‹ Complément de l'histoire des Beni-Zeiyan, rois de Tlemcen, ouvrage du cheikh Mohammed Abd'al-Djalil al-TenessyChapitre 22 sur 90 · COMPLÉMENT DE L*HIST0IRE DES BBNI-ZEITAN · texte numérisé non relu

COMPLÉMENT DE L*HIST0IRE DES BBNI-ZEITAN

faire injure, placer son frère Yahia, auteur dont nous avons eu plus d'une fois roccasion de citer les paroles et d'invoquer le témoignage. On trouve chez Abd'el-Rahman les détails les plus complots sur les événements qui s'accomplirent sous le règne de notre sultan Abou-Hammou,mais iln'a guère vu que le côté purement historique ; on regrette qu'il ait passé sous silence tout ce qui tient à la vie littéraire de ce prince et à son goût pour la magnificence et pour la culture des lettres. Cette omission est, si je ne me trompe, due en grande partie, à son séjour en Egypte, où il passa les derniers jours de sa vie au service des sultans de cette contrée, ce qui ne lui permit point de mettre la dernière main à son grand ouvrage sur les dynasties africaines, de le compléter, comme il aurait pu le faire, sous le rapport des renseignements littéraires en question. A cette considération il est permis d'en ajouter une autre, c'est que le goût du célèbre historien se portait bien plus sur le détail des grands événements politiques, sur leurs causes et leurs conséquences, que sur la marche et les progrès de la littérature, des sciences et des arts chez les Arabes d'Afrique.

Son frère Yahia, au contraire, était, selon la véritable signification du mot, un homme de lettres, un esprit fin, d'un goût délicat, un écrivain élégant et même un poète distingué. Le travail qu'il nous a laissé sur le règne des Beni-Abd'-el-Wady, quoique incomplet, témoigne hautement des qualités dont nous venons de parler; il révèle oliez lui un talent littéraire non commun. C'est sans doute cette particularité etceméritequi attirèrent sur lui l'attention du roi de Tlemcen, qui rhonora de son estime et l'attacha à sa personne en le plaçant à la tête des secrétaires de la Cour ; mais disonsle en passant, les emplois politiques, à quelque degré qu'ils appartiennent, ne sont pas souvent très commodes ni très solides ; ils suivent la fortune de ceux qui

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les distribuent, et ils exposent ceux qui en sont revêtus à (les inconvénients, à des ennuis, à des dangers que ne sauraient compenser les honneurs y attachés : c'est ce qui se vérifia dans la personne de notre secrétaire, dont la fin fut si tragique et si déplorable.

Pour se conformer aux ordres de son maître il avait différé l'expédition du diplôme qui nommait Abou-Teschifin, l'héritier présomptif de la couronne, au gouvernement de la province d'Oran que ce prince avait demandé et obtenu. Ce retard attira sur sa tête la colère de ce prince, qui le fit assassiner une nuit du ramadhan (780— 1378, 9) au sortir de la prière du Teraouihh qui se célébrait dans le méchouar ou palais du roi.

Yahia Ibn-Khaldoun n'a pu terminer dans son ouvrage le récit du règne d'Abou-Hammou, puisqu'il est mort une dizaine d'années avant ce sultan ; son livre est donc malheureusement incomplet, comme il a été dit cidessus, mais il est suffisamment étendu pour nous permettre de porter un jugement sur la valeur de l'ouvrage et le mérite de son auteur.

Ce livre abonde en citations poétiques, en pièces littéraires de plusieurs genres ; il contient la nomenclature et la biographie des savants et des hommes pieux qui ont illustré la ville de Tlcmcen. Partout le style est soigneusement châtié, élégant, orné d'expressions propres et de bon aloi ; partout il est harmonieux, mais surtout nombreux et cadencé dahs les portraits qui sont placés au commencement de chaque règne et dans les éloges que l'écrivain prodigue à tous ses héros, n'épargnant pour cela ni les métaphores les plus hardies, ni les images les plus pompeuses et les plus riches, ni les allusions à l'histoire, aux mœurs des anciens temps, aux usages de la vie nomade et du désert , artifices de style et de composition qui peuvent récréer Tesprit d'un lecteur, qui saisit le fond et la couleur des images, le sens et la portée des pensées originales,

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mais qui font le tourment des traducteurs quand ils essaient de rendre dans nos froides langues modernes ces images et ces pensées.

Les personnes étrangères à l'étude des langues orientales , ou à la lecture des poètes arabes , ne se feront jamais une idée de la difficulté que présente un pareil travail. Dieu sait combien il en coûte à un traducteur consciencieux qui veut rendre en français et dans un langage intelligible sinon élégant ce que le génie, ou plutôt ce que l'imagination ardente et exaltée des Orientaux est capable d'enfanter en prose comme en poésie.

Après ces quelques observations qui se sont présentées à nous à propos du style caractéristique de nos deux savants écrivains, Abd'cl-Rahman et Yahia-Ibn-Khaldoun, et delà manière dont chacun d'eux a traité sonsvijet,nous allons transcrire les renseignements précieux que ce dernier nous fournit sur la gloire littéraire de ce règne, sur les hommes et les choses qui, sous ce rapport, font le plus d'honneur au sultan Abou-Hammou.

Nous savons que ce prince qui avait passé, comme nous venons de le dire, une partie de sa jeunesse à la cour des rois de Grenade, où il avait reçu une brillante éducation et suivi renseignement des professeurs qui florissaient alors dans cette capitale de T Andalousie, possédait un savoir éminent.

Abd'-el-Djelil el-Tenessy nous apprend qu'Abou- Hammou avait composé pour son fils Abou-Teschifin, qu'il avait désigné pour être son successeur sur le trône, un ouvrage de morale politique intitulé : Chapelet de perles ou livre dsins lequel on traite du gouvernement des souverains (1).

« Il fit entrer dans ce travail, dit Abd'-el-Djelil, les matériaux les plus rares et les plus curieux : il Torna de

(1) Nadhmoul-Solouk fy tiàsset il-Molouk.

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vers de sa composition si admirables, ([u'ils font oublier tout ce que la magie de la poésie a produit de plus beau. » Son talent, à cet égard, a laissé des traces incontestables dans les poèmes qu'il faisait réciter dans son palais à Toccasion du Mauled ou fête de la naissance de Mahomet, et dont quelques-uns nous ont été conservés par Abou-Zakaria ibn-Khaldoun.

L'une de ses compositions poétiques les plus remarquables est celle qu'il lut le jour de son intronisation, et où il déplore l'état de ruines et de désolation dans lequel il avait trouvé l'ancienne capitale des Beni-Zeiyan et le siège de leur empire. Elle débute ainsi :

a Hélas ! Je n'ai pu retenir mes larmes au milieu de ces

ruines, à la vue de ces monceaux de sable sous lesquels

sont ensevelis les superbes ornements des siècles passés.

u C'est en vain que j'interroge ces vénérables vestiges;

ils ne répondent point à ma voix éplorée,

« Les yeux tournés vers le cieljl'esprit plein d'anxiété, j'ai franchi l'espace, aussi rapide que l'éclair, aussi acharné que le sabre qui poursuit l'ennemi,

« Dans le parcours,j'ai stimulé mes coursiers, pendant que des torrents de larmes coulaient de mes yeux, pareils à la pluie que verse un sombre nuage.

«.J'ai dit à mes compagnons : que le jour vous trouve infatigable dans votre course ! que nul n'ait à vous reprocher la lenteur dans votre marche nocturne ! »

Ces fortes expressions n'étaient que l'écho de la profonde tristesse que lui causa le spectacle des maux do la patrie, quand il mit les pieds dans sa capitale : les somptueux palais, les superbes maisons, les jardins magnifiques, qui avaient orné Tlemcen et en avaient fait une des villes les plus belles du Maghreb sous les règnes précédents, ceux principalement d'Abou-Hammou P' et de son successeur Abou-Teschifin, avaient été ravagés ou démolis, en 786, par le sultan mérinide

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AbouU-Abbès à l'instigation do l'un do sos vizirs, jaloux do la prosporito et do la splendour de ceUo capitalo. Pendant les cours loisirs que laissèrent à Abou-Hammou, restaurateur du royaume des Beni-Zeiyan, les armes de ses ennemis ou les révoltes presque incessantes de ses propres sujets, il s'appliqua à réparer les ruines de sa capitale, à Tembellir de nouveaux édifices, à fonder des écoles et des mosquées, ce qui fut continué par son successeur sur le trône ; mais ces établissements ne purent faire oublier la splendeur des anciens, ni les agréments attachés auparavant au siège de l'empire, à l'ancienne capitale du Maghreb-Moyen. <( Rien de semblable, dit Abd'-el-Rxihman ibn-Khaldoun, n'a pu y être construit depuis. »

La muse du roi Abou-Hammou Moussa, si en parlant des productions poétiques d'un auteur musulman, il est permis d'user de cette expression, se distinguait par sa fécondité ; elle était en quelque sorte inépuisable ; il se passait peu d'années, qu'il n'embelUt Tanniversairo do la naissance de son prophète par la récitation do quelque nouveau panégyrique en vers.

La première fois qu'il célébra cette solennité, ce fut dans son palais du Méchouar et avec une magnificence sans pareille.

Yahia Ibn-Khaldoun nous en donne une description des plus détaillées et des plus curieuses . Nous avons reproduit son récit dans Notre voyage à Tlemcen; c'est à cet ouvrage que nous renvoyons le lecteur curieux ; on y verra aussi la description de la fameuse horloge à sujet appelée la Mendjù rtah, qui était exhibée pendant la fête qui se célébrait chaque année la nuit du 11 au 12 du mois de Rebie el-awel.

Le poème ou panégyrique en vers composé par le roi et récité en l'honneur de Mahomet commence par ces mots :

(( Pendant que mes amis jouissent des douceurs du

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