CHAPITRE II
Hèffne d*Aboa-SaId Othman (681*703 de rhégiro).
Le sultan Yaghrmorâcen ayant rencontré, à Milianah| le cortège qui accompagnait la fiancée de son fils Abou- Saïd-Othman (1), reprit le chemin de la capitale. «C'est pendant qu'il était en route, dit Yahia Ibn-Khaldoun, que l'heure suprême et inévitable vint le surprendre ; il rendit le dernier soupir, comme nous l'avons déjà dit, sur les bords du Riou le lundi 29 do dhou'l-kiadah de Tannée 681 (février-mars 1283). Son fils Âbou- Amer Barhoum, voulant cacher la mort du roi, fit porter son corps dans une litière fermée, en disant que son père était indisposé. Le prince continua ainsi sa route jusqu'à Tlcer qui coule sur le territoire dépendant de l'auguste résidence royale ; là ayant trouvé son frère Abou-Saïd, qui était venu au-devant de lui, il déclara la mort du roi, et aussitôt Abou-Saïd Othman fut proclamé sultan.
Ce prince était né l'an 639 (1241-2). Arrivé dans la capitale de son royaume il reçut le serment de fidélité dans les premiers jours de dhou'l-hijjah, c'est-à-dire vers la fin de l'année 681 . Ses vizirs furent le cid Ghânem Ibn- Mohammed-el-Râchedy et le cid Rahhou ibn-Mohammed Ibn-Aly-el-Khorassâny. Il nomma chambellan Abou-
(1) Cette fiancée était une des filles du sultan hafside de Tunis, Abou-Ishah Ibrahim, allié du premier roi de Tlomcen Abou-Yahia Yaghrmorâcen, qui avait demandé la main do cette princesse pour son fils et successeur Abou«Said Othman.
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Âbd'allah Mohammed Ibn-Âmer-el-Walhâssy, et secrétaire de ses commandements Tairakih, le contemplatif Abou-Abd'allah Mohammed ibn-Omar Ibn-Khamis, poète de la septième centaine. L'administrateur de ses affaires ou directeur des finances /ut Abou'l-mekârim Mendil Ibn-el-Moâllem, ensuite Abou-Abd'allah Mohammed Ibn-Sâoud. Il eut pour cadhi Talfakih Abou-Zakaria Yahia Ibn-Asfour, puis Talfakih Abou-Zakaria Yahia Ibn-Abd'el-Aziz ctTalfakili Abou-Abd'allah Mohammed Ibn-Merouan. Le plus distingué de tous ces dignitaires était, sans contredit, Mohammed ibn-Omar Ibn-Khamis^ qui a mérité d'être appelé le Poète de la septième centaine. C'est ici que la biographie de cet illustre personnage trouve naturellement sa place.
L'auteur du Bostan, supposant que ce nom est connu de tout le monde, se contente de mentionner la fin tragique d'Ibn-Khamis. « Cet homme démérite et vertueux, dit-il, mourut assassiné dans la ville de Orenade, ayant reçu un coup do lance de la main du prince Aly IbnNaar, surnommé le Muet (Al-abkem) ; mais, par un juste jnge^ ment de Dieu, Tassassin fut, à son tour, percé d'un coup qui lui fît avaler la coupe du trépas. Nombreuses furent les excellentes qualités d'Ibn*Khamis ; grandes furent ses vertus (1). »
Yahia Ibn-Khaldoun, qui parle aussi d'Ibn-Khamis, est moins laconique. La notice qu'il nous donne sur la vie de ce personnage renferme quelques détails qui méritent d'être connus. « Le cheikh, dit-*il, Talfakih Abou-Abd'allah Mohammed ibn-Omar Ibn^Khamis, le poète de la septième centaine, le soufi, le contemplatif, le littérateur sans égal dans l'art de composer les préfaces et d'écrire dans le style cadencé, avait vu le jour à Tlemcen. Il mourut assassiné le jour même de la catastrophe du vizir Abou-Abd'allah ibn-el-Hakim
(1) Le Boslan, p. 279 do mon manuscrit.
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al-Rondy (1). Le prince Âly Ibn-Nasr, connu sous la nom d!AUAhkem (le Muet), lui donna un coup de lance, qui le reuTersa raide mort ; mais, par un juste arrêt du Ciel, il reçut incontinent le châtiment dû à son crimes car dans l'endroit où il avait tué Ibn-Kbamis il ne pouvait ni fermer l'œil, ni manger ; il ne oessait d'appeler tout haut sa victime et de crier : Ibn«Khamis me pour* fend, Ibn-Khamis me pourfend, et cela ne finit que lorsqu'il rendit le dernier soupir : c'est là une des plus grandes preuves du pouvoir et du mérite de ce saint homme (que Dieu lui fasse miséricorde !). Au surplus, ajoute Yahia Ibn*KbaIdoun, Ibn-Khamis était du nombre de ceux qui savent la magie naturelle (al^simia) ; ce que l'on raconte de lui à ce sujet est à la connaissance de tout le monde. Or, l'une des choses les plus notoires en ce genre, c'est ce qui m'a été raconté par plus d'une personne et par des gens tout à fait dignes de foi. Voici ce dont il s'agit.
<c L'alfakih Abou-Âbd'allah ibn-Omar Ibn-Khamis logeait dans une hôtellerie, où il occupait une petite chambre ; il couchait là par terre sur des peaux de mouton. Or, il arriva un jour qu'un étranger avec lequel il était lié d'amitié vint à Tlemoen. Ibn-Khamis n'eut rien do plus pressé que de lui offrir Thospitalité, et cela, en présence de ceux qui connaissaient son misérable état, la pauvreté de sa couche et de son logis, ce qui n'excita pas peu leur étonnement. Dès ce moment il s*empara de la personne de son ami, l'accompagnant partout, jus* qu'au moment où, la nuit étant survenue, il leur fallut se rendre au gite avec les autres voyageurs qui avaient été tout étonnés de lui voir faire une pareille invitation. Lorsque nous fûmes entrés dans l'hôtellerie (c'est Tami étranger qui raconte lui-même la chose), je me
(1) Ce vizir fut tué le jour où son maître, le sultan Mohammed, roi de Grenade, fut déposé par suite d'un complot, Tan 708 (1308-9). Voyez Almakkary, l^ partie, eh. vi, p. 890.
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trouvai devant une porte, laquelle je n'avais pas d'abord aperçue. Ibn-Khamis se mit à l'ouvrir, il entra et nous le suivîmes, et nous voilà, à notre grande surprise, dans le vestibule d'un grand hôtel, où nous trouvâmes une jeune esclave qui tenait dans la main une bougie allumée. Marchant devant nous et nous précédant de quelques pas, elle nous conduisit dans Tintérieur de l'hôtel, qui était très vaste et renfermait de splendides appartements. Après avoir traversé plusieurs pièces magnifiques, nous fûmes introduits dans une salle ornée de tapis commodes et somptueux. Tout le monde s'y étant installé, Ibn-Khamis commanda que l'on apportât les mets destinés à notre repas, et l'on nous servit tout ce qu'une ftme peut convoiter, tout ce qui est capable do faire les délices des yeux. Nous en mangeâmes à notre gré et autant que nous voulûmes. Notre appétit pleinement satisfait, nous sentîmes le besoin de nous reposer, et nous nous jetâmes bientôt dans les bras du sommeil : il est vrai que mon esprit avait de la peine à revenir de tout ce que mes yeux venaient do contempler.
c Le lendemain matin, ajoute le narrateur, mon ami Ibii-Khamis, s'étantlevé de bonne heure, sortit derhôtel en compagnie des autres hôtes et me laissa endormi. Je me réveillai enfin, le jour étant déjà assez avancé ; mais, chose étrange, je me trouvai couché sur une méchante peau de mouton et dans la misérable chambre que je savais être occupée ordinairement par le cheikh. »
Après avoir rapporté cette singulière anecdote, Yahia Ibn-Khaldoun cite une série de pièces de vers qui font plus d'honneur à leur auteur que tous les miracles que Ton pourrait mettre sur son compte : il est vrai qu'il ne cite que les plus belles de ces poésies; puis il ajoute : « Si nous voulions transcrire ici tout ce que le cheikh Ibn-Khamis a composé d'admirable en ^fait de vers, ces feuilles-ci ne suffiraient pas pour les contenir et nous sortirions du cadre de cette histoire. »
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Dans le chapitre précédent nous avons vu que le roi Yaghrmorâcen avait attiré à sa cour le savant Âbou- Ishak Ibrahim el-Tenessy, qu'il avait comblé d'honneurs et de revenus. Le nouveau roi qui n'avait pas moins d'estime pour les savants et les hommes do lettres que son illustre père, témoigna au docte professeur la même considération, en lui confiant les mêmes fonctions et en lui conservant à la cour le même rang et les mêmes hon* neurs. Lorsque celui-ci vint à mourir, il voulut honorer de sa présence les obsèques de son regrettable ministroi qui fut enseveli à Hubbed^ où Ton voit encore son tombeau.
Nous croirions commettre une grave omission et priver le lecteur d'un renseignement biographique très important, si, à propos des hommes remarquables qui vécurent à la cour du sultan Abou-Saïd et illustrèrent son règne, nous ne faisions mention d'un savant, dont le célèbre historien Abd-el-Rahman Ibn-Khaldoun se plaît à citer souvent l'autorité et à invoquer le témoignage : nous voulons parler du docte Abou-Âbd'allah Mohammed ibn-Ibrahim el-Abbély, lequel avait été dans sa jeunesse intendant du palais.
Voici ce que nous lisons dans l'histoire de la dynastie des sultans Abd-el-Wadites par Yahia Ibn-Khaldoun. (c Notre cheikh, dit cet auteur, le savant très illustre, le cheikh Abou-Abd'allah Mohammed ibn-Ibrahim el- Abbély, notre professeur le plus jeune, d'une famille qui s'est toujours distinguée dans la carrière militaire, naquit à Tlemcen, où il prit des leçons des deux savants cheikhs Abou-Zeid et Abou-Moussa, tous les deux fils de l'Imam. Ensuite il étudia à Maroc sous la direction du célèbre Abou'l-Abbès Ahmed Ibn-el-Benna. De là il se transporta dans l'Irak sous le costume des fakirs ambulants. Là et dans les autres contrées de l'Orient qu'il parcourut, il rencontra des savants distingués dont il suivit les leçons. Après cela, il revint dans sa patrie,
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OÙ le sultan Abou-Hammou, fils du sultan Âbou-Saïd| qui l'avait pris à son service le nomma gouverneur des Béni-Râcbed, Tune des tribus de son empire. Notre cbeikh, ne voulant pas accepter cette charge, prit le parti de la fuite et alla s'établir dans les montagnes des Hescourah auprès d'Âly ibn-Mohammed ibn-Teroumit, qui lui avait écrit maintes fois de venir le trouver pour lui enseigner les sciences. Notre cheikh, s*étant donc rendu auprès de ce prince , s'appliqua plus que jamais à l'étude ; les progrès qu'il y fit furent tels, qu'il surpassa tous les hommes de son temps dans la connaissance de toutes les sciences intellectuellos sans exception, et que dans le Maghreb, aussi bien que dans l'Ifrikiah je ne connais pas aujourd'hui d*alfakih tant soit peu renommé qui ne lui doive son instruction et son savoir. Il est mort (que Dieu lui fasse miséricorde et lui accorde ses faveurs!) dans la ville de Fez au mois de dhou'l-kiadah de l'an 757 de l'hégire ».
Tels sont les renseignements biographiques qui nous sont fournis par Yahia Ibn-Khaldoun sur Tancien intendant du palais du roi de Tlemcen ; ceux qui ont été recueillis par son illustre frère Abd'el-Rahman dans mn Autobiographie sont beaucoup plus détaillés, car ils nous font connaitre le haut rang que notre cheikh occupait à la cour du roi de Fez et la considération dont il jouissait auprès du sultan mérinide Abou'I-Hassan. « Lorsque, dit cet historien, Abou-Saïd^ roi du Maghreb, obligea Ibn-Teroumit de quitter ses montagnes et de se fixer à Fez la Ville-Neuve, El-Abbély l'accompagna, et, par suite, il fut admis par lé sultan Abou'l Hassan au nombre des hommes instruits qu'il recevait dans sa société intime. Dès lors, il se dévoua à la propagation des sciences intellectuelles dans le Maghreb où ses efforts eurent beaucoup de succès. Un grand nombre appartenant à diverses villes de ce royaume firent des progrès considérables dans ces études, et il devint ainsi le lien
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entre deux générations de savants. Quant il vint à Tunis *àla suite du sultan Âbou'l-Hassan,}e me mis à fréquenter ses leçons et j'étudiai sous sa direction la logique, les principes fondamentaux de la théologie dogmatique, ceux de la jurisprudence canonique et toutes les sciences intellectuelles et philosophiques. Je fis tant de progrès sous lui, qu'il en témoigna souvent sa satisfaction (1). »
Dans son histoire des Berbères, Âbd'el-Rahman Ibn- Khaldoun nous apprend ce curieux détail qu'il tenait do la bouche de Mohammed el-Abbély lui-même, savoir que ce cheikh s'était trouvé présent lorsque la mort vint surprendre dans le bain le roi Âbou-Saîd Othman la cinquième année du siège de Tlemcenen 703 de l'hégire.
Tels sont les principaux personnages^ dont les noms jettent un grand éclat sur le règne d'Abou-Saïd. Quant aux faits historiques qui s'y rattachent^ le récit que nous en donne Abd'el-Rahman Ibn-Khaldoun fait peu d'honneur à sa critique et à son jugement : Tordre chronologique y est souvent interverti ou déplacé ; les dates manquent quelquefois de précision ou font entièrement défaut ; on y a mêlé des anecdotes rétrospectives, des digressions qui, sous prétexte d'expliquer les causes des événements, arrêtent la marche rapide et naturelle de la narration et ne tendent à rien moins qu'à faire oublier le sujet principal et à dérouter la mémoire du lecteur. Tout ce chapitre porte la trace de la précipitation et présente tous les défauts d'une compilation passablement indigeste et embrouillée, défauts communs, d'ailleurs, à presque toutes les compositions historiques de cet infatigable écrivain et que malheureusement il n'a pas eu le loisir de corriger pendant sa vie errante et, pour ainsi dire, cosmopolite. Son frère Abou- Zacaria Yayia, qui a raconté plus succinctement les
(1) Voyez Journal Asiatiquot année 1844, Janvier, février, p. 29 et 30.
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mêmes événements, fait preuve de plus de goût et de méthode : nous allons reproduire ici son récit, que Ton pourra, si Ton veut^ comparer avec celui dont nous venons de signaler la confusion et le désordre.
Voici comment il résume lliistoire de ce règne glorieux, mais dont la fin fut si tragique.
« Dans le courant du mois de djomada I" de Tan 686 (1287), le sultan Abou-Saîd, prince des Moslim, alla mettre le siège devant Bougie (1). Après avoir ravagé les jardins de la ville et livré aux flammes les villages voisins, il reprit le chemin de la capitale.
(c Au milieu du mois de ramadan de la même année, il s*empara de la ville de Mazounah qui était au pouvoir des Maghraouah, et il enleva aux Toujjin la forteresse de Taferjennit (2).
€ En 689 (i288)il marcha derechef contrelesToujjin, subjugua leur pays et leur enleva Wanscheris, leur forteresse ; il fît prisonnières les femmes des Aouled Mohammed Ibn-Abd'el-Kaouy, mais. ensuite il les rendit à leurs familles.
a Dans le courant de la même année, Témir Abd'AUah An'âdjoub(3), fils dTâakoub, fils d'Abd'ol-Hakk, fuyant devant son frère (4), arriva à la cour d'Abou-SaïdOthman, qui Taccueillit avec empressement et lui rendit tous les devoirs de ThospitaUté ; plus tard, il le congédia selon le désir que ce prince lui en avait témoigné.
(1) Cette ville était alors sous la dépendance des sultans hafsides do Tunis.
(2) Dans la traduction française de M. le baron de Slane, ce nom est écrit tàferguint'y mais la véritable orthographe de ce nom berbère est Taferjennit, comme il est ponctué dans mon manuscrit.
(3) Au lieu d'An*âdjoub, le texte imprimé d'Abd'el-Rahma Ibn- Khaldoun porte AVdjoub,
(4) Telle est la leçon de mon manuscrit an akhihi ; mais la véritable est, je crois an abihi devant son père Abou Yàakoub Youssouf (Voyez Histoire des Berbères, tome IV, p. 126, et Histoire des Deni'Zeiyan, p« 30.