RÈGNE DU SULTAN ABOU-ABD*ALLAH MOHAMMED
Après la levée du siège et le départ de Tarmée hafside, le royaume parait avoir joui des bienfaits de la paix; toutefois le vassal du sultan deTunis ne survécut pas longtemps à cette heureuse issue^ car, d'après une note chronologique qui se lit sur le dos de Tun de nos manuscrits arabes et que nous croyons exacte, le sultan Abou- Abd' Allah Mohammed, à qui on donne le surnom singulier d7bn-/CaImoit«, homme au capuchon, mourut quatre ans seulement après le siège de sa capitale, après un règne de onze ans moins deux mois, ce qui correspond au commencement de Tan de l'hégire 875 (1470 de J.-C). En mourant Al-Motawekhel âP Allah laissa quatre enfants mâles, dont Al-Tenessy nous fait connaître les noms dans un poème par lequel il couronne son histoire des Beni-Zeiyan. Cette pièce qui contient cent trois vers du mètre Taouîlj fut composée en Thonneur de ce sultan, à l'occasion d'une victoire qu'il remporta le 13 chawal de l'an 868 de l'hégire, sur l'émir Mohammed ben-Ghaleb, petit-fils d'Abd'el-Rahman, fils d'Abou-Othman, Qls d'Abou-Teschifin (1), nouveau fait qu'il faut ajouter à l'histoire d'Almotawekkel-âl'AUah^ malheureusement trop courte et laissée incomplète par son auteur (2). Voici les noms des enfants du sultan Al-Motawekkel âl'- AUah, tels qu'ils sont mentionnés dans le poème en question. 1* Al-Teschifm (vers 71) ; 2*^ Abou-IIammou (vers 72) ; 3° Yaghrmour (vers 73) ; 4" Abou-Abd' Allah (vers 74) ; 5° Abou-Sâad (vers 78), et 6« Abd' Allah (vers 79).
(1) On trouvera la traduction de ce poème dans noire appendice.
(2) Al-Tenessy avait promis de compléter son travail (jui ne formait qu'un court chapitre de son jj^randouvraiare intitulé : Nadhmm'- Quldorr ouel eikian et dédié au sultan al-Mota\vekkel,en réunissant dans un ouvrage spécial tout ce qui concernait la personne et le règne de ce prince. Nous if^norons s'il lui a été permis d'exécuter son dessein et si ce livre existe quelque part, mais il est certain que la découverte d'un pareil ouvrage remplirait une lacune fort regrettable dans l'histoire de la fin du IX«etdu commencement du X* siècle de l'hégire, époque très peu connue, faule de chroniqueurs et de monuments écrits.
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Dans les élans de sa verve et de son admiration pour chacun des membres de cette nombreuse et illustre famille, le poète, les portant jusqu'aux nues, les compare aux sept planètes du firmament, dont ils éclipsent Téolat par la splendeur de leur noblesse ; qui brillent dans les magnificences de la cour de leur père comme ces astres qui roulent dans les sphères célestes autour du père de la lumière; qui sur les champs de bataille dé* ployant leur vaillance, à l'exemple de celui qui leur a donné le jour et marche à leur tête; qui sont la terreur de l'ennemi qu'ils mettent en fuite ; qui, sous le règne de la paix, sont devenus l'espoir de la patrie, Tomement de la cour, les amis de la vertu, les protecteurs de la science et des lettres, la gloire de la dynastie et du nom des Beni«Zeiyan. Ces magnifiques louanges inspirées, sans doute, à notre poète par le sentiment de la re» connaissance envers un souverain qui lui avait donné sa confiance et le comblait de ses bienfaits, se ter« minent par des vœux exprimés avec non moins d'enthousiasme en faveur de toute la famille royale. Il exprime le désir que Tempire des Beni-Zeiyan s* étende sur toutes les parties du monde, en Orient comme en Occident; que leurs noms,traversant les montagnes et les mers, soient bénis partout et se perpétuent jusqu a la (in des sièclcs.ll souhaite qu'ils soient accueillis avec ses vers comme un parfum composé de suaves aromates, comme un bouquet de fleurs d'ag:réable odeur.
Dieu sait si tous ces beaux souhaits trouvèrent leur accomplissement dans les âges suivants, si le sort des enfants d'Al-Motawekkol fut plus brillant, plus heureux que celui de leurs prédi^cessours sur le trône ; si Ton no vit plus éclater parmi les membres de cette dynastie les compétitions, les rivalités, les révoltes, les crimes qui l'avaient jusque là déshonoré. Malheureusement, il n'en fut point ainsi, et Thistoire, telle que nous la connaissons, semble avoir donné un démenti formel aux
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espérances, que la fin paisible du règne d'Al-Motawekkel âl-Allah avait fait concevoir, car les règnes qui suivirent ne furent guère plus tranquilles ; ils furent témoins des mêmes intrigues, des mêmes luttes, des mêmes rivalités de famille, et les descendants d'Yaghr* morâcen donnèrent le spectacle de ce désordre et de ces tristes divisions jusqu'à Textinction de sa race et à la ruine finale de l'empire qu'il avait fondé.
Nous pourrions mettre ici fin à nos recherches et à notre travail, dont le dessein principal était de compléter simplement le récit d'Al-Tenessy, puisque ce récit ne s'étend pets au-delà du règne du sultan Al-Motawekkel, qu'il n'a même guère fait qu'ébaucher, s'il ne nous restait de revenir un peu sur nos pas et de reposer quelques instants nos regards sur un sujet moins attristant^ en nous occupant des personnages, qui, par leurs vertus, par la réputation de leur savoir ou par le mérite de leurs doctesouvrages, illustrèrent le pays qui leur avait donné le jour. Le nombre en est assez grand, et le choix n'est pas difficile à faire.
Comme il n'est pas possible de les mentionner tous, nous citerons seulement les noms les plus célèbres; nous retracerons les figures les plus apparentes, celles qui semblentavoir illuminé leur époque d'un dernier reflet de lumière et de mérite scienti fique . Il s'agit des trois cheikhs , Ahmed Al-Zékry, cidi Al-Sonoussy et cidi Al-Tenessy,
l^Cidi Ahmed ibn-Mohammed Ibn-Zékry ou, comme prononcent les habitants de Tlemcen, Ben-Zégry , naquit dans cette ville vers le milieu du IX^ siècle de riiégire. Il était encore fort j eune quand il perdit son père . Placé sous la tutelle de sa mère, il fut retiré de l'école pour être mis en apprentissage chez un tisserand. Grâce à l'intelligence qu'il déploya dans son travail et surtout à la beauté de sa voix, il attira sur lui l'attention du docteur Ahmed Ibn-Zâghrou, qui, ayant eu l'occasion de le voir et de l'entendre, se chargea de son éducation et lui per-
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mit de suivre les cours publics (V enseignement. Une fois lancé dans cette carrière, il se montra plein d'avidite pour l'acquisition de la science et le perfectionnement de son instruction. C'est ainsi qu'après la mort de son ami et protecteur, le cheikh Ahmed Ibn-Zâghrou en 845 (1), il s'attacha au célèbre professeur cidi Mohammed Ibn-el-Âbbès (2), qui enseignait dans la médarsah du village de Hubbed. Il allait tous les jours prendre sa leçon dans cette école, et, à la fin de la journée, il s'en retournait à Tlemcen, souvent à jeun, auprès de sa vieille mère. Ni la pluie, ni la neige, ni le mauvais temps nëtaient capables do l'arrêter ni de refroidir son ardeur pour l'étude. On raconte qu'un jour qu'il était tombé de la neige en abondance et que les chemins en étaient devenus impraticables, il fut obligé de passer la nuit dans le village, afin de pouvoir se trouver à l'école le lendemain matin. « Voici, disent ses biographes, comment il s'y prit pour ne pas perdre sa leçon. Lorsque, le soir venu^ le professeur quitta la médarsah pour rentrer chez lui, Ben-Zégry le suivit par derrière en tapinois et entra après lui dans la maison sans être aperçu de son maître. Il s'arrêta dans le vestibule, où, ayant étendu par terre devant lui un sac et de la paille, il se
(1) Le cheikh Ahmed ben-Abd'el-Rahman plus connu sous le nom de Ben-Zâghroxi, mourut de la peste, à Tlemcen, en 845 de rhôgire, à l'âge de 63 ans. Il enseignait dans la célèbre Médarsah Yaàkoubiyah. On lui doit quantité de commentaires sur les divers ouvrages qu'il expliquait dans ses conférences et dans son cours.
(2) Le cheikh Mohammed Ibn-el-Abbès, savant jurisconsulte et mufti de Tlemcen, est auteur de plusieurs commentaires sur divers traités scientifiques ; son ouvrage le plus rare et le plus estimé porte le titre de Al-orwat al-outhka fy lanzih el-aouliai an fiiret eU Lakkâny, la Ganse solide pour venger les saints et les prophètes des mensonges du faux docteur Al-Lakkàny, en plusieurs cahiers. On lui attribue aussi une foule de fetwa qui ont été recueillis par Al-Mazouny, et par Al-Wanchérissy. Il mourut de la peste en 817 de rhégire (1466 de J.-C.) et fut enseveli à Hubbed, où il avait enseigné et passé sa vie.
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coucha dessus et s'endormit. La domestique du professeur étant bientôt survenue pour donner de la paille à son cheval, ne fut pas peu surprise de trouver là quelqu'un étendu et plongé dans le sommeil. Elle courut avertir son maître : Je viens, lui dit-elle, de trouver un homme dormant dans le vestibule et couché sur la paille du cheval. Le cheikh sortit de sa chambre et, s'étant rendu dans l'endroit, il trouva, en effet, l'individu qu'on lui avait signalé, et, l'ayant réveillé, il reconnut aussitôt en lui un de ses élèves les plus assidus. <r Qu'est-ce, mon fils, lui dit-il, qui t'a porté à venir te réfugier ici ? — C'est, cher maître, lui répondit le jeune Ben-Zégry, la neige et la rigueur du froid. — Pourquoi donc, lui répliqua Ibn-el-Abbès, tu ne m'en as rien dit? » Le cheikh, ému de pitié, écrivit alors au sultan de Tlemcen pour lui recommander son élève et lui faire accorder une cellule dans la médarsah. Le sultan voulut bien octroyer à Ben- Zégry non-seulement une cellule ou logement dans l'enceinte de l'école, mais aussi une pension alimentaire, un lit, le beurre, l'huile, le charbon et tout ce qui était nécessaire pour sa nourriture et son entretien, voulant ainsi favoriser la science et témoigner son intérêt en faveur de ceux qui la cultivent,conformément à ces paroles du Prophète (que Dieu le bénisse et le salue !) : « Dieu assure la nourriture à celui qui s'adonne à l'étude de la science; la subsistance lui viendra sans peine ni souci, tandis que les autres ne l'obtiendront qu'avec beaucoup de peine et de sollicitude. L'étudiant devra cette faveur spéciale aux prières de ses maîtres, à leur ministère, à leur bonne volonté, comme aussi aux bons offices qu'il pourra rendre lui-même à ses maîtres. » On cite du cheikh Ben-Zégry une foule de traits qui témoignent do son intelligence, do sa sagesse, de la sainteté de sa vie, de la pureté de ses mœurs. Quelques-uns lui donnent le nom de Soufi et d'ami de Dieu (wali) ; ils lui attribuent même le don des miracles et le pouvoir de se transporter
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dans un clin d'œil dans les localités les plus lointaines, de se rendre invisible à volonté et d'entrer, les portes closes, dans les mosquées.
Tous ces faits extraordinaires, tous ces dons merveilleux, dont le récit tient une grande place chez les historiens musulmans et peut édifier les fidèles de cette religion, nous les abandonnons volontiers, pour attaquer la partie de cette biographie qui concerne le mérite littéraire et scientifique de notre docteur, ce qui nous fera connaître spécialement ses travaux et les ouvrages sortis de sa plume.
De l'aveu de tous ses historiens, le cheikh Ben- Zégry fut un jurisconsulte habile, un professeur distingué, un écrivain fécond, sinon châtié et élégant. Elevé à l'école de deux maîtres d'un grand renom, d'un savoir profond et varié, les cheikhs Ibn-Zaghrou etIbn-el-Abbès, Ben-Zégry consacra lui-même sa vie entière à l'étude et à renseignement, soit dans la capitale du royaume, soit dans la médarsah de Hubbed, lieu vénéré, où reposaient les cendres de plusieurs saints personnages que VIslam se fait gloire d'avoir produits. Les alfakihs et les hommes de lettres de Tlemcen aimaient à se rendre dans celte localité, d'ailleurs charmante et pleine de pieux souvenirs, les uns, pour s'édifier et s'instruire, les autres, principalement les alfakihs et les hommes de loi, plus jaloux du savoir et de la renommée du professeur que désireux de profiter de ses lumières, pour satisfaire leur curiosité. L'auditoire était toujours nombreux et distingué; les conférences du professeur étaient souvent honorées par la présence des princes et des officiers de la cour , les rois euxmêmes ne dédaignaient point de venir quelquefois s'asseoir au milieu des étudiants, pour entendre les savantes explications du professeur.
Son enseignement, préparé par des études sérieuses, par une longue méditation des matières, était clair et
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lucide, sans exclure le charme de la parole, ni la grâce du geste et du débit; on admirait la simplicité et la facilité de sa méthode. Il avait soin de mettre ses explications à la portée de toutes les intelligences, revenant i[uelquefois trois ou quatre jours sur la même question, quand elle était d'une nature obscure ou qu'il s'apercevait qu'elle n'avait pas été suffisamment saisie par la généralité des auditeurs ; il ne Tabandonnait guère que lorsque les marques évidentes de satisfaction qu'il pouvait lire dans leurs yeux lui avaient prouvé la conviction que son exposition ne laissait plus rien à désirer.
Parmi les ouvrages qu*il avait coutume d'expliquer dans son cours, il convient de citer, après l'Âlkoran, après les commentaires de ce livre et les recueils de traditions mahométanesles plus connus, la Hafeida/id'Ibnel-Hâdjeb, le Mcwata, la Rissêlah du cheikh Ibn-Âbou- Zeid al-Kaïrouâny, le Précis de cidi Khalil, la ModaoU' ipana/idoSahnoun, le DjoumeZ du cheikh Al-Khoundjy VAlfiyah d'Ibn-Mâlek et quelques traités du célèbre philosophe et Soufî Âl-Ghazâly. Quant aux compositions auxquelles il donna lui-même le jour, il serait difficile pour ne pas dire impossible d'en assigner le nombre et l'Importance.
a On lui doit, dit à ce propos le cheikh Ahmed-Baba al-Soudàny, plusieurs ouvrages dont les principaux sont les suivants :
« !• Un livre contenant des questions relatives à la judicature, et un grand nombre de fetxça ou décisions juridiques.
t2*Un commentaire sur la Ilakidah d'Ibn el-Hâdjeb, qu'il intitula : Bighiet eUTàleh^ Objet désiré par un étudiant.
a 3» Un poème sur la théologie scholastique, qui contient plus de mille cinq cents vers,
« 4° Le commentaire d'un ouvrage intitulé : Al-Warafeât, les Feuilles volantes, qui traite des principes
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fondamentaux de la jurisprudence par Timam des deux villes saintes, le cheikh Abou'l-Maâly.
Outre ces ouvrages, on lui doit quantité de fetwa ou décisions juridiques, qui ont été transcrites par le cheikh Al-Wanchérissy dans son grand ouvrage intitulé : Aï- Mi/iar, le Parangon (1). Telles sont les productions les plus importantes qu'il a laissées après lui et que l'on conserve dans les bibliothèques du Maghreb.
Parmi ses disciples les plus célèbres et qui lui font le plus d'honneur il faut compter le cheikh Ahmed Ibn- Zarrouk, écrivain fécond et très estimé, le savant prédicateur cidi Mohammed Ibn-Marzouk, surnommé Varrière petit-fils j Abou-Abd'AUah, fils de l'imam Ibnel-Abbès et cidi Ahmed el-Hadjj al-Monaouyi al-Ournidy.
Le cheikh Ahmed Ben-Zégry mourut à Tlemcen dans le mois de safar de l'an 899 de l'hégire (1493 de J.-C), d'après la date qui est donnée par le cheikh Al-Wanchérissy dans ses annotations nécrologiques (Al-Wafiât), et dans le courant de l'année 900 (1494 de J.-C), si Ton en croit Tun de ses disciples, le cheikh Ibn-Ata*- Allah, et, par conséquent, sous le règne du sultan Abou- Abd' Allah-Mohammed al-Thâbity, fils et successeur du sultan Al-Mota\vckkel ârAUah.
Tels sont les renseignements que nous fournissent sur la vie du cheikh Ben-Zégry les deux écrivains qui jusqu'ici nous ont servi de guides dans nos recherches biographiques (2). Nous les avons suivis pas à pas, rendant leurs pensées aussi fidèlement que possible, sans embellissement ni amplification superflue, nous appliquant à remplir ici, comme ailleurs le rôle d'un simple
(1) L'auteur de cet ouvrage florissait au commencement du X" siècle de l'hôgire. Mort en 1)14 de la môme ère, époque où la ville d'Oran fut prise par les chrétiens.
(i) Ibn-Mariam dans son Bostan, et le cheikh Ahmed Baba al- Soudàny dans son Takmilet el-dibadj.