CHAPITRE XXV
Règne du sultan Abou-Abd* Allah- Mohammed, fils de Mouley-Mohammed Al-Th&bity (910-922).
Le sultan Mohammed al*Thâbity avait laissé trois tils^ Abou-Abd' Allah-Mohammed , Abou-Zeiyan- Ahmed et Abou-Yahia; ce fut Abou-Abd' Allah-Mohammed, l'aîné des trois, qui lui succéda sur le trône. Il fut proclamé après la mort de son père, malgré les intrigues et les compétitions de ses oncles, qui avaient trempé leurs mains dans le sang de leur frère.
Nous venons de voir que la forteresse et le port de Mersa'l-Kebir étaient tombés au pouvoir de la flotte espagnole. Les habitants d'Oran, où s'étaient réfugiée la garnison de la ville conquise, irrités plus que jamais contrôles puissances chrétiennes, se livrèrent avec une nouvelle ardeur à leurs courses maritimes, à leurs déprédations accoutumées, à leurs terribles descentes sur les plages de la côte opposée.
Leurs embarcations, montées par des hommes fanatiques et cruels, commandées quelquefois par des renégats qui connaissaient les langues de TEurope, sillonnaient la mer dans tous les sens et abordaient jusqu'aux rivages de la Provence et de l'Italie, ou ils pillaient les propriétés littorales, massacraient ou enlevaient les malheureux habitants qu'ils jetaient dans les fers et réduisaient à l'esclavage.
Quelques-unes de ces embarcations, armées en guerre et stationnant à l'entrée du détroit de Gibraltar, atta-
quaient hardiment et capturaient les galères, qui déjà, à cette époque, revenaient du Nouveau Monde, chargées de précieuses marchandises. C'est alors que le célèbre cardinal Ximenès, qui jouissait d'une grande autorité à la cour de la reiae Jeanne et de Ferdinand le Catholique, leur fît agréer le projet de mettre un terme à ces actes de piraterie, en détruisant le foyer même d'où partait tout le mal.
La flotte castillane, portant quinze mille hommes et une nombreuse artillerie, ayant mis à la voile le 16 mai 1509, se présenta le lendemain même devant Oran, et, la nuit suivante, les soldats qui avaient pris terre du côté du fort de la Mena, s'emparèrent de la ville, grâce à la rapidité et à la vigueur de l'attaque.
« La cité, dit Léon l'Africain, fut prise en un jour, parce que le peuple, transporté d'une colère soudaine, sortit à la foule et sans ordre hors la cité, laquelle fut délaissée vuide et sans aucune garde pour ruer sur les Espagnols, qui s'estant pris garde de cette confusion et désordre, coignaissans la cité estre abandonnée, envoyèrent une partie de l'armée par un autre côté, là où ne trouvant autre défense que des femmes qui estoyent montées sur les murailles, facilement entra dedans, et pendant que l'on combattoit au dehors, sortit à la campagne, ruant à dos sur les ennemis, lesquels ayant aperçu les enseignes des Chrétiens sur les murailles se retiroycnt vers la cité pour en expulser l'ennemi et donner kl chasse à ceux qui estoyent entrez. Mais ces misérables, ajoute l'écrivain dont nous citons les paroles, se trouvèrent de toutes parts environnez, et furent si maltraitez, que peu en échappa d'un tel péril. En telle sorte s'emparèrent d'Oran les Espagnols ; ce qui fut en Tan neuf cent (dix) de l'hégire. »
C'est trois jours seulement après la prise d*Oran et la reddition dos forts de cette place, que l'on annonça l'approche du roi de Tlemcen, qui arrivait avec une armée
RÈGNE DU SULTAN ABOU-ABO'aI.LAH MOHAMMED. 417
au secours des habitants. Âbou-Âbd' Allah-Mohammed, apercevant de loin les drapeaux espagnols flottant sur les forts et sur les remparts de la ville, n'eut pas le courage de se montrer, ni de tenter de reprendre la place; il retourna dans sa capitale, où il alla cacher sa honte et son désespoir au fond du Méchouar^ au milieu des femmes de son harem.
On dit qu'en apprenant la nouvelle de cette catastro* phe, les habitants de Tlemcen se soulevèrent et se mirent à massacrer tout ce quUl y avait de marchands chrétiens dans la ville (1).
La perte d'Oran ne fut pas seulement un échec dé* plorable pour Thonneur du sultan ; elle porta aussi un dommage énorme aux finances du royaume et aux revenus du trésor, car le port de cette ville qui était un des plus fréquentés et des plus riches de la côte barbaresque, rapportait chaque année au roi des sommes immenses.
Abou-Âbd'Âllah se trouva ainsi tout d'un coup privé des ressources ordinaires de la couronne et des revenus qui enrichissaient le trésor public. Mais ne voulant rien changer à ses habitudes personnelles, ni à Téclat extérieur de sa Cour, ni au nombre de ses officiers et de ses serviteurs, il fut contraint de recourir à des mesures vexatoires pour fournir à ses dépenses, de créer de nouveaux impôts, d'établir sur la vente de certaines denrées des taxes et des redevances jusques-là inconnues aux habitants des villes et aux Arabes de la campagne, ce qui acheva de lui aUéner les esprits, de rendre son gouvernement odieux à tout le monde, et de le faire détester, en particulier, des habitants de la capitale qui, jusqu'à cette malheureuse époque, était restée ville libre ot
(1) On sait qu'il y avait alors à Tlemcen deux grands fondoucs ou hôtelleries, où étaient logés les marchands catalans, génois, pisans et vénitiens qui venaient trafiquer avec les indigènes*
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exempte de toute espèce de contributions et de taxes pécuniaires.
Le mécontentement populaire eut des échos qui retentirent jusqu'aux oreilles du souverain et qui lui causèrent de vives alarmes. La crainte d'une révolte ouverte ou d'une démonstration hostile de la part de ses sujets impatients, le condamna à rester presque toujours renfermé derrière les murs de son palais.
C'est sur ces entrefaites et dans ces critiques circonstances, que, voyant ses Etats démembrés, d'un côté, par les Espagnols qui lui avaient enlevé Mersa'l-Kebir et Oran et, de l'autre, par les Turcs qui dominaient à Alger et sur une grande partie du littoral, préoccupé surtout du voisinage des Espagnols, dont la conquête de sa capitale et même du royaume entier pouvait tenter l'ambition, Abou- Abd'Allah-Mohammed songea à prendre les devants et à conjurer la tempête dont il se croyait menacé, en se décidant à traiter avec la puissance voisine qui lui paraissait la plus redoutable. Le gouverneurd'OraUjà qui il proposa son projet et ses intentions, lui conseilla de se rendre lui-même en Espagne et de s'entendre avec le roi pour obtenir sa protection et régler les clauses d'un traité d'alliance. C'était en 1512.
En conséquence, Abou-Abd' Allah se rendit à Burgos où se trouvait alors le roi Ferdinand. Il arriva à la cour du roi Catholique avec do très riches présents, comptant qu'ils lui concilieraient la bienveillance du prince chrétien et assureraient le succès de sa démarche. Si Ton en croit les chroniques qui précisent la nature de ces présents, le prince africain offrit au roi d'Espagne une vierge de sang royal et d'une rare beauté, cinq cent trente chrétiens captifs, vingt-deux chevaux arabes, un lionceau, une poule d'or avec trente-six poussins de même métal et plusieurs autres objets, dus à l'habiletc des artistes maures. L'alliance et lu protection furent accordées sans ditïiculté, moyennant certaines conditions :