CHAPITRE III
Règne du sultan Abon-Zeiyan, fils d'Abon-SaXd Othman, fils du prince des Moslim Abou-Tahia Taffhrmorâcen.
(703-707 de l'hégire)
Le récit de ce règne est très bref dans El-Tenessy ; c'est à peine si cet écrivain y consacre quatre ou cinq lignes ; cela vient de ce qu'il a pris ici pour guide un écrivain arabe qui place la mort d'Abou-Zeiyan pendant le siège même de Tlemcen^ tandis que tous les autres historiens prolongent ce règne jusqu'après la levée du siège (I) et font mourir le sultan dans le courant de Fannce 707 (1308). Nous allons suppléer aux lacunes que présente le récit de notre auteur par quelques emprunts faits à Yahia Ibn-Khaldoun, nous en référant pour le reste de rhistoire de ce règne et pour tout ce qui concerne en particulier le siège de Tlemcen aux curieux et nombreux détails que nous trouvons dans Abd'el-Rahman- Ibn-Khaldoun.
a Le sultan Abou-Zeiyan, dit Yahia Ibn-Khaldoun, vint au monde, à Tlemcen, en 659 (1260-1). Prince naturellement généreux, béni de Dieu, d'une autorité douce et gracieuse, d'un abord facile et agréable, il fut
(!) Abd'ol-Rahman Ibn-Khaldoun, Histoire des Berbères^ tome II, p. 140 ; et Yahia Ibn-Khaldoun, son frère, Histoire de$ Deni'Abd' el'Wadtjf fol. 15 r® de mon manuscrit. Uauteur du Kartas suppose les mômes dates dans ses Annales des rois du Maghreb (page 343).
40 COMPLÉMENT DE L*HISTOIBB DES DENI-ZEIYAN.
proclamé le dimanche, 2 du mois de dhou'l-kiadah, l'an 703. »
Il choisit pour vizirs le cid Ohânem Ibn-Mohammedel-Râchedy et Moharref Ibn-el-Fotouh el-Tijâny, auxquels il adjoignit Yahia Ibn-Moussa el-Djommiyi. Son chambellan fut Talfakib Âbou-Âbd'allah Ibn-Sâoud, son secrétaire Âbou-Âbd'allah el-Rakkam el-IIascoury, et l'administrateur des finances, Âbou'lmakârem Mendil Ibn-Mohammed Ibn-el-Moâllem. Ses cadhis furent Talfakih Abou-l'Hassan Âly Ibn-Merouan et Talfakih Âbou- Âbd'allah Mohammed Ibn-Âbd'el-Âziz.
Pendant le siège qui continua sous son règne, la détresse des habitants de TIemcen ne fît que s'accroitro ; la disette des vivres s'y fît sentir d^unc manière sans égale, tellement que la misère dépassa toutes les bornes et arriva à son comble ; la population était réduite aux abois et tout espoir de survivre perdu, lorsque, la sixième année du viu* siècle, le sultan ÂbouZeiyan, son frère Âbou-Hammou et les chefs de leur illustre famille prirent le parti extrême de se présenter devant Tennemi pour tenter une dernière attaque, décidés à vaincre ou à succomber les armes à la main.
Quand il ne reste plus pour sauver sa vie que les pointes des lances, il faut de toute nécessité armer ses bras.
(c Elles sont admirables ces paroles d'un autre poète :
Lorsque mon âme souffre et me tiraille au dedans de moi-même, je lui dis : Patience, mon âme !
La mort va te procurer le repos, ou t' ouvrir les marches du trône.
Ce qui est écrit dans le Ciel ne peut que s'accomplir, tu n'as qu'à t'y résigner ; quant à ce qui n'est pas fixé par un arrêt immuable, à quoi bon t'en mettre en peine ?
RÈ6NE DU SULTAN ABOU-ZEIYAN 41
'« Ils s'arrêtèrent donc tous à ce parti et se décidèrent à mettre leur projet à exécution : c'est là, il faut Tavouer, une des preuves les plus incontestables de la noblesse de cette maison, de Télévation de leur esprit, de Tintrépidité de leur cœur, de leur émulation pour les hauts faits. De plus, cette noble résolution montre comme étant Tapanagc des membres de cette illustre tribu les vertus suivantes : la constance dans l'adversité, la générosité de rame et du caractère , la vivacité du sentiment de l'honneur. Que Dieu perpétue la durée de leur règne, quHl agrandisse leur autorité ; qu'enfin il exauce leurs vœux et leurs désirs^ soit pour les choses de ce monde, soit pour les choses de l'autre !
« Ils fixèrent le jour de leur sortie contre l'ennemi au mercredi 7 du mois de dhou'l-kiadah.Or,Dieu avait choisi ce jour-là pour armer contre le sultan Abou-Yâakoub, fils dTâakoub, fils d'Âbd'el-Hakk,le bras d'un eunuque, Tun de ses affranchis, contre le frère duquel il gardait depuis longtemps une haine vive et profonde.
<c Ce misérable s'étant jeté sur le sultan l'éventra d'un coup de poignard très affilé : la mort fut instantanée.Gloire soit à TÉtre bon par excellence et bienfaisant, au Souverain qui vient au secours de ses sujets, à Celui qui restaure les cœurs brisés, à Celui qui rassemblera les ossements cariés, à Celui qui fait passer les mortels de l'adversité à la prospérité, et qui n'a nul besoin d'un secours étranger ! Gloire enfin à Celui en dehors de qui il n'est aucun dieu !
«Certes, il y a dans cet événement un exemple frappant pour ceux qui sont doués d'intelligence, et une démonstration péremptoire en faveur de la résurrection générale.
VERS
Des secrets de la bonté divine nous voyons souvent éclater ce que notre faible esprit n'aurait jamais pu soupçonner.
42 COMPLÉMENT DE l'hISTOIRE DBS DBIfl-ZEIYAN.
(( Après la mort tragique du sultan mérinide la division éclata entre son fils Âbou-Sâlem qui s'était déclaré souverain dans la Mansourah, son petit- fils Abou- Thâbet, et son frère Témir Abou- Yahia. Les troupes qui campaient hors de cette ville s'étaient ralliées autour de ces deux derniers princes, et ceux-ci avaient aussi obtenu l'appui du sultan Abou-Zeiyan et de son frère Abou- Hammou. Abou-Sâlem prit alors le parti de s'évader de la ville, maia il fut atteint dans sa fuite et on lui coupa la tête. Après cela, Abou-Thâbet ôta la vie à Toncle de son père, l'émir Abou-Yahîa, et s'empara de l'empire de son aïeul (ben-Youssouf-Yâakoub). Il fît la paix avec le sultan Abou-Zeiyan et avec le frère do celui-ci (que Dieu leurfasse miséricorde !),et,enlevant les trésors etles biens de son grand-père, il laissa dans son état la ville fondée par celui-ci et partit dans la direction du Maghreb le 2 du mois de dhou'l-hijjah. Le siège do Tlemcen, l'un des plus longs qui soient connus, et des plus terribles par les maux dont il fut suivi, avait duré huit ans trois mois et cinq jours.
«Leprixd'unSâa^deblé(l)ymontajusqu'àdeux dinars et un quart de dinar i^2), et un Snah d'orge no valait pas moins de la moitié de cotte somme. Malgré cette disette et ces souffrances, ils patientèrent, pleinement résignés au décret immuable du Ciel. 0 Dieu! que do générosité, que de courage,de fidélité et de patience ne montrèrent-ils pas jusqu'au moment béni, où ils purent rendre des actions de grâce à Celui qui est riche par excellence !! ! C'est ainsi qu'ils se sont couverts de gloire aux yeux du monde, et que, dans l'autre vie, ils ont pu cueillir une ample moisson de récompenses. Au bout d'une heure seulement, le prix du blé tomba àun dinar les huit Sûah
(i) Le Sâa/i, mesure do capacité d'environ quarante-cincf h cinquante litres.
(*2) Le dinar, pièce d'or, valait environ douze francs de notre monnaie.
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et les seize Sâah d'orgene valurent plus qu'un dinar {ou peut-être un huitième de dinar). Gloire à Celui qui a dit : « Certes, à côté de l'adversité, il y a la prospérité; oui, à côté de Tadversité, il y aura la prospérité (1). » Que Dieu répande ses grâces et ses bénédictions sur le Seigneur des enfants d*Adam ! Certes, il a pu se réjouir en présence de la détresse, en pensant à l'heure infaillible de la délivrance.
« Ensuite le sultan Âbou-Zeiyan et son frère Abou- Hammou n'eurent rien de plus pressé que de marcher contre les parties orientales du royaume. Ils se mirent donc en campagne le jeudi 20 du mois do dhou'l-hijjah de la susdite année, pleins d'une ardeur guerrière et résolus à démolir les montagnes, à traverser les déserts, à franchir les mers et à poursuivre leurs desseins à l'aide de leur illustre tribu, de leurs vaillants auxiliaires et de tous leurs clients. Ils exterminèrent les Maghraouah ; ils les expulsèrent des sommets de leurs montagnes ; ils soumirent les populations des deux rives du Chélif, s'emparèrent des principales villes de cette contrée, et, après y avoir installé des gouverneurs sous leur autorité, ils se mirent à attaquer les Arabes (dans le Seressou), lesquels s'enfuirent du côté du désert; mais ils les poursuivirent sans crainte ni relâche jusqu'à ce qu'ils se fussent mis en possession de ce qu'ils désiraient, en détruisant les biens aussi bien que les personnes, en exterminant les rebelles jusqu'au der* nier.
c Ils pénétrèrent ensuite sur le territoire des tribus des Toujjin et les réduisirent au joug de l'obéissance. Tous les rebelles sans exception reconnurent de nouveau Tautorité du sultan Abou-Zeiyan ; le royaume fut purgé du désordre et du brigandage ; les routes devinrent sûres comme auparavant.
(1) Alkoran, Surate 94, v. 5 et 6.
44 COBCPLÉICENT DE l'hISTOIRB DBS BENI-ZEITAN.
«Après cette expédition les deux princes retournèrent vers le siège de leur empire, où ils entrèrent triomphants et environnés de gloire. Ce fut au mois de ramadhan de Tannée 707. Dès lors le sultan Abou-Zeiyan donna des ordres pour que l'on réparât les dégâts que ses palais avaient éprouvés, et que Ton installât dans les jardins y attenant de nouvelles plantations à la place de celles qui avaientétéarrachées. Il comptait ainsisurun long avenir, ilétait plein de confiancedans les choses dece bas monde, lorsque la maladie vint arrêter ces belles entreprises. Après sept jours de souffrances il rendit le dernier soupir dans la matinée du dimanche 22 du mois de schewal de la même année (avril 1308). Il était âgé de 48 ans. Son règne avait duré 4 ans moins 7 jours.
c Gloire à Celui qui seul est immortel et survit à la destruction de ses créatures. Qu'elles sont belles ces paroles du poète :
VERS
Mettre sa confiance dans les choses de ce monde, c'est vouloir prendre une poignée d'eau : le liquide perfide s'échappe inévitablement à travers les doigts. »
A ce rapide récit d'un règne si court et si émouvant, récit que j'ai voulu traduire en entier pour donner une idée de la manière d'YahiaIbn-Khaldoun, j'ajouterai le portrait curieux et presque poétique que le même écrivain nous a tracé du petit-fils d'Yaghrmorâcen. Voici ce qu'il dit au début de l'histoire de ce règne :
« Tendre fleur d'un jardin luxuriant, plante vigoureuse et riche en semences, monarque doué d eminentes et superbes qualités, Abou-Zeiyan, fils du sultan Abou- Saîd, fils du prince des Moslim Yahia Yaghrmorâcen,se trouvait réduit à la dernière extrémité faute de ressources alimentaires, lorsqu'il contracta le plus avantageux des marchés. Après une longue et pénible nuit, il eut le bonheur de voir paraître tout d'un coup les
lueurs de l'aurore. Au milieu des ténèbres les plus épaisses il fit briller le fond de ses pensées, en sorte que, à Taide de cette lumière, les membres de sa noble parenté purent se diriger dans les sentiers qui conduisaient au salut. C*est alors que pareil à un astre qui se lève, son visage resplendit dans la sphère de la joie, et que tous les princes de son illustre famille se trouvèrent illuminés par les rayons de la prospérité. Sous son gouvernement les rênes de l'Etat après avoir été longuement serrées et retenues, se trouvèrent librement lâchées, et les liens dont Tennemi avait enchaîné le pouvoir tombèrent d'eux-mêmes, si bien que tout à coup les souffrances s'évanouirent, les plaies du royaume se trouvèrent guéries et les ruines de l'édifice pleinement restaurées. Dès lors l'empire, reprenant l'éclat de sa première jeunesse, put se couvrir d'un nouveau manteau de gloire et ouvrir ses portes à de nombreuses légions de défenseurs. Malheureusement la fortune, toujours capricieuse, vint tromper les vœux de ce prince généreux en l'enlevant à ses sujets par une mort prématurée ; c'est ainsi qu'une fatale destinée mit fin à un règne, hélas ! trop court,etque le Fort par excellence voulut donner à ce prince la tombe pour lit de repos. Au surplus, c'est à Dieu seul qu'appartient l'immortalité. »