CHAPITRE
De la blennorrhagie aiguë chez l'homme.
Altérations pathologiques et siège de la maladie. — On croyait anciennement que les prostates étaient, dans l'homme, le principal siège de la gonorrhée virulente. Astruc nous apprend que Guillaume Rondelet , en parlant du diagnostic des maladies (ch. ix et xv), en son livre de la vérole , avait décidé, dès 1560 , que la gonorrhée virulente était produite par l'inflammation des prostates. Julien Paulmier {De la mal. vénér., liv. n, ch. xi), Pierre Forestus ( Observ., liv. xxxu, ob. 2, 1597), confirment la doctrine de Rondelet. Thomas Bartholin dit avoir rencontré des ulcères ou des cicatrices chez tous les sujets morts avec la gonorrhée (hist. cent. 2, hist. 36 , 1654); il ajoute que Marc-Aurèle Se vérin a trouvé dans ceux qu'il a disséqués à Naples , une inflammation et uu abcès dans les prostates. La même opinion fut encore émise en 1659 par Jean Vigier, dans sa Chirurgie, (liv. m , ch. iv d.) ; par Georges Jérôme Velschius , en 1668 {Recueil, obs. lxvii, et Curât, part., dec. 8, cur. 7). 11 raconte que Jean Georges Virsungus, s' appliquant à chercher sur les cadavres la vraie cause de la gonorrhée , avait vu sur tous les sujets qui étaient morts avec cette maladie , les prostates fort ulcérées, et répandant une sanieâcre et virulente.
On a attribué longtemps la blennorrhagie à des ulcérations de la membrane interne de l'urètre ; les recherches d'anatomie pathologique ont pu seules détruire cette fausse croyance généralement accréditée, qui était du reste en rapport avec les idées médicales de l'époque. Chaque fois qu'une sécrétion morbidevenait à se manifester à la surface d'une muqueuse , on en accusait des ulcérations que l'on supposait exister sur ces membranes ; on devait croire qu'il en était de même dans la blennorrhagie. 11 faut avouer que la matière blanchâtre , plus ou moins semblable à du pus , qui s'écoule par le méat urinaire , pouvait faire admettre jusqu'à un certain point cette sécrétion purulente ; d'ailleurs , la structure intime , les fondions et les maladies des muqueuses, étaient alors imparfaitement connues. Cette opinion cessa d'avoir cours lorsque Morgagni eut démontré par de nombreuses autopsies cadavériques que l'ulcération était très-rare. (De sedibus et causis, etc. Lett. xliv). Nous devons à ce célèbre médecin des observations précises sur les principales altérations pathologiques que l'on rencontre chez les sujets affectés de blennorrhagie. Celles
qui s'offrirent le plus souvent à son observation furent la rougeur , les colorations plus ou moins foncées de la muqueuse de l'urètre, ainsi que l'humidité du canal , l'induration des glandes de Gowper, et l'oblitération de leurs canaux excréteurs (Lett. xnv, 5, 3,4,5,7, 8 et pass.) ; la prostate , les canaux éjaculateurs , leur orifice, lui parurent souvent tuméfiés, denses ou ramollis. L'inflammation de la muqueuse, étudiée par Morgagni dans toutes ses formes, avait été signalée déjà par Teraneus, qui vit sur un sujet , toute celte membrane d'un rouge livide, et les glandes muqueuses notablement gonflées (De gland. /?<?,?£., chap. v, obs. v). Littre, dans son mémoire (Acad. roy. des sciences , an. 1 71 1), dit avoir trouvé la face interne de l'urètre rouge et enflammée depuis la prostate jusqu'au bout du gland ; les conduits excréteurs de la semence , les vésicules, étaient quelquefois remplis d'une humeur purulente, durs, rouges, et phlogosés. Sydenham pensait que, chez les hommes, le virus attaque d'abord la substance charnue de la verge, qu'il corrompt, qu'il enflamme , et qu'il ulcère ensuite peu à peu ; d'où vient qu'il coule goutte à goutte dans l'urètre une sanie telle qu'on la voit couler dans la gonorrhée (Epist. de luis venereœhistoriâ et curatione). Guillaume Cockburne, médecin anglais, plaçait le siège de la gonorrhée, chez l'homme, uniquement dans l'urètre et jamais dans les prostates, ni dans les vésicules séminales, ni dans les glandes de Cowper (De virulentœ gonorrheœ naturâ et causis, part, i , cap. 111 et îv). Sharp prouve qu'il a une juste idée de la nature de la maladie lorsqu'il avance qu'elle peut tenir à l'irritation et à l'augmentation de la sécrétion naturelle des parties ( Critical inquiry of the présent state ofsurgery, p. 133 et suiv.). Les recherches les plus récentes ont confirmé l'opinion de Sharp, de Teraneus et de Morgagni.
Quand on a occasion d'ouvrir le cadavre d'une personne atteinte de blennorrhagie aiguë , on trouve la muqueuse, qui tapisse l'urètre, colorée en rouge plus ou moins vif, épaissie, tuméfiée, et quelquefois recouverte d'un épanchementde matière muqueuse , plus ou moins tenace. Morgagni, Astruc, Bell, et la plupart des médecins qui ont examiné la muqueuse de l'urètre , ont parlé de l'humidité plus grande du canal ; l'augmentation de sécrétion est , en effet , la suite ordinaire de l'urétrite. Cependant, il arrive quelquefois que la membrane est remarquable par sa sécheresse, ce qui annonce le premier degré de l'inflammation : Astruc (De morbis vcnereis , lib. m, p. 185)etVan-Swieten(6romm. ma^>A.,vol.v,p.l93) désignent sous le nom de gonorrhée virulente sèche, ou dedysurie vénérienne sèche (gonorrhœa virulenla sicca , sive dysuria venerea sicca), cette forme particulière delà blennorrhagie. Suivant le premier de ces auteurs, cette sécheresse se montre surtout avant
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l'apparition ou après la disparition des urétriles vénériennes les plus violentes. Les travaux modernes ont confirmé la justesse de l'opinion d'Astruc; on sait que la sécrétion muqueuse ne devient abondante qu'après la cessation du premier degré de la phlogose. Astruc rapportait la gonorrhée sache à une inflammation érysipèlateuse de l'urètre ; et cette dénomination prouve que l'auteur avait une juste idée de la maladie.
Quand la blennorrhagie persiste quelque temps, la membrane de l'urètre acquiert une coloration d'un rouge plus ou moins livide; elle devient quelquefois bleuâtre ou d'un rouge foncé, brunâtre; en même temps elle est plus épaisse; son tissu s'endurcit par places, ce qui constitue les indurations que l'on sent à l'extérieur, et qui sont distinctes des saillies solides et partielles qui forment les rétrécissements de l'urètre; ces épaississements ne font aucun relief dans le canal, qui conserve la largeur qu'il a dans l'état normal; toutefois, s'il a une certaine étendue, il peut rétrécir le calibre de l'urètre. Le plus ordinairement la muqueuse malade s'altère en un point circonscrit, et il en résulte des indurations partielles, des tubercules qui s'opposent à la libre sortie des urines; les rétrécissements qui tiennent à ces saillies se rencontrent plus fréquemment que ceux qui dépendent de l'épaississement de la muqueuse. D'autres fois la membrane, au lieu de prendre plus de consistance, devient molle , extensible, et s'agrandit d'une manière notable; les glandes muqueuses sont plus apparentes, la pression fait sortir par leur orifice un mucus plus ou moins épais. Morgagni, un des premiers, a donné la description exacte de ces conduits obliques qui s'ouvrent par de petits orifices , et que l'on connaît sous le nom de sinus muqueux de Morgagni ; le médecin italien , cherchant à savoir s'ils étaient altérés dans la blennorrhagie, a trouvé qu'ils étaient souvent oblitérés , détruits, rétrécis, enfin, presque toujours altérés (Lettre xnv, § 8,9, 1 0). 11 rapporte que , chez certains malades , il ne put apercevoir qu'un seul de ces sinus , les autres ayant disparu par suite de l'inflammation de l'urètre ( Lettre xliv , § 7 , et Lettre lui, § 37 ). Depuis Morgagni , on a rencontré souvent une semblable altération : elle n'a pas toute l'importance qu'on lui accordait anciennement, et n'est qu'une suite de l'inflammation. On a prétendu, peut-être avec raison , que certains écoulements blennorrhagiques, rebelles à tous les moyens de traitement , et qui durent depuis longtemps , avaient leur siège dans ces glandes muqueuses. 11 semble , en effet, que ce soit une véritable irritation sécrétoire, portant sur les follicules, qui entretienne ces blennorrhées interminables.
Les ulcérations de la membrane interne de l'urètre sont plus rares que ne l'avaient pensé les anciens , qui en faisaient la cause unique de la gonorrhée. Mor-
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gagni a contribué plus que tout autre, par ses nombreuses observations d'anatomie pathologique, à renverser cette opinion; il dit cependant avoir rencontré des traces d'ulcérations. Le savant commentateur de Boerhaave adopte l'une et l'autre doctrine. Les autopsies ,ajoute-t-il, prouvent que l'ulcère peut exister dans certaines gonorrhées, tandis que, dans d'autres, il est impossible d'en découvrir le moindre vestige (Comment, in aph., vol. v, p. 391). Hunter, en 1753, examina, avec la plus grande attention, les parties génitales de deux criminels qui avaient été exécutés, et qui étaient atteints tous les deux deblennorrhagies;il n'existait aucun ulcère : les deux urètres parurent seulement un peu rouges ( Traitement des mal vénêr., trad. par Audiberti ; Paris, 1 787, in-8°, p. 32). Hunter est un de ceux qui ont le mieux éclairci ce point de pathologie. Quoique très-partisan de la nature syphilitique de la blennorrhagie, il déclare que , dans sa pratique, il n'a observé que très-rarement les ulcérations à la suite de la gonorrhée.
Les recherches les plus récentes ont montré que l'inflammation qui envahit la membrane de l'urètre peut y déterminer l'ulcération, soit d'une manière primitive, soit par suite d'un travail plus lent. Il est bien entendu que nous ne parlons pas des ulcérations vénériennes qui existent en même temps que la blennorrhagie; dans ce cas, une cause spécifique se joignant à l'inflammation de la muqueuse, on peut alors soutenir qu'elle les a seule déterminées. On trouve dans Y Histoire anatomique des inflammations , par M.Gendrin (t. i, p. 689), une observation empruntée au recueil périodique des travaux de la Société de médecine de Paris, qui offre un exemple de blennorrhagie avec ulcères : «L'urètre était enflammé dans toute sa longueur, et d'une couleur violette ; on y remarquait trois ulcères, dont un, situé vers le bulbe, avait la largeur d'une pièce de six sous, et embrassait toute la circonférence du canal; les deux autres, placés l'un près de la prostate , l'autre vers le milieu de la verge , avaient environ deux lignes de diamètre.» La forme et la couleur de l'ulcère ne sont pas indiqués , ce qui empêche de savoir au juste s'ils étaient vénériens ou le simple effet de la phlegmasie qui était des plus violentes. Nous verrons plus loin s'il est possible de distinguer l'ulcère dû à une inflammation pure et simple de la muqueuse d'avec l'ulcère syphilitique primitif. Ce qu'il nous est permis d'établir, c'est que l'ulcération non vénérienne, quoique rare dans la blennorrhagie , peut se présenter quelquefois. Quand il s'agira de reconnaître l'urétrite simple et la syphilitique, nous rapporterons les idées contradictoires qui ont été émises sur ce sujet par Hunter, Pott, Sloll, Frank, d'une part, et de l'autre, par Whately, Baillie, Swediaur.
Siège de la maladie. — La blennorrhagie affecte différentes parties chez l'homme; son siège le plus
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