CHAPITRE XXX
Règne dn anltan Hassan, frère de Monley Abou-Zeiyan
Ahmed. 957(1550)- 964 (1556).
A la mort du sultan Abou-Zeiyan Ahmed, les Turcs se trouvaient les maîtres d'Alger et de toute la côte occidentale jusqu^au delà de Ténès; dans l'intérieur^ leur domination s'étendait jusqu'à Mélianah et aux sources du Chélif . D'un autre côté, tout le littoral depuis Mostaghanem jusqu'à Tembouchure de la Tafna appartenait à la couronne d'Espagne. Le royaume deTlemcen se trouvait ainsi réduit à peu près au quart de ses anciennes possessions. C'est de ce lambeau de territoire qu'hérita Mouley Hassan, frère et successeur d' Abou-Zeiyan Ahmed, en 1550, sous la suzeraineté des Turcs d'Alger : Hassan Baba Aroudj-Reis régnait alors dans cette ville avec l'agrément des soldats de rOudjak. Le royaume deTlemcen ainsi resserré dans ces frontières, affaibli dans le nombre de sa population et dans les ressources de ses finances, ayant perdu en grande partie ses forces et son indépendance, entouré de tous les côtés de périls et de menaces, était devenu comme une victime condamnée d'avance à être sacrifiée ou plutôt comme une proie facile à enlever (1). Asesenne«
(i) Nous omettons de parler d'un mal peut-être plus funeste que tous les autres^ nous voulons dire la peste, qui^ vers la même époque, c'est-à-dire en 962 de Thégire (1555 de J.-G.) ravagea le royaume et fit périr une grande partie de la population de Tlemcen.
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mis les plus voisins et les plus ardentsàla cureo,étaitvenu s'en joindre un troisième qu'avaient réveillé d'anciens souvenirs de conquête et do domination sur le Maghreb- Central. Une nouvelle et fîère dynastie s'était élevée dans le Maroc sur les ruines de l'ancienne, et les Chérifs qui prétendaient descendre du faux prophète Mahomet, avaient remplacé sur le trône de Fez la branche cadette des Mérinides, appelés les Beni'VOuattàs.
Mohammed ibn-Mohammed Ibn-Ahmed le Chôrif, enhardi par les succès de ses entreprises et par les victoires qui venaient de consolider son pouvoir naissant, voulut ajouter un nouveau titre à sa gloire, en profitant des malheurs qui pesaient sur la tête des Beni- Zeiyan, pour tenter la conquête de leurs états, pour en chasser les Chrétiens aussi bien que les Turcs, et se faire ainsi un nom parmi les champions de la foi musulmane. Voici de quelle manière un auteur qui avait parcouru le Maroc vers le milieu du XVP siècle a écrit l'histoire des Chérifs qui avaient régné jusqu'à cette époque, raconte l'expédition dont il s'agit : « Le Chérif, dit-il, se voyant paisible possesseur du royaume de Fez et de Vêlez, comme son ambitionne lui donnait aucun repos, se résolut, au commencement de Tannée 1551, d'envoyer à la conquête du royaume de Tremessen, proche celui de Fez, lequel royaume estoit pour lors possédé parles Turcs d'Argel qui Tavoicnt usurpé sur le Roy naturel d'iceluy, et pour ce faire commanda Mo-^ hammcd al-Arrany son fils, qui estoit à Tarudant de venir i Fez, et luy mener delà et du royaume de Maroc vingt mille chevaux; lequel, comme il eut reçu les lettres de son père, lit une levée de sept mille lances, avec laquelle et sa garde de chrestiens reniez , il part de Tarudant et s'en vint à Maroc, où son frère, par command(îment du père, avoit aussi assemblé quatorze mille lances, et y ayant faict provision de ce qui estoit nécessaire pour la guerre, après y avoir reposé quelques
jours avec ses troupes, il print la route de Fez, où luy fut faict un solennel accueil par ses frères et courtisans^ et baisant les mains à son père, fut de luy reçu avec beaucoup de contentement, lequel père avoit desjà fait levée de dix mille lances de ce royaume, de sorte qu'il avait en tout trente mille chevaux, avec lesquels et les renégats des gardes de son père et l'appareil nécessaire pour son entreprise il print son chemin vers Tremessen sur la Qn de mars de la dite année.
«Ce voyage succéda très heureusement à ce Maure, pource que ceux de Tremessen estoient fort foulez et oppressez par les Turcs. Tellement qu'estant advertis de la venue de l'Arrany et des grandes forces qu'il avoit, ils prinrent tout aussi tost les armes en sa faveur, et les Turcs abandonnèrent le pays et se retirèrent à Argel, de sorte qu'il exécuta ceste importante entreprise, sans tirer coup de lance, ny perdre un homme ; il fut receu avec un applaudissement des citoyens dans Tremessen, où arrivèrent aussi les députez des lieux circonvoisins, qui prestèrent hommage et se rendirent vassaux du Chérif, qu'ils recogneurent pour leur roy et souverain seigneur. Et se voyant TArrany si puissant, il voulut attenter à une autre entreprise, ores que ce fut sans commission ny charge de son père : c'estoit chasser les Turcs qui estoient dans Mostagan, pour à quoy parvenir il assembla son conseil avec les principaux du royaume de Tremessen, qui l'asseurèrent de leur fidélité, auxquels il demanda conseil sur ce qu'il avait résolu de faire. » Après avoir dit que ceux de Tlemcen n'avaient pas été d'avis que l'on attaquât les Turcs maîtres de Mostaghanem, l'auteur que nous citons ajoute ce qui suit : « Et encore que ce conseil fut le plus sain et le meilleur, l'autre toutefois fut plus tost receu, ores que ce fut le plus périlleux pour estre le plus agréable aux jeunes soldats.... Par ainsi ayant confié la garde et gouvernement de Tremessen à un sien
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alcaîde, nommé Abado, homme vaillant et fidelle, le Chérîf partit avec son camp et autres huict mil chevaux, que ceux de Tremessen luy baillèrent et print la route de Mostagan, sans faire aucun rava$^e au pays d'Oraa, ores qu'il passât devant la ville. Le bruit estoit qu'il avait charge de son père, quand il l'envoya conquérir ce pays, de ne faire aucun dommage aux terres de Charles cinquiesme, père de votre Altesse (1), car il lui portait respect et craignait de Toffenser, luy estant si puissant voisin (2). Avec tout cet équipage, il vint devant Mostagan, qu'il emporta sans aucune résistance, et les Turcs se retirèrent à Argel.
« L'Arrany mit dedans Mostagan sept cents chevaux et quelques arquebusiers en garnison et un maure noir, son domestique, pour capitaine; puis s'en retourna à Tremessen : et ayant laissé cet estât bien paisible et mis bon ordre à la justice et gouvernement d'iceluy pour les tributs et rentes royalles, s'en revint avec ses trouppes, riche et victorieux à Fez où le père estoit : duquel et de tous ses frères il fut recueilli avec une magnificence et allégresse, telle qu'une si grande victoire meritoit, et une si puissante ville et riche pouvait faire (3). »
Los Chcrifs n'eurent pas le temps d'affermir leurs conquêtes dans le royaume de Tlcmcon ; leur domination y fut aussi éphémère que leur expédition avait été rapide et facilement accomplie. Après le départ de l'armée
(1) L'auteur avait adressé le récit de son voyage cl de son séjour dans le Maroc à Fliilippe II, fils de Charles- Quint et roi d'Espagne et de Portugal.
(2) Quelques-uns prétendent néanmoins que c'est à cette époque, et par les troupes de l'Arrany, que la ville dM rbal qui était située au pied de la montagne de Tessélah dans le voisinage d'Oran, fut complètement ruinée.
(3) Relation de rorigine et succès des Chérifs et de VEstat des royaumes de Miiroc, Fez et Tarudant et autvc'^ provinces qu'ils estampèrent, par Diego de Torrès, mise en français par M. C. D. V. D. D. A. Paris, 163 b. p. 285 et suiv.
marocaine, on ne tarda pas à voir paraître sous les murs de la capitale des Beni-Zeiyan un corps d'armée composé d'Arabes et de Turcs et commandé par Hassan- Baba-Âroudj lui-même.
Le gouverneur marocain, qui n'avait pour défendre la place qu'une très faible garnison, se sentant dans l'impuissance de soutenir un long siège, abandonna la ville aux assiégeants et se retira à Fez. Les habitants de Tlemcen ouvrirent leurs portes aux Turcs qui rétablirent leur vassal sur le trône.
Le fils du célèbre Khairel-dyn, Hassan-Baba-Aroudj, fut assez mal récompensé des services qu'il avait rendus à la Sublime Porte, en rétablissant sous sa suzeraineté le malheureux héritier du trône des Beni-Zeiyan. Succombant aux intrigues et aux jalouses manœuvres des nombreux ennemis qu'il avait à Constantinople, il encourut la disgrâce du sultan et fut remplacé dans le gouvernement d'Alger par Salahh Reïs Pacha, qui avait été élu par le divan. Celui-ci, homme habile et entreprenant^ jugeant les circonstances favorables pour étendre son influence et sa domination aux dépens de ses voisins, en s'emparant d'un pouvoir aussi faible, aussi chancelant que celui d'un vassal sans prestige ni autorité, obtint d'abord de celui-ci la présence, dans la capitale, d'une garnison turque, qui devait, lui disait-on, le protéger et le mettre à l'abri de toute nouvelle entreprise hostile venant soit de l'intérieiur, soit de l'extérieur.
Ce régime de protectorat ou plutôt de véritable usur- X>ation ne servit qu'à encourager la licence des Turcs, dont le nom a toujours été odieux aux populations de race arabe, qu'à exciter le mécontentement des habitants qui avaient à souffrir beaucoup de leur brutalité et de l'arrogance de ces hôtes qu'on leur avait imposés, qu'à exaspérer enfin la patience du prince dont ils se proclamaient les amis et les défenseurs, mais qui, par
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le fait, avait mille raisons de se plaindre et de sentir qu'il n^était plus le maître chez lui. A la longue, le règne de la tyrannie finit par devenir insupportable, et la patience de tous par être épuisée et poussée à bout. Le bruit ayant couru que dans cette extrémité le sultan Mouley Hassan était entré en pourparlers avec le gouverneur d'Oran, afin de l'aider à secouer le joug des Turcs et à se débarrasser de leur affreuse garnison, on dit que Salahh Reîs Pacha, informé de ces démarches, voulut y couper court, en excitant contre le faible sultan Mouley Hassan un soulèvement dans le pays et en le faisant déclarer traître et indigne du trône par l'assemblée des ulémas ; c'est ce qui fut exécuté conformément à Tavis juridique des alfakihs et des muftis et avec toute la solennité qui, d'après la loi musulmane, doit accompagner la déposition d'un roi/ d'un magistrat suprême. •
En conséquence, l'infortuné Mouley Hassan, le dernier des rois de la dynastie des Beni-Zeiyan, fut dépouillé du pouvoir souverain et chassé ignominieusement de sa capitale, qu'il ne devait plus revoir. Il se réfugia à Oran avec sa famille auprès du comte d'Alcaudète, qui lui fit un accueil des plus honorables et des plus respectueux, et qui tâcha de relever son courage et son espoir par les plus belles et les plus consolantes promesses de secours et de rétablissement. C'était vers la fin de l'année 1554, et trois ans après sa déposition, il mourut delà peste dans le lieu de son exil.
En 1555 Salahh Reïs Pacha prit définitivement possession de Tlemcen au nom deTempercur ottoman, Sélim II, et il en donna le commandement supérieur à un agha(i). ^
(1) Trois ou quatre ans après la conquête de Tlemcen par Salahli Reis Pacha, le gouvernement de cette ville fat confié à un prince de la famille des Chérifs, qui était venu à Alger chercher un refuge et se mettre sous la protection des Turcs. Il fut
Mouley Hassan avait laissé en mourant un fils qui fut baptisé sous le nom de Carlos, ayant eu pour parrain l'empereur Charles-Quint lui-même. Il passa en Espagne, où Philippe II lui accorda un établissement dans une province de la Castille, où il s'éteignit dans l'obscurité, sans regretter les vains honneurs de ce monde, soumis aux jugements de la Providence et consolé par l'espoir d'une meilleure vie.
Ainsi finit, non sans gloire, la dynastie des sultans Abd'el-Wâdites, qui avait été fondée, il y avait plus de trois cents ans par Ghamorâcen, fils de Zeiyan, Pun de ces grands princes de race berbère, qui par leur génie et leur exploits ont illustré leur nom et la nation qu'ils ont conquise ou commandée. Désormais l'antique siège de leur domination aura perdu son titre glorieux de capitale d'un royaume. Son nom ne retentira plus dans rhistoire qu'accompagné de l'humble titre de chef-lieu de province, de cité subordonnée aux ordres d'un simple gouverneur militaire délégué par le pacha d'Alger : les destinées de cette antique cité se confondront à l'avenir avec l'histoire du pachalik d'Alger, la nouvelle capitale de cette partie de l'Afrique septentrionale.
accueilli avec faveur par le successeur de Saiahh Reisi Hassan-' Baba Aroudj, fils de Khair-el-dyn, qui lui donna sa fille en ma* riage et le nomma vice-roi de Tlemcen. Le prince Abd-el-Moumen, car tel était son nom, ne jouit pas longtemps de cette sorte de souveraineté, car, peu d*années après son installation, il fut assassiné à l'instigation de son neveu, vice-roi de Fez, héritier présomptif du trône du Maroc, et, selon toute vraisemblance, d'après les ordres de son propre frère le chérif Abd^Allah, sultan de Fez et du Maroc. (Voy. Histoire des Chérifs, etc., chap. ex, p. Ml.)