‹ Complément de l'histoire des Beni-Zeiyan, rois de Tlemcen, ouvrage du cheikh Mohammed Abd'al-Djalil al-TenessyChapitre 12 sur 90 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Régne du sultan Aboa-Hammou Moussa I.

(707-718, avril 1308<1318} (1).

Ce règne, dont la durée fut assez longue pour permettre au nouveau sultan de réparer les désastres passés^ de

(1) Ce prince était appelé vulgairement Bô-hammô Moussé.

A propos de la prononciation de ces noms, je dois faire observer que chez les arabes d'Afrique la lettre ouaou quiescente en ou sonne communément ô et non ou ; c^est pour cela que dans les chroniques espagnoles le roi Abou - Abd'allah est appelé Bô abdil.C'est une remarque qui a été déjà faitepar le savant orientaliste M. Dozy (Recherches sur Vhistoire politique et littéraire de r Espagne pendant le moyen-âge, tome I, p. 18), et avant lui par M. de Gayangos {History of the Mohammedan dynasties' in Spain, pr. p. XXIV), à propos du nom propre Almanzor, transcription de Tarabe almansour. J'ai tenu compte de cet usage, lorsque j'ai rendu en français le nom du premier roi de Tlemcen Yaghrmoràcen, mot dont l'orthographe primitive est Yaghmourâcen. Du reste, il est bon que l'on sache que les noms de Yaghmôr, de hammô ont été portés avant notre Bô hammô par plusieurs personnages historiques, et que de nos jours encore ils sont assez communs dans l'Algérie ainsi que dans le Maroc. Quant au second de ces noms que dans ma traduction d'El-Tenessy j'ai transcrit et prononcé Mousse, cette prononciation n'étonnera nullement les personnes qui savent le langage vulgaire des Arabes, car dans le nord de l'Afrique aussi bien que dans certaines parties de l'Orient, on donne communément à ce que les grammairiens nomment l'élif bref ou y& quiescent en fatha le son de notre e plus ou moins ouvert: on dit moussé et non moussa; meté, quand, et non mata ; mâché, il a marché, il est allé, et non mâcha ; Yahié, et non Yahia. C'est conformément à cette prononciation très ancienne chez les Arabes, que dans la chronique de Roderic de Tolède, ce dernier nom est transcrit hyahye.

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consolider son pouvoir et le mettre à l'abri de nouvelles attaques de la part des rois mérinides, abonde en événements domestiques, en expéditions entreprises contre les tribus deTintérieur toujours prêtes à se révolter, et finit par une de ces morts tragiques dont Tbistoire des Musulmans nous offre tant d'exemples lamentables: il est vrai que les hommes sont partout et dans tous les temps les mômes, et que, quand il s'agit d'arriver à la fortune ou de s'emparer du pouvoir souverain, les plus horribles attentats ne leur coûtent guère.

Laissant de côté les faits qui sont d'ailleurs suffisamment connus et amplement décrits soit par le grand historien des peuples berbères, soit par d'autresécrivains, nous nous attacherons à mettre au jour quelques détails^ certaines circonstances, certaines dates négligées ou passées sous silence par les autres historiens, mais qui ont été recueillies par Yahia Ibn-Khaldoun et consignées dans son histoire des sultans Âbd' elwadites. Nous tâcherons surtout de fixer l'attention du lecteur sur le mouvement littéraire qui se produisit sous ce règne remarquable et que chercha à encourager le sultan Abou- Hammou, soit en fondant des écoles, soit en attirant dans sa capitale les hommes de science et de mérite.

Yahia Ibn-Khaldoun qui a esquissé à grands traits le portrait de ce prince, résume ainsi ce que l'on sait de ce

règne :

« Âbou-Hammou, dit-il, fils du sultan Âbou-Saïd Othman, prince magnanime, foudre de guerre, sabre invincible, héros gardien de la patrie, lion redoutable et dévorant, monarque restaurateur du passé et libérateur des maux présents, dont l'épée ne cessa de frapper les rebelles et les apostats , venait à peine d'échapper aux souffrances imposées par une cruelle fatalité et supportées avec calme et résignation, qu'il s'appliqua avec ardeur à réparer les maux de l'État et à rétablir partout le règne de la justice ; ensuite il soumit les parties orien-

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taies de son empire; o'est là qu'il Qt briller les éclairs de son redoutable sabre et qu'il vint à bout d'abattre les partis soulevés contre son autorité. Dans cette longue lutte il eut à franchir les plateaux les plus élevés, à traverser lesplus basses régions, essuyanttous lesextrêmes, voyant passer successivement sur sa tête le règne des ténèbres et celui des lumières. Il parvint à relever les ruines des édifices et à exhausser les remparts de la ville ; il fit nettoyer les fossés et remplir les magasins et les caisses publiques de blé et d'autres provisions. Par toutes ces précautions il avait cru se mettre à l'abri des vicissitudes du sort^ lorsqu'il fut ravi à la vie par une cruelle fatalité (que Dieu lui fasse miséricorde!), car au milieu de tant de sujets de joie et de contentement, il fut attaqué à Timproviste par une bande de traîtres et d'impies et massacré impitoyablement à coups de sabre, tant il est vrai que la vie de ce mendo n'est qu'un bien fragile et décevant ! »

Après ce tableau qui ne manque ni d'énergie, ni de fidélité, notre historien nous fait connaître la date précise de Tintronisation du nouveau roi et les noms de hauts dignitaires de la Cour. Voici ses propres paroles : « Le sultan Abou-Hammou, dit-il, fut proclamé le dimanche 21 du mois de chewal do Tannée 707 (avril 1308). Il donna les clefs du Vizirah et la charge de hâjeb au cid Mohammed ibn-Maïmoun Ibn-al-Melah, ensuite au (ils do celui-ci, Mohammed al-Âschkar, puis au ûls de ce dernier, Ibrahim, et finalement à l'oncle d'Ibrahim, Aly Ibn-Abd' Allah, tous gens distingués et originaires de la ville de Cordouo, où leur famille avait exercé la profession de changeurs de monnaies, et où ils jouissaient de la confiance publique à cause de leur religion et de leur probité. Ses cadhis furent Abou-Abd'Allah Mohammed ibn-Abd' Al-Aziz, Abou-Abd'Allah Mohammed ibn-Ahmed ibn-Abou-Aamar et Abou-Abd'Allah Mohammed Ibn-Hadiah, qui remplissait aussi, à la Cour,

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les fonctions do rédacteur dos missives et patentes royales. Le secrétaire do ses commandements fut Mohammed Ibn-el-Zaoua\vah, et l'administrateur des finances Abou-Âbd'AUah Mohammed Ibn-Sàoud et après lui Aboul-Makârem Mendil ibn-mohammed Ibn-al*- Môallem. »

Les officiers de la Cour ayant été ainsi constituéS| le roi Abou-Hammou se mit à la tête de son armée et entreprit les expéditions qu'exigeaient le rétablissement do son autorité, la sûreté et la tranquillité de Tempire ; c'est ce qui est ensuite raconté sommairement par Yahia Ibn-Khaldoun. Parmi les événements les plus remarquables et les plus intéressants à notre point de vue, nous devons compter la conquête de la ville d'Alger, laquelle eut lieu en 712 (1312-13) après la soumission de Mettijah, aujourd'hui Blidah, et de la tribu des Mellikesch qui occupaient alors cette contrée. A ce propos, on nous permettra de rappeler que la ville d'^Vlger avait été bâtie surremplacementderancienne/cosium, entre les années 360 (970) et 370 (980) par Bologguin Ibn-Ziry, émir des Sanhâdjah et lieutenant-général des khalifes Fatimides en Ifrikiab, sur le territoire des Beni-Mezghrannah, fraction de la grande tribu berbère des Sanhâdjah (1). Après avoir passé successivement sous la domination des Almoravides, des Almohades et des Hafsides, les habitants d'Alger furent gouvernés par un cheikh du nom d'Ibn-Allan, qui avait secoué le joug des rois de Tunis et s'était emparé du pouvoir souverain. Il avait pu maintenir son indépendance durant quatorze ans, lorsque, après avoir soutenu un long siège contre Mossameh, général d^Abou-Hammou, il fut obligé de capituler et d'abandonner la ville au roi de Tlemcen. Ayant obtenu des conditions avantageuses,

(1) Aujourd'hui les Bcni-Mczghrannah sont établis ddnsl'aghalic dos Deni-Djâd, à onze lieues environ au S.-E« d* Alger.

BÈONB d'aBOU'-HAIIMOU MOUSSA I. 51

il se retira à la cour de ce prince, où il résida tranquillement jusqu'à sa mort (1).

Sous la rubrique de Tannée 714, il est question, dit notre auteur, d'une autre expédition dirigée contre Râohed Ibn-Mohammed al-Maghrâouy, chef des Beni- Bou-Saîd, qui habitaient le territoire de Chélif et les lieux voisins. Il dit que le roi Âbou-Hammou alla prendre position sur les bords d'une rivière appelée Tehel^ l'un des affluents du Chélif, et que là il bâtit une forteresse qui porte son nom (2).

Cet endroit donne lieu à deux observations : le nom de cet affluent se lit aussi dans le texte arabe d'Abd'el* Rahman Ibn-Khaldoun, et dans la traduction de ce passage M. de Slane le transcrit par Nehel^ en ayant soin d'indiquer en marge la variante Tehel. Je suis porté à croire que cette dernière leçon est la véritable, attendu qu'elle se trouve confirmée par notre manuscrit en général très correct. Le Tehel n'est pas marqué sur nos cartes, probablement à cause du peu d'importance de ce courant d'eau qui doit arroser le territoire situé entre Mazounah et le Chélif: c'est là sûrement que nos géo* graphes doivent le chercher.

Quant à la forteresse ou château qui a porté le nom du roi Abou-Hammou, on ne voit pas qu'il en ait été fait mention autre part que dans ces deux historiens, et comme ils n'en parlent plus ailleurs, du moins que je sache, il paraîtrait que cet ouvrage, construit un peu à la hâte et seulement pour les besoins d'un siège qui ne tarda pas à être levé, fut détruit bientôt après par les habitants du lieu eux-mêmes ou bien abandonné aux ravages du temps ; toutefois il est possible que la ruine ne soit pas complète, et les voyageurs curieux ne doivent pas désespérer d'en retrouver encore quelques vestiges ^

{\) Voyez Histoire des Berbères^ tome III» p. 388 et 390. (2) Kasr Abi^Hammou.

52 GOHPLÉHBNT DS l'hISTOIRS DBS BENI-ZBIYAN.

Dans le courant de la même année 714, le sultan Abou- Hammou ayant formé le projet de s'emparer de Bougie, où s'était réfugié Râched, le chef rebelle dont il a été question ci-dessus, envoya contre cette place qui était alors sous la dépendance des Hafsides, trois corps d'armée et il donna le commandement do l'un de ces trois corps à l'un de ses généraux appelé Moussa Âly al-Ghozzy. Alghozzy : telle est la leçon fournie par deux de nos manuscrits, contenant Tun, Thistoiro des Beni-Zeiyan par Mohammed el-Tenessy, et l'autre, l'histoire de la dynastie des Bcni-Abd'elwady par Yahia Ibn- Khaldoun. Or, le texte imprimé d'Abd'el-Rahman Ibn- Khaldoun, ainsi que la traduction, portent al Kordy. Pour expliquer cette différence je dois faire observer que ces deux noms désignent ici la même nation^ les écrivains arabes d'Afrique ayant coutume d'appeler indifféremment les Kurdes Ghozzes et les Ghozzes Kurdes, quoique historiquement ces deux peuples reconnaissent une origine tout à fait différente, les uns étant de race japhétique et les autres de race sémitique. Les Ghozzes ou Ghozz sont une fraction de la grande nation des Turkomans, originaires du Turkestan occidental, entre le lac d'Aral et la mer Caspienne, dont une partie occupait alors le nord du mont Caucase ou la Circasie. Les Ghozz sont mentionnés fréquemment à côté des Khazars, des Kifdjaks, des Géorgiens par le géographe arabe Al-Bekry, par Ibn al'Athir et autres historiens (1).

Dans le v* siècle de Thégire ces hordes envahirent successivement la Perse, la Mésopotamie, la Syrie, TAsie-Mineure et donnèrent naissance au célèbre empire des Turcs Seldjoukides. Nous lisons dans le célèbre auteur du Moroudj-el^Dheheb^ Abou'l-Hassan el-Masseoudy qui avait parcouru le pays des Ghozz vers l'an

(1) Voyez (l'Hcrbelot, Bibliothèque orientale, articles Goz et Turcomans.

RÈ6NB d'aBOU»HAMMOU MOUSSA I. 53

915 de notre ère, que cette tribu turque, qui était établie alors sur la rive gauche du Volga, traversait souvent ce fleuve pendant l'hiver, lorsque ce fleuve était gelé, et qu'elle pénétraitainsi surle territoire des Khazars, qu'elle pillait et massacrait à Timproviste.

Quant aux Kurdes que Ton a confondus mal àpropos avec les Ghozzes ou Turkomans, ils descendent des anciens Chaldéens, qui habitaient primitivement la Gordyenne et la région des Carduques au nord de l'Assyrie; aujourd'hui encore ils occupent à peu près les mêmes contrées; ils sont répandus en partie dans la Haute-Syrie^ au sud des lacs Van et d'Ourmîah, et en partie dans les parties méridionales de la Perse. Abd'el- Rahman Ibn-Khaldoun, parlant de la grande célébrité dont notre Moussa Ibn-Aly al-Kordy avait joui à la cour des premiers rois de Tlemcen, nous apprend de quelle manière et à quelle occasion les gens de cette nation étaient venus s'établir dans le Maghreb et s'y étaient mêlés avec les populations indigènes, c Le chambellan Moussa Ibn-Aly al-Kordy, dit-il, le même qui périt avec le sultan Abou-Teschilîn, appartenait à une de ces peuplades non arabes qui habitent l'Orient. Dans une autre partie de cet ouvrage, nous avons indiqué l'incertitude qui règne au sujet des origines kurdes » . El-Masseoudy (1) nomme plusieurs peuples kurdes, tels que les Chahdjan, les Beriçan, les Kikan,etc. , et il ajoute ces paroles : ils habitent l'Adherbeidjan, la Syrie et le territoire de Mossul ; une partie d'entre eux est chrétienne de la secte jacobite (nestorienne), une autre professe les doctrines de la secte kharedjite, qui nie la légitimité des khalifes Othman et Aly. Plusieurs peuplades kurdes habitaient la montagne de Chehrezour dans l'Yrak-Araby ; elles s'adon-

(1) Voyez Maçoudi, les Prairies d'or, etc. Texte et traduction, Paris, 1864, tome ITT, p. 254.

54 COBfPLÉMBNT DE L'HISTOIRB DBS BBNI-IBITAN.

naient à la vie nomade, en parcourant les localités où les pluies avaient fait renaître la végétation. Ils demeu* raient sous des tentes de feutre et subsistaient principalement des produits de leurs troupeaux. Leurs richesses consistaient en moutons et on bœufs, i

Pour abréger le récit de cet auteur, qu'on peut lire dans son Histoire des Berbères{l)j nous dirons après lui qu'aprés le renversement de l'empire des Âbbassides par les Tatars, deux grandes familles de Kurdes, les Louîn et les Thabir, ne voulant point subir la domination de ces barbares, quittèrent les contrées qu'elles occupaient dans rO« riont, émigrèrent dans l'Afrique septentrionale, et que, s'étant transportées dans le Maroc, elles trouvèrent Tacoueil le plus distingué auprès du sultan almohade Âlmortedha, qui leur assigna des pensions, des terres et même des places d'honneur à sa cour. Plus tard, ces Kurdes s'étant multipliés dans le pays, une de leurs familles alla se mettre sous la protection d'Abou-Yahia Yaghrmorâcen, premier roi de Tlemcen, pendant qu'une autre se réfugia auprès d'Almostamer, seigneur^de l'Yfritiah.

Ce fut sous le règne d'Abou-Hammou que Moussa Ibn-Aly parvint au plus haut degré de confiance qu'un homme puissemériter delà part d'un souverain, car, après avoir commandé pendant plusieurs années les armées de ce roi, il fut maintenu au pouvoir par le successeur et fils de cedernier prince, le sultan Abou-Tesohifin, etnommé, comme nous l'avons dit, grand chambellan de la cour.

Autre observation. Yahia Ibn-Khaldoun rapporte que dans l'expédition entreprise en 717 (1317-8) contre la ville d'Almédeah,leroi Bou-Hammou campa sur les bords d'une rivière appelée Ouatiseft, C'est un nom à ajouter à la géographie de l'Algérie, car ce courant d'eau qui se jette dans le Chélif n'est mentionné par aucun autre historien, ni marqué sur nos cartes les plus récentes.

(1) Traduction de M. de Slane, tome III, p. 414.

RÈGNE d'aBOU-HAMMOU MOUSSA I. 55

La mort du roi Abou-Hammou et la part que son fils Abou-Teschifin prit à cet horrible attentat, sont racontées un peu différemment par Abd'el-Rahmanibn-Khaldoun et par son frère Yahia» D'après le récit du premier de ces historiens, le sultan, après la séance publique, s'était retiré dans son appartement avec ses conseillers intimes, lorsque son fils Abou-Teschifin qui avait comploté avec ses esclaves et ses partisans Tusurpation du trône et l'emprisonnement du roi, pénétra dans la salle malgré la résistance de ITiuissier ; il fut suivi de ses affidés, qui, ayant fermé la porte, se précipitèrent sur le roi et le tuèrent à coup de sabre, « sans faire attention, dit Abd'el-Rahman, aux cris d' Abou-Teschifin qui reculait devant l'idée d'un pareil forfait. »

Voici maintenant les termes dont se sert Yahia Ibn- Khaldoun, quand il rapporte le même événement : « Les conjurés, dit-il, s' étant réunis le 21 du mois dedjomada ]•' de Tan 718 (juillet 1318), se dirigèrent vers la Maison- Blanche, où le sultan Abou-Hammou s'entretenait paisiblement avec ses courtisans et conseillers intimes... Ils pénétrèrent auprès d'eux les armes à la main, et, on attentant à la vie du sultan Abou-Hammou (que Dieu lui fasse miséricorde !) les affidés, qui étaient d'origine chrétienne, ne firent rien sans l'agrément et le consentement de son fils dont ils craignaient d'encourir la disgrâce, s'ils s'abstenaient d'agir. Après ce forfait, les assassins se mirent à exterminer les autres intimes du sultan. » On voit par ce dernier récit que le prince Abou- Teschifin ne trempa pas ses propres mains dans le sang de son père, mais qu'il n'en participa pas moins à la perpétration de ce crime par le fait de sa présence, par sa connivence et ses perfides conseils.

Quand le sultan fut ainsi arraché à la vie, il était arrivé à la cinquante-troisième année de son âge, et son règne avait duré dix ans et dix mois. « Au surplus, ajoute Yahia Ibn-Khaldoun, la terre appartient à Dieu seul ; il en

56 GOMPLÉinSNT DB L'HIBTOIRB DBS DBNI-ZBITAN.

donne l'héritage à ceux qu'il veut de ses serviteurs. » Aux personnages distingués que le roi Âbou-Hammou avait appelés à sa Cour et admis à son conseil, personnages dont nous avons dit un mot ci-dessus, nous devons ajouter deux noms mentionnés avec honneur, il est vrai, par Âbd^elrahman Ibn-Khaldoun et par notre auteur Mohammed El-Tenessy, mais trop rapidement, selon nous, pour que le lecteur puisse apprécier dignement leur mérite, juger do Tinfluence qu'ils exercèrent sur leurs contemporains et se faire une idée juste de l'estime que le roi de Tlemccn professait pour les lettres et envers ceux qui les cultivaient a cette époque, c'est-à-dire au commencement du viii" siècle de Thégiro et dans cette partie de l'Afrique septentrionale : il s*agit des deux savants et célèbres frères appelés les Fils de VIviam. Leur histoire politique se trouve suffisamment décrite chez Abd'el-Rahmanibn-Khaldoun, mais les renseignements littéraires et purement biographiques nous sont fournis par son frère Yahia Ibn-Khaldoun et par Mohammed Ibn-Mariam.

« Au nombre des hommes éminents,qui par leur séjour ont illustré la ville deTlemcen,ilfaut comptcr,dit Abou- Zakaria Yahia Ibn-Khaldoun, les deux savants jurisconsultes Abou-Zeid Abd'eirahman et Abou-Moussa Eissa,fils du jurisconsulte, do Timan et prédicateur Abou- Abd'allah Mohammed, fils d'Abd'allah, surnommés les fils de Vlmam, tous deux natifs de Brcchk (1) et imams

(1) Brechk. D'après le docteur Shaw, celle localité, qu'il place à neuf milles à l'ouest de Chcrcliel, occuperait l'emplacement de la station romaine, appelée Kanouhhia par Ptolômôe, Gunugus par Pline (libr. V.. cap. 2), et dans Vliinéraire. Cette opinion semble comfirmée par la description que fait de cette ville Léon l'africain : « Bresch, dit-il, est une cité édifiée par les Romains sur la mer Méditerrannée.... On y voit encore plusieurs vestiges et apparences d'édifices et fabriques des Romains, desquelles ont été faites et dressées les murailles. » Le géographe arabe Ibn-Haukal qui écrivait en 360 de l'hégire

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aussi célèbres par leur savoir que par les hautes fonctions politiques donfils furent chargés. Ils appartenaient aune ancienne famille de cette ville et ils comptaient parmi leurs ancêtres des hommes intègres et vertueux. »

nous donne sur cette localité les renseignements suivants : « Brechk était entouré d'une muraille maintenant en ruines ; elle possède des eaux courantes et quelques bons puits. On y trouve beaucoup de fruits délicieux, des raisins et de beaux coings à queue, semblables h de petites courges. Les abeilles y abondent et on y recueille du miel tant dans les arbres que dans les ruches. Les richesses principales du peuple consistent en bétail, mais ils possèdent des champs où ils récoltent assez de froment pour leur consommation. (Traduction de M. de Stanedansle Journal Aaia^ tique, no de février 1842, p. 184).

Edrissy, qui florissait à la cour du roi Roger II, vers le milieu de notre Xll» siècle, cite également cette ville qu'il place à 66 milles èiTest de Ténès. Voici ce qu'il en dit: t Brechk, petite ville bâtie sur une colline et entourée d*une muraille eu terre, est voisine de la mer. Son territoire produit des fruits, beaucoup de blé et de l'orge. »

Il paraît qu'aujourd'hui elle n'est plus habitée et que môme il n'en existe plus de vestiges, car son nom ne figure sur aucune de nos cartes. Du temps de Léon l'africain elle contenait une population assez florissante, composée en grande partie des mauresespagnols qui étaient allés chercher un refuge sur les côtes d'Afrique, Voici de quelle manière il en parle : « La ville est habitée par gens fort mécaniques, dont la plus grande partie s'adonne à faire des toiles, mais ils sont communément dextres et agiles comme lyons, et un chacun d'iceuz a coutume de se peindre une croix noire sur la joue et une autre sur la main, c'est à savoir en la palme de la main, sous les dois. Cette fa^on de faire est observée par les montagnards d'Alger et de Buggie. •

Après avoir marqué l'origine de cet usage qu'il fait remonter aux temps où le christianisme était professé par les habitants de l'Afrique, il ajoute : • Cette cité est fort abondante et mémement en figues, étant environnée de belles campagnes qui produisent quantité de lin et orge. Les habitans sont amis et confédérés avec les montagnards leurs voisins, le support et faveur desquels les maintint en liberté et franchise de toute imposition par l'espace de cent ans, jusqu'à ce que Barberousse Turc les molesta grandement. Il y en a plusieurs de ceux-ci qui ont coutume de transporter figues et lin par mer aux cités d'Alger, Buggie et Thunes, dont il leur en provient de grands profits ». Voyez Historiale description de l* Afrique, tierce partie du monde, ,, . escrite de notre temps par Jean Léon, African, Anvers, chez Jean Bellère, 1556.

58 COMPLÉMENT DE l'hTSTOIRE DBS BENI-ZETTAN.

« Voici, ajouto-t-il, ce qui m'a été raconté pardespersonncR dignes de foi: L'aïeul de nos deux imams, qui était un homme pieux etami de Dieu, possédait une petite terre, qu'il cultivait lui-même et où il recueillait les légumes dont avait besoin pour sa nourriture .Or , deux maraudeurs , qui s'étaient avisés d'y pénétrer nuitammentpour en arracher les navets, restèrent les pieds et les mains attachés et adhérant au sol ; en sorte que le lendemain on les trouva ainsi pris et servant d'exemple aux autres. Que Dieu nous fasse profiter du crédit dont ce saint personnage jouit auprès de lui ! Les deux frères vinrent se fixer à Tlemcen sous le règne de feu le sultan Abou-IIammou, fils du sultan Abou-Saîd, fils du prince des MoslimÂbou- Yahia Yaghrmorâcen. Abou-Hammou leur fit l'accueil le plus distingué et leur fit construire près de la porte Kachoutah, en dedans des remparts de la ville, le collège qui porte aujourd'hui leur nom. Ils furent dès lors élevés aux honneurs du commandement et ils siégèrent dans le conseil des rois au rang des savants vertueux et des mi« nistres les plus respectés : Que la miséricorde de Dieu se répande sur eux! Ils ont maintenant, à Tlemcen, de nombreux descendants qui tous, grands ou petits, cultivent la science, dont plusieurs même sont parvenus aux honneurs du professorat et à la dignité de muftis, où ils se distinguent par leur savoir et par leur génie (1) »,

La biographie des deux fils de l'Imam est beaucoup plus complète et plus détaillée dans le Bostnn : « En voici la traduction aussi littérale que possible. « Abou- Zeid Abd'El-Rahman,CIs de \lohammed, fils d'Abd' Allah, fils de rimam, l'imam très docte, illustre, éminent et versé dans la connaissance de la loi divine, et son frère Abou-Moussa Eissa, tous les deux connus sous le nom de Fils de Vlmsun , habitants de Tlemcen, savants

(i) YahIa Ibn-Khaldoiin, Histoire de la dijnastic des Déni" Abd'elwady^ fol, 10 v» de mon manuscrit.

RÈ6KE D*ABOU*HAMMOU MOUSSA I. 59

profonds, docteurs célèbres et gardiens des traditions sacrées, ont été mentionnés par Ibn-Parhoun dans son Z)i6ad!j. Voici ce qu'il en dit : « Abou-Zeid, docteur des Malikis à Tlemcen, le très docte, l'incomparable, Tainé des deux frères, connus sous le nom d'Enfants de Vlmara eUTenessy (originaire de Ténès) El-Brechky (natif de la ville do Brechk). Ils furent dans le Maghreb les personnages les plus éminents de leur époque, et ils demeurèrent quelque temps attachés à la Cour et à la personne du sultan mérinide Abou'l-Hassan, Beaucoup d'hommes de grand mérite sont sortis de leur école et leur doivent leur instruction. Ils sont auteurs d'ouvrages fort utiles et qui témoignent du haut degré de leurs connaissances. C'est en l'année 743 (1342-3) qu'Abou- Zeid termina sa vie. D'après le récit de l'imam Al-Makkary, qui avait été leur disciple (1), les deux fils de riman étant encore fort jeunes quittèrent Tlemcen (lisez Brechk) , leur patrie et se rendirent dans la ville de Tunis . C'est là qu'ils firent leurs premières études sous la direction d'Abou-Djemâah, d'Ibn-el-Kattan, d'Al-Tabrizy et d'autres maîtres de ce mérite, et que, vers la fin du VII* siècle de l'hégire, ils purent même suivre les leçons du savant Al-Merdjâny. Ensuite, au commencement du VIII*, ils se rendirent à Tlemcen auprès du prince des Moslim (Youssof ibn-Yâakoub), alors occupé au siège de cette ville, et auprès du cheikh Abou'l-Hassan Aly ibn- Yakhlef el-Tenessy, qui exerçait en ce temps-là les fonctions de jurisconsulte à la cour de ce prince. De là, nos deux alfakihs partirent pour l'Orient dans les derniers mois de l'année 720 (1320). Arrivés dans ces contrées, ils eurent l'occasion de voir et d'entendre le doc-

(i ) Mohammed ibn-Mohammed ibn-Ahmod-el-Korchy, plue connu SOU3 le nom d'Al-Makkary^ né à Tlemcen, florissait à Fez sous le règne du sultan Abou-Einan. Il mourut dans cette ville en 795 (1392).

La vie de ce savant se trouve longuement décrite dans le Bosian^ p. 186 et suiv, de mon manuscrit.

teur Ola'1-dyn el-Fetouyi, qui n'avait pas son égal, lorsqu'il se mettait à traiter un sujet. Ils rencontrèrent aussilccheikhDjelalelKazoûiny(l),rautcurduTaife/iis, et ils entendirent Al-Hidjâzy expliquer Al-Bokhâry. Almakkary ajoute : J'ai entendu moi-même expliquer cet auteur par les deux (ils de l'Imam. Ils eurent, à cetto occasion, une vive discussion avec le cheikh Taky-el-dyn Ibn-Taïmiyak, mais ils finirent par triompher de lui, et ce fut là une des causes de la disgrâce de celui-ci et de son infortune. Ce docteur avait des opinions détestables touchant la tradition de la divine descente^ qu^il expliquait matériellement et à la lettre, en disant : Voyez, comme cette descente {i). Remarque: Celle-ci, c'est-àdire comme cette descente que vous me voyez faire. C'est une chose qu*Ibn Batoutah a consignée dans son Voyage. Il raconte, en effet, qu'il assista un jour aux prédications d'Ibn-Taïmiah qui était monté en chaire, et que celui-ci, venant à mentionner la tradition relative à la divine descente^ il avait dit : Voyez comme cette descente, et qu'en disant cela il descendit une des marches de Tescalier de la chaire. Dieu nous préserve de soutenir un pareil sentiment ! Il y en a qui affirment qu'Ibn-Taïmiah finit par renoncer à son explication ; or, Dieu sait mieux que tout le monde ce qui en est.

« Almakkary dit : Abou-Zeid et son frère Abou-Moussa finirent par s'adonner entièrement à l'étude, en laissant de côté les cours publics et Fautorité des maîtres, après s'être fait une grande réputation de savoir dans tout l'Orient. Lorsque je me fus installé dans la ville sainte (Jérusalem), mon rang dans la science ne tarda pas à

(1) Djelal-el-Dyn Mohammed, fils d'Abd elrahman el-Kazouîny, grand-juge de la secte des Schafeites à Damas {Ibn Batoutah^ tome I, p. 214.)

(2) Les paroles de cette tradition sont celles-ci: • Certes, Dieu descend vers le ciel du monde. » Voyez Voyage d^Ibn Batoutah, tome I, p. 216 et 217 ; et AUMakka,ri, !'• partie, p. 829 et 857.

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