‹ Complément de l'histoire des Beni-Zeiyan, rois de Tlemcen, ouvrage du cheikh Mohammed Abd'al-Djalil al-TenessyChapitre 20 sur 90 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Avènement de la dynastie de la branche cadette des Béni- Zelyan et règne simultané des deux sultans Al>ou-SaId- Othman et Abou-Th&bit el-ZAJTm (749-760).

Après la mort du roi Abou-Teschifin et Toccupation de Tlemcen par le sultan mérinide Abou'l-Hassan, le trône des Beni-Zeiyan resta vacant une douzaine d*années. Durant ce long interrègne» Tlemcen fut gouvernée par Othman Ibn-Djerrar, de la famille de Tikdoucen ibn-Tâa-AUah, branche de la tribu des Abd'elwadites, qui avait toujours prétendu avoir des droits au commandement de cette nation. Les deux émirs Âbou-Zeid Othman et Abou-Thâbit, arrière-petits-fils d'Abou- Yahia Yaghrmorâcen, premier roi de Tlemcen, qui avaient été enrôlés avec tous les chefs Abd'elwadites dans l'armée d'Aboul-Hassan, profitèrent de la fameuse défaite que ce prince éprouva sous les murs de Kairouan en 749 (1348), pour secouer le joug des Mérinides et remonter sur le trône de leurs aïeux. Ayant reçu à Tunis, où tous leurs partisans et alliés s'étaient assemblés, le serment de fidélité, ils se mirent en marche vers le Maghreb à la tête d'une armée assez considérable, et accompagnés des chefs dos Maghraouah et des Toujjin.

Après diverses expéditions qui les remirent en possession des parties orientales du royaume, ils réunirent tous leurs efforts pour se rendre maitres delà capitale, où Ibn-Djerrar s'était déclaré indépendant, etavait usurpé le

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souverain pouvoir. Arrivés dans le voisinage do Tlcmcen, ils eurent à combattre les partisans do l'usurpateur, mais ils les mirent en fuite et les poursuivirent jusqu'au pied des murs de la ville, où ils pénétrèrent par la porte appelée neb^Assilan. Les habitants, s'étant alors soulevés contre Ibn-Djerrar, accueillirent avec allégresse les légitimes héritiers du trône Abd'elwadite et les conduisirent en triomphe au palais des anciens rois. Othman ibn-Yahia Ibn-Djerrar obtint Taman de la clémence des vaînqueurs,mais il ne survécut pas longtemps à sa disgrâce et à la chute de son pouvoir, car étant devenu suspect au nouveau gouvernement il fut jeté bientôt après dans un affreux cactiot, où il périt de mort violente, dans le mois de ramadhan de la même année 749 (novembre-décembre 1348).

Les deux frères, étant ainsi montés sur le trône de leurs pères, se partagèrent les honneurs et les devoirs de la royauté : Abou-Saïd jouit on sa qualité d'aîné de l'autorité suprême avec le droit do battre monnaie et d'être nommé dans la Khotbah ou prière solennelle du vendredi, et Témir Abou-Thabit fut chargé du commandement do l'armée et des populations nomades.

Après cet exposé qui résume l'origine de la nouvelle dynastie et les premiers jours de la restauration des Beni-Zeiyan, événements déjà connus et décrits amplemont par les autres historiens, nous allons mettre sous les yeux du lecteur le récit do cette révolution politique présenté par Yaliiaibn-Khaldoun ainsi que les réflexions sensées et judicieuses dont cet écrivain a jugé à propos de l'accompagner.

Voici les paroles de cet élégant historien : « Le sultan Abou-Teschifin ayant été ainsi victime de la plus horribles des catastrophes, et Tlemcen sa capitale étant devenue la proie du sultan Abou'l-Ilassan, fils du sultan Abou-Saïd, fils du sultan Abou-Youssouf, fils d'Abd'el- Hakk, le vainqueur devint le maître de la grande tribu

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des Abd'elwadites tout entière. En conséquence, il réunit sous son sceptre leurs diverses fractions, leur conserva leurs rangs et leurs dignités et voulut que leurs branches et leurs familles jouissent dos mêmes traitements qui leur étaient affectés sous la dynastie déchue, se faisant ainsi une gloire de régner sur les deux tribus (les Mérinides et les Abd'elwadites) et un honneur de commander toutes les populations de race zénatienne.

VERS

Que de trésors de bonté cachés dans les profonds secrets do la Providence ! Que de faveurs Dieu nous réserve, qui échappent à notre faible intelligence !

Mortel, si jamais Tinfortune t'accable et te trouble, repose-toi avec confiance sur les soins paternels de Celui qui est par essence unique, étemel et placé au-dessus de toutes les puissances terrestres.

Bien des jours s'écoulèrent ainsi, pendant que les Abd'elwadites assujettis au joug des Mérinides vivaient au milieu de ces derniers comme un feu qui couve sous la cendre, comme un fer caché dans son fourreau ; ils avaient le foie ulcéré par l'envie, le cœur en proie à la haine la plus ardente. Ils jetaient sur leurs oppresseurs des regards de travers, tandis que leur langue exprimait de sourds murmures : ils savaient néanmoins patienter, gardant l'espérance dans le fond de leur âme et se montrant extérieurement soumis et résignés à leur malheureuse position. La victoire, dit le proverbe, est sœur du courage patient, et la résignation aux volontés du ciel finit par être couronnée par une heureuse fin. Oh ! que sont belles ces paroles d'un poète !

Il en est d'un empire comme d'un foyer hospitalier, auprès duquel on trouve une douce chaleur tant qu'il ne jette pas feu et flamme.

124 COMPLÉMENT DE L'HISTOIRE DES BBNI-EBITAlf.

On le supporte en attendant qu'il s'éteigne et disparaisse. C'est en s'armant de patience, qu'on finit par voir se dissiper les plus mauvais jours.

« En ce temps-là les Âbd'ehvadites étaient sous le commandement particulier des deux princes Abou-Saîd et Âbou-Thâbit, leur frère Mouley Âbou-Yâakoub ayant renoncé au siècle et ne s'occupant plus que des choses du ciel. Or, Dieu permit que le sultan Aboul-Hassan entreprit Tan 748 (1347) une expédition contre l'Ifrikiah. Parmi les troupes dont son armée était composée, il ne savait pas que les Âbd'eiwadites étaient à son égard comme des vipères cachées, comme des faucons qui guettent leur proie, ou comme des lions qui se tiennent en embuscade. Il laissa à Tlemcen son Ois Âbou- Einan.

« Après s*être rendu maitre de Tunis et de toutes les places qui dépendaient de ce gouvernement, il fit sentir le poids de sa domination aux Soleim et à leurs alliés, en les dépouillant de leurs fiefs qu'il s'appropria, et en leur enlevant les privilèges de la noblesse et de Tautorité. Profondément irrités de cette sévérité, ces arabes abandonnèrent le parti du sultan mérinide, se coalisèrent contre lui, et proclamèrent sultan Ahmed ibn-Abou- Dabbous, de la famille du célèbre Abd'-el-Moumen ibn* Aly (fondateur do l'empire Almohade).

(( Abou'l-Hassan se mit alors en mouvement et déploya toutes ses forces pour éteindre ce formidable incendie, pour dissiper, à l'aide de sa lumineuse présence, les ténèbres dans lesquelles ses ennemis s'étaient enveloppés. Pour les soumettre il usa de stratagèmes : eux, de leur côté, eurent recours aux mêmes moyens ; il en vint aux mains avec eux ; et eux pareillement lui livrèrent bataille. Tels sont les événements que Dieu, dans sa sagesse et sa science sans bornes, ménagea en faveur de cette noble famille ; c'est ainsi que s'accomplirent les décrets du ciel qui destinait le trône au prince des Mos-

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lim, notre seigneur le khalife Âbou-HammQu (que Dieu le consolide !), à ce sultan auguste qui devait faire le ])onheur de tous ses sujets. Loué soit-il Celui qui sait par excellence mener à bonne fin ses adorables volontés ! Il n'y a de Dieu que lui ; lui seul est digne de nos louanges. »

VERS

Les nuits qui portent dans leur sein les destinées humaines, savent qu'elles ne tarderont point à donner le jour aux choses les plus étonnantes.

Ici, notre historien reprend son récit, pour nous raconter les diverses péripéties qui signalèrent la marche triomphante des deux princes vers la capitiale du royaume dont ils allaient prendre possession. Comme tous ces faits se trouvent longuement décrits par son frère Âbd'cl-Rahman, nous renvoyons le lecteur à son Histoire des Berbères ; seulement nous ferons connaître ici quelques détails qui intéressent la géographie et Tancienne topographie de Tlemcen, détails omis par le célèbre historien.

(c Après sa défaite sous les murs d'Âlbatha, dit notre historien, Amran ibn-Moussa Ibn-Djerrar s'enfuit à Tlemcen, où il implora le secours deson frère (ou cousin), gouverneur de la ville. Ayant obtenu de celui-ci un corps de troupes, il revint sur ses pas dans l'intention de livrer bataille aux deux princes Abd'-elv^radites. Heureusement ceux-ci se trouvèrent assez forts pour repousser l'attaque et pour ne pas éprouver un échec. Celui qui prend les armes pour une juste cause, Dieu ne le laisse point sans secours, et celui qu'il délaisse où pourrait-il trouver un bras assez fort pour le faire triompher ? C'est que Dieu seul est puissant et invincible.

«La rencontre des deux partis eut IieuàChikkak,vis-àvis de la localité appelée D/omaat-ei-Ziezz, auprès du

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confluent de TAstitif et de Tisser, le mercredi 22 du mois de djomada II, Tan 749 (fin de septembre 1348).

c(Âu début de la bataille, tous les Âbd'elwadites sans exception abandonnèrent les drapeaux d'Ibn-Djerrar et passèrent dans les rangs de leur prince légitime, le sultan Âbou-Saïd, poussés par un sentiment d'honneur et de préférence. Ibn-Djerrar se vit forcé de tourner le dos avec tous ceux de son parti qui étaient sortis de Tlemcen, et de prendre honteusement la fuite ; poursuivi par la cavalerie ennemie il fut atteint et mis à mort. Les deux princes Abd'elwadites (que Dieu leur face miséricorde !) poursuivirent leur marche triomphante vers la capitale, où, à la suite des fuyards, ils pénétrèrent par la porte Assylan {beb-Assylan) en ce jour fortuné. Âpres avoir accordé l'aman à Othman ibn-Yahia Ibn-Djerrar, qui était venu en personne implorer leur clémence^ les deux princes prirent possession de la capitale du royaume et se déclarèrent indépendants. Au surplus, l'empire appartient à Dieu seul ; il roctrote à qui il lui plait, et il en dépouille qui il veut : soit^il à jamais glorifié ! »

On rencontre dans ce passage un certain nombre de noms géographiques que nous avons promis d'éclaii*cir, c-ar c'est dans ce but que nous avons demandé la permission do le traduire.

Sikkak. Dans notre manuscrit ce nom est écrit S)^J\ {Assikhah). Les exemplaires manuscrits de Thistoiro des Beni-Zeiyan par Mohammed ol-Tencssy portent, les uns Sikkak, les autres Assikkak : je crois que cette dernière leçon représente la prononciation de ce mot telle qu'elle était usitée chez le vulgaire. Quand au courant d'eau auquel ce nom s'applique, c'est un torrent rapide, qui coule à une lieue et demie environ au Nord de Tlemcen; une de ses sources est légèrement thermale et cependant poissonneuse, ce qui lui a fait donner le nom de Ain el-Ilout ou fontaine aux poissons. Le

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Sikkak va se jeter dans la Sàfsefj après un parcours d'environ deux lieues.

Safscf. L'orthographe de ce nom varie beaucoup dans les manuscrits ; il parait tantôt sous la forme Stafsifj tantôt sous celle de Safsif ou Sefsif. Dans notre manuscrit, il est écrit Astitif, ce qui est évidemment une faute de transcription ; la véritable orthographe de ce mot doit être Satfsify d'où est venue la forme abrégée Safsifon Safsef comme disent les Arabes du pays ; les Européens prononcent Safsaf.

La Safsef, rivière très froide et profondément encais- SGC; prend sa source dans les montagnes des Beni- Ournid, au sud de Tlemcen, passe à une lieue à Test de cette ville, où on la traverse sur un pont, et va plus loin mêler ses eaux à celles de Tisser après un parcours de cinq à six lieues.

L'Isser, VAssara de Ptolémée et VIsaris du géographe anonyme de Ravenne, prend sa source dans les montagnes de Beni-Smiel, au sud-est de Tlemcen, non loin de la lisière dos hauts-plateaux de T Algérie, et se jette dans laTafna après un parcours d'environ 25 lieues. C'est une des grandes rivières qui arrosent le territoire de Tlemcen à Test, au nord et au nord-est.

Après ces courtes explications géographiques qui jettent quelque jour dans la marche suivie par nos deux sultans pour atteindre leur capitale et qui déterminent le lieu précis, où se décida le sort de leurs armes et le triomphe de leur cause, nous donnerons encore la parole à notre historien favori, pour qu'il nous dépoigne ce nouveau règne et nous signale les noms des hauts personnages qu'ils associèrent à leur gouverne^ ment.

« Abou-Saïd et Abou-Thâbit, dit-il, resplendirent dans le ciel du khalifat comme deux lunes jumelles 5 comme les deux étoiles sublimes qui guident dans lo disert les pas du voyageur. Ils furent tous les deux un

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foyer de paix et de sécurité, une source intarissable d'à* bondance et do prospérité, un asile respecté et inviolable. L'un fut comme le pivot de la vertu et de la véritable piété ; l'autre se signala sur les champs de bataille comme un lion acharné après sa proie. On eut dit celuilà la balance même de la justice, tandis que celui-ci se montrait comme un océan de générosité et de libéralité. Ils travaillèrent tous les deux à faire jaillir de nouveau les sources taries de Tempire ; ils vinrent à bout de rompre les difficultés presque insurmontables qui 8*op* posaient à leurs efforts, de réparer les ruines amoncelées de l'ancien édifice et de relever les pans de miurs qui s'étaient écroulés. Ils finirent aussi par éteindre Tincendie que le malheur des temps avait allumé dans l'héritage paternel. Ayant réuni les membres épars de leur noble famille, ils abandonnèrent les pâturages ingrats et malsains où on les avait dispersés, et marchant à la tête des enfants de leur père commun, ils se frayèrent le chemin de la gloire. Après cela ils se chargèrent du lourd fardeau de Tempire et se partagèrent entre eux la conduite du gouvernement et les fonctions de Tadministration, se distinguant, l'un, par son ardeur guerrière, l'autre, par son horreur du vice et de l'impiété; celui-ci se plaisant à vivre tranquille à l'ombre du khalifat, celui-là aimant à gravir les montagnes et à déni* cher les Arabes de leurs redoutables forteresses. Cette différence do goût et de fonctions ne les empêchait point de se porter Tun à Tautre Taffection la plus tendre, de se témoigner mutuellement la satisfaction et la joie intérieure, de mettre en pratique l'un à l'égard de l'autre les devoirs de l'amitié et de la fraternité en toute chose et dans toutes les circonstances ; sentiments, du reste, qui ont toujours distinguo cette noble famille des autres anciennes races, union qui n'a jamais cessé de régner entre les divers membres de leur parenté. C'est grâce à cette union, que lorsque le chemin frayé par les

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deux frères a été perdu, et que ceux-ci se sont vus attaquer par les rois voisins , cette illustre famille a repris son éclat, donné des ordres, prescrit des défenses ; qu'ensuite elle a pris de l'extension; qu'elle s'est élevée, qu'elle a délivré des autorisations, fait des prohibitions ; ot c'est ainsi que nos deux sultans sont venus à bout de leurs desseins ; qu'ils ont pu vaincre Tennemi jusquelà triomphants, recouvrer leur honneur, étendre les limites de leur empire, et se couvrir de gloire. Malheureusement, la fortune inconstante vint abattre le coursier dans son élan ; le briquet trop dur ne donna plus de feu ; le tranchant des sabres se trouva émoussé ; l'étoffe jusques-là ferme et solide finit par se lacérer et tomber en lambeaux ; l'aisance et le bien-être furent remplacés par le comble de la misère et de la détresse : tant il est vrai que l'empire sans fin n'appartient qu'à Dieu l'unique, le souverain créateur. »

Après avoir tracé ce tableau avec tout le luxe des couleurs orientales Yahia Ibn-Khaldoun. changeant do ton et de style et reprenant celui qui par sa simplicité convient mieux à l'histoire, entre dans le détail des faits qui signalèrent ce règne. « Les nouveaux sultans, ajoute-t-il, prirent possession de Tlemcen dans la soirée du mercredi 22 de Djomada II de l'an 749 (1348), comme il a dit ci-dessus. Dans la matinée du jour suivant toute la famille Abd'-el-Wadite fut admise à prêter de nouveau le serment de fidélité au sultan fortuné Abou-Saïd, après quoi, conformément aux règles de la prudence et d'un bon gouvernement, ils firent mettre au cachot Othman ibn- Yahia Ibn-Djerrar, lequel mourut (1) dans le courant de ramadhan de la môme année (novembre-décembre 1348).

« Ensuite les deux sultans élevèrent à la dignité de vi-

(1) D*aprè8 une tradition rapportée par Abd'cl-Raliman Ibn-KlialdouD, Ibn-Djerrar aurait péri dans sa prison de mort violente.

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zir Yahia ibn-Dawoud ibn-Aly Ibn-Majd (1), et ils nommèrent au secrétariat d'État Abd'el-Wâhed ibn-Mohammed el-Razzak, qui fut destitué plus tard pour des affaires dont il fut accusé, et remplacé par Aly ibn-Mohammed IbnSâoud après son arrivée de Tunis, selon que nous le dirons plus loin, s'il plaît à Dieu. Ils nommèrent cadhi de la Cour Talfakili Abou'l-Abbès Ahmed ibn-Ahmed ibn-Aly al-Kaïssy connu généralement sous le nom d'Ai-Mochaouec/i, lequel eut pour successeur l'alfakih Abou'l-Abbès Ahmed ibn-el-Hassan. Après cela, chacun d'eux se revêtit des insignes splendides de la royauté ; tout le monde vint leur prêter le serment de fidélité et d'obéissance, et on promulgua leurs ordonnances touchant la nomination aux divers commandements et la perception des impôts ; seulement le droit do siéger sur le trône, d'être nommé dans la Khotbah et de battre monnaie fut réservé au sultan Abou-Saîd. Le sultan Abou-Thâbit eut dans ses attributions le commandement des troupes, celui des divers drapeaux et les affaires de la guerre. Il joignaità cette haute autorité le sentiment du respect à l'endroit de son frère, à qui il témoignait en toute circonstance le dévouement le plus affectueux. Quant à leur frère aîné, le prince auguste et vertueux, Moulcy abou-Yaakoub (que Dieu lui accorde sa grâce et ses faveurs!), il ne voulut pas quitter son séjour à Nédromah, où depuis longtemps il servait Dieu et pratiquait la vie ascétique.

« En parlant de ces trois frères, je dois ajouter que dans riiistoire des temps passés et en particulier dans celle des rois musulmans je n'ai jamais rencontré un autre exemple de cet amour fraternel, de cette parfaite concorde entre les enfants d'un môme père : certes, c'est là, à mon avis, une dos marques les plus évidentes de la noblesse de cette royale maison, de l'excellence

(l) Abd'cKRahman Ibn-Klialdoun l'appelle Ibri'Mogguon,

RÈGNE D*ABOU-Sa.ÎD OTHMAN ET D ABOU-THABIT. 131

du naturel de ces princes, et du sentiment d'honneur qui les animait. »

Ici notre historien, abandonnant le fil de son récit, s'engage dans une longue digression pour nous faire connaître ceux des princes musulmans qui occupèrent le trône, ayant à leur pied un ou plusieurs frères plus âgés qu'eux.

<t Qu'il me soit permis de mentionner ici les noms de tous les khalifes musulmans, qui ont régné à côté do firères plus âgés ! ils seront cités d'après l'ordre chronologique de la succession des diverses dynasties.

!• Le premier de tous et qui a été Tun des compagnons de l'apôtre de Dieu, c'est le prince des croyants, Aly, fils d'Abou-Taleb, dont le frère nommé Akil était plus âgé et mourut après lui .

2* Parmi les khalifes Oméyades qui ont régné en Orient, nous devons citer Yezid, fils de Moawiah, qui avait un frère plus âgé que lui, du nom d'Abd'AUah. Dans la journée de Marah celui-ci avait pris le parti d'Al-Dahhak ibn-Kaïs ; après la défaite des habitants de Damas Obéid Allah ibn-Ziad l'atteignit, le mit en croupe et le sauva. Omar ibn-Saïd ibn-el-Assy voulait le tuer, mais Obéid Allah, prenant sa défense, adressa au général do vives représentations et l'arracha ainsi à la mort.

3** Hischam fils d'Abd'el-Malek avait un frère appelé Moslemah qui était plus âgé que lui.

4** Un autre khalife, Al-Walid fils d'Al-Yézid, comptait plusieurs frères tous plus âgés que lui.

5* Les khalifes Yézid fils d'Al-Walid et son frère Ibrahim avaient aussi un frère nommé Al-Abbès, et un autre plus âgé que tous les deux.

Passons aux Oméyades d'Espagne.

1° Le khalife Abd'cl-Rahman fils de Moawiah surnommé AI- Dâfe/iei (l'intrus) avait aussi des frères plus âgés que lui, entreautres Al- Walid,dont Abd'cl-Rahman fit mourir le fils du nom d'Almogheirah qu'il soupçon-

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nait de l'avoir desservi et calomnié. Le même khalife exila ensuite de T Espagne tous les autres enfants d'Al- Walid.

2* Hicham el-Rady avait un frère nommé Soleyman, plus âgé que lui, qui lui disputa le trône et finit par être tué,

3* Al-Hakam, fils d'Al-Hischam avait aussi un frère du nom de Soleyman, plus âgé que lui, qu'il renferma dans une prison pendant dix-neuf ans.

4* Abd'el-Rahman III, fils d'Alhakam, avait également un frère nommé Hischam, qui était plus âgé que lui.

Parmi les khalifes abbassides nous citerons les suivants :

l*Abou'l-Abbcs el-Seffahh qui avait un frère appelé Abou-Djaafar, plus âgé que lui.

2** Haroun al-Raschid qui avait un frère appelé Aly, plus âgé que lui .

3** Al-Mamoun, frère du khalife Al-Amin, qui était plus âgé que lui ; tout le monde connaît leur histoire.

4"* On dit que le khalife Al-Watek billah avait un frère appelé Mohammed, porc d'Almostain, plus âgé que lui.

5° Ahmed, frère d'Al-Motawekkel billah était, dit-on aussi, plus âgé que ce khalife.

6° Le khalife Almootezz billah avait la plupart de ses frères, entre autres Al-Mourad qui lui succéda sur le trône, plus âgés quclui.

7*" Le prince Haroun frère du khalife Al-Kâher billah était plus âgé que lui.

8** Les frères du khalife Ahnotie, savoir Al-Abbè?, Abdel-Wâhed, Aly etAl-Motteky, étaient tous plus âgés que lui.

9** Lekhalife Al Tâye avait son frère Abdal-Aziz plus âge que lui.

« Parmi les khalifes de la dynastie des Edrissites qui ont régné en Espagne, nous avons Aly, fils de llammoud, dont le frèro,du nom d'Al-Kâssem, était plus âgé que lui.

RÈGNE d'aBOU-SAÎD OTHMAN ET d'aBOU-THABIT. 133

« Parmi les khalifes Schiites on peut citer Nizar, fils de Maad, qui avait son frère Al-Kassem plus âgé que lui.

(( Dans la dynastie des Mérinides nous avons le sultan Abou-Einan, dont les deux frères Abou-Omar et Abou'l- Fadl étaient plus âgés que lui.

«Parmi les khalifes hafsides nous trouvons Omar, fils d'Abou-Yahia, qui avait tous ses frères plus âgés que lui.

«Quant aux Beni-Nacer(do Grenade), nous savons que le sultan Abou Abd'-Allah Mohammed avait son frère Ismaîl plus âgé que lui.

«Enfin, dans la postérité du prince des MoslimYâghrmorâcen Ben-Zeiyan le sultan Abou-Saïd, dont il est ici question, avait un frère qui était son aîné, nous voulons dire Mouley Abou-Yàakoub, qui avait choisi la vie ascétique de préférence aux honneurs du trône. »

Après cette digression Yahia Ibn-Khaldoun revient à riiistoire de nos deux sultans et nous raconte les exploits d'Abou-Thâbit, qui, en sa qualité de généralissime de l'armée Abd'el-wadite, était chargé de rétablir Tordre dans les provinces, de faire plier sous le joug du nouveau gouvernement les tribus rebelles et de restaurer Tautorité royale dans toutes les parties de TEtat. Il décrit les expéditions militaires de ce prince, ses démêlés avec les rois mérinides, ses victoires et ses défaites, événements qu'il expose succintcment avec beaucoup d'exactitude, d'ordre et de précision en indiquant les lieux et les dates.

C'est à ce double titre que nous croyons devoir transcrire ici la partie de ce récit qui se rapporte aux dernières années de ce règne, parce qu'elle met sous nos yeux la catastrophe qui renversa pour la seconde fois le trône encore peu affermi des Bcni-Zeiyan.

« Abou-Einan, fils et successeur du célèbre sultan mériniçleAbou'l-IIassan, irrité contre les deux rois doTIemcen qui avaient rejeté son intervention en faveur d*Aly

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ibn-Râched, chef des Maghraouah, ou plutôt voulant tirer profit de cette circonstance pour récupérer les Etats perdus par son père, avait formé le dessein de renverser le nouvel empire Abd'el-wadite et de se rendre maître deTlemcen. S'étantmis à la tête d'une armée formidable, il avait dirigé sa marche contre cette capitale.

(( Â cette fatale nouvelle, les deux sultans se hâtèrent de lever des troupes et de courir à la rencontre de l'ennemi qui s'avançait vers la frontière du royaume du côté de rOccident.

<( Les sultan Abou-Thâbit, dit Yahia Ibn-Khaldoun, qui se trouvait alors à TedcUis, leva son camp à la hâte et précipita sa marche vers le Maghreb.

a Etant entré le vendredi 3 de rebie II de Tan 753 (avril-mai 1352) dans l'auguste capitale du royaume, il tint conseil avec son frère et les membres les plus éminents de la famille royale, qui tous furent d'avis qu'il devait marcher contre le sultan du Maghreb. En conséquence, ils l'expédièrent avec son armée du côté des Angad (1).

« Dieu avait voulu ce qu'ils firent dans cette circonstance critique, car, ce qu'il sait touchant le sort de ses créatures doit avoir nécessairement son accomplissement. Le sultan Abou-Thâbit s'étant donc mis en marche vers l'Occident dans la soirée du mercredi 22 du mois de rebie II, il fut suivi, dans la soirée du jeudi premier jour de djomada I, par son frère, le sultan Abou-Saïd le sanctifié. Ils allèrent camper tous les deux avec leurs troupes et tous les contingents de la tribu arabe des Beni-Amer sur les bords do Tlsly, tandis que Abou-Einan avait pris position au sud du territoire des Beni-Mezghannen (2).

(1) Le pays des Angad est traversé du midi au nord par l'Isly et par l'oued Missouin. Il a pour capitale la ville d'Outchdah.

(2) Localité inconnue.

RÈGNE D*ABOU-SAÎD OTHMAN ET d'aBOU-THABIT. 135

« Le mercredi 8 du même mois, versle milieu dujour, le sultan Abou-Thâbit s' étant armé de toute sa bravoure, rangea ses troupes en bataille, formant un ordre composé d'un centre, de deux ailes et d'un front, et tomba à Timproviste sur l'armée mérinide, pendant que les soldats qui avaient dressé leurs tentes sur les bords de TouadyKassab (rivière des roseaux), étaient dispersés çà et là pour leurs divers besoins. Leur roi n'était pas encore monté à cheval que déjà le ciel se trouvait obscurci par la poussière soulevée par les pieds des combattants, qu'au milieu de cette nuit les fers des lances brillaient comme des astres, (juo les sabres vigoureusement agités lançaient des éclairs, et que ses troupes, cherchant leur salut dans la fuite, avaient tourné le dos. Malgré cette débandade le sultan mérinide ne perdit point courage : faisant un nouvel appel à sa bravoure, il chargea avec vigueur sur l'ennemi; le combat devint acharné et la lutte ardente.

« Au plus fort de la mêlée les Béni 'Amer firent défection selon leur déplorable habitude, abandonnèrent les positions qu'on leur avait assignées derrière les rangs do l'armée Abd'el-wadite du côté du couchant, et disparurent dans les plaines du désert, ce qui fut cause que les Abd'el-wadites prirent honteusement la fuite, et que, poursuivis par les vainqueurs ils furent battus à plate couture.

« Le sultan Abou-Saïd, ayant lâché le pied comme tous les autres, se travestit sous de vieux haillons afin de dissimuler sa qualité, s'esquiva de son mieux au milieu du désordre général et chercha à se sauver, ne sacliant pas que l'arrêt de sa mort était écrit dans le livre des destinées et devait bientôt s'accomplir.

« En effet, il fut pris le samedi 11 du même mois et conduit devant le roi du Maghreb, qui le lit mettre à mort (que Dieu lui fasse miséricorde!) Au surplus, c'est à Dieu que retourne l'empire quel qu'il soit. Cependant

136 COMPLÉMENT DE L'HISTOIRE DES BBNI-ZEIYAN*

le sultan Abou-Thâbit opéra sa retraite vers Tlemcen avec sa noble faniillc.

« Après une journée employée à délibérersur le parti que Ton devait prendre dans cette triste conjoncture, il fut décidé que Ton se retirerait à Alger. On se mit donc en route vers cette ville le mercredi 14 du mois de djomada IL Arrivés sur les bords du Chélif, ils eurent à subir une attaque de la part du gouverneur de cette province, Aly ibn-Haroun ibn-Thâbit Ibn-Mendil qui s'était mis à la tête des Maghraouah; heureusement ils vinrent & bout de les repousser en leur causant beaucoup de pertes, et ils finirent par arriver à Alger. « Pendant qu'ils étaient dans cette ville, lesThaàlebah, population arabe de Mettidjah, secouèrent le joug de l'obéissance et se fortifièrent dans les montagnes de Beni-Abou-Khalil (1); bientôt après, les Abd'el-waditos eurent à leurs trousses le cheikh Wanzimmor Ibn-Aryf, qui, à la tête d'une armée composée de divers contingents d'Arabes, alla prendre position dans le village des Beni-Ilissen (2), sur le territoire des Beni-Gharib (3).

« Le sultan Abou-Thâbit, force de se mettre en campagne avec les membres de son illustre famille, s'empara de la forteresse où les Thadlebah s'étaient confinés, fit beaucoup de prisonniers et massacra une foule de rebelles, puis il marcha résolument contre Wanzimmer et ses partisans. Alors ceux-ci, laissant derrière eux leurs effets et tous leurs bagages, prirent les devants et s'avancèrent devant leur chef comme un sombre ouragan prêt à exercer les plus grands ravages. En présence d'un danger

(1) Fraction de la grande tribu arabe dos Doui-IIassan. (Voyez Histoire des nerhères, tome I, p. 133.)

(2) Fraction de la tribu berbère des Matmatah étal)lie dans les ini)nta;,Mies de Wancbcris . (Ilistoire des Berbères ^ tome I, p. 2i5.)

(3) Fraction de la tribu de Harêlh Ibn-Malek établie sur le territoire do Miliànaii. (Histoire des Berbères, tome I, p. 102.)

RÈGNK D*ABOU-SAH> OTHMAN BT d'aBOU-THABIT. 137

aussi imminent, Abou-Thâbit , ayant rassemblé à la hâte les Maghraouah, revint sur ses pas dans Tintention bien arrêtée de tenir tête à Tennemi et de le repousser.

«Abou-Einan, de son côté, envoya pour le combattre une troupe considérable de cavaliers mérinides commandés par son vizir Fâres ibn-Meïmoun Ibn-Dawoud , à la suite duquel il ne tarda pas à se mettre lui-même en mouvement avec le reste de ses recrues et des troupes qu'il avait pu réunir sous ses drapeaux. Le sultan Abou- Thâbit (que Dieu lui fasse miséricorde!), se voyant menacé do tous les côtés, n'en fut nullement effrayé, ni découragé, et ne voulant pas reculer devant l'ardeur guerrière que montraient ses partisans et toute son armée, il s'avança hardiment contre le vizir qui avait établi son camp à Ighil Toufîlin dans les environs du Chélif, le samedi, 21 du mois do redjeb. Les deux partis, se trouvant en présence l'un de l'autre, se battirent avec un acharnement épouvantable et capable de faire blanchir les cheveux des enfants. Les troupes mérinides ne restèrent pas longtemps sans céder le terrain ; elles subirent une déroute complète. A cette vue, Wanzimmer Ibn-Aryf, à la tête de la cavalerie arabe, fit une charge vigoureuse sur la masse entière des Beni-Abd'el-Wadites et vint à bout do les faire reculer et de les mettre en fuite. C'est à Dieu très puissant et très haut qu'appar* tient l'empire ; nul ne saurait résister à son commandement ; nul ne pourrait se soustraire à son pouvoir souverain : soit-il à jamais loué et glorifié !

« Après sa défaite, Abou-Thâbit retourna à Alger avec les débris de sa troupe fidèle, mais,se voyant trahi par tout le monde et poursuivi par l'ennemi qui pressait le pas pour le surprendre dans le lieu do sa retraite, il quitta la ville avec un petit nombre de ses proches et do ses amis et tous se dirigèrent à petites journées du côté de l'Orient. Attaqués de nuit sur les bords de la Nissah, rivière qui coule dans le voisinage de Tedellis (Dellis), ils furent

138 COMPLÉMENT DB l'hISTOIRE DBS BENI-ZEIYAN.

tous battus et dispersés. Alors le sultan Abou-Thâbit, accompagné seulement du fils de son frère (ou son neveu Abou-Zeiyan Mohammed), de son autre neveu, notre seigneur Abou-Hammou (fils d'Youssouf) (que Dieu le fortifie!) et de son vizir Yahia ibn-Dawoud, reprit la route do l'Orient sous un costume de déguisement, et traversa avec eux la plaine arrosée par la rivière de Bougie (le Summam). Cette cité avait alors pour seigneur l'émir Abou-Abd'allah Mohammed, petit-fils du sultan hafside Abou- Yahia Abou-Bekr (Zakaria), partisan du sultan Abou-Einan. A l'instigation de ce prince Abou- Abd'allah-Mohammed établit aux alentours de la ville des vedettes pour épier les fugitifs, et il vint ainsi à bout de les arrêter à Lebzou (1).

« Conduits dans la ville Abou-Thâbit et son vizir Yahia Ibn-Dawoud furent jetés en prison et détenus jusqu'à l'arrivée d'Wanzimmer Ibn-Aryf, qui les emmena avec lui et les livra ausultan Abou-Einan (2). Le sultan ordonna quelque temps après aux Beni-Djerrar de les mettre à mort (que Dieu leur fasse miséricorde !) et d'user ainsi de représailles (3).

« Le règne des deux sultans Abd'el-Wadites avait dure quatre ans et un mois. Les termes de la vie sont fixés d'avance et s'accomplissent selon les décrets immuables de la fatalité : à Dieu seul appartient l'immortalité. »

Remarque. — A propos de cette terrible catastrophe Al-Tenessy cite une tirade de vers que nous avons omis dans notre traduction, mais qui méritent, selon nous, d'être reproduits ici.

(1) Lebzou, monlaj^ne ([ui domine Tagrcrt, à ([ualre ou cinq lieues au nord-est du défilé d'Aybou, dans la vallée de Bougie.

(2) Ce prince était alors campé sous les murs d'Almedéah.

(3) Othnian Ibn-Ujerrar, ancien gouverneur de Tlemcen, avait été jeté en prison après la prise de celte ville par les deux sultans Abou-Said et Abou-Thâbit , et égorgé ensuite par leurs ordres. D'après le récit d'Abd'el-Rahman Ibn-Klialdoun^ le frère d'Othman aurait péri dans la bataille du Sikkak.

RÈGNE D'aBOU-SAÏD OTHMAN ET d'aBOU-THABIT. 139

VERS

Ah ! mes pauvres yeux qui viennent de perdre leur lumière (le sultan Abou-Thâbit) ; leurs paupières desséchées ne donnent plus aucune larme ; n'en soyez point surpris.

Quand le cœur est brûlé par les ardeurs de la tristesse, le feu qui le consume ne peut que tarir la source des pleurs.

Dans ce malheureux état, un homme généreux recherche la solitude et les abreuvoirs tranquilles ; il se repose avec bonheur auprès du ruisseau qui traverse le désert.

Nos devanciers n'ont pas été à Tabri des revers de la fortune; le noble coursier a beau piétiner et précipitersa course, il ne cesse d'avoir en croupe l'inexorable trépas.

J'en jure par votre vie, quelque habile que vous soyez, quelque effort que vous fassiez, vous ne sauriez échapper au sort qui vous attend.

Les flèches du destin atteignent les Grands sans épargner les Petits ; elles les frappent tous également.

Souvenez- vous qu'elles ont atteint les Djorham (1) malgré leur formidable puissance ; qu'elles ont détruit le peuple de Ad (2) au milieu de leurs superbes demeures; qu'elles ont interrompu la gloire de Kesra (3) ; que de

(1) Les Djorham ou Djorharaidcs furent battus et dispersés par le roi de Babylone Bakht-Nassar (Nabuchodonosor).

(*) Le peuple de Ad ou Adites, dont il est parlé dans l'AIkoran (sur. XXVI, 123-139), furent exterminés par un ouragan que Dieu leur envoya, parce qu'ils n'avaient pas voulu écouter les conseils de leur prophète Houd. On leur attribue une foule de monuments qui attestaient leur puissance et leur prospérité ; de là est venue chez les Arabes, l'habitude d'appeler les grandes ruines Constructions Adi/es (Caussin de Perceval, Histoire des Arabes avant Vlsla* mismc, tome I, p. 14, 18, 40 et 'lO).

(3) Les Arabes donnent le nom de Kesra indistinctement à tous les rois de Perse, mais il s'agit ici probablement de Kesra Anouchirwan, ou Chosroès le Grand, qui, vers la fin de son règne,

faux et de malheureux pas n'ont-ils pas fait ses nobles et solides coursiers?

« Il m'a éto raconté, poursuit Thistorien que nous traduisons, par des gens qui avaient assisté à la conversation qui eut lieu entre Abou-Thâbit et le sultan Abou- Einan, que lorsque le sultan Abd'el-Wadite fut amené devant celui-ci, Abou-Thâbit lui adressa entre autres ces paroles : « Certes, c'est grâce à notre bravoure que nous avons pu quelquefois remporter la victoire sur vous; mais vous, à quoi devez-vous de nous avoir vaincus sinon à votre bonne étoile? » Nobles paroles qui témoignent hautement de la vaillance et de Tintrépidito de ce héros, de sa grandeur d'âme et de l'éloquence de son langage : que Dieu daigne lui accorder le pardon de ses fautes et lui fasse miséricorde!)

« Ce terrible ouragan effaça les dernières traces du royaume Abd'el-Wadite ; le ciel de cet empire se trouva • obscurci et l'éclat de ses astres troublé et éclipsé ; la domination mérinide s'étendit sur toute la contrée : tant il est vrai qu'il n'y a point de catastrophe qui ne soit ' marquée dans les décrets divins. Dieu veuille nous octroyer la résignationà ses volontés immuables et la patience qui nous est nécessaire pour supporter les épreuves qu'il nous envoie ! qu'il nous traite toujours avec sa bonté ordinaire et avec rindulgencc qui ne convient qu'à lui seul, car il en est l'arbitre , il en a la puissance, et il n'y a de dieu que lui seul ! » •

On trouve dans le grand ouvrage d'Abou-Abd'allah Mohammed el-Tenessy un chapitre qui a pour titre :

essuya pliisiours revers dans la guerre coniro les Romains. Il perdit une grande partie de son armée dans la fameuse bataille de Mélitônc, ti laquelle il ne survécut que fort peu de temps. Il serait néanmoins possible (jue le poète ait eu en vue un autre roi de Perse, le dernier de la dynastie Sassanide, Ardéchir, lequel, après vingt ans do règne, fut tué à Merv dans le Khorassan, sous le khalifat <rOthman, fils d'Affau l'an 31 do l'hégire (651 de notre ère).

BÈGNE D*ABOU-SAÎD OTHUAN ET D*ABOU-THABIT. 141

Des qiLalitésérninentes qui distinguent l&nat ion arabe. Il contient un trait historique qui se rapporte au règne de notre sultan Abou-Thâbit et auquel cet écrivain renvoie le lecteur quand il vient à parler de la malheu* reuse circonstance qui livra ce prince aux mains do ses cruels ennemis. Ce trait qui est cité à la louange d'Abou- Hammou, serait peut-être mieux placé sous le règne de ce sultan, neveu et successeur d'Abou-Thâbit , mais dans la crainte de l'oublier plus tard ou bien d'être obligé de revenir sur nos pas pour faire un récit rétrospectif, nous demandons la permission de le transcrire ici pour rédification de nos lecteurs et ne rien laisser de ce qui appartient au règne dont on vient de voir la triste fin.

<( Lorsque le sultan Abou-Einan le mérinide, dit Abou- Abd'allah el-Tenessy, se fut emparé de Tlemccn après labataillcy où avait péri Abou-Saïd, fils d'Abd'el- Rahman, fils dTahia, fils d'Yaghrmorâcen, son frère le sultan Abou-Thâbit, s'enfuit du côté de TOrient avec son neveu Mouley Abou - Ilammou Moussa, fils d'Youssouf, l'un des aïeux du prince actuel des Croyants, et son vizir Yahia ibn-Dawoud. Dans la crainte d'être reconnnus dans leur fuite ils avaient pris des habits de travestissement. Mais arrivés sur le territoire de Bougie ils furent pris par les espions que le gouverneur de cette ville avait envoyés à leur recherche. On leur demande quel était celui des trois prisonniers qui était le sultan Abou-Thâbit. Mouley Abou-Hammou s'avançant : « C'est moi, dit-il aux espions. Maintenant, ajouta-t-il, que vous tenez celui que vous cherchiez, donnez la liberté à mes deux compagnons. » Il voulait parler de son oncle et de son vizir. C'est ainsi, ajoute ITîistorien, que pour sauver la vie à son oncle, Abou- Hammou n'hésita pas à exposer la sienne, car il savait .bien qu'on ne cherchait le sultan que pour lui faire un mauvais parti. Bientôt après il survint des hommes

142 COMPLÉMENT DE L'hISTOIRE DES BENI-ZEITAN.

qui , connaissant la personne d'Abou-Thâbit , signalèrent aux espions le véritable sultan. Celui-ci fut alors accablé d'injures et de reproches, après quoi on lui demanda qui était donc celui qui avait voulu se livrer à sa place. Le sultan, dissimulant la condition de son neveu, répondit : « C'est un des intendants de nos biens ; je vous en conjure, relaxez-le, car, en m'arrêtant, vous avez atteint le but de votre mission. » Sur cela, les espions laissèrent le chemin libre au prince Abou-Hammou Moussa, qui échappa ainsi heureusement au danger, Dieu l'ayant destiné au trône des khahfes, lui et sa postérité. Le sultan Abou-Thâbit et son vizir furent chargés de chaînes, transportés àBougie sur desbêtes de sommé, et quelque temps après mis à mort (que Dieu leur fasse miséricorde !) comme nous le raconterons plus loin(l)».

Pendant les douze années qui s'étaient écoulées entre la prise de Tlemcen par le sultan mérinide Abou'l-Hassan et la mort fatale d'Abou-Thâbit, le bruit des armes, les cris des combattants n'avaient pas empêché la voix des professeurs de se faire entendre dans les écoles publiques ou à l'ombre des mosquées. Du reste, le roi mérinide joignait à son ardeur pour la guerre et pour les expéditions lointaines l'amour des lettres et de ceux qui les cultivent : on sait qu'il avait attaché à sa Cour et admis dans son conseil les deux célèbres fils de l'Imam qu'il avait trouvés à Tlemcen occupés à donner des leçons dans l'école que le sultan Abou-Tcschifin leur avait fait construire près la porte de Kachoutah.

Plus tard, désireux de revoir leur patrie, ils avaient obtenu de leur nouveau maître l'autorisation de retourner à Tlemcen, où ils s'adonnèrent à leur ancien genre de vie, c'est-à-dire à l'étude et à l'enseignement.

(l) Abou-Abd'AUah Mohammed el-Tencssy, Collier de perles et d'or natif ou Exposition de la noblesse des Beni-Zeiyan, cli. II, p. 7 de mon manuscrit.

RÈGNE D*ABOU-SAÎD OTHMAN ET d'aBOU-THABIT. 143

C'est en remplissant ces douces et utiles fonctions que le cadet des deux frères, Abou-Moussa, termina sa longue carrière en 749 (1348), la même année qui mit fin au règne du sultan Abou-Thâbit; Abou-Zeid laîné était décédé six ans auparavant, c'est-à-dire en 743 (1342-3).

Parmi les autres hommes remarquables qui appartiennent à cette époque troublée, nous nous abstiendrons de faire mention d'une foule de personnages dont les noms figurent dans Thistoire du royaume de Tlemcen à titre seulement d'ascètes transcendants, ou de faux thaumaturges. Mais revenons à nos deux sultans Abou- Saïd' et Abou-Thâbit.

« Après un règne de quatre ans et un mois, ajoute notre historien, les deux sultans zeyanides périrent misérablement, comme nous l'avons dit plus haut. Abou- Saîd, ayant été vaincu dans une bataille qui se livra dans les environs d'Ouchtda, fut mis à mort par les ordres d'Abou-Einan , fils du sultan mérinide Abou'l-llassan ; Abou-Thâbit, trahi également par la fortune et abandonné deses aUiés, s'enfuit du côté de Bougie, mais, arrêté par le gouverneur de la ville, il fut conduit à Tlemcen où il fut livré à la vengeance des I3cni-Djerrar qui le massacrèrent à coups de lance. C'est ainsi, ajoute Yahia Ibn- Khaldoun, que le trépas fixé par les décrets éternels arrive à son heure et de la manière qui a été décrétée : Dieu seul est immortel ! »

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