‹ Complément de l'histoire des Beni-Zeiyan, rois de Tlemcen, ouvrage du cheikh Mohammed Abd'al-Djalil al-TenessyChapitre 21 sur 90 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Règne du sultan Abon-Hammon Moussa II, second restaurateur de l'empire des Beni-Zeiyan (780-701).

Abôu-Hammou Moussa, fils d'Youssouf, fils d'Abd'el- Rahman, était le neveu des deux sultans Abou-Said et Abou-Thâbit qui avaient perdu la vie avec Tempire. Pendant que son père, qui avait embrassé la vie ascétique, avait été relégué dans le Maroc par le sultan mé* rinide Abou-Einan, lui, do son côté, était parvenu à se réfugier à Tunis, où il avait été accueilli avec faveur parle sultan hafsidoAbou-Ishak Ibrahim. C'est de là qu'ayant été proclamé sultan par les Arabes partisans des Abd'el- Wadites il se mit en marche pour conquérir le trône de ses ancêtres. Après un siège de quelques jours, il entra triomphant dans Tlemcen, où il reçut de ses sujets le serment de fidélité. Cet événement s'accomplit le mercredi 8 de rebie I de Tannée 760 (9 février 1359). Né en Espagne en 723, Abou-Hammou avait atteint alors sa 37* année.

Voici réloge pompeux que fait de ce prince Thistorien Yahia ibn-Khaldoun^ qui florissait à cette époque et occupait à la cour du roi Abou-Hammou un des rangs les plus distingués et les plus honorables.

« Ce prince, dit-il^ se trouve à Tapogéedu pouvoir souverain et il est leplus grand des rois delà terre. Devant lui on s'incline à cause de Téclat de ses belles actions. Il est la direction vers laquelle se tournent toutes les espérances et toutes les pensées, le trésor où Ton puise la

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fortune et le bonheur, le signe divin plus éclatant, plus sublime que Tétoile du Petit Chien, que Syrius luimême. C'est uiie majesté entourée du respect le plus profond, une source de libéralité dont le monde entier éprouve le besoin : c'est le Chosroès de TOccident^ le rival de Moïse par les prodiges et les choses extraordir naires qu'il a opérées au milieu de nous. Â l'exemple du législateur des enfants d'Israël, il a frappé de la verge de sa bravoure une mer de calamités ; il en a fendu et ouvert Tabime ; il Ta refermé au-dessus de la tête de Timpie et cruel Pharaon qu'il a noyé au milieu des flots (1). Comme Moïse, il a fait sortir du désert son peuple qui était réduit au désespoir. Comme lui, il a fait jaillir de la montagne de sa sollicitude pour le bien de son peuple une lumière qui lui venait du ciel; puis il a sollicité auprès des siens la charge de les conduire et le droit qui lui revenait de les gouverner, ce qu'il a fait et obtenu, jusqu'au moment où il les a tirés de l'inaction et les a mis en mouvement. C*est alors qu'il a jeté la verge de sa bravoure devant les magiciens ennemis de son peuple, verge. redoutable qui, à l'instar du serpent de Moïse, a dévoré ce qu'ils avaient inventé parleurs prestiges (2).

c( Malgré la frayeur qui s'était emparé de lui dans la poursuite de son droit, il a fini par l'arracher aux mains des usurpateurs, par monter sur le trône et rendre sa couronne indépendante et souveraine : c'est ainsi que des bras de l'adversité il a passé dans le sein de la prospérité et que l'étreinte de la tristesse a fait place chez lui à l'expansion de la joie et de la gaieté. Malheureusement, il a eu ensuite à lutter contre le revirement du sort, à subir des revers de fortune les plus tristes et les plus douloureux: trois fois la tempête s'est déchaînée

(1) Alkoranll, 47; XXVI, 63-66.

(2) Alkoran, VII, 114; XX, 70, et XXV, 44.

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contre lui ; trois fois la barque do son empire a failli sombrer au milieu d'une mer agitée.

VERS

Mais un cœur noble, dit le poète» n'est jamais avili par les événements, quelque hideux qu'on se les figure : c'est le musc que Ton broyé ; c'est le camphre que Ton pile.

Lorsque le rubis est en présence d'un charbon ardent, son éclat est éclipsé ; éteignez le charbon, le rubis reprend son premier éclat.

Les événements les plus désastreux n'ont jamais pu ébrécher chez lu i le fil delà bravoure, ni les plus diverses épreuves lui faire baisser la tête ; au contraire, la religion qui l'inspire est des plus solides et sa confiance en Dieu a toujours été inébranlable; c'est pourquoi Tauroro delà délivrance et du salut n'a jamais manqué de venir dissiper pour lui les ténèbres de l'infortune, t^e souffle de Dieu est venu plus d'une fois à lui du côté d'où ne s'exhalaitpas la moindre bonne odeur; épreuves et revers de la fortune qui, d'ailleurs, ne relèvent que de Dieu et dont il est seul l'arbitre au suprême degré.

« Abou-DâoudSoleymancl-Sedjestàni, dans son livre des traditions^ cite, sur l'autorité du cheikh Masscab Ibn-Saïd, qui le tenait de son père, le hadith suivant:

« Je dis : Apôtre de Dieu, quels sont ceux des hommes qui sont le plus éprouvés? — Co sont, répondit l'apûtre de Dieu, les prophètes et après les prophètes ceux des mortels qui leur ressemblent le mieux. »

« Le môme auteur cite aussi la tradition qui suit sur l'autorité d'Anas (Ibn-Malek): a L'apôtre de Dieu a dit que Dieu éprouve ceux qu'il aime ; que quiconque travaille à lui plaire obtient su faveur ; que quiconque veut lui déplaire s'attire sa colère. »

« Cette autre tradition est citée par le môme : « L'apôtre de Dieu a dit : La porte du paradis est obstruée par

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mille obstacles désagréables ; celle de Tenfer, au contraire, est largement ouverte à toutes les passions, à tous les plaisirs mondains. » Or, quelle est la gloire dont notre héros ne se soit pas couvert ? Quel est l'acte de bravoure, auquel il no se soit point livré ? Quelle vertu, quelle perfection pourrait-on nommer qu'il n'ait pas réunie dans sa personne? De quelle profonde vénération n'est-il pas incessamment entouré ? Quel est l'espoir auquel sa libéralité n'ait pas donné satisfaction ? Puissent les jours d'un souverain aussi accompli avoir une longue durée! Puissent sa puissance et son élévation croître sans jamais discontinuer! Puissent enfm les biens de ses sujets contribuer à sa prospérité et à son agrandissement ! »

Ces vœux ne devaient point, hélas ! avoir leur accomplissement, car la main qui les avait tracés sur le papier ne tarda pas à être frappée par des assassins, soudoyés par le Qlg de celui qui en était l'objet, et le roi lui-même périt quelques années après de la manière la plus tragique et la plus lamentable.

On raconte de lui un trait qui prouve qu'au milieu de ses disgrâces les plus désastreuses le génie de la poésie ne Tabandonna jamais. Forcé de quitter la capitale de son empire devant les attaques du sultan mérinîde Abd'ol-Aziz, fils et successeur d'Abou'l-Hassan, il avait tracé sur les murs de son palais les trois vers suivants :

Nous avons passé ici des nuits pleines de sécurité, et des jours qui ont réjoui les yeux du spectateur.

Cette royale demeure qui est l'œuvre de notre aïeul, l'auguste souverain, nous était échue en partage et nous en avons joui.

La fortune inconstante nous ayant obligé d'émigrer, nous l'avons abandonné à des mains étrangères.

a Le sultan Abd'el-Aziz s'étant emparé de Tlemcen en 772 de l'Hégire (1372 de J.-C.) et ayant pris connaissance de ces vers, les fit remplacer par ceux-ci :

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C'est ici que nous avons passé des nuits pleines d'alarmes, et des jours qui ont attristé les yeux du spectateur.

Ce palais^ qui est l'œuvre de notre aïeul, le plus grand des scélérats, nous est échu en partage, à nous le plus indigne des héritiers.

Quand la fortune inconstante nous a contraint d'émigrer, nous l'avons laissé à un peuple noble et victorieux. »

Le règne d'Abou-Hammou Moussa peut se résumer en deux mots: il fut long et glorieux, mais traversé par les vicissitudes les plus étonnantes à la fois et les plus tristes. Sans cesse en guerre avec les tribus turbulentes des Arabes et des Berbères (jui soutenaient des prétendants au trône ; en butte aux attaques des rois voisins jaloux de sa gloire ou de son indépendance, obligé trois fois d'abandonner sa capitale; forcé en* dernier lieu de porter les armes contre son propre fils, à qui il tardait de jouir des prérogatives de la couronne, Abou-Hammou trouva néanmoins le temps et le moyen de s'illustrer par la magnificence de sa Cour, par la splendeur des fêtes qu'il y célébrait, par les superbes édifices dont il orna la capitale de son royaume, par la haute protection qu'il accorda aux savants, enfin parles ouvrages littéraires et poétiques qu'il a laissés à Tadmiration de la postérité. Il parait qu'il avait puisé ce goût pour les lettres et les beaux-arts soit à la cour des rois de Grenade, où il avait passé une partie de sa jeunesse , soit à son séjour dans la capitale des sultans hafsides, qui dans tous les temps se sont montrés favorables à la culture et à la propagation de la science et des beaux-arts. Tunis a donné en effet, le jour, à une innombrable pléiade de savants dans tous les genres, et il suffirait presque à sa gloire d'avoir produit le seul historien philosophe que possèdent les Arabes, le célèbre Abd'el- Rahman ibn-Khaldoun, à côté duquel on peut, sans lui

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