CHAPITRE IX
Biographie des savants qui ont illustré le règne du sultan Abou-Hammou Moussa II.
Nous interrompons ici le fil de notre récit touchant la personne du roi Abou-Hammou, afin de retracer la •vie des savants qui jouirent, à cette époque, d'une grande notoriété, qui par leur mérite et leurs lumières jetèrent un vif éclat sur le règne de ce prince. Les renseignements biographiques que nous allons donner, sont empruntés à Abou-Zakaria Yahia Ibn-Khaldoun dans son histoire des Beni-Abd'el-Wady, au cheikh Ibn- Mariam dans son Bostàn et au cheikh Ahmed Baba dans son ouvrage intitulé Tekmilet ou supplément. Nous avons suivi presque pus à pas ces différents auteurs, les citant ou les traduisant aussi littéralement que possible afin de conserver dans notre récit ce que Pon est convenu d'appeler la couleur locale et la naïveté du texte original.
Celui qui mérite, selon nous, d'être mentionné avant tous, c'est le professeur, qui le premier fut chargé de I*€2nseigilement dans le collège que le roi venait de fonder en l'honneur de son père Yâakoub lia Medarsah yâ^koubiyah)y le chérif Abou-Abd' Allah.
!• Notre maître Talfakih, le savant, le très docte Abou- AJbd* Allah Mohammed Ibn-Ahmed el-Hassany, dit Yahia lî>n-Khaldoun, a été l'un des hommes dont le savoir ne Isiissaitrienà désirer, dont la piété a été parfaite et exemplaire. Il n'était resté étranger àaucune branche des con-
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naissances humaines et il possédait à un très haut degré les sciences intellectuelles aussi bien que les sciences traditionnelles. Disciple tour à tour des deux illustres cheikhs Abou-Zeid et Âbou- Moussa, fils de rimam, de notre savant professeur Abou-AM'Allah el-Abbély et d'autres doctes professeurs , il se mit résolument à rétude, et finit par arriver à un savoir aussi universel que profond. Pour la clarté du langage et de l'exposition comme pour la méthode de son enseignement, il n'a pas eu son pareil ; il a été, en un mot, le phénix de son siècle (que Dieu lui fasse miséricorde!) II est décédé dans le mois de dhou'lhidjjah, en 771 (1369- 70). Notre seigneur Abou-Hammou a voulu que le corps de notre vénéré cheikh fût enterré près du tombeau de feu son bienheureux père Mouley Abou-Yàakoub, afin que par ce voisinage il attirât sur lui les bénédictions du Ciel. »
L'auteur du Bostân nous fournit sur la vie du Chérif des renseignements plus étendus ; il nous met ainsi dans le cas de mieux apprécier le mérite et les travaux de ce célèbre personnage. Voici ce qu'il nous apprend :
« Le cheikh Abou-Abd' Allah Mohammed, dit-il, était fils de Ahmed, fils d'Aly, fils de Mohammed, fils d'Aly, fils de Mohammed, filsd'Alkassem, fils deHammad, fils d'Aly, fils d*Abd'Allah, fils de Maimoun, fils d'Omar, fils d'Edris, fils d'Edris, fils d'Aly, fils d'Abou-Tâleb (que Dieu soit satisfait de lui!}. Telle est la généalogie qu'il se donnait à lui-même et qu'il gardait dans sa mémoire : c'est le cheikh communément appelé le Chérif el'HdSssiny de Tlemcen. Il a été l'écrivain et le savant non seulement de cette cité, mais de tout le Maghreb et l'un des plus doctes de son siècle. Voici ce que dit de lui l'imam Ibn el-Tlemcêny, fils de Marzouk el-Hafid : « C'est le cheikh de nos cheikhs, le plus docte, sans contredit, de tous ses contemporains. » Un autre écri-
vain, le célèbre Ibn-Khaldoun (Abd'el-llahman) s'exprime ainsi en parlant de notre chérif : « C'est notre ami, l'imam par excellence, le chevalier de la science intellectuelle, aussi bien que celui de la science traditionnelle, celui qui connaît à fond les branches et les racines de la jurisprudence. Abou-Abd' Allah le Cherif, phis connu sous le surnom d'AMUoueiny, qui lui venait d'un village situé dans le district de Tlemcen et appelé Al Illouein.hes gens de sa famille ne se vantent point delcur prétendue noblesse : c'est, qu'en effet sur ce point il se rencontre des gens fort peu scrupuleux qui ne craignent point de mentir, ou bien que l'ignorance des origines jette dans l'erreur, sans qu'ils s'en aperçoivent. Quoiqu'il en soit, notre docteur fut élevé à Tlemcen et apprit les premiers éléments de la science dans l'école de cette ville. Après cela, il suivit en particulier l'enseignement des deux (ils de l'Imam et il étudia sous leur direction la jurisprudence, les fondements do la religion et la scholastique. Il s'attacha ensuite à notre professeur le cheikh El-Abbély , et il entendit ses doctes leçons, en sorte qu'après avoir fréquenté son école un certain temps il put faire jaillir du riche fond de son esprit des torrents de sciences et de lumières. Quittant ensuite son pays natal, il se rendit à Tunis l'an 7 40 de THégire. C'est dans cette capitale, qu'ayant rencontré notre savant professeur Abou-Abd' Allah ibn-Abd'ol-Salam, il suivit avec assiduité les conférences de celui-ci, dont il retira le plus grand profit, et où il puisa une profonde connaissance de la jurisprudence et de la théologie dogmatique. Ibn-Abd'el-Salam, qui aimait à l'entendre parler et faisait le plus grand cas de sa personne, se plaisait à reconnaître publiquement son mérite et son savoir. L'on a même prétendu qu'Ibn-Abd'el-Salam se rendait secrètement chez le Chérif pour étudier ensemble le soufisme dans le livre d'Ibn-Sina (Aviccnne) intitulé Al-Chefa (la guérison), ainsi que les résumés du livre d'Aristote
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par Ibn-Rosohd (Averroès) sur Tarithinétique, la géométriOi l'astronomie, plus la science des partages dans les successions , Tart de la grammaire arabe et les sciences qui ont pour objet la loi musulmane et dont il avait, d'ailleurs 9 une parfaite connaissance. Quant aux ma« tières de controverse, il avait^ comme Ton dit, le bras long et le haut pas. Ibn-Abd^el-Salam reconnaissait chez son disciple toute l'étendue de son savoir, et il avouait sans difficulté la supériorité de son mérite.
(c AboU'Abd'Âllah, étantrevenu à Tlemcen,se fitun de» voir d'y enseigner ce qu'il avait appris, et il propagea si bien la science qu'en peu de temps ses connaissances et l'instruction devinrent communes dans le Maghreb ; elle fut propagée par son zèle et par ses soins jusqu'au moment où des troubles éclatèrent dans ce pays à la suite dudésastre de Kaîrouan. Après lamortdu sultan mérinide Abou'l-Hassan, son fils Abou-Einan,s'étant mis en marche contre Tlemcen et s*étant emparé de cette ville en 753 (1352), ce prince fît non seulement grâce de la vie au chérif Abou-Abd' Allah, mais de plus il l'admit parmi les cheikhs qui devaient assister à ses réunions scientifiques et l'amena avec lui à la cour de Fez. Le Chérif ainsi arraché à sa patrie et à ses parents se plaignit de son exil, et ces plaintes souvent répétées finirent par irriter le sultan. Sur ces entrefaites, Abou-Einan, ayant appris que le sultan de Tlemcen, Othman fils d'Abd'el-Rahman, avait, avant de mourir, recommandé son fils au Chérif ; qu'il avait laissé pour lui de l'argent qui se trouvait déposé chez Tun des notables de la ville de Tlemcen, et que le Chérif était au courant de cette affaire, Abou-Einan, disons-nous, se fit remettre le dépôt et dans sa colère il traita le Chérif durement et le jeta en prison. Après un mois de détention et dans les premiers jours de l'année 756, le Chérif fut rendu à sa liberté et laissé tranquille pondant quelque temps. Après la conquête de la ville de Constantine, le sultan s'étant laissé
BIOGRAPHIE DES BAVANTS DU RÉGNE PRÉCÂDENT. 1G7
fléchir, lui rendit sa faveur et l'admit de nouveau dans les réunions scientifiques qui se tenaient à la Oour, honneur dont il jouit jusqu'à la mort tragique du sultan, laquelle arriva vers la fin de Tannée 759 (1355). Âbou^ Hammou, fils de Mouley-Youssouf, s'étant alors emparé deTlemcen en arrachant cette villeau joug des mérinides, invita le Chérif qui résidait à Fez à se rendre à sa Cour, ce que celui-ci obtint avec l'agrément du vizir Ibn^-Omar ibn-Âbd 'Allah, régent, à cette époque, de l'empire mérinide. Le Chérif se mit alors en route pour se rendre à Tlemcen, où Abou-Hammou alla à sa rencontre et lui fit la bienvenue la plus gracieuse. Comme le roi lui fit l'honneur de lui demander la main de sa fille, il la lui donna en mariage. C'est pour lui qu'il bâtit un collège (la Medarsah Yàakoubiyah) où le Chérif fut installé comme professeur et où il enseigna jusqu'à sa mort, o'est«à-dire jusqu'à l'année 771. Quant à la date de sa naissance, il m'a appris lui-même qu'il était venu au monde l'année 710. »
« Tels sont, ajoute Ibn-Mariam, les renseignements biographiques qui nous sont fournis par le célèbre historien Abd-el-Rahman ibn-Khaldoun. Le docteur Abou'l- Abbès el-\Vanscherissy dit : il est vrai que le Chérif était venu au monde Tan 710; cette date est exacte. Quant à sa mort, elle arriva la nuit du dimanche, lo quatrième jour du mois de Dhou'llhidjjah le dernier de l'an 771 (1370). » « Notre cheikh, ajoute lo même écrivain, était un docteur, un imam d'un savoir profond, un théologien trèsversé dans les questions de controverse. On lui doit un commentaire sur le traité du cheikh Al-Khoundjy, qui porte le titre (VAl-Djomal (les Propositions), et un ouvrage intitulé : AUMeftah fi oçoul eUfekh^ etc. »
L'auteur du Bostârij reprenant lo fil de son récit, continue ainsi : « Le chérif Abou-Abd'Allah eut pour disciples des docteurs éminents, parmi lesquels il faut compter son fils Âbou-Mohammed, l'imam Al-Schâteby,
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Ibn-Zainrok, Ibrahim al-Thaghary, le célèbre Ibn- Khaldouni le cheikh Ibn-Âttab, Ibn-el-Sekkak, Talfakih Mohammed Ibn-Aly el-Médiouny, le saint et prédicateur Ibrahim el-Masmoudhy et autres savants de grand renom. Je trouve chez Tun de ses contemporains, lecid Ibn-Marzouk el-Khatib, un éloge pompeux à l'adresse de notre Chérif; il dit entre autres choses qu'Abou-Abd' Allah, par son étude assidue et approfondie de la loi divine , était parvenu à un si haut degré d'habileté, qu'il pouvait résoudre les questions les plus ardues de la secte (des Malekis).
c Renseignements et observations utiles.
« Voici ce que plus d'un écrivain racontent au sujet de celui qui fait Tobjet de cette biographie : « Lorsque le chérif Abou-Abd' Allah se fut rendu dans la capitale de la Tunisie, il s'empressa d'aller assister à une des leçons d'Ibn-Âbd'el-Salam, mais il ne trouva aucune place pour s'asseoir dans l'endroit où la conférence avait lieu. Le cheikh, expliquant ce verset de l'AIkoran : Souvenez-vous de Dieu d'u7i souvenir fréquent {dhikrankathiran (Surate XXXIII, 4 1), dit: que faut-il entendre par ce souvenir? S'agit-il d'un souvenir exprimé par la langue ou d'un souvenir exprimé intérieurement par le cœur ? et il se prononça en faveur de ce dernier, par la raison que le souvenir a pour contraire l'oubli conformément à ce que Dieu a dit : « Il n'y a que Satan qui ait pume le faire oublier afin que je ne te le rappelasse pas(anad/ifeora/iou)SurateXVIII,62).C'estqu'effectivement, ajouta-t-il, l'oubli a pour siège le cœur et il en estde même du souvenir attendu que ces deux choses, quoique opposées l'une à l'autre, procèdent néanmoins de la même source et du même fond. » Le Chérif lui répondit ; «Cette explication ne me paraît point solide, car aussi bien vous pourriez affirmer que l'opposé du souvenir c'est le silence; que le silence est produit par la langue et que, par conséquent, la langue est l'opposé du souvenir.» Il y en a qui
disent que c'est le Chérif qui ouvrit la discussion, et que la réponse fut faite par Ibn-Al)d'el-Salain. Nous trouvons cette discussion mentionnée par Ibn-el-Araby dans son Kitebel Messâlekj et par Nâcir el-Dyn Ibn-el-Mounir.
« On raconte qu'Ibn-Abd'el-Salam lui dit : « Seriez-vous par hasard le Chérif? et que celui-ci lui répondit: Vous ne vous trompez pas : c'est le Chérif que vous avez devant vous.» Sur cette réponse, Ibn-Abd'el-Salamluifit quitter sa place et le pria de s'asseoir en face de lui. Après cela, Ibn-Abd'el-Salam l'admit dans sa maison tout le temps que dura son séjour à Tunis, et il étudia avec lui le traité Ichâràt (les Conseils) d'Avicenne.
« A cette époque, le Chérif était encore fort jeune, puisque, selon l'opinion commune, il était né en 710 de ITiégîre. La vérité sur ce point de chronologie est ce qui a été ditparIbn-Khaldoun, dont nous avons cité plus haut l'opinion, opinion adoptée, d'ailleurs, par le docte cheikh Al-Wancherissy, dont voici les paroles :
« Le chérif Abou-Abd'Allah a été le dernier des imams qui se sont appliqués à Tétude de la loi divine, qui ont approfondi cette science au point d'acquérir une grande célébrité. Il vint au monde Tan 710. Elevé dans Tamourde la chasteté et de la modestie il consacra le temps de son adolescence à l'étude ; par sa bonne conduite il donna à ses camarades l'exemple d'ui) jeune homme vertueux, charmant, instruit et se privant môme de son sommeil. lia été un savant sans pareil, le prince des Malékis dans le Maghreb ; de TOrient comme de l'Occident on venait le voir et l'entendre. Il se montra le plus savant de tous les savants de son siècle, le porte-enseigne de la science et de la piété ; c'est lui qui fit revivre la tradition parmi les hommes; c'est à lui que l'on fut redevable de l'extinction de l'hérésie et de l'erreur.
« Sa noble famille n'a jamais cessé de faire briller ses lumières ; c'est dans son sein que s'est maintenu jusqu'à nos jours l'honneur de l'apostolat. Le premier de cette
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noble race qui pénétra dans ces régions occidentales, ce fut le prince Edris, fils d'Âbd'Âllah^ fils de Hassan (fils du khalife Aly)» dont Thistoire est connue du monde entier. En se perpétuant au milieu de nous^ cette famille a fini par faire briller sur nous Téclat de cette lune et par répandre la science à Taide de cet esprit éminent.
a Le chérif Abou-Âbd' Allah apprit TAlkoran sous la direction du pieux cheikh Abou-Zeid-Yâakoub ; dès les premiers pas de son éducation on vit éclater chez lui les signes de son illustre extraction.
tfll avait un oncle maternel, du nom d'Abd'el-Kérim, qui jouissait de la plus grande considération à cause de ses vertus et de son zèle pour la science. Ayant remar-» que chez le fils de sa sœur les heureuses dispositions dont il était doué, il lui voua toute son affection, et il se plaisait à le conduire tout jeune qu'il était aux écoles et dans les établissements scientifiques, où le talent de Tenfant se manifestait d'une manière prodigieuse. Il le mena un jour au cours d'enseignement professé par le savant Abou-Zeid, fils de l'Imam, qui expliquait alors TAlkoran et traitait du paradis et de ses ineffables dépliées. Le jeune Abou-Abd'Allah se permit de lui dire : (c Maitre, est*ce que là-haut on enseigne aussi la science ?b « Parfaitement, lui répondit le professeur : l'on y trouve tout ce que l'esprit peut désirer, tout ce qui peut faire les délices des yeux. » Abou-Abd'Allah ajouta: aSi vous disiez qu'il n'y a rien à apprendre au ciel, je vous ré* pondrais qu'il n'y aurait point non plus de plaisir à s'y trouver. » Cette réponse plut infiniment au savant professeur, et plein d'admiration pour l'intelligence de l'enfant, il lui donna sa bénédiction et lui accorda depuis sa faveur et ses soins particuliers.
« L'une des grâces signalées dont le Seigneur le favorisa, ce fut de lui donner pour maître le cheikh El-Aily, qui lui fit part de son immense savoir, de ses facultés extraordinaires et lui donna l'instruction la plus solide.
BIOORÀPHIB DXS SAVANTS DU RÈGNB PRÉCÉDENT. 171
Le jeune homme retira de cet enseignement les plus grands avantages, et il se reposa toujours sur Tautorité d'un tel maître.
« Jeune ou vieux il ne cessa jamais de s'appliquer à rétude, et jusqu'aux derniers moments de sa vie il ne quitta jamais ses livres sans les plus vifs regrets. 11 étudiait avec tant d'ardeur et do persévérance que Ton tient de l'un de ses disciples, qu'étant resté auprès de lui durant quatre mois entiers, il ne l'avait jamais vu so dés* habiller,ni ôter sa coiffure; que sans cesse il s'appliquait à la lecture, à la méditation, ou se livrait à des recherches scientifiques ; que, lorsque le sommeil le gagnait, il cédait doucement à ce besoin impérieux, soit on se tenant assis, soit en se couchant ; que s'il venait alors à se réveiller, il ne voulait plus se rendormir et disait : C'est assez ; la nature est satisfaite. Âpres cela, il faisait ses ablutions, qui étaient des plus légères et des plus ra-> pides que Ton puisse faire, après quoi il revenait à ses études et à ses méditations. Il commença à donner des leçons dès l'âge de onze ans ; les élèves lui apportaient leurs tablettes, y lisaient ce que précédemment il leur avait dicté et il leur en donnait l'explication con-' formément à ce qu'il avait lui-même appris à l'école desdeux cheikhs et imansÂbou-Zeid otÂbou-Moussa, fils de rimam, personnages des plus savants de l'époque, l'élite sans contredit des temps passés, qui ont surpassé en mérite tous leurs contemporains, qui ont acquis le plus grand renom et ont joui auprès des rois et des princes de l'influence la plus haute et la plus efficace. Notre Chérif profita à merveille de l'enseignement de ces deux illustres professeurs ; il s'enrichit auprès d'eux d'une ample moisson de savoir et de connaissances, si bien que Ton gravait dans sa mémoire les opinions qu'il avait émises et que l'on aimait même à répéter les expressions dont il avait l'habitude de se servir.
« Outre les deux fils de l'Imam il eut plusieurs autres
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maîtres^ notamment ceux qui enseignaient dans sa ville natale, savoir l'alfakih et imam Abou-Mohammed el- Medjâcy, Abou-Abd'Allah-Mohammed ibn-Omar el-Temimy , Abou-Abd'AUah-Mohammedel-Barmouny , Abou- Omarel-Mechdâly,lecadhyAbou-Abd'Allah-Mohammedibn-Abd'el-Nour, le cheikh et cadhy Abou'1-Abbès-Ahmed ibn-el- Hassan, le cadhy Aboul-Hassan ibn-Aly ibn-el-Riah, Abou-Abd' Allah ibn-Mohammed, fils du Charpentier et astronome, et autres savants professeurs, qui tous se plaisaient à le respecter, à l'honorer, à le combler d'éloges et à rendre témoignage à la grandeur de son intelligence, à la vivacité et la pénétration de son esprit.
< Par ses soins la science se développa ; il la répandit avec profusion et sans rien épargner, à tel point que son mérite n'en devint que plus éclatant.
« Tant que ses maîtres vécurent, il chercha à puiser auprès d'eux des trésors de connaissances, et, lorsque plus tard son esprit se fut ainsi enrichi et perfectionné, il attira à ses doctes leçons une foule empressée et avide de Tentendre. On rencontrait en lui un maître versé dans la connaissance des journées de Dieu, parfaitement au courant des mœurs des anciens peuples, adonné à Tétude, à la méditation et à la discussion des preuves qui militent en faveur de la religion, un philosophe qui connaît les principes des sciences, un théologien scholastique qui possédait la généralité des sciences intellectuelles, tant anciennes que modernes.
a S'étant rendu dans la ville de Tunis, il y fit la connaissance de Timam Abd'cl-Salam, que- de tous les côtés on allait entendre ou consulter.
« Il s'attacha à cet homme célèbre, dont il se mit à suivre le cours d'enseignement et de cette fréquentation il retira les plus fructueux avantages. C'est à ce propos que son fils Abou-Mohammed-Abd'AUah raconte le trait suivant qui est déjà connu de nos lecteurs :
« Arrivé dans la capitale de Tunisie, dit-il, ce qui attira avant tout son attention et mérita sa préférence, ce fut renseignement professé par le cheikh Abd'el- Salam. S'étant donc rendu à Tune des conférences de ce professeur, il s'assit dans la salle où celui-ci devait faire sa leçon. Abd'el-Salam se mit alors à discuter le sens qu'il convenait de donner au mot souvenir (al-d/iifer), dont il est question dans le livre sacré. Il se demanda s'il ne fallait pas entendre par ce mot le souvenir oral ou exprimé par la langue humaine. « Maitre^ lui dit Abou-Abd' Allah, le souvenir n'est-il pas Topposé de Toubli? Or, il est évident que l'oubli a son siège dans le cœur et nullement dans la langue, et que deux choses opposées Tune à l'autre doivent nécessairement se rencontrer dans le même sujet ou dans le même endroit. » Le professeur lui objecta que le souvenir ayant pour opposé le silence, et le silence ayant pour siège ou organe la langue, il s'ensuivait que la langue était le siège de son opposé, le souvenir. Après cette réplique, Abou-Abd'Allah prit le parti do se taire^ ne voulant pas insister ni répondre, par modestie et par déférence envers le docte professeur. Quoiqu'il en soit de cette discussion entre ces deux savants, il est constant et vous le savez aussi bien que moi, que l'opposé du silence c'est l'action de parler et non le souvenir.
« Le lendemain matin, Abou-Abd' Allah, s'étant rendu de nouveau à la conférence, s'assit dans la salle où l'auditoire se trouvait réuni, quand celui dont c'était le tour de lire vint le trouver et lui dit : « Cidy, le cheikh veut que vous vous asseyiez à côté de lui. S*étant donc levé de sa place, il alla se mettre à côté du professeur. La lecture faite, le cheikh lui dit : —• De quel pays êtes-vous^ mon ami? — De la ville de Tlemcen, lui répondit celui-ci. — Le cheikh. — Seriez-vous Abou- Abd'AUah le Chérif ? — Oui, Cidy, ajouta le Chérif.
c Depuis ce moment, le cheikh lui donna des marques
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de distinction les plus flatteuses et le faisait s'asseoir à ses côtés, honneur qu'il lui continua jusqu'à l'époque où celui-ci quitta le pays.
« Il prenait des leçons particulières auprès du cheikh dans la maison de celui-ci, et dans les conférences données par ce professeur il fît la connaissance des plus hauts personnages de la ville, qui admiraient son esprit, et chez qui croissait, chaque jour, le respect et la vénération qu'ils professaient envers sa personne. De retour dans sa patrie^ l'esprit enrichi de vastes connaissances et orné de sagesse, il se fit un devoir d'enseigner ce qu'il avait a^^pris et de faire revivre l'em* pire des lois chez ses propres concitoyens.
« Quant à son physique et à son extérieur, c'était l'un des plus beaux hommes de son temps ; sa vue inspirait le plus grand respect ; la noblesse de son origine éclatait sur sa figure et son aspect était comme une lumière éblouissante. Il était doué d'une âme noble et généreuse, d'un esprit grand et élevé. Son costume était toujours propre et élégant, mais sans recherche ni affectation. Il avait le cœur bravo sans fierté. Son langage était doux et modéré quand il avait à commander. Intelli^ gence forte et puissante, il savait faire entrer les esprits dans le fond de sa pensée par une exposition claire et lumineuse. Homme de confiance, juste et ferme, les grands se soumettaient à lui sans contestation aucune ; d'une gaito la plus sincère du monde, d'une politesse exquise et sans exemple envers tous les hommes, il se montrait envers eux compatissant et miséricordieux dans leurs besoins, indulgent et doux quand on lui disait des choses désagréables ; il ne manquait jamais de venir à leur aide, de s'intéresser à eux, de les accueillir avec bienveillance, de les consoler et de leur conseiller Tétude comme un moyen propre à calmer les peines de l'âme. Ayant le bras long et la main prodigue, il se plaisait à gratifier ceux qui avaient coutume de porter un costume
élégant, de vêtements fins et délicats ainsi que do sommes d'argent considérables.
€ L'on était sûr de trouver toujours en lui un savant d'une large générosité, d'un commerce doux et facile, le visage rayonnant de gaîté, le cœur pur et sans tache.
« Un jour il vit arriver chez lui un individu que Ton désignait communément sous le sobriquet d^Almohtedy (le bien dirigé) : c'était un savant qui jadis avait professé avec distinction et éloquence. Notre Chérif lui fit présent d'un habillement complet et d'une certaine somme d'argent. Une fois, se trouvant à Fez, il alla lui faire une visite de politesse et d'honnêteté : c'est alors qu'Almohtedy lui raconta qu'il avait jadis commencé à faire lire et a expliquer l'AIkoran dans le quartier des KairawenienSj mais qu'il n'avait jamais osé faire connaître sa fâcheuse situation aux habitants du quartier, où d'ailleurs les élèves ne pouvaient rien lui donner. Le Chérif, touché de compassion en entendant ce récit, envoya le lendemain matin quatre de ses élèves, portant chacun un rouleau de pièces d'argent. « Allez, leur dit-il, assister à lalegon de ce professeur, et, quand il se mettra à lire, jetez devant lui ces rouleaux d'argent » . C'est ce qu'ils firent. Almohtedy, ramassant l'argent, remercia les élèves et pria Dieu pour eux. Dès lors tout le monde lui promit de suivre ses leçons ; les cadeaux et l'argent affluèrent chez lui, et il finitpar jouir de la plus grande aisance. Un jour le sultan demanda à notre chérif l'explication d'une question traitée par Ibn-el-Hâdjcb. « Il n'y a, lui dit Abou-Abd* Allah, que le taleb un tel , qui comprenne bien cette question; malheureusement il est de ceux que la misère éprouve. » Comme le sultan demanda à le voir, on lui dit qu'il se trouvait à l'école. Pour faire honneur aux savants de cette école, il ordonna qu^on donnât au taleb une mule, un habillement complet et de l'argent et qu'on le fît venir en sa pré-
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sence. Le taleb, étant bientôt arrivé, se mit adonner en présence du sultan Texplication qu'on lui avait demandée. On lui dit : « De qui tenez- vous cette explication? — Je la tiens répondit-il, de la bouche du Chérif Abou-Abd'AUah Mohammed ici présent. » En ce temps-là, nul n*était plus entouré de considération que les Talebs ; ils étaient très nombreux, fort riches, et retiraient les plus grands avantages de leur savoir et de leur profession. Le Chérif eut donc la consolation de voir la science se développer sous ses yeux et se répandre partout. De tous les côtés on se rendait auprès de lui et Ton avait recours à ses lumières, sûrs de trouver auprès de lui un accueil favorable, des paroles douces, des manières polies et pleines de bienveillance.
(c II ne fallait pas longtemps à un étudiant pour se plaire avec un maître aussi distingué et s'attacher à lui avec joie et une sincère affection ; lui, de son côté, ne' montrait de préférence et de dévouement que pour ses élèves, qui seuls, du reste, avaient accès auprès de lui. Il avait soin de les porter à la recherche de la vérité et de les exciter à Tamour de la plus haute perfection; il leur inculquait la connaissance des grandes et surnaturelles vérités et cherchait à les détacher ainsi de la vue de tout ce qui est créé.
« Il avait soin de préparer chez lui ce qu'il avait à dire, et il débitait ses discours devant ses auditeurs de la manière la plus agréable et la plus heureuse. Il lui arrivait aussi souvent de fixer sur le papier les matières de son enseignement et de les faire paraître sous une forme élégante et châtiée, afin de les rendre plus attrayantes, en sorte que chacun pouvait les lire et y puiser des connaissances et de l'instruction. Grâce à la prospérité de sa fortune et à son aisance, il pouvait procurer à chacun son pain et sa subsistance, si bien que Ton s'attachait à sa personne non seulement à cause de
la générosité de son caractère mais aussi pour la grandeur de son âmo et l'élévation de son esprit.
« Ami avant tout de la justice et de l'impartialité, on ne le voyait jamais en proie à la colère, et si parfois ce sentiment venait à naître dans son cœur, aussitôt il se trouvait réprimé. Plus d'une fois aussi les ennuis qu'on lui causait le priva des agréments de la société. Juste et équitable, il rendait service à son prochain sans hauteur ni fierté ; indulgent envers les autres, il était scrupuleux et d*une conscience délicate pour lui-même. Dans toute sa conduite il avait pour règle de suivre les exemples des ancêtres. Â l'égard de sa famille et de ses parents il usait de largesse, fournissant à leurs dépensés et contribuant à leur bien-être ; il leur donnait des marques de la plus tendre affection ; il ne leur épargnait pas, au besoin, les consolations et les bons avis; il leur assignait des pensions sur ses propres revenus, n'épargnant rien pour leur venir en aide et les secourir. Il traitait ses hôtes avec la plus grande libéralité ; il leur offrait tout ce qui tombait sous sa main. Souvent il lui arriva de procurer à ses écoliers les aliments les plus exquis et d'un prix hors de proportion avec leur fortune. Sa maison était le rendez-vous des savants et des hommes vertueux ; les cheikhs eux-mêmes l'honoraient et lui témoignaient la plus grande vénération. En parlant de notre Chérif le docteur Ibn-Abd'el-Salam ne craignait pas de dire : « Je ne crois pas que dans tout le Maghreb il soit possible de rencontrer un savant d'un mérite aussi éminent. » On attribue au cheikh El- Aily cet autre propos au sujet de notre chérif: <c De tous les élèves qui ont été dans le cas de suivre le cours de mon enseignement, je puis dire que le Chérif a été celui qui a été le mieux partagé et qui a réellement acquis le plus de savoir. »
« Le même cheikh disait encore : « J'ai étudié sous plusieurs maîtres tant en Orient qu'en Occident ; je n'en ai guère vu que quatre d'une incontestable supériorité;
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or, je dois Tavouer, Abou-Abd'Allah le Chérif les surpasse tous par la hauteur de son intelligence et par la richesse des connaissances et de son savoir. » Quand les étudiants qui prenaient leurs leçons auprès du cheikh El-Aïly trouvaient une question obscure et qu'à ce sujet il s'élevait entre eux une discussion, il leur disait : « Allez voir ce qu'en pense le chérif Abou-Abd'Allah. » Le cheikh Ibn-Arafah lui dit un jour : « Jamais personne ne pourra atteindre le haut degré de votre savoir. » Et quand il apprit la nouvelle de la mort du Chérif: Que Dieu lui fasse miséricorde, s'écria-t-il ; avec lui viennent de s'éteindre les sciences intellectuelles, m A répoque, où jeune encore il étudiait dans la ville de Fez, il suivit le cours d'enseignement professé par le pieux cheikh Abd'el-Moumen el-Kabbaz. Un jour, une dispute s' étant élevée dans Fécole, il déploya un riche talent et une grande érudition. Le cheikh Abd'el- Moumen étonné jeta les yeux sur lui en lui disant : « Mon ami, est-ce de ton fond que tu as tiré tout ce que tu viens d'exposer, ou bien l'as-tu puisé dans quelque livre ? — « Non, lui répondit le jeune homme, je he l'ai vu dans aucun livre. » Comme le cheikh, après l'avoir questionné sur son pays et sur sa parenté, lui demanda aussi pour quel motif il était venu à Fez, le Chérif lui répondit qu'il était venu seulement pour étudier sous sa savante direction. A ces mots, le professeur ne put s'empêcher de dire tout haut : « Louange à Dieu qui a daigné t' accorder sa grâce et sa faveur ! » Après cela, il pria Dieu pour lui et le bénit. Une autre fois le jeune étudiant soutint une discussion avec son maître Abou- Zeid, fils de l'Imam, au sujet de la tradition qui dit : € Nul ne se lamente sur un mcrt à moins que ce ne soit Tunedeses épouses (1). » Ils se disputèrent longtemps
(!) Le sens du texte n'est pas clair: on pourrait traduire aussi bien: « Ne te lamente point sur un mort, à moins qu'il ne s'agisse
sur la portée de cette tradition, soit en répondant, soit en faisant des objections ; finalement la vérité s' étant déclarée en faveur du chérif Abou-Abd'AlIah , le cheikh vaincu lui répéta ces paroles du poète : « Chaque jour je lui enseigne Tart de lancer des traits, et quand il voit ses bras affermis, il les dirige contre son maître. »
«On tient de la bouche du cheikh Abou-Yahia el-Madghary le trait suivant : un jour que les savants se trouvaient réunis à la Cour du sultan Abou-Einan, co monarque ordonna à Talfakih le docte hafidh et cadhy Abou-Abd'Allah el-Maghreby de lui expliquer TAlkoran, honneur que celui-ci no voulut point accepter, en disant que le chérif Abou-Abd'Allah était plus digne que lui et beaucoup plus capable de remplir cette tâche.
« Je sais, lui répondit le sultan, que tu connais parfaitement TAlkoran, ainsi que tous les commentateurs du livre sacré ; par conséquent, je veux que tu nous ;le lises. — Abou-Abd'Allah, lui réplique Talfakih, est plus capable que votre humble serviteur; je ne saurais sans témérité me risquer à lire en sa présence. » Après ce refus qui donna une haute idée de sa modération et de son équité, Abou-Abd'Allah se décida à faire désormais l'explication qu'on avait demandée, en présence de tous les savants du Maghreb. En conséquence il s'installa dans le palais du sultan, se plaça au pied du trône de Sa Majesté et assis sur le tapis royal il fit jaillir de son esprit des sources de sagesse si abondantes, que l'auditoire s'en trouva comme stupéfié ; il apporta tant de tré-
de Tune de tes trois épouses. » D'après le D' Abou-Hanifah il est permis de pleurer sur uii mort,mais non de se lamenter^ et l'on attribue à Mahomet cette terrible menace : « La femme qui se lamente sur un mort et ceux qui l'enfourent et l'entendent, attirent sur leurs têtes la malédiction de Dieu, des Anges et de tous les hommes. » Voyez aMH^i Ad-Dourra al- fahhira, la. Perle prècieM,s6 de Ghazalif texte et traduction par Lucien Gautier, GenOve, 1878, page 25.
180 COMPLÉMENT DB l'hISTOIRB DES BENI-ZEITAN.
sors de science que nul ne pouvait les embrasser. Lors* qu'il eut achevé de parler, le sultan plein d'admiration fît cette réflexion : « C'est en goûtant les fruits de son profond-savoir, que je m'éclaire et m'instruis. » Au sortir de la séance le cadhy Al-Fechtâly qui vînt lui faire une visite, se permit de lui demander tout ce qu'il avait composé ce jour-là. « J'ai fait tel et tel livre, lui répondit-il, et il lui nomma des ouvrages qui sont aujourd'hui connus de tous les savants. Le cadhy apprit ainsi que le talent est un don de la nature et que chez le Chérif rhabilcté n'était pas seulement le fruit de l'expérience ou d'une longue étude.
a Mon père m'a rapporté ce que disait le fameux prédicateur [El'Khatib) Ibn-Marzouk à propos du voyage que fit ù Tunis Abou-Abd' Allah : j'ai beaucoup regretté son départ et notre séparation; mais j'ai à remercier Dieu de ce qu'il a bien voulu permettre aux habitants de rifrikiah de voir et de connaître un savant du Maghreb aussi distingué que lui. Et il ajoutait que le cheikh^ l'illustre et vertueux alfakih Moussa el-Abdoussy, le doyen des alfakihs de Fez, recherchait les notes écrites ou les décisions juridiques d' Abou-Abd' Allah et qu'il avait soin de les enregistrer dans ses cahiers ; or, il était plus âgé qu'Abou-Abd'Allah. Mon père m'a aussi raconté qu'il avait entendu dire à lalfakih traditionniste, le cadhy Abou-Aly-Mansour Ibn-Hadiahel-Karchy qu'il avait appris toutes les sciences que, de son temps, l'on enseignait dans les écoles, autant, du moins, qu'il avait pu en embrasser; mais qu'il s'était particulièrement attaché à l'enseignementd'Abou-Abd'AUah, ce noble rejeton d'Al-Hassan, parce qu'il avait vu en lui un homme sans cesse appliqué à l'étude, dont Dieu seul connaissait à quelle hauteur de savoir il était parvenu. »
« D'un autre côté, j'ai aussi ouï dire àl'alfakih Abou- Yahia el-Metghary ce qui suit : « J'ai assisté bien des fois aux réunions des savants les plus éminents de nos
jours; jamais je n'en ai vu d^aussi distingué qu'Abou- Âbd*Âllah et ses deux fils après lui. »
€ Pour ce qui est de l'étendue et de la variété de son savoir, c'est un fait connu de tout le monde ; on peut dire sans se tromper que sous ce rapport, il ne laissait rien à désirer. A la connaissance de la loi divine positive il joignait celle du mysticisme ou du sens caché qu'elle renferme^ car dans la voie de cette science ardue et sublime il avait fait d'immenses progrès. Quand il parlait de la connaissance de Dieu, il ne lui était pas difficile de s'exprimer ; il n'était point non plus embarrassé pour trouver les idées; c'est alors que les savants considéraient comme un granJ bonheur de pouvoir se rendre auprès de lui et venir prêter l'oreille à ses admirables discours, car il les introduisait dans le jardin de son vrai paradis et les abreuvait des eaux célestes de son mysticisme en leur communiquant la science du livre sacré.
« Pendantvingt-cinqansqu'ilmità expliquer l'Alkoran, il le fit de la manière la plus admirable et, cela, devant un auditoire des plus nombreux et des plus respectables, en présence des plus grands monarques du monde, d'une foule de savants, de personnes pieuses, d'étudiants déjà remarquables par leur savoir. Pas un des docteurs de son époque ne manqua Toccasion d'aller Tentendre. Il était parfaitement au courant de tout ce qui concerne le livre saint ; les lettres, l'orthographe du texte, la grammaire et la syntaxe, les leçons, les variantes, les diverses explications, les défenses, les commandements, les différents sens, les ordonnances et les interdictions, les versets qui abrogent et ceux qui sont abrogés, les dates et autres détails, rien ne lui échappait, rien de tout cela n'était omis, et il avait soin d'appliquer à chacune de ses observations toute la vigueur de son intelligence et de son attention.
t Lorsqu'il parlait du jour dernier, chacun était étonné
182 COMPLÉIfENT DB l'hISTOIRB DES BENI-ZBITAN.
de là connaissance qui éclatait en lui des choses de Dieu, jointe à la science des traditions dans laquelle il excellait; il signalait celles qui jouissaient de peu de valeur , celles qui étaient obscures ou douteuses, celles qu'on pouvait contester, celles qui étaient tout à £ût authentiques ; il en nommait les auteurs, il en faisait connaître les textes et les variantes. Ajoutez à ce mérite celui d'être versé dans les fondements de la religion, dont il pouvait faire valoir les preuves, et donner la démonstration. Très orthodoxe dans sa croyance, fort au courant de ce qui se lit dans les ouvrages des traditionnistes, il était en état de faire triompher la vérité et de résoudre promptement les questions les plus difficiles. Il n'avait, d'ailleurs, pour élucider les plus graves difficultés, qu'à suivre l'habitude qu'il avait d'étudier et de s'instruire sans cesse. Du reste, il suivait exactement la pratique des anciens et des hommes vertueux de leur temps, quand il s'agissait de cacher certains cas qui réclamaient le secret, de garder ceux qui étaient trop intimes.
« lia enrichi la scienced'un grand nombre d'ouvrages; on lui doit entre autres un livre sur la prédestination et les arrêts immuables de Dieu, ouvrage excellent où la vérité trouve sa juste valeur, où les notions relatives à ce dogme sont exposées de la manière la plus exacte et la plus lucide.
a Les savants du Maghreb avaientrecours à ses lumières quand ils avaient à résoudre une question difficile; c'est ainsi que le savant alfakih, le docteur accompli, El-Rahouny, lui envoya plusieurs questions à résoudre, questions dont notre cliérif n'eut point de peine à éclaircir les difficultés, ni à trouver le nœud et la solution. Il était, en effet, l'un des princes de la secte malékite, Tun des docteurs en droit qui jouissaient de la plus grande autorité ; expert dans la connaissance de l'âme, il s'occupait constamment et avec succès de l'étude des prin-
dpes et des branches du droit ; très versé dans les lois et dans leur application, énergique dans ses décisions, d'un jugement prompt et sûr, d'une conscience scrupuleuse et délicate, soigneux et recueilli quand il s'agissait de donner une consultation juridique, il jouissait de la conCance des gens de religion et craignant Dieu. On venait le consulter des endroits les plus éloignés ; il s'occupait avec soin des affaires relatives au divorce qui lui étaient confiées : mais il les évitait autant que possible. Il passa une grande partie de sa vie à enseigner le droit ; mais la plupart du temps ce qu'il aimai à relire c'était la Modawanah, ce qu'il faisait après la leçon qu'il avait consacrée à l'explication du livre sacré, méthode qu'il suivit jusqu'à ses derniers jours.
« Les étudiants retirèrent de son enseignement des avantages tels, qu'ils n'en avaient pu retirer d'aussi fructueux de son temps, ni dans aucune autre grande ville.
c Or, il arriva que certains alfakihs de Fez, jaloux du mérite de notre Chérif, osèrent le desservir auprès du sultan Abou-Einan, en l'accusant de ne pas s occuper suffisamment de l'étude du droit. Incontinent et ce jour-là même le sultan manda à la Cour tous les aKakihs; quand ils furent arrivés, il ordonna au Chérif de lui lire le hadith qui porte : Quand un chien a lappé le vase de quelqu'un de voits, etc., pour le mettre à l'épreuve et connaitre ce qu'il savait en fait de jurisprudence. Sur ce, le Chérif se mit à parler aussitôt et sans réflexion préalable. La première chose qu'il dit fut ceci : « Au sujet du hadith en question, il n'y a pas moins de vingt-cinq explications différentes. La première est celle-ci ; voici la seconde, et il les cita toutes Tune après l'autre. Ensuite U parla sur la dernière, en soutenant qu'il fallait la préférer aux autres et en s'exprimant là-dessus comme s'il avait copié ce qu'il disait dans quelque livre. Le sultan, émerveillé de lui voir déployer tant d érudition, s'avança
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vers les détracteurs et leur dit : voilà l'homme que l'on m'a signalé comme un ignorant, comme un professeur étranger à la science de la jurisprudence.
ce II avait la parole douce et claire ; la science se manifestait dans ses discours dans toute sa force; les lumières qui en jaillissaient étaient des plus éclatantes ; elles étaient accueillies et acceptées sans embarras par tout le monde^ car elles étaient aussi splendides que les rayons du soleil. Versé comme il rétait dans les principes du droit, il composa sur cette matière un grand ouvrage qu'il intitula : « La clef des racines ou art de fonder les branches sur leurs racines y ouvrage où il voulut montrer l'accord des questions de droit avec les principes fondamentaux de cette science. C'était l'un des hommes les plus versés dans la grammaire de la langue arabe, l'un des plus au courant de tout ce qui se rapporte à cette science. Pour ce qui est des Belles-Lettres, il en avait acquis une grande connaissance ; il était à la fois un arabisant, un grammairien, un prodige en fait de rhétorique et dans l'art d'orner son style, en sorte que le jour de sa mort les étudiants disaient en parlant de lui : Nous avons perdu notre médecin, faisant allusion à la connaissance qu'il avait de leurs pensées les plus secrètes. Il savait la langue, la grammaire, Tart poétique, les anciens proverbes, l'histoire des peuples, leurs mœurs et leurs religions, les journées célèbres des Arabes, leurs guerres et leurs mœurs ; il pouvait raconter l'histoire des hommes pieux et leur manière de vivre, faire connaître la secte des Soufis, leurs coutumes et leurs règles. Il était agréable dans ses conférences, qu'il assaisonnait d'anecdotes piquantes et instructives; d'un accès difficile, doux dans la conversation, d'un cœur bon et excellent, modéré et impartial dans les disputes et les discussions , toujours libéral, donnant sans limite ni refus. Il connaissait à merveille les traditions relatives à l'état de l'âme, la
manière de la purifier,soii mélange avec le corps^sa forme et sa nature. Il savait, au besoin, indiquer les moyens propres à remédier aux choses fâcheuses de la vie.
c( Quant aux sciences intellectuelles, aucune ne lui était étrangère : il connaissait la logique, le calcul, l'astronomie, la géométrie, la musique, la médecine, Tanatomîe, l'agriculture, ainsi que la plupart des sciences anciennes et modernes.
ce II composa un commentaire sur leD/omaî d'Aikhoundjy^ l'un des meilleurs ouvrages qui aient vu le jour, et dont les savants retirent le plus grand profit. Il en fit fréquemment la matière de ses leçons ; il en multiplia les copies à tel point, que le livre se répandit et tomba dans les mains de tout le monde. Il composa aussi un livre sur les donations.
« Il n'a pas produit un plus grand nombre d'ouvrages, parce que sa principale occupation consistait à donner des leçons et à former des disciples, en sorte qu'il sortit de son école une foule innombrable de savants distingués, de personnes vertueuses et même de grands saints.
« Il était non seulement l'objet de la vénération la plus profonde, mais aussi de l'amour de la part de tout le xnonde : Dieu lui-même avait placé cet amour dans tous les cœurs ; quiconque le voyait, ne pouvait s'empêcher de lui vouer son affection, même sans le connaître. Les rois eux-mêmes lui donnaient des marques d'honneur et de respect; ils lui assignaient une place distinguée dans leurs conseils; ils se montraient pleins d'égards envers lui et se plaisaient à l'écouter. Il lui arrivait quelquefois de se montrer à leur endroit plein de courtoisie et de complaisance, ce qui ne l'empêchait pas de prendre devant eux la dé- . fense du droit, de venir au secours des opprimés et de s'occuper des affaires qu'on lui avait recommandées.
t Voici cequ'il dit un jour à un souverain, après avoir plaidé en sa présence en faveur d'un alfakih, auquel il
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s'intéressait et qui, malgré cela, avait été condamné à la bastonnade : « Si cet homme est chétif à vos yeux, il n'en est pas moins grand aux yeux du monde ; au surplus, il est de ceux qui, avant tout, aiment la science et la cultivent. » Grâce à ces paroles bienveillantes , Talfakih échappa au châtiment en question et fut renvoyé avec honneur.
a Une autre fois, un marabout se présenta devant le sultan Abou-Hammou, qui venait à peine de monter sur le trône. Au lieu de lui baiser la main et de lui rendre hommage, il se contenta de le saluer et il se retira. Le sultan, courroucé, s'écria : « Quelle audace ? cet homme ne veut point reconnaître ma souveraineté ; il trame sans doute contre moi quelque forfait. — Sire, lui dit Abou- Abd* Allah, ce qui vous offense dans cet individu a toujours été toléré par vos illustres prédécesseurs, et celui qui vient de vous saluer est connu pour un homme de Dieu. » Cette explication appaisa la colère du roi, qui depuis rendit ses bonnes grâces au marabout et lui accorda même le gouvernement de toute sa tribu.
« Le Chérif avait Thabitude de ne pas engager de dispute avec les savants, quand il assistait en leur compagnie aux conseils des rois; loin de là, il respectait chez eux le mérite et la dignité de la science. Il ne met* tait aucun empressement à réfuter les opinions de qui que ce soit, ni à relever les erreurs de ceux qui étaient chargés d'expliquer TAlkoran. Il ne rebutait point les gens du peuple, et il ne se montrait pas trop sévère envers eux, quand ils s'étaient rendus coupables de quelque faute. Ses conférences et ses leçons étaient non seulement agréables et attrayantes, mais instructives et solides ; quand il traitait une question, il rélucidait complètement.
c Toute sa journée se passait à donner des leçons, à étudier ou à lire. Il se servait du sablier pour régler le temps qu'il consacrait aux étudiants. Il consacrait un
BIOGRAPHIE DBS SAVANTS DU BÈGNB PRÉCÉDENT. 187
tiers de la nuit au sommeil, un autre tiers à Tétudeet le dernier à la prière et aux exercices de la piété. Chaque nuit il récitait pendant la prière huit sections du livre sacré, autant au commencement de la journée et six autres entre chaque prière.
«c Quand il récitait une section, il le faisait toujours avec une gninde attention et il accompagnait cette récita* lion de la lecture de quelque commentaire qu'il poussait jusqu'au quart de chaque section. Chaque jour il s'appliquait à discuter avec ses élèves, pensant avec raison que cet exercice leur était très utile, et,quand la discussion était terminée, il leur ordonnait de prendre des notes sur la question agitée, qu'il se réservait de trancher ensuite. 11 avait l'habitude de parcourir un grand nombre de livres avant de faire sa leçon. Il m'a été raconté par un de ses amis^qu'étant entré un jour dans sa bibliothèque il trouva étalés et ouverts devant lui une cinquantaine environ de volumes. Il avait une foi vive et solide, une âme exempte du vice de la cupidité et de l'ambition. Ni les nécessités delà vie, ni le travail n'étaient capables de lui faire négliger la culture de la science Sa grande préoccupation fut toujours de se livrer à l'étude, jusqu'au moment où elle lui ouvrit le chemin delà fortune et lui procura les deux sortes de biens désirables, les biens spirituels et les biens temporels.
Quand il s'agissait de délibérer sur quelque affaire importante, il siégeait dans les conseils des rois, qui écoutaient son avis avec la plus sérieuse attention ; il soutenait devant eux la justice et la vérité à l'aide de 8on excellente mémoire et de son grand savoir, avec le prestige de son immense renommée et l'autorité du haut rang qu'il occupait à la cour, ne sacrifiant au désir de plaire à ses maitres aucun des devoirs de la religion et de sa conscience, ne demandant jamais autre chose que ce qui lui paraissait conforme à la loi musulmane , respectant la réserve de ceux qui n'osaient dire fran-
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chement ce qu'ils pensaient dans leur cœur, et évitant de les tourmenter à ce propos. Du reste, il ne savait ce que c'était que de tirer vengeance de ses ennemis et il supportait avec patience la malveillance de ses envieux, qu'il parvenait à éloigner de sa personne de la manière la plus polie et la plus honnête. 11 accueillait, au contraire, avec bonheur les gens de mérite et vertueux et recherchait la société des personnes estimables et jouissant de la considération^ se souciant fort peu |de celles qui ne lui paraissaient pas digne do cette attention.
Les savants d'Espagne étaient de ceux qui savaient le mieux apprécier son mérite et qui avaient la plus grande considération pour sa personne : le célèbre Lissan-el-Dyn, à qui l'on doit tant de notices précieuses, tant d'excellents ouvrages, quand il donnait le jour à quelque livre de sa composition, ne manquait jamais de lui en faire hommage et de lui demander comme une insigne faveur d'y tracer quelques lignes de son écriture. Le cheikh , l'imam et mufti Abou-Saïd , fils lui-même de cheikhs et savants Espagnols , et l'une des dernières illustrations de ce pays, toutes les fois qu'il rencontrait sur ses pas une question difficile, n'hésitait point de lui écrire pour la lui soumettre et lui en demander la solution, reconnaissant ainsi la supériorité de son savoir,
« Quant à ce qui est de son détachement des choses de ce monde, de sa bienfaisance et de sa piété, il avait une âme riche en Dieu, la conscience tranquille, le cœur content. Plein de sympathie et d'intérêt pour les gens de sa famille, ainsi que pour les personnes qui lui étaient étrangères, il tenait peu aux biens qu'il possédait et ne songeait guère à en acquérir de nouveaux : la conservation de sa fortune était le moindre de ses soucis. Il ne regardait point de trop près, quand il s'agissait pour lui de donner : son unique pensée, son seul désir était de s'instruire et d'acquérir la sagesse.
« Il m'a été raconté par Tundeses enfants,notre cheikh Abd'Âllah, que dans un temps le Chérif passa six mois entiers à travailler seul sans voir même ses enfants, se levantle matin, quand ils étaient encore endormis, et venant la nuit, quand déjà ils dormaient. J'ai aussi ouï dire à mon père que notre Chérif ne reçût aucune des pensions affectées à Técole ni ailleurs, pendant tout le temps que durèrent ses études ; que son père lui donnait de l'argent pour fournir à ses dépenses, et que cela lui suffisait. Plus d'une fois, soit dans le mois de ramadhan, soit à une autre fête de l'année, il lui arriva, quand on lui avait servi pour son repas du soir ce qu'il y avait de meilleur en fait de nourriture, de le laisser là pour se livrer à l'étude jusqu'au moment où se fait le repas avant l'aurore ; etquand, à cette heure matinale, on lui apportait les mêmes aliments, den'ypointtoucher jusqu'au lever du jour, de telle sorte qu'il ne discontinuait ni le jeûne ni l'étude. Se battant les flancs, comme dit le proverbe, et fuyant à toutes jambes, il évitait avec prudence les attaques du loup : aussi amis ou ennemis tous convenaient de la pureté de ses intentions et de son parfait désintéressement. Les bons comme les méchants l'aimaient également. On voyait en lui un homme toujours pensif et réfléchi , soumis aux lois, fidèle à ses devoirs religieuXy exact à observer ce qui est commandé et à fuir ce qui est défendu, de telle sorte que personne n'avait rien à lui reprocher à cet égard.
« Il jouissait de l'estime des rois, qui, de leur côté, ne lui ménageaient point les faveurs, qui tous cherchaient à l'attirer à leur Cour et à lui rendre des honneurs ; il ne voulut jamais accepter aucune charge touchant les affaires de ce monde, ne s' occupant que de ses études et de la diffusion de la science partout et autant que cela lui était permis. Le sultan Abou-Saïd professait pour lui la plus tendre affection : il ne lui adressait jamais la parole sans l'honorer du titre de maitre et de
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seigneur. Lorsque les liens qui affermissaient son empire vinrent à se rompre, il proposa au Chérif de lui garder en dépôt une certaine somme d'argent dont celui-ci ne voulut point se charger. Le dépôt fut alors confié à une autre personne en présence du Chérif, qui fut, par conséquent, témoin de cet acte. Abou-Einan étant monté sur le trône, la chose lui fut rapportée, et ayant interrogé le Chérif à ce sujet il se mit en colère contre lui et lui reprocha durement de ne pas lui avoir parlé de l'existence du dépôt; bien plus, il ordonna de le frapper et de le déférer au conseil des Ulem&s. Le Chérif lui répondit en ces termes : « Je ne suis qu'un simple témoin; mon devoir, dans cette affaire, était non d'apporter mon témoignage, mais bien de le tenir caché et de le garder pour moi. Quant à Thonneur que vous me faites de m'admettre au nombre de vos courtisans , je le considère comme une faveur bien plus nuisible qu'avantageuse pour moi : j'y perds ma religion , mon savoir, ma peine et mon travail. » Il accompagna ces paroles d'autres expressions dures contre le sultan, lequel dans sa colère commanda qu'on le jetât en prison. Quelque temps après cette déplorable affaire, un cheiklî étranger au pays et venu de TYfrikiah, le nommé Yâakoub ibn-Aly, se présenta à la Cour du sultan, qui lui demanda ce qu'on pensait, en Yfrikiah,de son gouvernement : « L'on n'en dit que du bien, lui répondit le cheikh; seulement, on y fait courir le bruit que vous avez fait jeter en prison un Chérif, un savant du plus grand mérite, ce qui n'est approuvé ni des petits, ni des grands. »
« Le sultan fit alors relâcher le prisonnier et se mit à lui faire du bien, sans que celui-ci eut fait aucune démarche pour cela, sans même qu'il connût la main de son bienfaiteur. Ce que nous venons de raconter est une des plus grandes épreuves que le Chérif ait eu à supporter dans le cours de sa vie. Il est vrai que dans la suite le
sultan, Âbou Einan ne cessa de lui en faire des excuses et de lui en témoigner des regrets jusqu'à sa mort. Le Chérif était, en effet, un homme sûr, gardien (idè!e des secrets qu'on lui avait confiés, toujours maître de luimême et jaloux, avant tout, de son honneur. Les personnes pieuses aussi bien que les gens du monde avaient recours à ses lumières; les proches et les étrangers avaient en lui la plus grande confiance.
« Un homme digne de foi a raconté le trait suivant : € Le cadhy de Constantine, Hassan Ibn-Bâdis, avait donné en dépôt à notre Chérif cent dinars renfermés dans un rouleau, et, après les avoir reçus, le Chérif les avait déposés dans sa maison. Quelque temps après, sur la demande du propriétaire, ayant tiré le rouleau de l'endroit où il Tavait déposé, il trouva écrit dessus : Cent pièces d'or ; puis ayant ouvert le rouleau et compté l'argent, il n'en trouva effectivement que soixante-quinze. Pensant qu'il devait y en avoir cent, comme l'indiquait l'étiquette, il en ajouta vingt-cinq autres et dit au dépositaire : « Quand j'ai reçu de vous cet argent, je l'ai fait jsans compter, puis ayant jeté les yeux sur l'étiquette, j'ai voulu vérifier la somme, et ne Tayant pas trouexacte ni conforme à l'indication, je Tai complétée, •oyant que ce qui manquait avait été égaré chez moi. » « Cidi, lui répondit le propriétaire, vous êtes dans l'erreur : je ne vous avais confié que la somme de soixante- C|uinze pièces d'or. » Il lui rendit donc ce qu'il avait ajouté, en rendant grâces à Dieu de ce qu'il avait rencontré un homme d'une conscience aussi délicate. »
« Comme règle de conduite dans toutes ses affaires, il
s'en tenait à la Sonnah ou tradition , en s'appuyant sur l'au-
toritédesespartisansetdesesinterprctes;c'est qu'en gêné-
raljil ne s'écartait point du sentiment unanime des grands
docteurs,se conformant le plus souvent à leurs décisions.
Il s'élevait avec fermeté contre les novateurs qui ne
pouvaient fonder leur opinion sur aucune preuve solide.
« Quand il s'agissait de prendre la défense du droit ou de la vérité, il déployait la force et le courage le plus louable, sans que l'on pût découvrir de son côté aucune assertion hétérodoxe. La vénération dont il était entouré croissait de jour en jour ; il avait soin de ne jamais exposer les secrets de la loi hors de propos ; il évitait de mettre en peine qui que ce soit, mais en même temps il éloignait de sa présence quiconque aurait entrepris d'élever quelqu'un au-dessus de son mérite : il ne s'occupait, du reste, que de ce qui pouvait le regarder.
« Un jour, un jeune homme qui étudiait le droit, à Fez, s'avisa de l'interroger et de lui demander ce qu'il fallait penser de la prééminence d'Abou-Bekr sur Omar. Le Chérif le mit dehors. Le chef des vizirs de l'empire qui assistait habituellement aux conférences de notre chérif pour y développer son instruction, s'emporta un jour contre l'un dos imams. Le professeur jeta sur lui un regard sévère et courroucé. Le vizir se tut, sans quitter la salle, où se faisait la conférence. Parmi ses élèves il y en avait un qui étudiait, sous sa direction, les livres d'AIghazâly, afin de pouvoir se vanter de les avoir lus et de les connaître. Le cheikh ayant eu un songe où il lui semblait qu'il plaçait ses livres dans un endroit sale et malpropre, négligea cet élève et ne voulut plus lui donner des leçons.
< Il préparait avec soin l'explication des versets du livre sacré, prenantconnaissance des diverses traditions qui s'y rapportaient et les comparant les unes avec les autres. Il étudiait aussi les choses du monde invisible, en y appliquant tout son zèle et toute son attention. On lui attribue un grand nombre de miracles, dont voici quelques-uns.
« Pendant que le sultan Abou-Einan occupait Constantine, il régna dans cette ville une si grande cherté de vivres, que le prix de huit fèves s'éleva jusqu'à un dirhem. La misère s'y faisait sentir d'une manière effrayante,
BIOGRAPHIE DBS SAVANTS DU RÈGNR PRÉCÉDENT. 193
quand plusieurs lettres furent remises à notre cherîf. Elles portaient sur l'adresse : A cidi Abou-Abd^allah. Les ayant ouvertes, il les trouva blanches, c'est-à-dire sans aucune écriture, mais renfermant un certain nombre de pièces d'or. Il ne put savoir d'où cet argent lui était venu, mais il s'en aida pour ses besoins jusqu'au moment où Dieu daigna le délivrer.
€ Autre miracle.Un jour qu'il faisait route avec Tarmée, on arriva sur les bords d'une rivière tellement grossie par les pluies, qu'elle ne pouvait être traversée que par les hommes à cheval. Quant à lui, il avait une ânesse sur laquelle il était monté, et qui, en compagnie des ^cavaliers, passa saine et sauve le torrent impétueux. Le campement ayant été installé dans le voisinage de la rivière^ le cheikh alla planter sa tente dans un endroit élevé qui se trouvait là. Or, vers le milieu de la nuit, les «aux sortant de leur lit envahirent le campement qu'elles inondèrent totalement ; elles s'élevèrent même jusqu'à une certaine hauteur dans l'intérieur des tentes et le pavillon du sultan 3'écroula, en sorte que l'on fut forcé de passer la nuit sans abri sur les bords de la rivière, pendant que notre cheikh que le torrent n'avait pu atteindre, respirait tranquillement sur l'éminenco qu'il avait choisie pour son gite. Le sultan, levant les yeux vers le cheikh et considérant ce qui était arrivé, ne put s'empêcher de dire : « Comment se fait-il qu'il ait su ce qui devait arriver cette nuit, et qu'il ne m'en ait rien dit ? »
« L'année qui fut témoin de sa mort, il en était arrivé dans ses explications de l'Alkoran à ces paroles du Très- Haut : On se réjouira à cause de la faveur de Dieu (Surate III, 165). Après une maladie qui avait duré un peu plus de dix-huit jours, il rendit le dernier soupir, savoir dans la nuit du dimanche, le quatrième jour du mois de Dhou'l-hidjjah lan 771 (1369-70). Il fut assisté dans son agonie et jusqu'à ses derniers moments par une
194 COMPLÉMENT DB l'hISTOIRE DES BSNI-ZEITAN.
foule d'UIemas, d'alfakihs et de lecteurs du livre de Dieu. Il a été raconté par le prédicateur, le savant et vertueux cheikh Aly-Ibn-Kariah-el-Karchy, par Falfakih Râched et par d'autres, que dans ces tristes moments ils lui virent faire des signes de la main , comme s'il invitait à s'asseoir certaines personnes qui seraient venues pour assister à sa mort. Ces savants étaient convaincus que c'étaient des anges.
c Son fils Âbou-Yahia a rapporté que dans sa dernière maladie le Chérif , après avoir baisé le livre sacré, se l'appliqua sur la figure en disant : «c Grand Dieu ! c^est au nom de ce saint livre que vous m'avez honoré dans ce monde; daignez aussi, en vertu de son mérite, mlionorer dans l'autre. » Après sa mort il apparut, dit-on, à un saint homme qui lui adressa cette question : «Où êtesvous? — Je repose, lui répondit le bienheureux, dans le séjour immortel delà vérité pure et sans nuage, en présence d'un Souverain fort et puissant. » Son éloge fa« nèbre fut célébré dans un long et magniGque poème par l'alfakih, le savant éminent, le mufti, le professeur distingué, Abou-Aly- Hassan, fils d'Ibrahim, fils de Sabea.
« Le sultan fut très affligé de la perte du Chérif ; il fit l'honneur au lîls du défunt de lui envoyer quelqu'un pour lui offrir ses compliments de condoléance et lui dire : te II n'est point mort celui qui vous a laissé sur la terre. Si vous avez perdu votre père, moi, j'ai perdu celui à qui je dois de surpasser en gloire les souverains du monde entier. » Après cela, le sultan lui confia l'enseignement de l'école, et en l'y installant, il lui assigna tous les revenus qui en dépendaient. »
Le biographe dont nous venons de traduire les paroles, voulant achever de relever le mérite scientifique de son héros, consacre la dernière partie de sa notice à l'exposé de diverses questions de droit qui furent adressées à celui-ci et qui trouvèrent auprès de lui une solution claire et bien raisonnée. Nous ferons grâce au
BIOGRAPHIE DES SAVANTS DU AÈGNE PnÉCÉDENT. 195
lecteur de cette partie finale de la biographie, car elle ne peut guère intéresser que des Ulémas et des juristes mulsulmans, et puis nous craignons qu'on ne trouve <iéjà trop long le tissu de cette notice. En perdant le Chérifla scienceeut,sans contredit, à regretter un de ses représentants les plus distingués; mais le fils qu'il laissa après lui et qui hérita de sa fortune et de son nom, atteignit, croyons-nous, un degré plus haut de perfection dans l'échelle sans fin des connaissances divines et humaines.
a 2^ L'alfakih Abou-Mohammed Abd' Allah ibn-Mohammed Ibn-Ahmcd, dit Yahia Ibn-Khaldoun, est un jurisconsulte des plus émincnts, et l'un des professeurs les plus habiles de notre temps. Il est versé dans toutes les branches des mathématiques et des sciences métaphysiques, aussi bien que dans la connaissance du droit (1). Que Dieu daigne répandre sur lui l'abondance de ses grâces î » Tel est en peu de mots Téloge qu'il mérita de la part de l'un de ses illustres contemporains, bien qu'à l'époque dont il s'agit son talent n'eut pu encore produire tout ce qu'il promettait.
Un biographe venu longtemps après Yahia ibn-Khaldoun, le cheikh Ibn-Mariam, qui puise ses renseignements dans les sources les plus diverses et les plus authentiques, va nous apprendre tout ce que Ton sait do la vie, de la science et des productions de notre chérif Àbd'allah ibn-Mohammed. Voici comme il s'exprime en parlant de ce savant :
« Abd'AUah ibn-Mohammed ibn-Ahmcd, le chérif bas-
(1) Abd*cl-Raiuuan Ibn-Kiialdoim emploie à peu près les mOmes termes élogieux que son frère Yahia, quand, dans son AutoblO' graphie, il parle de notre alfakih : « Le chérif el-Hassarn Abou Abd'aUak Mohammed, dit-il^ était un homme très savant dans les sciences intellectuelles et traditionnelles et profondément versé dans la théologie dogmatique et la jurisprudence. » Voyez Journal Asiatique^ janvier-février, 1844, p. 47.
196 COMPLÉMENT DE l'hISTOXRE DES BENI-ZEIYAN.
saniclc, le Tlemccnien, le savant accompli, le hafidh sûr et distingué, fils du docte imam, l'argument irréfragable de la religion, le très savant casuiste Abou-Mohammed Abd' Allah le Chérif, fut un des plus grands savants de TIemcen, un de ceux qui les éclairaient môme de ses lumières, un controvcrsiste du plus haut mérite. D'après le témoignage de l'un do ses propres disciples, il était venu au monde Tan 748 de Thégire (1347-48).
« Elevé par ses parents dans la chasteté et la modestie avec le plus grand soin et d'une manière sévère, il avait un caractère agréable et charmant, des mœurs pures et irréprochables; il se faisait remarquer surtout par la distinction de son esprit, par la vivacité de son intelligence, par la franchise de son cœur et par son zèle pour l'étude et l'acquisition de la science. Pendant qu'il était encore dans le sein de sa mère, un songe vint combler son père de joie ; il entendit une voix qui lui disait : ^ Tu verras croître sous tes yeux un enfant instruit et bien élevé, et tu ne mourras point sans l'avoir vu s'appliquer à l'étude de la science » : prédiction qui s'accomplit à la lettre. En effet, l'enfant apprit TAlkoran sous la direction du fameux docteur Abou Abd'- Allah ibn^Zeid dans la ville de Fez, pendant que son père résidait dans cette capitale, où le haut mérite du docteur en question lui avait valu Tlionneur d'enseigner la grammaire et l'Alkoran aux enfants des nobles et des grands de la Cour. Sous un tel maître, le jeune Abd'Allah donna des preuves non équivoques de sa capacité dans l'étude du Livre sacré qu'il lisait avec la plus grande facilité. C'est sous la direction du même professeur qu'il parcourut d'un bout à l'autre le traité Al'Djomal{\) du docteur Al-Zedjàdjy, ainsi que VAlfiyah d'Ibn-Mâlek. Il lut ensuite sous la direction du vertueux alfakih et savant professeur Abou- Abd'Allah
(1) Célèbre traité de logique.
îbn-llayêny le Djornal, le traite intitulé : le Mo/^err (1), ouvrage qu'il vit d'un bout à l'autre, puis une bonne partie du livre du célèbre grammairien Sibaoueih, ainsi que le Teshil (2), étude dont il tira le plus grand profit et à laquelle il appliqua toute son attention. Sous le cheikh Al-Khatib Ibn-Marzouk il lut aussi une bonne partie d'Al-Bokhâry et une portion de la Modaomcanah (3) sous Talfakih Abou-Amran ibn-Moussa-el-Abdoussy . Sous le vertueux alfakih Abou'l-Abbès al-Kabbab il étudia le traité connu sous le titre d'AUtalkiri, plus la Rissêlah (4) ainsi que la Kafiynh sur les principes fondamentaux de la religion. Il assista aux leçons de l'alfakih Ai-Hassan el-Wanchérissy. A l'école du pieux cheik Abou'l-Abbès Ibn-cl-Chammâa, il lut le livre d'Ibnel-Hâdjeb el-Farchy, et sous les yeux du cadhy Abou'l- Abbès Ahmed Ibn-el-IIassan leMou^atade TimamMâlck pour l'étude de la jurisi)rudcnce, ainsi que le Tahdhib (l*examen critique des cas juridiques) et Ibn-el-Hâdjeb el-Farehy. Après avoir terminé ces études préliminaires sous la direction d'aussi habiles maîtres, il revint auprès de son père, l'esprit entièrement prêt à recevoir avec fruit les grandes vérités et à pénétrer plus avant dans la connaissance des points les plus subtils et les plus profonds de la science. En effet, celui-ci se fit un devoir de lui communiquer toutes les richesses de son savoir et de lui confier ledépôt des connaissances qu'il avait acquises lui-
(1) Ce mot me parait écrit faulivcmcnt dans le texte arabe. Je crois
-que la véritable leçon est Al-Mokarreb, (jui est le premier mot du
titre d'un ouvrage grammatical attribué au cheikh Ibn-Asfour :
Al-Mokarreb fyH-Nahon. Celui «pii rend accessible et facile IV-
tude de la grammaire.
(2) Ouvrage grammatical d'Ibn-Malek. Voir Al-Makkary, !'• i)ar- Ue, p. 709.
(3) Ouvrage de docteur Abd*el-Rahman Ibn-el-K«assem, l'un des disciples les plus célèbres de Timam Mâlek.
(4) Ouvrage d'Aboul-IIassanal-Chochtery, savant arabe-espagnol. Voir sa biographie dans Al-Makkary, chap. V, p. 583.
même sur les principes fondamentaux oties dogmes de la religion. C'est donc sous les yeux de son père, que le chérif Abd'AlIah se mit à étudier le traité du philosophe Alghazâly intitulé : Moyens sûrs pour an^iver à tenir le juste milieu dans les matières concernant la reli* gion (AUctisad fy'1-Ictikad) ; le traité de Timam Al- Fakhr el-dyn-el-Râzy, intitulé : Al Mohassal (le Résumé) ; un certain nombre de chapitres du traité sur la nature (1) intitulé : Alnedjat par Abou-Sina (Avicenne); le traité des buts que Von se propose (Al- Mekâsed) par AI-Ghazâly, et un autre traité des scien* ces naturelles et des médicaments^ d'après les indica» tiens du même Abou-Sina.
« Pour rétude des principes du droit il lut aussi sous la direction de son père le traité intitulé : Le remède du malade (Chefâou'1-Alyl), i)ar Al-Ghazâly, puis l'abrégé d'Ibn-el-Hâdjeb, et un autre ouvrage du même autour qui est connu sous le titre de Clef pour arriver à fonder les branches sur leurs racines (Meftahou'l-Oussoul fybena il-foroue Alal-Oussoul) . II lut aussi sous la direction de son père, pour ce qui concerne la rhétorique, le traité EUldahh et le Talkhis (d'Al-Kazouïny). Pour Tarithmétique, il vit le traité Al-Mobareh d'Al-Bermouny ; pour la géométrie, le livre d'Euclides ; pour la logique, le Djomal d'Al-Khoundjy, auquel il revint plusieurs fois en le lisant lui-même à haute voix ou en le faisant lire par un autre ; puis le traité qui a pour titre : Le lever des lu^ mières (Metalée cl-Anouar > par le cheikh Séradj el-Armouny ; enfin pour l'étude du soufisme, il vit le traité intitulé : La balance des actes (Mizanou'l-Aamal) par Al- Ghazâly. Il lui entendit expliquer la majeure portion des deux 8a/u7i, ainsi que les traditions ou h»s sept h^çons de
(!) Ouvrage de mélaphysique et de thOt)logio très estimé. Maiiua* crits arabes de la Bibliothèque Nationale, ancien fonds n" 40-i. et nouveau catalogue, page 240.
TÂlkoran d'après son cheikh Betrânyal-Hedjâzy et autres docteurs ; une grande portion des traités des Prescriptions minimes (El-Ahkam el-8oghra) par Abd'el-Hakk, qu'il apprit soit en les étudiant, soit en en écoutant Tex* plication; enfin la vie d'Ibn-Ishak et le traité Ai-Chef a par le cheikh Âiadh. Il assista à l'explication de TAlkoran faite par son père à partir de la surate de Y Abeille (Âl- Nahal (XVP) jusqu'à la fin, et une seconde fois depuis le commencement du livre sacré jusqu'à ces paroles du Très Haut : « On se réjouira à cause des faveurs et des grêices qui viennent de Dieu (Surate III, 165). »
« Pendant la vie de son père, ayant ainsi acquis une somme considérable de connaissances, il pouvait donner des leçons, communiquer son savoir et se livrer à l'enseignement. Il étudia pendant longtemps Fart de la grammaire arabe et il tira de cette étude les avantages les plus considérables. Son père était encore vivant, quand fl acheva l'explication de laiîisséia/id'Ibn-Abou-Zeid. Ce qui ne contribua pas peu à augmenter sa réputation, c'est que les disciples de son père, tous gens d'intelli^- ^ence, de mémoire, de savoir et d'esprit, accouraient «n foule à ses leçons, et que, quand il s'élevait entre eux une dispute à propos d'une question difficile, le cheikh leur faisait prendre des notes et mettre par écrit la solution qu'il leur en donnait. Les alfakihs les plus renommés ne dédaignaient point d'aller Tentendre et même de le consulter ; les réponses qu'il leur dictait paraissaient à tous les esprits si justes et si raisonnables, qu'il arriva un jour qu'un des docteurs présents se leva de sa place pour aller l'embrasser et lui baiser le front. Après la mort de son père, quand il le remplaça dans les fonctions de l'enseignement, il s'appliqua à l'imiter en tout, dans ses habitudes comme dans sa méthode, soit pour la discussion des questions, soit pour la citation des autorités, soit qu'il s'agit de confirmer une assertion ou d'approfondir une question : cette
200 COMPLÉMENT DE l'hISTOIRE DES BENI-ZEITAN.
méthode lui réussit si bien, qu^aucun des partisans de feu son père ne songea à se séparer de lui, et que tous se décidèrent à le reconnaître pour leur maître et leur supérieur. Nous dirons, à ce propos, que le cadhy Abou- THassan-Aly-al-Maghreby se plaisait à reconnaître hautement le mérite de notreChérif, et qu'il disait en parlant de lui : «Dans l'étude des principes du droit, je ne crains pas de l'avouer, j'ai tiré infiniment plus de profit de ses leçons que de celles que j'ai prises auprès de feu son père, tant à cause de retendue de son savoir, qu'à cause de la clarté de son exposition et de la bonté de sa méthode. Ses succès dans l'enseignement l'ayant amené à s'installer dans la grande mosquée, il se mit à expliquer les Petites prescriptions par Abd'el-Hakk, et le traité Al-Farehi d'Ibn-el-Hâdjeb, et cela, devant un auditoire composé généralement d'étudiants origfinaires de la ville de Fez, qui ont pour habitude de préparer et d'étudier d'abord les questions, puis de les présenter au professeur pour en obtenir la solution, usage contraire à celui qui est pratiqué par les étudiants Tlemcéniens.Or,les deux partis fréquentaient ses leçons, et il savait s'accommoder aux désirs de chacun. Voici ce qui m'a été raconté par l'alfakih juste et impartial Mohammed-Ibn-Sâleh de Fez : a Une foule d'étudiants de la ville de Fez fréquentaient ses leçons et avaient l'occasion d'éprouver son savoir et l'exactitude de ses citations et de son enseignement. Ils lui présentaient leurs notes et leurs observations tirées des livres où il puisait lui-même ses citations, et quand il disait : « telle est l'opinion d'Abou-Mohammed ; telles sont les paroles d'Al-Lakhmy », il jetait les yeux sur les notes qu'on lui avait apportées et qu'il tenait dans les mains, et les comparant avec son propre texte il ne trouvait rien à changer, pas même un seul mot, ni une seule lettre dans leurs copies et dans leurs citations ; il en était de même quand il s'agissait d'une explication, d'une
citation quelconque ; Ton était d'obligé d'avouer qu'il possédait une mémoire fidèle, un savoir solide et une instruction parfaite. Quand il avait achevé de rapporter les divers sentiments des docteurs sur une question, il en pesait le pour et le contre, et dans cet examen critique il faisait usage de ses propres lumières; de l'expérience qu'il avait acquise, et déployait toute la force de son esprit, toute la vigueur de son intelligence. Ses succès finirent par être connus do Talfakih Abou'1-Kâssem Ibn-Redouân, doyen des secrétaires d'Etat du Maghreb, qui voulut bien le signaler au sultan Abd'el-Aziz, et le lui recommander comme un sujet d'une grande valeur scientifique et ayant atteint un très haut degré dans la carrière des connaissances humaines. C'est pourquoi le sultan lui accorda une pension considérable qu'on lui payait chez lui chaque mois, sans qu'il eut fait aucune démarche pour obtenir cette faveur, ni pour s'y opposer. Après la restauration de l'empire des Beni- Zeiyan, le Chérif reprit dans son école de Tlemcen le cours de son enseignement, en suivant la marche qu'il avait déjà adoptée. En conséquence, il se mit à expliquer, comme auparavant, les Petites prescriptions (Elahkam-el-Sogkra) par Abd'el-Hakketle Livre Sacré depuis la prière du matin jusqu'aux environs de l'heure du midi. A l'appui de ses explications il citait force textes, force autorités. Dans l'enseignement du droit, il insistait surtout sur les principes de cette science. Voici les matières de son cours pendant une bonne partie de l'année : durant la saison de l'été, il traitait des sciences intellectuelles en suivant les auteurs qui se sont occupés des fondements de ces sciences (El- Oussilïn), à quoi il ajoutait la rhétorique, la grammaire arabe et les autres branches de sciences ; il consacrait toute la journée à cet enseignement, ne l'interrompant guère que dans les moments où il fallait qu'il s'acquittât des prières obligatoires. Lorsque les étudiants trouvaient
trop court le temps qui leur était consacré, ils se le partageaient entre eux à Taide du sablier. Dans tout le Maghreb il était impossible de rencontrer un professeur plus zélé pour l'enseignement que notre Chérif . Voici, à ce propos, ce qui m^a été dit par le cheikh, le vertueux et très habile alfakih, le réis consciencieux Abou'l-Abbèa- Âhmed ibn-Moussa le Bougiote (que Dieu nous fasse profiter de son exemple!), lequel, étant venu assistera ses leçons, avait puisé auprès de lui une somme considérable de connaissances et retiré de son enseignement les plus grands avantages : « Quiconque voudrait aujourd'hui se rendre dans ce pays-là dans le but de s'instruire, ne saurait trouver un maitre comparable à notre (dieîkh Âbou-Mohammed, soit pour Tabondance de la doctrine, soit pour la facilité de l'exposition, soit pour l'art de se mettre à la portée des élèves (1). » Cet Abou'l-Abbès ne parlait jamais du Chérif sans faire de son mérite les éloges les plus pompeux ; il disait qu^il ne se souvenait point d'avoir eu un maitre auprès de qui il avait pu assouvir sa soif d'apprendre, si ce n'est auprès de lui. C'est qu'en effet le chérif Âbd -Allah Mohammed brilla au milieu de son siècle comme l'un des princes de la science. II était admirablement versé dans toutes les questions de jurisprudence, expert dans les décisions juridiques, dans les Icns, dans les affaires litigieuses; grammairien distingué il appliquait les règles de la langue avec une merveilleuse facilité ; il connaissait parfaitement la lexicographie, les auteurs classiques, la prosodie et les poètes, les proverbes, la biographie des savants, les opinions des diverses sectes ; il n'y avait aucune science dont il ne possédât une connaissance suffisante. Il se montrait charmant et agréable dans ses conférences, doux dans son langage, éloquent, excellent dans son raisonne- Il) A la lettre de baisser Taile ?
ment. Ajoutez à toutes ces qualités, qu'il avait de Tafiection pour ses parents qu'il comblait de ses bienfaits, qu'il aimait tendrement ses élèves, qu'enfin il était constamment appliqué à chercher et à donner des décisions juridiques.
«Lorsque le Chérif donna par écrit sa décision sur une question que les Bougiotes lui avaient adressée relativement aux dogmes de la religion, et que sa réponse tomba sous les yeux de Téminent cadhy Abou-Othman el-Ocbâny, celui-ci traça les mots suivants au bas de récrit : « Puisse le ciel dilater ton cœur î Puisse ton mérite s'élever de plus en plus parmi les amis de la science ! Salut. » Tels sont les renseignements biogra* phiques fournis par Fauteur que nous venons de nommer, et qu'U nous a laissés dans ses notes écrites.
«Maintenant je reprends mon récit et je dis : plus tard, le Chérif quitta sa patrie, et se rendit à Grenade, ville de l'Andalousie, où il trouva le moyen de donner des leçons; mais quelque temps après, s' étant embarqué à Malaga, pour retourner à Tlemcen, sa patrie, il périt malheureusement dans un naufrage, au mois de Safar de Tan 793(1390) ; c'estainsi qu'il termina sa carrière d'après le récit de l'un de ses disciples, Ibn-Marzouk el-Halid.
« Parmi ceux qui suivirent son enseignement on compte Abou-Bekr Ibn-Assini et autres personnages distingués. On lit dans le Miehar (1) les paroles suivantes empruntées à un autre auteur et relatives à notre Chérif: « Selon Mohammed ibn-el-Abbès, le chérif Abou- Mohammed, dont il est ici question, fut un alfakih instruit et fort savant, très versé dans les leçons de ÏAlkoran et dans la tradition, un homme accompli, le dernier venu de ceux qui ont su toutes les branches des sciences ; il avait une âme pure et intègre. Il a été le cheikh de nos cheikhs.
(1) Ou Le Paramjon, ouvraiLirc du cheikh Al-Wauchénssy,
204 COMPLÉMENT DB l'hISTOIRB DES BENI-ZBIYAN.
« Renseignement utile.
« L'Imam Ibn-Marzouk el-Hafid a dit : « Voici une réponse que j 'ai entendu sortir de la bouche de notre cheikh l'imam très docte Abou-Mohammed Abd' Allah, fils de Timam, le chéri fTlemcénien. Dans une conférence consacrée à l'explication de TAlkoran, comme il arriva à ces paroles du Très-Haut : « OffriraLient'il8{les infidèles) pour se racheter^ autant d'or que la ten^e peut en contenir^ etc. (1), on lui demanda la raison pour laquelle Tor se trouvait ici mentionné de préférence aux rubis et autres joyaux, qui sont plus estimés que l'or. « C'est, répondit-il, parce qu'on a voulu exprimer avec énergie que rien absolument ne serait accepté de la part des infidèles qui voudraient se racheter au jour du jugement, d Et il ajouta que s'il n'était point fait mention d'objets d'une plus grande valeur, c'était parce que l'or sert à l'achat de beaucoup de choses, et que l'on recherche avant tout l'or, le reste n'étant qu'un moyen propre à se le procurer. Sur quoi Ibn-Marzouk fait avec raison cette réflexion : « C'est là une des plus belles explications que Ton puisse donner de ce passage, et telles étaient les réponses que Ton obtenait de lui, quand on lui adressait quelque question. Que Dieu lui fasse miséricorde ! »
3* Après le chérif Abou-Mohammed Abd'-Allah nous citerons deux noms dont l'illustration suffirait pour honorer un règne et perpétuer le souvenir du siècle qui les aurait produits. Nous voulons parler des deux frères Abou-Zeid Abd'el-Rahman Ibn-Khaldoun, le célèbre historien de ce nom, et Abou-Zakaria Yahia Ibn-Khaldoun, auteur de l'histoire des Beni-Abd'el-Wady, rois de Tlemcen, tous les deux contemporains du sultan Abou-Hammou, qu'ils servirent sous divers titres et avec plus ou moins de dévouement et de fidélité. On peut lire la vie et les gestes du premier soit dans son
(1) Surale III, 85.