéré ces altérations comme produites par l'influeuce épidémique. Nous ne discuterons pas ici cette opinion; les fausses membranes en question n'ont jamais été rencontrées que dans des tuyaux bronchiques correspondant à des parties hépatisées du poumon , et leur histoire appartient à celle de la pneumonie (voy. ce mot).
Les poumons sont quelquefois engoués , gorgés de sang , surtout dans leurs portions postérieure et inférieure.
Symplomatologie. — Ainsi que nous le faisons habituellement, nous allons commencer par étudier isolément chacun des symptômes qui peuvent se manifester dans la grippe, et nous montrerons ensuite les diverses manières suivant lesquelles ces symptômes s'associent entre eux pour constituer les différentes formes symptomatiques que présente la maladie qui nous occupe.
Prostration. — Un affaiblissement excessif, hors de toute proportion avec les autres symptômes de la maladie, se manifestant dès le début , puisque souvent il constitue le premier prodrome, persistant ordinairement pendant plus ou moins longtemps après la guérison , est un des traits les plus constants et les plus caractéristiques de la grippe. Cet affaiblissement augmente progressivement, ou se montre tout à coup à sou maximum; quelquefois il est limité aux membres inférieurs; le plus ordinairement il est général : les forces sont brisées et les malades dans un accablement extrême. «Cette prostration est souvent telle, dit M. Landouzy, que les malades, quoique avec l'apparence de la santé, sont obligés de se faire porter, étant dans l'impossibilité de se soutenir sur leurs jambes; quelquefois même nous avons vu le* bras retomber spontanément comme paralysés, et les mouvements des mains être impossibles ou mal assurés, »
GRI
GRI
Douleurs musculaires. — ■ Les douleurs musculaires constituent encore l'un des symptômes les plus constants de la grippe ; mais elles varient singulièrement quant à leur intensité et à leur siège.
Les douleurs de tête nous occuperont dans un paragraphe spécial.
Souvent les malades éprouvent un endolori s sèment général; ils sont brisés, courbaturés; ils éprouvent des lassitudes spontanées , mais nul point du corps n'est plus douloureux que l'autre. Dans d'autres cas , également fréquents , les douleurs n'occupent que les membres et les reins; elles sont contusives : il semble, dit le malade, que j'aie reçu des coups de bâton Les douleurs des jambes peuvent acquérir une grande violence : elles empêchent alors les malades de marcher, les obligent à s'arrêter au milieu d'une course ; les articulations sont douloureuses. La douleur se propage quelquefois le long du rachis, et il peut survenir un véritable lombago.
Souvent encore les douleurs ont leur siège dans la région cervicale et les épaules : les mouvements de la tête sont gênés ; les malades ont un torticolis.
Il n'est pas rare de voir les douleurs occuper les régions sternale et dorsale , les côtés de la poitrine , l'épigastre , sans qu'il soit possible de les rattacher aux efforts de toux, à l'exis(ence d'une pneumonie ou d'une pleurésie, ni aux vomissements (Vigla, loc. cit. , p. 230). Enfin on a vu la douleur se manifester dans les lombes , dans la région du foie : les cas de ce genre sont exceptionnels.
En général, les douleurs musculaires des grippés sont augmentées par la pression et les mouvements : elles changent quelquefois de siège, comme les dou* leurs rhumatismales.
Céphalalgie. — La céphalalgie est un troisième symptôme constant de la grippe, à toutes les formes de laquelle il est commun.
Quelquefois il n'existe qu'une pesanteur de tête ou une douleur légère ; d'autres fois , au contraire , les douleurs sont intenses , intolérables , accompagnées d'une vive sensibilité des téguments du crâne , du visage et du cou (épid. de 1830). «Chez quelques malades , dit M. Vigla , la céphalalgie est le symptôme le plus douloureux , celui pour lequel ils demandent surtout du soulagement ; les douleurs sont souvent continues avec une égale intensité; d'autres fois elles se calment pendant le jour, et redoublent pendant la nuit.»
La céphalalgie est quelquefois générale , et occupe tout le crâne; le plus ordinairement cependant elle est bornée au front, aux régions sus-orbitaires, à la racine du nez, à la région occipitale; quelques malades éprouvent des douleurs d'oreilles assez vives : celles-ci peuvent être quelquefois produites par l'extension d'une inflammation angincuseà la trompe
d'Eustachi ; mais elles peuvent aussi dépendre d'une simple lésion de la sensibilité.
La céphalalgie se montre presque toujours dès le début de la maladie : tantôt elle persiste jusqu'à la fin , tantôt elle disparaît , au contraire, au bout de quelques jours; souvent elle doit être attribuée à l'inflammation de la membrane muqueuse des fosses nasales; mais , dans d'autres cas, elle est essentiellement nerveuse.
altérations des traits. — Plusieurs auteurs prétendent que la plupart des grippés ont les traits retirés , contractés , et qu'ils offrent un faciès analogue à celui des malades atteints du choléra asiatique. Cette altération de la face a surtout été notée pendant l'épidémie de 1 782 ; pendant celle de 1837, elle a été constatée par les uns (Richelot, Recherches sur les épidémies de grippe } etc., in Arch. génér. de méd. , ne série, t. vu , p. 328 ; Presse médicale, février 1837), tandis qu'elle n'a pas été observée par les autres. «Nous n'avons jamais rencontré cette altération , dit M. Landouzy : il y avait, il est vrai, comme du reste dans toutes les maladies épidémiques, une légère altération des traits produite par le coryza et la conjonctivite; mais jamais cet(e altération ne nous a paru comparable à celle qu'on remarquait dans le choléra : c'est plutôt avec le faciès typhoïde que la physionomie avait rapport dans le cas de grippe intense ; mais le plus souvent alors il y avait pneumonie. »
Crampes. — Des crampes légères se font quelquefois sentir dans les membres (épid. de 1785 et 1830). M. Landouzy a noté dans quelques cas, pendant l'épidémie de 1837, des crampes assez fortes pour faire croire à l'invasion du choléra. Il est plus fréquent d'observer des soubresauts dans les tendons, des tremblements nerveux dans les mains.
Troubles encéphaliques. — Pendant l'épidémie de 1 782 , quelques malades pléthoriques ont éprouvé pendant la nuit une agitation extrême , de l'anxiété, quelquefois même du délire. «Chez les vieillards prédisposés aux congestions cérébrales, dit M. Landouzy, la grippe produit quelquefois , au lieu d'une simple céphalalgie, des symptômes qui simulent, jusqu'à unv certain point, ceux d'une congestion cérébrale.» Le médecin que nous venons de citer n'a noté la paralysie que deux fois; M. Récamier paraît l'avoir observée assez fréquemment, puisqu'il établit, d'après ce symptôme, l'existence d'une grippe apoplectique ou para lj- tique; et cependant M. Hourmann, qui a vu les effets produits par la même épidémie à la Salpctiïère, n'en fait aucune mention (Hourmann, Influence de la grippe sur les vieilles femmes de l'hospice de la Sa Ipê trière , in Arch. genér. de méd. , u° série, t. xin , p. 328). Quoi qu'il en soit , la paralysie ne saurait, dans la majorité des cas, être
GRI
GRÎ
rattachée à la grippe ; elle est ordinairement, lorsqu'ellejexiste, produite par une véritable congestion cérébrale étrangère au génie épidémique, et qu'il faut considérer comme une complication qu'aurait pu provoquer toute autre maladie aiguë.
Fièvre. — Le pouls varie singulièrement , nonseulement d'épidémie à épidémie, ou de malade à malade pendant la même épidémie, mais encore sur le même malade. Ces divers états, ainsi que le dit avec raison M. Raige-Delorme {Dict. de méd. , art. GRirrE, t. xiv , p. 305) , révèlent bien plutôt un trouble nerveux général qu'un état d'inflammation franche. Le pouls est quelquefois plein et dur, d'autres fois mou et déprimé ; sa fréquence, à peine accélérée dans quelques cas, porte, dans d'autres, le nombre des pulsations à 100 par minute. M. Raige- Delorme cite un cas de grippe , dans lequel le pouls ne battait que de 45 à 50 fois par minute.
La fièvre s'annonce assez ordinairement par du frisson. « Nous avons vu, dit M. "Vigla, dans le cours d'une simple bronchite, et dans plusieurs autres maladies, le frisson annoncer la venue de la grippe, qui se dessinait bientôt par les symptômes qui lui sont propres. » L'état fébrile présente presque toujours une rémission pendant le jour ; l'exaccrbalion se manifeste le soir, se prolonge pendant une partie de la nuit, et l'accès se termine vers la matinée, assez souvent par de la sueur.
Hémorrhagies. — Dans presque toutes les épidémies de grippe, on a observé des épistaxis plus ou moins fréquentes, plus ou moins abondantes : M. Landouzy a vu jusqu'à dix onces de sang s'écouler en une seule fois ; des hémoptysies ont quelquefois lieu. Pendant l'épidémie de 1675, et dans le département de la Vienne pendant celle de 1837, on a observé fréquemment des métrorrhagies ; les émissions sanguines ne prévenaient point ces hémorrhagies. Pendant l'épidémie de 1729, on a observé des pétêchies , le pourpre hémorrhagique. Il est très- fâcheux que les auteurs n'aient point étudié avec plus de soin ces différend phénomènes qui paraissent devoir être rattachés à une altération du sang.
Coryza. — Le coryza est un des symptômes les plus constants de la grippe. Dans l'épidémie de 1837, que noir. citerons souvent en raison du caractère de généralité' qu'elle a présenté, et du soin avec lequel elle a été décrite, le coryza n'a jamais manqué dans aucune des formel de la maladie. «S'il a paru ne pas ii dam certain! cas. dit M. Landouzy, c'est qu'il était masqué par d'autres symptômes.»
Le coryza se montre dès le débul de la maladie, dont il peu! mêm< . avec les lassitudes spontanées, < ire considéré connue l'un des premiers prodromes. Il i remenl intense, accompagné «lu gon-
11' ment de la d perle
de l'odorat et du goût; quelquefois les narines Sont sèches; le plus ordinairement elles sont le siège d'un écoulement séreux abondant. Pendant l'épidémie de 1743, les élernuments étaient presque continuels. Les paupières sont rouges, gonflées , les yeux, légèrement enflammés , ne supportent que difficilement la lumière; il y a épiphora.
Ophthalmie. — Pendant l'épidémie de l'an XI , on observa des conjonctivites trop intenses pour pouvoir être attribuées au coryza; les douleurs se propageaient jusque vers le fond de l'orbite; lesyeux s'affectaient alternativement, et souvent plusieurs fois de suite chacun.
Angine. — On observe fréquemment une inflammation superficielle de la luette , des angines tonsillaires ou pharyngiennes, accompagnées d'un sentiment de constriclion à la gorge. Dans quelques cas , les parotides sont gonflées et douloureuses.
Altération de la voix. — La voix est ordinairement rendue rauque par le coryza , l'angine ou la toux ; mais il est des cas dans lesquels on observe cette altération, ou même une aphonie complète, sans qu'on puisse attribuer ces phénomènes à une autre cause qu'à une lésion de l'innervation.
Toux. — La toux existe dans presque tous les cas, mais elle est quelquefois très-légère, et peut même manquer complètement , tous les autres symptômes de la grippe existant (épid. de 1782 et de 1830) : ce fait est important à constater. D'autres fois la loux est fréquente, intense, douloureuse, et constitue le principal symptôme de la maladie.
Une distinction doit être faite ici. La toux peut être purement nerveuse : elle est alors sèche , sans expectoration , ou avec expectoration séreuse , accompagnée d'altération de la voix , d'aphonie , d'une dyspnée plus ou moins intense ; elle persiste pendant toute la durée de la maladie , et souvent après la cessation de tous les autres symptômes ; elle revient par accès : ceux-ci sont plus fréquents et plus longs pendant la nuit. Dans d'autres cas, la toux offre des caractères différents : sèche au début, elle ne tarde pas à déterminer l'expuilion de crachats séro-muqueux,muqueux, puriformes,mais, suivant M. Landouzy, beaucoup moins abondants que dans les bronchites simples et franchement inflammatoires. J. Copland a émis l'assertion entièrement opposée {A Dict. oj pract. mcd., art. Influknza, t. u, p. 427).
La question des râles a été diversement appréciée par les auteurs , qui ont eu d'ailleurs le tort de ne pas s'expliquer clairement à cet égard: «11 est peu de malades , dit M. Landouzy , chez lesquels nous ay ions trouvé, à l'auscultation, seulement les bruits ordinaires de la bronchite, mais très-souvent du râle crépitant ou sous-crcpilanl en petite quantité, dans différentes parties du poumon; quelquefois du souffle
GRI
GRI
tubaire; enfin très -souvent aussi on rencontrait, avec un râle muqueux qui différait du râle bronchique ordinaire , des brutis particuliers qu'on ne savait à quel type rapporter. » M. Vigla s'exprime ainsi : « Il n'y a pas eu de râle (hors les cas de complication catarrhale) chez la moitié au moins de ceux qui avaient la grippe, même accompagnée d'une forte dyspnée. Le murmure respiratoire était pur, sans expectoration; et chez d'autres , malgré une expectoration abondante, on n'entendait aucune espèce de râle, peut-être parce que la fréquence de la toux débarrassait continuellement les bronches du mucus qu'elles sécrétaient. Plus souvent nous ayons reconnu une certaine rudesse du bruit respiratoire. Enfin , chez des grippés bien portants et exempts de rhume au moment de l'invasion de la maladie, nous avons observé presque tous les râles des bronchites, le muqueux, le ronflant, et plus rarement, le sibilant et le sous-crépi tant» (loc. cit., p. 233). Sans vouloir chercher à l'auteur une mauvaise querelle de mots, nous devons dire cependant que nous ne savons pas plus ce que c'est qu'un murmure respiratoire avec expectoration que sans expectoration, et que nous ne comprenons ni l'expression de grippés bien portants, ni la dernière assertion de M. Vigla. J. Copland (loc. cit., p. 428) regarde la bronchite comme une complication de la grippe , et assure que lorsque celle-ci est simple, l'on n'entend jamais aucun râle.
Notre observation personnelle ne nous a jamais fait rencontrer d'anomalies , de phénomènes inexplicables, dans les résultats fournis par l'auscultation pratiquée sur les sujets affectés de la grippe. Lorsque la toux est nerveuse , sèche, avec ou sans dyspnée, on n'entend jamais de râles humides; le plus souvent le murmure inspiratoire est parfaitement naturel; quelquefois il est un peu rude ; dans quelques cas rares, on entend du râle sibilant. Lorsque la toux est accompagnée d'une expectoration muqueuse ou séreuse plus ou moins abondante, qu'on admette dans ce cas une bronchite simple, ou une bronchite spécifique, qu'on regarde cette bronchite comme l'un des symptômes de la grippe , ou comme une complication , l'on entend les râles ordinaires de la bronchite : ces râles disparaissent momentanément lorsque les bronches ont été vidées par la toux. Toutes les fois que nous avons entendu du râle crépitant, ou du souffle tubaire, nous avons trouvé dans la présence d'une pneumonie la raison de ces phénomènes. Enfin, chez les malades n'offrant aucuns symptômes de grippe thoracique, nous n'avons jamais entendu aucune espèce de râle.
Dyspnée. — Une dyspnée plus ou moins intense peut être déterminée par le coryza, par l'angine, par la bronchite, qui accompagnent la grippe, par une maladie antécédente (emphysème pulmonaire , bronchite chronique, maladie du cœur), qu'est |
venue aggraver l'affection épidémique; mais quelquefois la difficulté de la respiration n'est pas en rapport avec la cause à laquelle elle paraît se rattacher, et c'était même là, suivant M. Vigla, un des principaux caractères de l'épidémie de 1837. Dans des cas plus rares, la dyspnée est extrême , et va jusqu'à l'asphyxie , sans que l'auscultation ni l'examen cadavérique puissent en rendre compte (grippe suffocante, asphyxiante).
Troubles digestifs. — Dans la majorité des cas , les fonctions digestives ne sont que peu troublées : il y a de l'anorexie , une soif plus ou moins vive, des nausées, la bouche est amère, les malades trouvent un mauvais goût à toutes les boissons, la langue est humide, blanche ou jaune, quelquefois collante et rouge à la pointe. D'autres fois, et cela a été constaté dans toutes les épidémies, les symptômes sont beaucoup plus prononcés , et il survient des vomissements, de la diarrhée , ou, au contraire, une constipation opiniâtre.
Vomissements. — Le vomissement est quelquefois déterminé par les efforts de toux : il survient alors après les quintes , et n'amène le rejet que des substances qui ont été introduites dans l'estomac; mais il peut aussi survenir alors que la toux est presque nulle, et dépendre d'un état morbide des voies digestives. On a vu souvent , surtout au début de la maladie, des vomissements fréquents et abondants de matières bilieuses. Chez les malades observés par M. Vigla, en 1837, le vomissement était rare chez l'homme, et presque constant chez la femme; il n'y avait souvent qu'un seul vomissement au début de la maladie.
Diarrhée. — Une diarrhée plus ou moins abondante de matières muqueuses , séreuses , ou bilieuses, se montre souvent vers la fin de la maladie ( épid. de 1743); quelquefois, au contraire, à son début (Vigla, épid. de 1837). Dans quelques cas, rares d'ailleurs, il est survenu une véritable dysenterie. M. Vigla a observé la diarrhée plus fréquemment chez les hommes que chez les femmes (loc. cit.,
Constipation. — La constipation est rare. M. Lan- v douzy l'a constamment vue coïncider avec une céphalalgie intense et opiniâtre.
Telles sont les différentes lésions fonctionnelles que l'on peut observer dans la grippe. Il nous reste à montrer comment elles se lient les unes aux autres.
La grippe, comme toutes les maladies épidémiques, se compose de deux ordres de symptômes : les uns essentiels, constants, formant comme le fond de la maladie; les autres, accessoires, variables dans les différentes épidémies, et même, dans les différents cas, donnant à la maladie sa forme.
Les symptômes essentiels sont : la faiblesse
GRÎ
GRI
générale, les douleurs musculaires, les lassitudes spontanées, la courbature ; les symptômes accessoires comprennent tous les autres troubles fonctionnels que nous avons énumérés, et qui ont pour siège l'une ou l'autre des trois grandes cavités de l'économie : la tête, la poitrine, l'abdomen.
Les symptômes essentiels ne manquent jamais; mais quelquefois, dans la petite minorité des faits, d'ailleurs, ils n'apparaissent point les premiers, et ne se manifestent qu'après que tels ou tels des symptômes accessoires se sont déjà développés.
Que ce soient les phénomènes essentiels ou les phénomènes accessoires qu'on ait constatés en premier lieu , quatre cas différents peuvent se présenter quant à l'association de ces deux ordres de symptômes. Ils comprennent toutes les divisions établies par les auteurs, et spécialement par M. Récamicr : 1° Différents symptômes accessoires se manifestent pendant le cours de la maladie , mais aucun d'eux ne devient assez prédominant pour donner à la grippe un type particulier (grippe simple, grippe légère). 2° Les symptômes encéphaliques présentent une grande intensité, et deviennent prédominants sur tous les autres [grippe encéphalique). 3° Les symptômes thoraciques dominent (grippe thoraciquc). 4° Les troubles digestifs se placent en première ligne (grippe abdominale). A\ant de décrire chacun de ces cas en particulier, nous devons nous occuper des prodromes de la grippe, sur laquelle la forme ultérieure de la maladie ne paraît exercer aucune influence.
Prodromes. — La grippe se manifeste quelquefois brusquement : son invasion n'est annoncée par aucun prodrome, et le malade est frappé comme par un coup de foudre (Blitzcalarrh des auteurs allemands). Ce début était le plus fréquent pendant l'épidémie de 1729(Schnurrer, Citron, der Seuchen, th. ir, s. 274). Le plus ordinairement la grippe est annoncée plusieurs jours à l'avance par lesphénomèmènes qui précèdent la plupart des maladies aiguës, tels que malaise, courbature, lassilu les spontanées , douleurs vagues dans les membres , crampes , uns , céphalalgie, nausée», vomissements, etc. l.'isjnc l'épidémie grippique est déjà établie , qu'elle règne depuis quelque temps, on se trompe rarement >\w la nature <!e ces prodromes et de la m îladic qu'ils annoncent ; mais au commencement des épidémies . il est facile de commet tri; des cireurs de diagnostic, et souvent on a annoncé, d'apn prodromes de |i {;ii|>|>e, l'invasion prochaine d'un typhoïde, du choléra (dans le cas ou les erampei étaient lie -loi tes et accompagnées de, fombsements onde diarrhée , etc. Il est presque impossible de se prononcer avec certitude , dans ces cas, a\ant que U maladie lOit plus net-
tement dessinée. Cependant , lorsque les prodromes appartiennent à la grippe, la grande prostration dans laquelle se trouvent les malades, en même temps qu'ils ont toutes les apparences de la santé , l'intensité de la céphalalgie et des douleurs qui se font sentir dans les membres ou dans les reins, sont des symptômes d'une signification assez positive. Enfin la grippe se présente avec les phénomènes qui la caractérisent, et revêt Tune ou l'autre des quatre formes qu'il nous reste à décrire.
Grippe simple, légère. — Dans cette première forme de la grippe, on trouve réunis les symptômes essentiels et les symptômes accessoires , encéphaliques et thoraciques; niais aucun d'eux ne présente une grande iutensité, et la maladie elle-même ne tarde pas à se terminer heureusement. Les troubles digestifs font presque toujours complètement défaut. Les malades toussent, ils ont de la courbature, une légère prostration , de la céphalalgie , un coryza modéré, peu ou point de fièvre; le pouls s'accélère cependant vers le soir, époque à laquelle il se manifeste quelquefois aussi de la dyspnée; l'appétit est conservé ou un peu diminué , la soif plus ou moins vive, la bouche mauvaise; les douleurs contusives des membres constituent souvent le symptôme le plus tranché.
Grippe encéphalique , ncrieuse. — Ici les symptômes essentiels sont plus prononcés ; les symptômes thoraciques et abdominaux sont légers , et les symptômes encéphaliques se présentent, au contraire, avec une très-grande intensité. La céphalalgie est extrême, et domine tous les autres troubles fonctionnels : le plus ordinairement elle se fait sentir au niveau des sinus frontaux; le coryza violent, accompagné d'un flux abondant par les narines, d'épistaxis; les paupières sont gonflées; les yeux , enflammés, ne peuvent supporter la lumière ; il y a épiphora , et souvent une conjonctivite assez intense. C'est dans celte forme qu'on observe des soubresauts dans les tendons, des crampes, des mouvements convulsifs (grippe conrulsirc), de l'agitation, de l'insomnie ; quelquefois il survient du délire (grippe délirante), des lypothimics fréquentes (grippe syncopalc), un affaiblissement notable de la sensibilité et de la myotilité (glippe paralytique , apoplectique), une surdité momentanée. Des douleurs très-vives se font sentir dans les oreilles, au cou , entre les deux épaules, dans les membres; elles se déplacent, et abandonnent un lieu pour se porter dans un autre (grippe rhumatismale).
Grippe ihoracique. — Dans celle forme, sou- \ent annoncée par des fris.-ons, il n'existe ordinairement pas de symptômes abdominaux ; les symptômes ess: otiels sont plus ou moins prononcés; la céphalalgie et le coryza peuvent être intenses, mais
GRI
GRI
les symptômes thoraciques remportent sur tous les autres, et sont dominants. La toux apparaît dès le début de la maladie , elle ne tarde pas à devenir pénible, presque continuelle, accompagnée de vives douleurs dans la poitrine, de pleurodynie , de dyspnée, d'une altération notable de la voix. La toux est ordinairement ici le résultat d'une bronchite intense : elle diminue lorsqu'il s'établit une expectoration plus ou moins abondante de crachats muqueux; mais quelquefois aussi elle revêt à cette époque le caractère nerveux , et persiste alors pendant longtemps. Quelquefois les malades ont une ou plusieurs hémoptysies {grippe hémoptoïque). Dans quelques cas , la dyspnée est poussée à l'extrême , et les malades ne tardent pas à succomber à une véritable asphyxie {grippe asphyxiante, grippe suffocante } catarrhe suffocant). Nous verrons plus loin quelles sont les lésions qui déterminent ces accidents (voy. Terminaison).
Nous pourrions décrire ici la pneumonie qui se développe si souvent dans le cours de la grippe thoracique , et que quelques auteurs ont rangée parmi les symptômes de cette forme de la maladie. Nous n'en ferons rien , parce que la pneumonie est, dans ce cas, non pas un symptôme, non pas même une complication, mais une maladie nouvelle qui remplace l'affection primitive. Nous reviendrons sur cette question.
Grippe abdominale. — Les symptômes encéphaliques et thoraciques sont presque nuls, ou du moins peu prononcés ; l'altération des traits, la prostration, sont, au contraire, très-marquées. La maladie débute souvent par des vomissements fréquents et abondants de matière bilieuse ; la bouche est mauvaise , pâteuse , amère , la langue chargée, jaunâtre ; la voix est rauque par suite de l'inflammation qui occupe souvent les tonsilles, le pharynx, les parotides. Au bout de quelque temps surviennent des douleurs abdominales vives, et une diarrhée plus ou moins abondante.
Les quatre formes que nous venons d'indiquer ne se présentent pas avec une égale fréquence : en première ligne, dans les épidémies ordinaires , se place la grippe simple , puis viennent la grippe thoracique et la grippe encéphalique; la grippe abdominale est celie qu'on observe le moins souvent. L'âge et le sexe ne sont pas sans influence sur les formes de la maladie. La grippe thoracique est plus fréquente chez les vieillards, les femmes et les enfants; chez ces derniers, la toux est souvent nerveuse. La grippe encéphalique intense, avec épiphora , ophthalmie , etc. , est plus commune chez les femmes.
Marche , durée. — La grippe parcourt ordinairement avec régularité ses différentes périodes, et ne présente pas, hors les cas de complication ou de cir-
constances exceptionnelles, d'alternatives marquées d'exacerbalion et d'amélioration , à moins de comprendre sous ce nom l'aggravation que subissent, vers le soir et pendant la nuit, quelques symptômes, tels que la fièvre et la toux. M. Vigla a cependant vu les douleurs , après avoir presque entièrement cessé , reprendre tout à coup, sans cause connue, leur première intensité; et l'on a prétendu que, pendant les épidémies de 1 775 et 1 782 , la grippe avait souvent revêtu le type intermittent : il faut probablement traduire ainsi cette dernière assertion : en 1775 et 1782 , des fièvres intermittentes sont venues compliquer la grippe. La marche de la maladie est essentiellement aiguë; mais on voit quelquefois un ou plusieurs symptômes perdre de leur acuité, et persister ensuite pendant longtemps à ce moindre degré.
La durée de la maladie varie de trois ou quatre jours à deux septénaires; cependant elle peut être plus longue, si l'on ne considère la maladie comme terminée que lorsque la santé est parfaitement rétablie , et cela par suite de la circonstance dont nous venons déparier tout à l'heure. Souvent le symptôme qui a été prédominant persiste pendant un , deux ou trois mois après que la grippe a disparu. La prostration, la céphalalgie , les douleurs des membres et la toux, sont les phénomènes qui, le plus ordinairement, retardent de cette manière l'époque d'une guérison complète , surtout chez les femmes.
Terminaisons. — La grippe n'est presque jamais une maladie mortelle par elle-même. Nous verrons plus loin que quelques épidémies grippiques ont été présentées comme meurtrières ; mais cela tient manifestement à une mauvaise appréciation des faits. De ce que la mortalité est plus forte pendant les épidémies de grippe qu'en temps ordinaire, on en a conclu que beaucoup de malades succombaient à cette affection : or , cette conclusion est fausse. La grippe, lorsqu'elle atteint des sujets affectés dephthisie pulmonaire , de bronchite chronique, d'emphysème pulmonaire, d'asthme , d'affections chroniques de l'appareil digestif ou du système nerveux , exerce une fâcheuse influence sur ces maladies, les aggrave, rend leur marche plus rapide , leur issue plus proinptement funeste : la mortalité augmente alors; mais cette augmentation est due non à la grippe elle-même, mais aux affections primitives que celle-ci est venue compliquer et, pour ainsi dire, stimuler. « C'est surtout, dit M. Landau , sur les individus atteints de phthisie pulmonaire que la grippe a exercé une influence funeste. Elle a accéléré la marche de cette maladie d'une manière effrayante, et l'on voyait mourir dans l'espace de quelques jours des malheureux qui , sans l'apparition de l'épidémie, eussent , sans aucun doute, traîné encore pendant un ou plusieurs mois leur
GRI
GRI
triste existence» (Arch. génér. de mécl.j 11e série, t. xiii, p. 445). M. Grisolle a nie' cette action exercée par la grippe sur la marche de la phthisie pulmonaire; mais elle a été constatée par MM. Landouzy , Vigla , Richelot, par tous ceux qui ont observé l'épidémie de 1837, et même par la plupart des auteurs anciens.
Des faits assez nombreux semblent même prouver que la grippe peut provoquer le développement immédiat d'une phthisie pulmonaire aiguë chez les sujets qui n'étaient encore que menacés de tubercules. M. Landouzy a cité plusieurs exemples de ce genre : des malades arrivaient à l'hôpital avec une grippe thoracique intense ; on explorait leur poitrine avec soin, et l'on ne constatait qu'une bronchite : ni l'auscultation ni la percussion ne permettaient de croire à la présence des tubercules dans les poumons, et cependant deux mois après le début de la grippe les malades étaient à la troisième période de la phthisie pulmonaire.
Chez les vieillards primitivement atteints de catarrhe chronique, d'asthme, la grippe détermine quelquefois une sécrétion bronchique écumeuse, abondante, laquelle peut faire périr rapidement les malades par asphyxie.
On voit cependant quelquefois succomber des malades dont la santé était excellente avant l'invasion de la grippe : dans ces cas encore la mort est rarement due à cette affection , mais bien à des complications ou à des maladies consécutives (pneumonie). Ce n'est, pour ainsi dire, que par exception que la mort arrive , en l'absence d'affections antérieures, soit par l'effet de l'extension de l'inflammation aux capillaires bronchiques, soit par celui d'une sécrétion bronchique écumeuse , laquelle a lieu quelquefois chez des vieillards exempts de catarrhe chronique préexistant, et produit une asphyxie (grippe asphyxiante, suffocante).
La guérison doit donc être regardée comme la terminaison presque constante de la grippe. Elle a lieu ordinairement par suite de la diminution progressive de tous les symptômes de la maladie, mais elle peut aussi s'opérer d'une manière plus brusque, à la faveur de certains phénomènes critiques. Les sueurs, la diarrhée , des érysipèles étendus, des éruptions cutanées (grippe éruplivCj , une expectoration abondante, une émission copieuse d'urine blanchâtre, laissant dépoter un léger sédiment, ont été cités surtout par les auteurs .un iens, comme les phénomène* qu\ jugent le plus fréquemment la maladie. Pendant l'épidémie <!<■ 1837 , cette terminaison n'a pas été observée : «Jamais, dit U. Landouzy , nous n'ayons vu ees phénomènes critiques que les auteurs ont signalés dans les anciennes épidémies de grippe. » M. Bouillaud a cependant rite un cas dans lequel le
retour à la santé a coïncidé avec l'apparition d'une éruption miliaire.
11 n'est pas toujours facile de fixer d'une manière positive l'époque de la terminaison définitive de la grippe , en raison des symptômes persistants dont nous avons parlé plus haut.
Convalescence 3 récidive. — Les malades conservent quelquefois une prostration , un affaiblissement général, qui rend leur convalescence longue et pénible. Ils doivent éviter avec soin les écarts de régime , le froid, l'humidité , les brusques alternatives de température , sous peine d'éprouver des récidives ordinairement plus graves que la maladie première. Eu 1833, suivant M. Brown, lorsque la mort eut lieu , ce fut presque toujours après une récidive.
Diagnostic 3 pronostic. — Le diagnostic de la grippe ne présente aucune difficulté, surtout lorsque l'épidémie est déjà établie : l'affaiblissement général, les douleurs des membres, l'altération des traits , feront distinguer la grippe encéphalique de la migraine et du coryza simple , et ne permettront pas de confondre la grippe thoracique avec une bronchite ordinaire. La grippe abdominale, surtout lorsqu'elle est accompagnée de vomissements, de diarrhée et de crampes, pourrait être plus facilement prise pour un choléra léger ; mais la marche de la maladie , la nature des déjections, la présence de la toux , du coryza, quelque peu prononcés qu'ils soient , serviront à éclairer le diagnostic.
Lorsque la grippe est exempte de complications primitives ou consécutives , et que le malade n'est point d'un âge très-avancé, le pronostic est toujours favorable. 11 n'en est plus de même dans les circonstances opposées. La grippe ne paraît pas exercer une influence marquée sur les maladies du cœur et en général sur les affections aiguës : son action sur les maladies chroniques des organes respiratoires et digestifs et du système nerveux est, au contraire, très -fâcheuse.
Lorsqu'il se manifeste, dès le début, de l'aphonie ou une altération notable de la voix , c'est un signe fâcheux : M. Landouzy l'a constaté sur tous les malades chez lesquels la grippe a provoqué le développement de la phthisie pulmonaire.
Complications. — J. Copland place la bronchite intense parmi les complications consécutives de la grippe, et il appelle grippe compliquée l'ensemble de symptômes auxquels nous avons donné le nom de grippe thoracique. Nous n'imiterons pas l'auteur anglais; la bronchite fait partie des symptômes propies à la grippe, et Ton ne saurait la considérer, suivant le degré d'intensité qu'elle présente, tantôt comme un symptôme, tantôt comme une eomplication ; tout au plus serait - il permis d'appliquer ce dernier nom â la bronchite capillaire >
GRI
GRÏ
qui se développe quelquefois chez les grippés.
La pneumonie est fréquente pendant les épidémies de grippe, et se montre souvent chez les sujets déjà atteints par l'influence (33 fois sur 125 grippés observés par M. Landau ; loc. cit. , p. 439 ; 25 fois sur 200 grippés observés par M. Lepelletier {Acad. royale de méd. , séance du 14 février 1837). Elle a été considérée par les uns comme un symptôme essentiel de la grippe (Landau) ; par les autres, comme une complication résultant de l'extension de l'inflammation bronchique au tissu pulmonaire (Nonat) ; par d'autres, enfin, comme une affection particulière, concomitante, provoquée non par la maladie primitive, c'est-à-dire par la grippe, mais par le génie épidémique lui-même (Landouzy). Cette dernière manière de voir est celle que nous adopterons , et il nous sera facile de démontrer qu'il est beaucoup plus rationnel d'admettre une pneumonie grippîque ou mieux encore épidémique , qu'une grippe pneumonique. Les considérations suivantes nous paraissent en effet être péremptoires.
La pneumonie qui se développe pendant la constitution médicale, sous l'influence de laquelle se montre la maladie épidémique appelée grippe, diffère de la pneumonie ordinaire inflammatoire par son mode d'invasion , par ses symptômes , par son siège, par sa marche , par ses terminaisons, et enfin par la méthode thérapeutique qui lui est applicable (voy. Pneumonie , Variétés).
Cette pneumonie modifiée paraît être elle-même épidémique, et peut se développer primitivement chez des sujets non atteints de grippe ; fréquemment surtout, elle apparaît chez des grippés qui n'ont ni toux, ni bronchite.
Il résulte évidemment de ces faits que , dans cet article, nous ne devons signaler la pneumonie épidémique que comme une maladie qui est souvent concomitante de la grippe , et que, ne la considérant ni comme un symptôme , ni comme une complication de celle-ci, nous devons renvoyer sa description à l'histoire de l'inflammation de tissu pulmonaire ( voy. Pneumonie, Variétés) , nous contentant ici de prévenir le praticien qu'elle est fréquente chez les grippés, qu'elle a une marche obscure {pneumonie latente , lobulaire) , que souvent , malgré une exploration attentive et journalière de la poitrine des malades , elle est difficile à reconnaître , que ses symptômes rationnels peuvent manquer {point de côté , crachats rouilles), qu'elle rend le pronostic fâcheux, et qu'enfin elle exige un traitement particulier.
La grippe est rarement accompagnée de complications consécutives. Celles-ci sont ordinairement en rapport avec la forme de l'affection première : ainsi, la grippe encéphalique peut déterminer, chez les vieillards, une congestion, une hémonhagie céré-
brale ; chez lei adultes forts et pléthoriques , une méningite, une otite. La grippe thoracique peut amener le développement d'une pleurésie , d'une asphyxie par écume bronchique ; enfin , la grippe abdominale est quelquefois compliquée d'entérite , de dysenterie. Il n'est point nécessaire de faire observer que les choses ne se passent point toujours ainsi , et que de même que les formes de la grippe peuvent être réunies , combinées entre elles de diverses manières, de même les complications ne correspondent point toujours à ces formes : la méningite peut survenir dans le cours d'une grippe abdominale ; la dysenterie pendant une grippe encéphalique , etc. Le rhumatisme aigu constitue encore une complication qui a été observée plusieurs fois.
Eliologie. — A. Causes prédisposantes. — L'âge ne paraît exercer aucune influence sur le développement de la grippe : aucun résultat statistique n'est venu prouver que la maladie n'ait pas eu la même fréquence relative dans les hôpitaux ordinaires, à la Salpêlrière et à l'hôpital des Enfants; nous en dirons autant du sexe. La grippe ne paraît pas, comme la plupart des maladies épidémiques, attaquer de préférence les sujets faibles , déjà malades ; elle ne tient compte ni du tempérament ni de la constitution. Les affections chroniques sont, en général, aggravées par elle, mais ne favorisent point son développement. En un mot, on ne connaît pas de causes prédisposantes de grippe.
B. Causes déterminantes. — Contagion. — Quelques auteurs ont cherché à établir que la grippe se transmettait par contagion ; mais ils n'ont pu fournir aucune preuve convaincante de leur assertion; les faits sur lesquels ils se sont appuyés trouvent dans la transmission épidémique une explication beaucoup plus naturelle.
Épidémie. — Nous avons dit en commençant que la grippe était une maladie essentiellement épidémique: en effet, le génie épidémique est jusqu'à présent la seule cause connue de cette affection. M. Raige- Delorme a cité une observation qui , selon lui , établit l'existence d'une grippe sporadique ; mais il est évident , sans rechercher si cette observation ne pourrait, pas recevoir une interprétation différente, que l'on ne saurait fonder une opinion arrêtée sur un fait unique et fort peu concluant.
Comme pour toutes les maladies de même genre, on a cherché, et quelques-uns ont cru trouver la raison de l'influence épidémique dans les conditions atmosphériques. Une appréciation impartiale des faits prouve qu'aucune des assertions émises à cet égard par les auteurs n'est fondée; et pour défendre l'opinion que nous émettons ici , nous n'aurions besoin que de montrer les contradictions dans lesquelles sont tombes les auteurs qui invoquent tour à tour et le
GRI
GRI
froid et la chaleur, la sécheresse et l'humidité, la présence ou l'absence des vents , etc. Si l'on rapproche les unes des autres les différentes épidémies de grippe, on voit, en effet, que les unes ont régné en hiver, les autres en été , eu automne ou au printemps ; cellesci ont pris naissance pendant un froid très-rigoureux, celles-là, pendant une température douce et égale, d'autres , pendant une grande chaleur.
M. Landouzy, tout en reconnaissant, avec M. Raige- Delorme, «que la grippe s'est développée également dans tous les climats, dans toutes les saisons, par toutes les températures, en un mot dans toutes les conditions possibles atmosphériques ou hygiéniques», pense toutefois qu'une grande influence est exercée sur le développement de la grippe par des variations brusques, marquées, et souvent répétées, survenues dans l'état thermométrique, barométrique ou hygrométrique de l'atmosphère. M. Lepelletier a émis la même opinion , et a placé au premier rang parmi les causes de la grippe le froid humide; M. Bouillaud, sans repousser l'idée d'une cause épidémique^ croit qu'on peut trouver dans la constitution atmosphérique une explication suffisante de la grippe et de sa propagation (Acad. roy. de méd., séance du 14 février 1837). Encore une fois, les faits ne justifient point cette manière de voir. La grippe s'est montrée a Genève , en 1 830 , par une température très-égale ; il en a été de mêmeen France pour l'épidémie de 1 833; d'un autre côîé, combien de fois n'a-t-on pas vu des variations atmosphériques brusques et très-marquées se succéder pendant toute une année, sans que la grippe se soit manifestée.
Il ne faudrait pas conclure de ce que nous venons de dire, que nous n'attachons aucune importance à la constitution médicale, et que nous plaçons en dehors d'elle la cause déterminante de la grippe; nous prétendons seulement que celle cause ne réside pas dans des variations de température, mais dans des phénomènes que nos moyens d'investigation ne nous permettent pas encore d'apprécier, et nous acceptons complètement la proposition dans laquelle RI. Landouzy semble revenir sur ce que ses assertions précédentes avaient de trop absolu : « Ainsi, dit-il, nous admettons, sans pouvoir rien préciser, comme cause de la grippe l'exiftoact d'une constitution médicale particulière, c'est-à-dire d'un état météorologique produisait pendant sa durée certaines maladies identiques, m Ma gr.md nombre pour constituer une épidémie; que cet état réside dans l'air, qu'il réside dans le sol. qu'il tire même sa source des influences sidérales qu'on rejette si loin, puce qu'on les ignore, C est ce (pi d est impossible de de terminer.))
M NU H pouvons déOMVrif la inliire du génie épidémique qui produit la grippe, BOUi défont au moins étudier avec toiu les diverse! manifestations
par lesquelles il annonce ou signale sa présence. Des remarques intéressantes ont été faites à cet égard.
«Quoi qu'on ait écrit sur les symptômes précurseurs et les phénomènes de tout genre qui annoncent les grandes épidémies, dit M. Landouzy à propos de la grippe de 1837, c'est toujours après coup que l'on a songé à y porter attention, et ces présages certains sur lesquels les anciens ont tous insisté, ces grands signes généraux d'après lesquels on pouvait infailliblement prédire l'irruption d'une maladie générale, ont toujours passé inaperçus aux yeux des pathologistes les plus consommés dans l'observation. Il en a été de même pour la grippe; et si Ton a annoncé son invasion quelque temps avant qu'elle parût, ce fut uniquement par des inductions fondées sur la marche des épidémies passées , par des analogies tirées de Tétat dans lequel se trouvait la Grande-Bretagne, mais nullement par des grands signes précurseurs qu'on parviendra peut-être un jour à connaître avec précision , mais qui, signalés seulement jusqu'ici dans les livres des épidémistes, n'ont été analysés que comme par souvenir, et après qu'il n'était plus possible de les soumettre à l'observation.»
Rien, dans les phénomènes météorologiques, n'a annoncé l'invasion de l'épidémie de 1837 ; mais deux mois avant celte invasion, lesmaladiesaigues graves, telles que pneumonie , fièvre typhoïde , exanthèmes, etc., étaient devenues beaucoup plus rares que de coutume, et, d'un autre côté, la convalescence de tous les malades qui eu avaient été atteints était prolongée par des symptômes généraux qui persistaient après la disparition de la maladie locale qui pouvait leur donner lieu, et dont aucune lésion ne rendait compte. «Plusieurs fois, dil M. Landouzy, dans l'ignorance où nous étions d'une constitution épidémique particulière qui fît sentir de loin son influence , et pensant que des signes de phthisie nous avaient échappé à un premier examen, il nous est arrivé d'explorer de nouveau les organes, sans rien trouver qui pût nous rendre raison des douleurs insolites et de la prostration qu'éprouvaient les malades.»
Quelquefois l'influence épidémique, avant de sévir sur les hommes, s'exerce sur les animaux, et produit desépizoolies (épid. de 1580, 1733 el 1775).
Les épidémies de grippe séjournent peu de temps dans une même localité; elles s'étendent en peu de temps sur un nombre très-considérable de personnes; mais elles se déplacent avec rapidité, et envahissent .successivement une étendue considérable de pays. Presque toujours on a vu l'Europe tout entière être envahie en même temps; quelque* épidémie*, cependant, ont été circonscrites (épid. de 1658, 1003, 1669, 1822). La grippe a été observée dans loules les parties du monde. Sa marche géographique n'a rien de régulier, et il est ordinairement impossible
GRl
de lui assigner une ligne de propagation. Depuis l'épidémie de 1 782 , on a cru remarquer , cependant, que la grippe avait une tendance à marcher de l'est à l'ouest.
Ainsi que nous l'avons fait pour la dysenterie (voy . le Compcndium, t. m, p. 98), nous allons maintenant mettre sous les yeux du lecteur une liste analytique des épidémies de grippe dont la description nous a été transmise par les auteurs : c'est le seul înoyen de montrer combien , dans la grippe, comme dans toutes les maladies du même genre, le génie épidémique imprime de modifications aux symptômes, à la marche , aux terminaisons de la maladie , et au traitement qu'elle réclame.
Le mot grippe date du xvne siècle : avant cette époque , on a décrit sous la dénomination de maladies catarrhales des affections très-diverses (angine, coqueluche, bronchite, fièvre typhoïde, etc.), et Ton a donné à certaines épidémies des noms qui , depuis, ont reçu une application bien différente, ou des noms populaires aujourd'hui sans signification. Ces circonstances, jointes à l'obscurité, à la brièveté des descriptions, à l'insuffisance des détails , ont engagé plusieurs auteurs à ne pas faire remonter au delà de l'année 1580 l'historique de la grippe. «Les auteurs qui ont écrit avant le xve siècle , dit M. Raige-Delorme, ne nous ont laissé aucune description d'épidémie qui puisse se rapporter avec quelque certitude à la maladie que l'on désigne sous le nom de grippe ou influcnza. »
Certes, nous sommes loin de prétendre qu'on doive rapporter à la grippe toutes ces épidémies auxquelles les anciens auteurs ont donné le nom de catarrhales ; mais nous pensons néanmoins qu'on trouve antérieurement à l'année 1580 des descriptions qui offrent tant d'analogie avec celles qui ont été faites dans ces dernières années, qu'il est impossible de ne pas reconnaître qu'elles appartiennent les unes et les autres à une même maladie. Le lecteur en jugera.
1° Suivant Naumann , on peut considérer comme grippiques les épidémies qui régnèrent en Europe en 876 et 1173; mais il faut avouer qu'on ne saurait comment justifier cette assertion.
2° On peut en dire autant des épidémies qui se manifestèrent en France en 1239 et 1311 , en Italie en 1323 , et qu'Ozanam (Mit. méd. des èpid., t. i, p. 95) rapporte à la grippe; de celles qui, en 1357 et 1 359, envahirent la France et l'Allemagne, et auxquelles Naumann assigne la même nature.
3° En 1835 , il régna en Allemagne une épidémie principalement caractérisée par de la toux et des symptômes cérébraux, à laquelle succombèrent beaucoup de vieillards (Schnurrcr, Chron. dcr Seuchcn, th. i, s. 352).
4° Valesco, de Tarente , parle d'un catarrhe qui, en 1387, sévit sur les neuf dixièmes de la population
de Montpellier, et fit mourir presque loUs les vieillards. Le traitement consistait en décoctions pectorales légèrement sudorifiques, des lavements, et la diète. Cette épidémie se fit sentir en Toscane, et reparut en Italie en 1400.
5° Etienne Pasquier (Recherches de la France; Paris, 1643, liv. iv, chap. 28) parle en ces termes d'uneépidémie qui se montra en France en 1403 : «Plus de cent mille personnes à Paris perdirent le boire , le manger et le reposer... on perdait tout pouvoir de son corps , n'osant touchera soi de nulle part- Sur tous ces maux, la toux était cruelle à tous, jour et nuit... néanmoins personne ne mourut; mais à peine pouvoyoit personne estre guéri , car depuis que l'appétit de manger fust aux personnes revenu, si fust-il plus de six semaines après qu'on fust nettement guéri.» M. Landoiuy n'hésite pas à rapporter à la grippe celte épidémie , qui reçut les noms de tac ou de horion, et ce n'est point sans raison. Ne retrouve-t-on pas, en effet, dans la description de Pasquier, les principaux caractères de la grippe : la prostration, les douleurs contusives des membres, la toux, la longueur de la convalescence, la terminaison, constamment favorable.
6° En 1410, l'épidémie fut accompagnée d'une exaltation de la sensibilité cutanée ; la toux était si violente, que souvent elle déterminait l'avortement et des ruptures (Schnurrer, loc. cit., p. 361).
7° En 1411 , une épidémie se montra à Paris ; la toux était le symptôme dominant -.«Aucuns hommes, par force de tousser, estoyent rompus toute leur vie par les génitoires , et aucunes femmes qui estoyent grosses, qui n'estoyent pas à terme, orent leurs enfans sans compaignie de personne, par force de tousser.» Cependant personne ne succomba.
8° En 1414, deux épidémies se déclarèrent en France à quelques mois d'intervalle. L'une fut décrite par Mézeray : «Un étrange rhume, qu'on nomma la coqueluche (à cause du bonnet nommé coqueluchoiij dont on se servait à cette époque pour se garantir du froid), tourmenta toutes sortes de personnes, et leur rendit la voix si enrouée , que le barreau , les chaires, et les collèges, en furent muets. Il causa la mort.à presque tous les vieillards qui en furent atteints» (Abrégé chron. de l'histoire de France; Amsterdam, 1696, t. m, p. 190). L'autre, décrite par Pasquier, reçut le nom de dando.
9° En 1427, il se manifesta une épidémie qui reçut le nom de ladendo , et qui sévit sur presque toute la population. Elle commençait par des douleurs aux reins : «après ce venoit une toux si très-mauvaise à chacun, que quand on estoitau sermon, on ne pouvoit entendre ce que le sermonneur disait , par la grande noise des tousseurs. »
10° En 1 438, suivant Garli , il se déclara à Yéronc
GRI
un catarrhe épidémique , qui parcourut ensuite toute l'Italie, etqui fut funeste aux enfants et aux vieillards.
1 1° En 1505 , l'Italie et l'Espagne furent parcourues par une épidémie , sur laquelle Gaspard Torella s'exprime ainsi : «Paucis pepercit, senibus maxime, «cum raucedine gravedine, molesta tussi distilatio- «nibusque per superiora, comitante febre. »
12° En 1510 parut une épidémie dont Sennert résume ainsi les caractères: «Gommunis illa porro «omnibus decantata gravedo anhelosa anno 1510, in «omnes fere mundi regiones debacchala , cum febre, «summa capitis gravitate, cordis pulmonumque an- «gustia atque tussi; quanquam multi plures attigit «quam jugulavit» (de Abdilis rerian causis, lib. n, cap. 12). Mézeray, qui mentionne également cette épidémie , assure qu'elle était accompagnée de fièvre chaude^ de fâcheux délires, et que beaucoup de malades succombèrent. Sauvages (IVosoL, t. i , p. 486) fait de cette épidémie une fièvre maligne sous le nom de ce phaliti s epidemicus ; « mais sa description, dit M. Raige-Delorme, n'est basée que sur ce que rapporte Mézeray, et les quelques mots que dit cet historien ne suffisent pas pour détruire l'idée que donne la relation de Sennert.»
13° Marcellus Donatus, Paradiu et Trochorus, font mention de deux épidémies catarrhales qui parurent en 1515 et 1543 (Ozanam, foc. cit., p. 100).
14° En 1555 parut en France une épidémie qui reçut le nom de coqueluche , et qui , selon quelques auteurs , fut semblable à celle de 1510.
15° En 1557 se manifesta une épidémie qu'ont décrite plusieurs auteurs. Etienne Pasquier s'exprime ainsi: «Tout ainsi que nous vismes en l'an 1557, en plein esté, s'eslever par quatre jours entiers un reume qui fut presque commun à tous , par le moyen duquel le nez distillait sans cesse comme une fontaine, avecques un grand mal de teste, et une fièvre qui durait aux uns douze , et aux autres quinze heures, que plus , que moins ; puis soudain , sans œuvre de médecin, on estait guéri» (loc. cit.). Valleriola (Soc. mcd. comm. append, , cap. 2) donne une description que nous devons rapporter , car elle diffère peu de celles que l'on a faites de la grippe dans ces dernières années. La maladie était caractérisée par les symptômes suivants : douleur gravalive à la tète, respiration difficile, raucité de la voix, frisson, fièvre, et toux véhémente qui menaçait de suffocation. Les premiers jours, la toux était sèche et sans nul crachement; après le leptième ou le quatorzième jour , il Survenait une expectoration de matières très-visqueuses et difficiles à :>e détacher ; et , chez d'autre! , d'Bne humeur claire et énimense : dès lors j la toux et la difficulté de respirer diminuaient. Dans la progression de la maladie, les ma plai-
gnaient de lassitude , de pi : i g < i de l'ap-
pétit , de dégoût , d'inquiétude , de langueur et de veille. La maladie se jugeait, chez les uns, par la diarrhée, et chez les autres, par les sueurs. Tous les âges, tous les sexes et tous les états , furent attaqués de l'épidémie, et dans le même temps. Elle ne fut funeste qu'aux enfants qui n'avaient pas la force de cracher. Le traitement le plus efficace ne consistait point dans les saignées , ni dans les purgatifs, qui étaient plus pernicieux qu'utiles : les éclegmes (looehs) et les potions pectorales étaient plus efficaces, en apaisant la toux ,■ et en favorisant l'expectoration. Cette épidémie revêtit toutefois , à ce qu'il paraît , d'autres caractères dans certaines localités , ou peut-être que plusieurs épidémies différentes régnèrent en même temps en France. Ainsi, à Nîmes (Rivière, Opéra omnia; Lyon, 1663, in-fol. , p. 136), en Hollande (Forestus, Obs. et curât. , lib. vi , obs. 1 et 2) , à Palerme (Ingrassia , Informazione del pestifero morbo , etc.), l'épidémie parut avoir été constituée par une angine gangreneuse. Mercalus dit que la maladie était accompagnée d'une fièvre à type double tierce, et qu'elle faillit faire périr la plus grande partie des malades (de Intem. morb. curât., lib. i,p. 143). Suivant Cardan, l'épidémie se montra en Lombardie sous forme de catarrhe suffocant : les malades succombaient si rapidement, qu'on les croyait empoisonnés.
16° En 1580 se manifesta dans toute l'Europe, et même en Asie et en Afrique, une épidémie sur les caractères de laquelle , de l'aveu de tous les commentateurs, on ne peut concevoir aucuns doutes. C'était manifestement la grippe telle qu'elle a été observée en 1837. Salius Diversus (de Febre peslilenli tractatus; Harderwich, 1656, p. 66 et 67) ,Wier (Opéra, Amsterdam, 1 660, p. 778), SponUch (Idca medici , etc. ; Francfort, 1582 , p. 102), Cornario (Obscrvalionum médicinal, in-4°, ch. 6, p. 11), ZaculusLusitanus(c9/;craJ Lyon, 1 049, 1. 1, p. 919), Sennert (Opéra ,\\b. iv, cap. 15), ont indiqué tous les symptômes caractéristiques de la grippe : la céphalalgie gravative, la toux , l'affaiblissement, la terminaison favorable, la persistance de l'affaiblissement et de la toux après tous les autres symptômes. Le nombre des grippés fut immense : «Vix invenire «queas , dit Salius Diversus , qui ab iis morbis fucrit « immunis. » En Saxe, la maladie attaqua les quatre cinquièmes de la population; des phénomènes peu communs se manifestèrent dans quelques localités : en Saxe, on observa des lipothymies, un état soporeux , et d'autres accidents très-inquiétants ; Sennert parle d'un assoupissement continuel. En Allemagne, Bockel a vu souvent la tuméfaction des parotides, et des écoulements purulents par les Oreilles La maladie se terminait presque constamment par la fruérison. Le passage suivant de Di\ersus
Gfti
est remarquable : «la sanilatemque omnes termina - «bantur, prœler eos qui valetudinarios, vel débiles, «vel senes , vel qui angusto essent thoracae distilla— «tionibus obnoxii , vel infïrmos , vel eos qui pravo «utebantur victu, quique in aegritudine ipsa ausi «sunt indiscriminatim, et sine ratione vivere aggre- «diebantur.» Wier signale également cette bénignité de l'épidémie : «Fere omnes sanitati fuerunt restituti, «adeo ut ex mille vix unus interierit. »
La maladie était jugée par des sueurs copieuses (Herisch) ; mais alors la convalescence se prolongeait pendant trente ou quarante jours (Sennert). L'épidémie paraît cependant avoir été meurtrière dans quelques localités : Sennert , Wier et Schenck assurent que plus de neuf mille personnes moururent à Rome ; à Nîmes , suivant Rivière , beaucoup de malades mouraient frénétiques; selon Vilalba, l'épidémie dépeupla presque entièrement Madrid. Ces assertions ne méritent pas une entière confiance , car on remarque entre les auteurs plusieurs contradictions. Ainsi Mercatus, qui observait également en Espagne, ne parle point de la mortalité annoncée par Vilalba; Mercatus, qui dit qu'il mourait à peine un malade sur mille, prétend, d'un autre côté , que tous ceux que l'on saignait succombaient au premier accès fébrile. « Gomment , dit M. Raige-Delorme , dans une maladie si peu grave , une saignée aurait-elle pu avoir une influence aussi pernicieuse?» La meilleure méthode de traitement était d'abandonner la maladie aux seuls efforts de la nature (Mercatus). La saignée était très-nuisible, et Wier lui attribue la grande mortalité observée à Rome ; Forestus dit , au contraire , que la meilleure méthode de traitement était de commencer par une saignée.
17° En 1590 et 1591, il régna en Italie une épidémie caractérisée par une fièvre très-aiguë, avec toux et coryza : le siège de la maladie était ordinairement la tête ; c'est pourquoi presque tous les malades tombaient dans un délire frénétique , et mouraient le huitième ou le dixième jour ( Sansonius , Mcrcurius gallo-belgicus, t. i, lib. iv). On rapporte que, dans la seule ville de Rome, depuis le mois d'août 1590 jusqu'à pareille époque de l'année suivante , il mourut plus de soixante mille personnes de cette maladie. Ces dernières assertions jettent du doute sur la nature de cette épidémie.
18° Une épidémie semblable régna en France et en Italie en 1593 (Ozanam, loc. cit., p. 112).
19° En 1597, une épidémie catarrhale fut observée par Zacchia à Naples , et par Schenck en Allemagne ; mais on n'en trouve dans les auteurs aucune description médicale.
20° En 1627, une épidémie entièrement semblable à celle de 1580 se manifesta à Naples, et de là parcourut toute l'Italie. Elle était caractérisée par de
l'enchifrènement , de la toux , de l'enrouement et des angines (Zacchia, Quœst. med. leg., lib. m, lit. 3).
21° En 1647, une épidémie catarrhale envahit toute l'Amérique du Nord (Schnurrer, loc. cit., th. ir, s. 186).
22° Willis a donné, d'une épidémie qui régna à Londres en 1657-1658 , une description qui se rapporte manifestement à la grippe. La maladie était caractérisée par du coryza , de la toux , du mal de gorge , des lassitudes spontanées , des douleurs gravalives au dos et aux jambes, de la prostration. On observa chez plusieurs malades des saignements de nez, des crachats sanguinolents ou des déjections striées de sang. Les sujets sains en réchappèrent, mais les vieillards et les infirmes succombèrent, et parurent mourir d'une congestion à la poitrine. La maladie se jugeait ordinairement par diaphorèse (Willis, Opéra omnia, Amsterdam , 1 682 ; de Febribus, cap. 17, t. i, p. 143).
23° En 1663 , une épidémie semblable se montra dans les Étals Vénitiens, et attaqua plus de soixante mille personnes en huit jours.
24° En 1669 , la Hollande et l'Allemagne furent parcourues par une épidémie dont Eltmuller donne la description suivante: «Les symptômes généraux étaient la toux , l'enchifrènement, la céphalalgie gravative , les douleurs aux lombes et dans tous les membres, avec fièvre plus ou moins ardente. Cette maladie n'était point dangereuse ; les jeunes gens prenaient des saignements de nez ; d'autres éprouvaient des diarrhées , et la maladie se jugeait ordinairement par les sueurs (Ozanam , loc. cit., p. 114).
25° En 1675 , une épidémie dont la nature grippique n'est point douteuse régna à Presbourg et dans toute l'Allemagne : il n'en mourut personne (Éphém. des curieux de la nat., déc. i , ann. 6-7, obs. 213). Cette épidémie se manifesta également en France , où elle n'épargna personne : «Elle donna d'une telle force sur les femmes enceintes , que la plupart en moururent , les unes par des fluxions de poitrine , et d'autres à la suite d'un avortement accompagné d'une ménorrhagie» (Peu, Pratique des accouchements, p. 59).
26° Ettmuller et Sydenham ont décrit l'épidémie qui régna en Allemagne et en Angleterre en 1776. Le premier de ces auteurs indique comme symptômes dominants : le coryza avec sécrétion muqueuse abondante par les narines , une douleur gravative et tensive à la tête , la dyspnée tellement violente quelquefois , qu'elle semblait menacer les malades de suffocation , l'altération de la voix , l'aphonie. Les opiacés , les légers diaphoniques, formèrent la base du traitement. A Londres , suivant Sydenham , la maladie débutait par une douleur de tête : la pneumonie fut très - fréquente. Les saignées réitérées