RÈGNE D*ABOU-HAMMOU MOUSSA II
sommeil, mon œil ne dort point, tourmenté quo jo suis par la voix des remords.
(c Des larmes de sang sortent de mes paupières comme les gouttes d'une pluie incessante; la douleur a tracé une ligne sanglante le long de mes jours.
t C'est en vainque j'adresse à mon âme les plus durs reproches ; elle est sourde à ma voix.
« C'est en vain que j'intime à mon cœur les défenses les plus expresses ; il ne s'en livre pas moins à ses désordonnés caprices.
« Cependant les cheveux blancs, signe infaillible delà vieillesse et des infirmités, commencent à envahir ma tête . « La vie me tourne le dos et s'enfuit à pas précipités. O malheur ! la vie s'en va et m'abandonne !
« C'est ainsi que les jours succèdent aux jours ; c'est ainsi que le cours des nuits ressemble aux illusions d'un rêve. »
Cette belle pièce ([ui se lit chez Yahia ibn-Khaldoun appartient au mètre Wfifir. Elle se compose de quarante-quatre vers et rime en mi. Quoique la marche du vers soit vive et légère, telle d'ailleurs que l'exige la nature du rythme ou du mètre choisi par l'auteur, il règne dans tout le poème un ton de tristesse et de mélancolie qui se rapproclic de celui de Télégie, mais qui par là-même semble en desaccord avec le sentiment qui devait animer la fête du Manled, celui de la joie et de l'allégresse.
L'année suivante (761), on récita pour la même fête une nouvelle pièce poétique due à la verve et au zèle du roi en Thonneur de Mahomet. Elle consiste comme la précédente en une quarantaine de vers, et elle est du mètre TaouH, dont le rythme lent et grave convient, on ne peut mieuXjàTexpression du sentiment religieux. Le poème débute par ces paroles que les habitants du désert sont censés adresser à des voyageurs fatigués par une longue marche :
156 COMPLÉMENT DE l' HISTOIRE DES BENI-ZEITAN.
<( Arrêtez-vous donc auprès de nos tentes hospitalières; faites halte au milieu d'une noble et généreuse tribu : elle a pour ses amis et ses clients des demeures, où Ton trouve abondamment des subsistances et des vivres.
« Arrêtez-vous , afin de reposer vos pieds fatigués , meurtris et enflés par la longueur du voyage ; ne craignez pas de demander : il reste dans nos marmites assez d'aliments pour vous donner à manger et vous rendre la vie. »
Dans ces vers le poète semble faire allusion aux évéments politiques qui s'étaient accomplis vers le milieu de cette année 761. A l'approche de l'armée du sultan mérinide Abou-Sâlem, qui marchait sur Tlemcen, le roi Abou-Hammou courut se réfugier dans le désert, où il trouva ses partisans ralliés et prêts à le défendre. La ville fut occupée par l'ennemi, qui plaça sur le trône un descendant des anciens rois de Tlemcen nommé Abou- Zeiyan Mohammed al-Kobby ; mais ce règne fut de très courte durée, car au bout de quelques semaines après son installation il fut obligé de prendre la fuite et de se réfugier à Fez auprès des mérinides, ses protecteurs. Un fait qui se rattache à Thistoire de cette occupation éphémère, C"' est ce qui est dit d'un prince hafside qui accompagnait le sultan Abou-Sâlem dans son expédition contre la ville de Tlemcen , et qui plus tard fut proclamé sultan de Tunis.
L'émir dont il s'agit, Abou'l-Abbès Ahmed, qui succéda sur le trône hafside à Abou'1-Baka Khaled, se trouvant à Tlemcen avec le sultan mérinide Abou-Sâlem, profita de son séjour pour aller à Hubbed vénérer le tombeau de Cidi Abou-Médien. « C'est en présence des reliques du saint marabout, dit Al-Zerkechy, que ce prince promit à Dieu de rendre toujours le bien pour le mal, promesse, du reste, que plus d'une fois les intérêts de la politique lui firent oublier. »
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Lors de la fête du Mauled qui fut célébrée Tannée 762, le roi Abou-Hammou fit réciter une autre pièce de sa composition dont le début est ainsi conçu :
<c Vous occupez dans mon cœur la place la plus belle ; tout ce qui peut m'affliger se trouve adouci par Teffet de votre amour.
« Éloigné de moi, votre absence ne me laisse aucun repos ; votre amour vit au fond de mon cœur. L'heure de votre séparation a été pour moi le moment le plus désastreux. »
Ce poème qui est du mètre Taouïl comprend vingt strophes composées chacunes d'un tercet. Sa jécitation fut accompagnée d'une autre pièce du genre des Mowaschahâtj qui se composait de cinq stances et avait pour auteur le cid Abou-Abd'allah Mohammed ibn-Abou-Djameah el-Tlâlessy, l'un des poètes les plus distingués do cette époque.
L'année suivante (763) la fête du Mauled ne fut pas moins brillante que les précédentes : on y récita plusieurs pièces poétiques à la louange do Mahomet ; mais la plus belle fut celle qui fut présentée par le roi et qui commençait ainsi :
« Celui que le désir enflamme, que l'amour consume, dès qu'on lui parle do ceux qu'il chérit, no peut s'empêcher do manifester aussitôt le feu qui lo dévore.
< Les peines du cœur font, il est vrai, son plus cruel tourment, mais il sait les endurer, bien que l'ardeur de ses désirs lui arrache des soupirs et de tristes lamentations. »
Ce poème qui est du mètre Taouïl et rime en /la, se compose comme les précédents d'une quarantaine de vers.
Dans le courant de la mémo année (763), le père d'Abou-Hammou Moussa étant venu à mourir dans la ville d'Alger, le roi fît transporter son corps à Tlemçen^ où il le reçut avec les plus grandes démonstrations de deuil.
158 COMPLÉMENT DE L*HISTOIRE DES DËNI-ZBIYAN.
A cette occasion il composa une longue élégie, où il chante les vertus de son vieux père et recommande son nom à la mémoire de la postérité. Ce poème, qui nous a été conservé par Yahia ibn-Klialdoun, offre des pensées d'une grande élévation et abonde en images que le génie poétique a pu seul inspirer. Il commence par ces vers :
« Rien de plus triste que de songer à faire des adieux, comme rien de plus heureux que la réunion après une longue absence.
(( Hélas ! la perte du meilleur des amis et Tamertume attachée à nos derniers adieux, à notre éternelle séparation^ m'pnt arraché les plus douloureuses larmes ; les toits qui me protègent, les campements que j'occupe ont partagé mon deuil.
« La douleur de la séparation a éteint mon ardeur guerrière; au jour de la bataille le courage m'abandonne. »
Cette pièce, qui d'un bout à l'autre exprime la tristesse jointe à la soumission aux décrets de la Providence, contient quarante-cinq vers qui se scandent sur le mètre TaouïL Elle est suivie d'une autre composition sur le môme sujet, qui est attribuée au cheikh Mohammed ibn-Youssouf el-Kaïssy cl-Andaloussy, poète fréquemment cité par Yahia ibn-Khaldoun.
L'année suivante (76 4 j le roi lit réciter à la fête du Maided une Mouaschahah (poème dont les vers ont une double rime et qui se compose d'un nombre plus ou moins grand de stances), dont voici le début :
a Au souvenir de la vallée sacrée de Hakik (près de MédineJ les larmes me viennent aux yeux et coulent en abondance; mes désirs ne font que s'accroitre, ma passion pour le favori de mon cœur ne devient que plus ardente.
(( L'amour a allumé ses feux dans mes flancs : qui voudra venir à mon secours? qui pourra me réunir au favori de mon cœur? »
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Cette pièce qui est du mètre Kàmil se divise en quatorze stances, dont chacune est formée d'un distique et d'un hémistiche. Elle est accompagnée comme la précédente d'une autre pièce du môme genre due aussi au poète que nous venons do citer plus haut, le cheikh Mohammed Abou-Youssouf el-Kaïssy el-Andaloussy. Elle se compose de 29 stances.
En 765 leroiAbou-IIammou était venu à bout de subjuguer les tribus remuantes de la partie orientale de son empire; il avait réduit à l'impuissance les prétentions du prince Abou-Zeyan, fils d'Abou-Teschifin, qui aspirait au trône et vivait en paix avec les rois, sqs voisins. Il voulut profiter de ce temps de repos et de tranquillité pour réparer les maux de la guerre et donner un nouvel essor à la culture des lettres et des sciences, si souvent interrompue par les révoltes de ses sujets ou par les attaques des puissances voisines et rivales.
Ayant bâti près de la porto lieb-Ilan^ où se trouvait le tombeau de son père Abou-Yâakoub, un superbe collège qui fut appelé du nom de ce prince Medarsah el'Yaalioubiyah (le collège d'Abou-Yaakoub;, il mit à la tête do cet établissement Tun des savants les plus illustres de cette époque, l'alfakih et chérif Abou-Abd'- Allah ibn -Ahmed.
Voici de quelle manière Yahia Ibn-Khaldoun dépeint cet événement qui intéresse l'histoire littéraire de ce règne, et mérite ici une mention particulière.
« Le commencement de cette année, dit-il, jouit d'une trêve qui apporta avec elle la joie et la sécurité d'une paix qui permit à chacun de se reposer tranquillement à côte des sabres suspendus au-dessus des lits, après que chacun eut déposé dans un coin de sa maison les arcs frémissants avec leurs cordes meurtrières. C'est dans ces circonstances que notre seigneur, le prince des Moslim, tourna tous ses soins, toute sa sollicitude et toutes ses pensées du côté du collège qu^il avait com-