‹ Complément de l'histoire des Beni-Zeiyan, rois de Tlemcen, ouvrage du cheikh Mohammed Abd'al-Djalil al-TenessyChapitre 5 sur 90 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Régne d'Abon-Yahia Yaghrmor&cen, premier roi et

fondateur de la dynastie des Beni-Zeiyan

(633-681 de l'hégire).

Mohammed el-Tcnessy fait descendre le premier roi de Tlemcen, Abou-Yahia Yaghrmorâcen ben-Zeiyan, de Hassan, fils du khalife Aly, et, par conséquent, de la grande tribu des Koréischites,à laquelle appartenait le fondateur de Tlslam lui-même. Cette origine arabe n'est rien moins que certaine, car, de l'aveu de tous les historiens, les Beni-Zeiyan étaient de la tribu des Abd'elwadites, et celle-ci, une branche des Zénètes,qui, bien avant l'invasion de l'Afrique par les Arabes, occupaient les contrées méridionales du Maghreb, comprises entre le Tafilalelt, l'oasis de Touat, le Zab et le pays de Mozab. Il y avait des Abd'elwadites dans TAurès, au sud de Constantine et même sur le territoire de Ghadâmès, au sud de Tripoli et de Kairouan.

Chassés ensuite de ces contrées orientales par les Ketàmah et les Sanhâdjah, qui étaient comme eux de race berbère, ils se répandirent au sud des deux

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Maghreb, s'avancèrent peu à peu vers le nord et finirent par envahir le Tell et par s'établir sur lo territoire du Maghreb-Central, sur les deux rives du Chélif et dans le voisinage de Tlemcen. Occupés de 1 elôve de leurs nombreux troupeaux, parcourant les campagnes et les déserts de ces contrées, souvent en guerre avec leurs voisins et même avec les autres branches do leur tribu, ils demeuraient étrangers à la culture des lettres et à rétude de leur propre histoire : « Même, dit Ibn-Khaldoun, quand cette race parvint à fonder des empires, elle en avait laissé tomber une grande partie dans l'oubli et elle nous en a conservé que de vagues renseignements; indications, ajoute-t-il, que Thii^torien intelligent recherche partout, heureux encore, quand il peut en suivre les traces, afin de les tirer de l'abandon où on les avait laissées. »

Dans une telle pénurie de documents, il était difficile d'établir d'une manière certaine et authentique Torigine de ces tribus barbares, et, en particulier, la généalogie des Beni-Abd'elwady. Aussi, en mentionnant Topinioi qui rattache Torigine d'Yaghrmorâcen aux Koréischites et la fait remonter jusqu'au khalife Aly, Thistorien qu nous venons de citer, semble-t-il hésiter, et faire d( réserves qui font honneur à sa critique et ne permette guère de s'appuyer sur son autorité. « La tribu d Abd'elwadites, dit-il, formait plusieurs branches, d les plus distinguées, dit-on, étaient au nombre de savoir; les Beni-Yatkin, les Beni-Ouellan, les Oursetef, les Massoudja, les Beni-Toumert et les B Kassem. » Mohammed El-Tenessy ne donne poi noms de ces branches ; il se contente de dire Beni-Abd'elwady forment en tout douze famille six reconnaissent pour souche El- Kassem, cinc tent à Abd'el-Wady et une à Zerdal, frère de ce mais toutes ces familles sont désignées gêné sous le nom d'Abd'elwadites. Or, el-Kasser

IIÂGN8 D'ABOU-YAHIA YAaHBBCOIlilCBN. 3

cètro du prince des croyants, Âbou-Yahia Yaghrmorâcen ben-Zeiyan, » Ibn-Khaldoun ajoute : « Cette dernière famille (les 6eni-Âl-Kassein) se nomme dans leur langue Aït'Kassem^ le mot AU étant employé chez eux comme particule servant à former les adjectifs patronymiques et ethniques. Les Beni'l-Kassem eux-mêmes se disent descendants d*el-KassemrEdrisside, fils, selon les uns, de Mohammed fils d'Ëdris, et (ils, selon les autres, de Mohammed fils d'Abd 'Allah, fils d'Edris, ou bien de Mohammed flls d'El-Kassem, (ils d'Edris. » Ibn-Khaldoun fait connaître ici ce qu'il faut penser de toute cette généalogie : « Ce n'est là cependanti dit-il, qu'une assertion sans preuve, bien que les Bénil Kassem s'accordent à la soutenir, mais Ton sait combien les peuples nomades sont peu au courant de généalogies telles que celle ci. Ce qu'il peut y avoir de vrai n'est connu que de Dieu seul. L'on raconte même que Yaghrmorâcen ben-Zeiyan, fondateur de leur dynastie, ayant entendu des personnes faire remonter sa famille à Edris, s'écria dans le dialecte barbare de sa nation: « Si c'est vrai, cela nous profitera auprès de Dieu; mais dans ce monde nous ne devrons notre succès qu'à nos épées. »

A l'appui de l'opinion du célèbre historien des Berbères, on pourrait ajouter trois autres raisons* La pre* mière, c'est que, dans tous les temps, les hommes parvenus au pouvoir ou à la fortune, ont trouvé des P'hosier pour leur fabriquer d'illustres généalogies et faire remonter l'origine de leurs ancêtres aux siècles les plus reculés, et que, pour le cal présent, les grands personnages de race berbère et vivant sous la domination arabe, ont toujours cherché à faire oublier leur extraction étrangère, en se rattachant à la famille de Mahomet ou à quelque noble tribu venue de l'Arabie. La seconde est la fausseté évidente de cette prétention, car dans ^ascendance des Beni-Abd'elwady, il se ren-

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contre quantité de noms qui appartiennent à la langi berbère, tels que ceux deZeidan, d'Yendoucscn, dTi mel, d'Yezoudzen, d'Ykrimen,d*Ouighern,d'Yzguen,( Tigdoucen, de Zegdan, de Menaghfad et autres am barbares, qui ne peuvent s'expliquer que par Torigii étrangère de ceux qui les portaient. La troisième raisc enfin^ c'est que la langue nationale et paternel d'Yaghrmorâcen était non Tarabc, mais un dialecte de langue berbère, le rënaiia/i, comme le prouvent o paroles qu'il prononça à Toccasion des minarets qu avait construits dans le quartier de Tagrart et da celui d'Agadir et sur lesquels il refusa de faire inscri ^on nom en disant: Issents reubbij Dieu le sai ainsi que le propos qu'il tint, lorqu'on lui par de sa prétendue descendance de la famille d'Edrii comme le prouve encore le titre de Dadda, que l\ donnait aux princes Abd'elwadites et qui dans le la? gage des Zénètes était l'appellation respectueuse p excellence (1), et celui deLeZZa, qui était réservé a dames nobles ou de qualité chez les tribus berbères. Si l'origine arabe du premier roi de Tlemcen est r testable, il est impossible de nier la noblesse de se' timents, la grandeur de son âme, ni sa réputation de lance guerrière et d'intrépidité. Rien de plus popi chez tous les habitants de l'Algérie, rien déplus c que le nom d'Yaghrmorâcen; je l'ai entendu moi sortir maintes fois de la bouche des arabes à < Tlemcen et ailleurs. On l'appelait Ghamorâce qui paraît avoir été la forme vulgaire usitée r vivant de ce roi, car il se lit ainsi dans une tracée sur le tombeau d'une princesse qui d'Yaghmoracen à la quatrième génératior cette forme que les chroniqueurs espagnol leur Gomarazan et Léon l'Africain son G

(i) Ibn-Khaldoun, i/zjj^otredes Berbères, iomf

RÈGNE d'aBOU-YÀHIA YAGHRMORAGBN. 5

fils de Zeiien. On lit dans la Cronica de D. Alfonso el Onceno : Et Gomarazan entré en el alfare que delmiramamolin, etc.

Yaghrmorâcen ou Ghamorâcen(l), Ibn-Zeiyan fut proclamé roi et prince des Croyants le 7 de Djomada II en 637 de l'hégire, d'après le récit de Mohammed El* Tenessy, mais selon Ibn-Khaldoun, ce prince était monté sur le trône quatre ans auparavant c'est-à-dire l'an 633. Pour expliquer cette différence, on peut dire que le premier de ces historiens n'a voulu dater le commencement du règne d'Yaghrmorâcen qu'à partir de l'époque, où ce prince reçut le diplôme d'investiture, accompagné de magnifiques présents de la part du sultan do Maroc, Talmohade El-Rachid, ce qui eut lieu, en effet, dans le courant de Tannée 637, tandis que le second indique l'époque précise où le prince Abd'elwadite se déclara indépendant.

Ces deux historiens ne parlent point de la date de sa naissance; mais je lis dansYahia Ibn-Khaldoun, frère du célèbre historien, que Ghramorâcen était venu au monde Tan 603 ou 604 de l'hégire par conséquent, sous le règne du sultan almohade El-Nacer. Sa mère s'appelait Saut El-Nissai (le Fléau des femmes). Malgré ce nom terrible, il paraît qu'elle jouissait d'une grande autorité dans sa famille, car lorsqu'elle se présenta devant le sultan de Tunis, Abou-Zakaria, pour régler et ratifier les conditions du traité que son fils désirait faire avec le sultan hafside, alors maître de Tlemcen, elle fut accueillie avec la plus grande vénération et comblée de cadeaux le jour de son arrivée aussi bien que le jour de son départ.

Quant à son fils, le prince Ghramorâcen, tous les écri-

(1) Le nom d'Yaghmoraccn se compose des deux mots berbères : Yaghrmor ou Ghramor, qui signifie étalon, et cen ou esse?? eux, d'eux, c'est-à-dire leur étalon, Vétalon ou chef de sa tribu.

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vains 80 plaisent à reconnaître dans sa personne toutes les qualités qui recommandent un souverain, la générosité, la sagesse et la prudence dans le gouvernement, Tactivité, le courage pendant la guerre et dans les batailles, l'amour de la science et la considération pour ceux qui la cultivent ; seul un misérable auteur fait en* tendre une note discordante au milieu de ce concert de louanges: nous voulons parler d'un certain phamphlétaire de la ville de Fez, qui, pour s'attirer les bonnes grâces des sultans du Maroc, a cherché à ternir la gloire de la dynastie Âbd*elwadite qui s était élevée sur les ruines do celle des Almohades et faisait ombrage à celle des Mérinides. Dans un écrit qui respire la partialité, la passion et la mauvaise foi, il a recueilli ou plutôt inventé une foule d'anecdotes injurieuses à la mémoire des Beni-Zeiyan.

Un savant hollandais, poussé sans doute par le désir de fournir un nouveau document h l'histoire si peu connue encore du nord de TAfrique, a publié en 1844, dans le JoumaM8iatîryue,une traduction française deTouvrage en question. D'après l'auteur de ce factum^ Yaghrmorâcen n'aurait jamais reçu des rois almohades le titre de 8ultan,ni même d'dmir,mais honoré simplement du nom de chéikh\ il aurait toujours été vaincu par les rois de Fez, mis honteusement en fuite, rentrant à Tlemcen, pau* vre, dénué de tout, poursuivi Tépoe dans les reins par les escadrons victorieux des Almohades ou des Mérinides.Ce récit, dit avec raison le savant traducteur,ce récit qui nous représenle Yaghrmorâcem comme un homme lâchf toujours prêt à prendre la fuite, est contraire au jug ment que des écrivains compétents ont porté sur premier roi de Tlemcen : « A l'appui de son asserti M, Dozy rapporte les paroles d'Ibn-el-Khatib, qui fai plus grand éloge dTaghrmorâcen. «C'était, dit cet vain,rhomme unique de son temps pour raudace,le d'entreprendre de grandes choses, pour acquérir

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gloire. La prudence, la sagaoito et la fermeté de oarao* tère, les occasions où il tint ferme dans la guerre sont célèbres. Plusieurs batailles furent livrées entre lui et les Mérinidcs, dans lesquelles la victoire se déclara contre lui; mais malgré ses malheurs sa défense était souvent admirable, car en se défendant, il était indomptable et il s'y distinguait. » A ce témoignage rendu au mérite d'Yaghrmorâcen par un auteur musulman, le même traducteur ajoute celui d'un écrivain chrétien contemporain, l'auteur de la chronique d'Alphonse XI: « Go-» marazon, dit celui-ci, était un homme très courageux, car on assure que dans ce temps il n'y avait pas de chevalier maure qui pût le vaincre dans le combat d'homme à homme » .

En prenant les rênes du gouvernement, Yaghrmorâcen voulut en partager la responsabilité avec les hommes les plus doctes et les plus habiles de son royaume. « Au nombre de ses conseillers et de ses amis intimes, dit Ibn-Khaldoun, il admit Ibn-Waddah, qui, après la ruine de la domination almohade en Espagne, était venu chercher un refuge à la cour du roi de Tlemcen. Il nomma pour vizir Mohammed ibn-Khattâb le Murcien, et pour secrétaire de ses commandements un autre membre de cette illustre famille, Abou-Abd'allah Mohammed ibn-Daoud ibn-Khattâb. Ce sont les seuls doux grands officiers dignitaires de la cour dont les noms se rencontrent chez le grand historien des Berbères : nous compléterons cette liste, en nous aidant des renseignements qui nous sont fournis par son frère Yahia Ibn-Khaldoun dans son histoire des Béni Abd-el-Wady a Les vizirs d'Yaghrmorâcen, dit-il, furent en premier lieu le cid Yahia ibn-Majd et le frère de celui-ci le cid Ammousch. Celui-ci ayant été tué, pendant le siège d'Oran en 630, par une pierre lancée par une catapulte, il eut pour successeur dans cette dignité son fils du nom d'Omar. Après lui, le vizirat fut confié à Yâakoub ibn-

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Djâber el-Khorassâny. Le roi admit auprès de sa personne comme conseiller le plus intime et le plus loyal pour lui servir de chambellan {hâjeb) (1), le jurisconsulte Abdoun ibn-Mohammed el-Habbâk, l'un des plus savants alfakih de la capitale. Le secrétaire de ses commandements et rédacteur en chef des patentes royales fut l'alfakih Abou-Mohammed Ghalib ibn-Ghâlib, qui fut massacré le jour de l'attentat des Chrétiens contre le roi en 652 (1254). Celui-ci eut pour successeur dans cet office Abou-Abd'allah Mohammed ibn-Djeddar. Après lui, le secrétaire du roi fut Abou-Bekr Mohammed ibn-Abd'allah ibn-Daoud ibn-Khattâb le Murcien.Yaghrmorâcen nomma pour secrétaire de l'armée ou ministre de la guerre l'alfakih Abou-Abd'allah Mohammed ibnel Moâllem, et administrateur des affaires {Sahib eiaschghal) ou ministre des finances, Abd'el-rahman ibn- Mohammed ibn-el-Mellâh. Les cadhis de la Cour ou grands juges furent successivement d'abord Talfakih Abou'l-hassau Aly ibn-el-Lejjam, ensuite Abou-Abd'allah Mohammed el-Medkâly, puis Talfakih Abou Abd'allah ibn-Mcrouan, après lui son fils l'alfakih Abou'l- Hassan Aly, enfin Talfakih Abou-Mehdy Eissa ibnabd'el-haziz et Ibrahim ibn-aly ibn-Yahia.

Tels^sont les hauts personnages auxquels le premier roi deTlemcen distribua les charges de son gouvernement, mais le plus distingué de ces dignitaires par son mérite personnel et littéraire fut, sans contredit, son secrétaire Abou-Bekr Mohammed ibn-Khattâb.

A ses qualités martiales et à sa valeur comme homme de guerre Yaghrmorâcen joignait un goût particulier pour la science et pour les hommes de lettres ; il chercha toujours à s'entourer d'hommes que leur réputation de savoir recommandait à son choix et il se plaisait à leur

(1) Le hàdjib ou chambellan avait rintcndancc du palais, dont il réfçlait les recettes et les dépenses.

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donner des marques de son estime et de son amitié, en honorant de sa présence les conférences littéraires ou scientifiques qu'ils ouvraient dans sa capitale : on sait toutes les démarches qu'il tenta auprès du savant Abou-Ishak Ibrahim ibn-Yakhlef ibn-Abd'el-Salam el-Tenessy, pour l'engager à venir s'établir à Tlemcen. Son zèle pour la religion n'était pas moins ardent, car c'est lui qui fit construire le superbe minaret de la grande mosquée de la capitale ainsi que celui de la mosquée du quartier d'Agadir. Sa préoccupation ne se bornait pas seulement à orner le siège de son empire par des monuments religieux et à y faire fleurir les études, il songea aussi à le mettre à l'abri de l'attaque de ses ennemis ou de ses rivaux; il lit travailler aux fortifications de la place, répara les ruines du vieux château {El-Kasr el-Kadim) et il ordonna de construire les hauts remparts qui, du côté du couchant^ protègent la porte dite Beb^Kàchoutah. C'était, du reste, dans l'enceinte des édifices sacrés, qu'à cette époque les professeurs se réunissaient pour y donner leurs leçons qui étaient suivies non seulement par les jeunes gens désireux de s'instruire, mais aussi par les falakih eux-mêmes, par les grands do la Cour et quolquofois par le roi lui-même.

Et à ce propos, qu'il nous soit permis de mentionner ici quelques-uns de ces hommes de science, qui, par leur enseignement, illustrèrent le règne d'Yaghrmorâcon et par leurs ouvrages ont laissé leur nom à la postérité. Rien, d'ailleurs, n'est plus propre à faire connaître l'esprit et les tendances d'un règne ou d'un siècle, que les vies des simples particuliers, quand elles sont véridiques, comme celles que nous allons transcrire et mettre sous les yeux du lecteur.

Nous commencerons par la biographie du fameux jurisconsulte Ibrahim ibn-Yakhlef ibn-Abd'el-Salam El-Tenessy, sans répéter toutefois ce que nous savons de lui par le récit de son homonyme et compatriote, de

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rhifltorien des Beni-Zeiyan (pages 23, 24 et 25 de notre traduction), et, afin de laisser à notre récitée que Ton est convenu d'appeler la couleur locale, nous ferons usage autant que possible, des propres paroles des biographes originaux.

Le cheikh et savant professeur Ibrahim ibn-Yakhlef ibn-Abd'elsalam el-Tenessy, était natif de la ville de Ténès, comme l'indique son nom patronymique « C'était, dit Yahia ibn-Khaldoun, un savant pieux et ami de Dieu, aussi puissant durant sa vie mortelle qu'après sa mort. Mortifié, modeste, détaché de toutes les choses de ce monde, il opéra des miracles qui sont connus de tous, et il jouissait du plus grand crédit auprès des souverains de la terre. Nombreux sont les ouvrages qu'on lui doit et qui traitent des sciences divines. Après avoir accompli le devoir du pèlerinage sacré, il revint à Tlemcen, où il mourut vers la fin do Tannée 680 (1282). Que Dieu daigne lui faire miséricorde ! Son tombeau se voit à Hubbed, ainsi que celui do son frère, le cheikh Abou-Abd*-allah-Mohammed, l'un des plus grands savants de son siècle. »

L'autour du Bostan nous fournit sur la vie et les ouvrages de cet illustre professeur des renseignements plus précis et plus étendus. « Ibrahim-ibn-Yakhlef-el- Tenessy-el-Metmâty,ditMohammed-ibn-Mariam, fut l'un dos plus grands ascètes de son époque. On lui envoyait des lettres pour le consulter sur le droit et sur les autres matières de renseignement,de toutes les régions du Maghreb, de Tlemcen et de toutes les provinces de rifrikiah.

Il est auteur d'un commentaire sur le Talkin du célèbre cadhi Abd' el Wahâb, en dix livres. Le sultan Abou- Yahia Yaghrmorâcen lui avait demandé maintes fois de venir s'établir dans sa capitale, faveur que celui-ci s'obstinait à lui refuser, se contentant d'y paraître de temps en temps comme en visite^ et, après le

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court séjour d*un mois, s'en retournant à Ténés, sa patrie. Toutefois, lors de l'affaire des Maghraouah (1), il se décida à chercher un refuge dans la capitale des Beni-Zoiyan, où les alfakih s'empressèrent de lui faire leur visite. Le sultan, se rendit aussi auprès de lui, en le suppliant de nouveau de fixer définitivement son séjour dans la capitale du royaume. Le cheikh ne pouvant plus refuser, se mit à ouvrir un cours d'enseignement qui attira une foule innombrable d'auditeurs : on venait même de toutes les parties de l'Orient et de l'Occident pour profiter de ses doctes leçons. Sa conduite était celle d'un véritable ami de Dieu. Dans le cours de son enseignement il paraissait égalemont versé dans le sens littéral et dans le sens mystique des livres sacrés.

On raconte plusieurs faits extraordinaires qui lui sont arrivés ; nous citerons les deux suivants. Le premier est rapporté par Ibn-el Kattân, qui le tenait do la bouche même de son auteur.

Voici donc ce que lui dit Ibrahim Ibn-Yakhlef el-Tenessy : « Lorsque je fus arrivé à la Mecque, et que je me mis à faire le tour de la maison sacrée, selon l'usage, ces paroles du Très Haut: « Or, quiconque entre dans son enceinte^ est en sécurité (Aminan) (2) se présentèrent à ma mémoire et je dis en moi-même : les opinions se contredisent les unes les autres et les écoles diffèrent sur le sons impliqué dans les mots en sécurité. Puis je me mis à répéter ces mêmes mots : en sécurité, en sécurité, en sécurité, mais au sujet de quoi, ajoutai-je ? Alors j'entendis derrière moi une voix qui cria deux ou trois fois : Mais en sécurité et à l'abri du feu, ô Ibrahim !

(1) L'auteur fait allusion aux troubles qui agitèrent le territoire des Maghraouah, dont la ville de Tônôs faisait partie. Voyez Ibn- Khaldoun, Histoire des Berbères^ tome III, p. 360, de la traduction.

(2) Alcoran III, 91.

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Voici maintenant le second fait extraordinaire qu'on lui attribue. L'imam Ibn-el-Hajj el-Abdéry(que Dieu lui fasse miséricorde !) a raconté ce qui suit: « Notre cheikh Abou- Ishak el-Tenessy, dit-il, était un de ces hommes qui sont remplis de la crainte de Dieu. Nous étions à voyager avec lui, parcourant ensemble les villages de l'Egypte, lorsque nous nous trouvâmes on proie aux ardeurs de la soif. Un de ses disciples étant alors venu lui offrir un vase plein de lait sucré , notre cheikh s'excusa et no voulut point en boire.

— Eh quoi! seigneur, lui dis-je, tu refuses cette boisson, pendant que tu en éprouves le plus grand besoin? »

— « Je crains, me répondit-il, qu'en l'acceptant, je paraisse vouloir me payer des leçons que ce bon disciple reçoit de moi, et que ce soit aussi le motif pour lequel il a voulu me l'offrir : je serais fâché que dans l'avenir quelqu'un pût dire de moi, que j'ai accepté cette boisson comme un acompte de ce qui m'est dû. »

Cela dit, il rendit le vase au disciple en question.

Pendant son voyage en Orient, il eut Toccasion, soit en Egypte, soit en Syrie, de se mettre en rapport avec quelques-uns des compagnons du célèbre cheikh Abou- Lhassan. Pour la science des traditions, il suivit les leçons d'Abou-Kahilah et celles d'Abou-Aly Nâcer-el-dyn (al-Mechdâly). A Tunis, il eut pour maîtres une foule de savants ; au Caire, il étudia le Mahsoul (de Timam el-Râzy) sous la direction do Schemsel-dyn el-Isbahâny, la logique et les catégories auprès d'Alkirâfy . Il assista aussi aux leçons du cheikh Seif-el-Dyn-el-lIanafy, qui expliquaitalors le Jvife6-eZ-irsc/iedd'El-0màry. Le professeur expliqua ce livre en entier, sans que notre cheikh se permit de prononcer la moindre observation, mais lorsque les disciples vinrent à répéter la leçon et que Seifcl-Dyn se mit à développer ses premières explications, en apportant de nouvelles preuves à l'appui des propo-

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sitions de Tauteur original, le cheikh Abou Ishak prit la parole et dit : maître je pourrais, si vous le permettiez, confirmer ici ce passage que vous expliquez, par d'autres raisons. Comme le professeur lui demanda alors de produire ces nouvelles preuves, celui-ci le fit de la manière la plus satisfaisante. Le lendemain, il apporta les notes qu'il avait prises pendant la première leçon du professeur, et ayant reçu Tordre de les lire, il les lut d'un bout à l'autre et cette rédaction lui mérita Tapprobation de toutes les personnes présentes : c'est un commentaire qui se trouve maintenant entre les mains de tout le monde ; il y en a, il est vrai, qui en attribuent la composition à Seif el-Dyn lui-même. Notre cheikh mourut (que Dieu lui fasse miséricorde !) dans la ville de Tunis, vers la fin de l'an 680 (1281-2). « Tels sont, ditibn Mariam, les renseignements qui nous sont fournis par quelques recueils en notre possession, i La date de la mort est exacte, mais c'est mal à propos que ce biographe a confondu notre cheikh Ibrahim Ibn Abd'el-Salam-el-Tenessy avec Abou-Mohammed Abd'el- Salam-el-Tounessy, c'est-à-dire de Tunis, qui mourut à Tiemcen, vers le commencement du règne d'Abd' el- Moumen et fut également enseveli à Hubbed, mais 234 ans environ avant Ibrahim Ibn-Yakhlef Ibn-Abd'-el- Salam el-Tenessy (do Ténès).

Parmi les ministres et les grands officiers de la couronne, les uns se faisaient remarquer par leur expérience dans les affaires politiques, par leur sagesse et par leur connaissance des hommes, les autres jouissaient d'une grande réputation de science et de mérite littéraire. C'est à ce dernier titre que nous mentionnerons encore quelques-uns de ces hauts dignitaires.

Cidi Abou-Bekr Mohammed Ibn-Abd'Allah ibn- Daoud ibn-el-Khaltâb el-Ghâfeky el-Moursy fut secrétaire d'Yaghrmorâcen, comme nous l'avons dit ci-dessus. Il était originaire d'Espagne et natif de Murcie,

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comme Tindique Tun do ses surnoms. On peut lire dans rhistoire des Beni-Zeiyan (p. 25 et 26 de notre traduction) réloge que fait de ce savant Mohammed el-Tenessy • Nous nous contenterons d'ajouter ici ce que nous lisons à son sujet dans l'histoire des Beni-Abd'el-Wady, par Yahia Ibn-Khaldoun.

« Âbou-Bekr Mohammed Ibn-el-Khattab, dit cet auteur, habitait Tlemcen, mais il était né à Murcio, en Espagne. Il avait pris successivement des leçons d' Abou- Bekr Ibn-Djahour, d'Abou-Bekr Ibn-Mohrez, d'Abou- Bekr el-Ghâfeky, d'Abou'I-Hassan Ibn-Abd'elrahman ol Raffa, d'Abou-Eissa Mohammed ibn-Mohammod Ibn- Aboul-Sodad, d'Abou'l-Motarref Ibn-Omaïrah et autres savants de son époque. Il reçut le diplôme de licencié d'Abou'l Rebie Ibn-Salem. La beauté de son écriture, rétendue et la variété de ses coonaissancos littéraires aussi bien que son talent poétique le plaçaient au premier rang des secrétaires d'Etat; on le considérait généralement comme Tun des jurisconsultes les plus versés dans les principes de la jurisprudence et du droit musulman. Après avoir rempli les fonctions de secrétaire à la cour des rois de Grenade, il retourna à Murcie, sa patrie. La situation des habitants de cotte ville étant devenue fort critique, il quitta Murcie et vint se fixer à Tlemcen,oii il fut élevé à la dignité de secrétaire du prince des Moslim, Abou- Yahia Yaghrmoràcen Ibn-Zeiyan. II mourut dans cette capitale le 10 de Moharrem de Tan 636(1238-39).» Abd'elrahman Ibn-Klialdoun(l) parle de ce savant à peu près dans les mêmes termes, mais sans faire connaître la date de sa mort. Au surplus^ il nous apprend que les actes d'hommage rédigés par Abou- Bekr Ibn-Khattab au nom de son maître et adressés aux Khalifes almohades de Maroc et de Tunis étaient composés avec tant d'élégance qu'on les apprenait par cœur.

(1) Histoire des Berbères, tome III, p. 342 de la traduction.

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Quant au cliambcUan du premier roi de Tlomcen, Gidi Abdoun Ibn-Mohammed el-Habbâk, nos renseignements se bornent à ce que nous trouvons dans la courte notice de ce dignitaire fournie par Yahia Ibn-Khaldoun. (( Tlemcen, dit-il, a aussi donné le jour au cadhi et réLs Âbou-Mohammed Âbdoun ibn-Mohammed el-Habbâk, qui exerça les fonctions de juriste, de prédicateur et de chambellan à la cour du prince des Croyants, Abou -Yahia Yaghrmorâcen, ce qui attira à ce prince des représentations de la part des rois almohades. Mohammed Abdoun était doué d'un jugement droit et d'un talent administratif très remarquable. Il existe encore à Tlemcen, ajoute notre historien^ des descendants de ce*haut fonctionnaire, lesquels appartiennent à la classe des négociants probes et vertueux » (1).

Après ces noms qui font autant d'honneur au souverain qui les attacha à sa fortune, qu'à la cité qui leur avait donné le jour, il nous est impossible de ne pas dire un mot de l'un des hommes les plus savants et les plus modestes à la fois qui aient illustré le règne d'Yaghrmoriicen : nous voulons dire le vertueux cheikh Abou-Abd'allah Mohammed ibn-Mohammed ibn Abou-Bekr ibn-MarzoukIbn-el-Hajj el-Tlemcèny, originaire de la ville de Kairouan. « Il vint au monde, dit Yahia Ibn-Khaldoun, vers la fin de l'année 629 (1231). Son aïeul Marzouk fut le premier de cette famille qui vint se fixer à Tlemcen : c'était sous le règne des Lamtounah (les Almoravides). C'est à Tlemcen que virent le jour ses enfants, tous hommes de probité, tous vénérés pour leur piété et leur religion. Ils exerçaient la modeste profession de cultivateurs et vivaient du fruit de leur travail. Notre alfakih Abou-Abd'allah, l'un des hommes vertueux les plus connus et Tun des ascètes les plus

(l) Yahia Ibn-Khaldoun, Histoire dc« A6d'e/wadi<e5, fol. 9, v*» de mon manuscrit.

16 COMPLÉMENT DE l'hISTOIBE DBS BENI-ZEIYAN.

célèbres, était traditionniste, jurisconsulte. Adonné à la vie contemplative, détaché des choses de ce monde, et vivant en véritable dévot, il était toujours exaucé dans ses vœux et ses prières ; de plus, il avait le don des miracles et les révélations divines lui étaient familières : ce que l'on raconte de sa vie ascétique et de son savoir théologique et mystique est connu de tout le monde. Il eut pour maîtres dans Tétude de la science, Âbou-Zakaria Yahia ibn-Mohammed ibn-Asfour el-Abdéry, Abou- Ishak Ibrahim ibn-Yakhlef Ibn-Abd'elsalam el-Tcnessy. Le pieux cheikh Abou-Abd'allah el-Kefif, Abou-Abd'allah Mohammed Ibn-Fehhâm et le prédicateur Abou- ZeiJ el-Yeznassény, tous docteurs que TIemcen a Thonneur d'avoir donnés à la science et à la religion. Il mourut dans cette ville au commencement du mois de rejeb de Tan 681 (1282-3) et il fut enseveli à côté du prince des Musulmans Abou- Yahia Yaghrmorâcen, dans la demeure du repos de la grande mosquée. C'est ainsi, ajoute Yahia Ibn-Khaldoun, que ce pieux prince l'avait ordonné par une disposition testamentaire, ayant voulu, par ce voisinage de sépulture, attirer sur lui les bénédictions de ce saint personnage (1) ».

Du reste, ce Ijait n'est pas le seul qui témoigne de la vénération du roi de TIemcen envers les hommes pieux de son temps : les historiens nous apprennent qu'il allait souvent implorer le secours des prières d'un saint anachorète nommé Abou-Abd'allah Mohammed Ibn-Eissa, qui avait accompli vingt- cinq fois le devoir du pèlerinage de la Mecque et vivait dans le vieux quartier d'Agadir. Il fréquentait aussi la montagne qui s'élève au-dessus de cette localité et qui était alors habitée par une foule de pieux solitaires. « Le tombeau d'Abou-Abd'allah Ibn-Eissa, ajoute l'auteur que nous traduisons, se voit encore de

(l) Yahia Ibn-Khaldoun, Histoire des Béni Abd'clwady^ fol. 8, r«.

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