‹ Complément des Mémoires pour servir à l'Histoire de Mon Temps. Histoire Parlementaire de France. Recueil complet des discours prononcés dans les Chambres de 1819 à 1848Chapitre 7 sur 10 · CLXXVIII · texte numérisé non relu

CLXXVIII

Diflcnflsîon de l'Adreflie dans la Chambre dea pain. Ifariagea espagnols.

— Cbasbre des pmln.^Séanee da tO Jaorier 1847 • —

Quand la session des Chambres se rouTiit le 11 jan- Yier 1847, la question des mariages espagnols^ conclus en août et célébrés à Madrid le iO octobre 1846^ fut le principal objet de l'attention publique et des discussions dans Tune et l'autre Chambres. La politique du cabinet dans cette affaire rencontra dans la Chambre des pairs une approbation presque générale^ et j*eus plutôt à l'exposer qu'à la défendre.

M. GuizoT^ ministre des affaires étrangères. — Je suis bien enroué, et j'ai bien des choses à dire^ j'aurai besoin, pour me faire entendre, de Kaltcntion un peu indulgente de la Chambre; j'espère qu^elie aura la bonté de me l'accorder.

Je ne viens pas défendre la politique que le gouvernement do roi a pratiquée ; elle a été bien peu attaquée^ et elle a été bien efficacement défendue ^ d'abord par mes amis, et aussi par des hommes que je m'honorerais d'appeler mes amis.

M>i HISTOIRE PARLEMENTAIRE DE FRANCE.

el que je suis heureux de ne pas rencontrer aujourd'hui

comme adversaires. (Mouvement.)

Je ne viens pas non plus seulement apprécier des faits passes, discuter des actes accomplis; j'ai à parler pour autre cliose que pour le passé. Le fait qui caractérise notre situation, ridée qui préoccupe les esprits, c'est l'influence que les mariages espagnols ont exercée sur nos relations avec le gouvernement anglais. Les débats de nos Chambres, mes propres paroles, peuvent y influer encore. C'est donc pour le présent que j'ai à parler; c'est de la politique pratique, présente, vivante, que je fais en parlant. J'ai à satisfaire aux nécessités et aux convenances d'une sitqatioQ actuelle et délicate. Je prie la Chambre de vouloir bien entrer avec moi dans cette situation, de comprendre et d'admettre tout ce qu'elle m'impose, de me soutenir égaleipeiii dans ma franchise et dans ma réserve; car je suis obligé d'être en même temps très-franc et très-réservé. (Très-bien!)

La Chaiiibre, depuis plusieui*s anfiées, a aoutetitt le gouvernement du roi quand on l's^ccusait de manquer de dignité et de fermeté dans ses rapports avec l'Angleterre. Pourquoi l*a-t-elle soutenue Parce qu'elle pens^ait que le reproche était itial fondée et que le gouvernement du roi ne manquait ni ne manquerait de fermeté at de dignité. Aujourd'ëui que la fermeté et la dignité de notre conduite ne sont contestées jmt personne^ la Chambre nous soutiendra aussi, je l'cspèrCj quand on nous accuse d'avoir manqué de loyauté et de prudence. (Oui! oui!)

C'est ce double reproche que je veux repousser complètement, par le récit simple et complet des faits devant la Chambre, devant mon pays, devant l'Angleterre et devant l'Europe. (Marques d'approbation.)

Messieui-s, depuis l'origine de celte question^ la politique du gouvernement du roi a eu un double caractère; elle a été très-décidée et très-publique; je me suis attaché, autant qu'il a dépendu de moi , à ce qu'il n'y eût, dans celte politique, point d'irrésolution et point d'obscurité.

Soq principe^ vous le connaissez; le trône d'Espa^ ne doit pas sortir de |a maison de Bourbon j^ pour qu'il n'ea sorte pasj il importa que la reine d'Espagne choisisse apn époui parmi les descendants de Philippe V.

Je ne m arrêterai pas à justifier ce principe; il a été justifié hier avec autant de lucidité que d'éloquence par mon ho** Qorable ami M. le duc de Broglie.

Tous les intérêts nationaux nous commandaient cette polilique : la dignité de la couronne qui est la dignité de la France; la sûreté de la France en Europe; l'équilibre eurq* péen lui-i^êm^; non pas un équilibre de nouvelle invention, factice^ contestable, mais l'équilibre ancien^ reconnu, traditionnel, incontesté^ ce que je puis appeler l'équilibre légal de l'Europe. A tous ces titres^ notre politique et son priiuûpe ont été parfaitement nationaux et légitimes. (Marques d'as-ienUmenl.)

Ce principe, je Tai exprimé à la tribune de nos Chambres dès l'origine de la question , et toutes les fois que l'occasion s'en est présentée, en 1842, en 1843, en 1844. Non«^ulemeot je l'ai exprimé tout haut, mais j'en ai fait la règle cou- (tante de ma conduite et de mon langage dans nos rapports avec toutes les cours européennes. J'ai fait plus : un envojfé du roi, un chargé d'affaires habile, qui avait réside longtemps à Madrid, est revenu à Paris ; avec l'approbation du roiy je Tai envoyé à Londres, à Berlin^ à Vienne, pour y faire connaître avec précision notre politique, son principe, ses motifs. Et là où M. Pageot n'est pas allé, h Saint-Pétersbourg, j'ai exprimé notre politique dans une lettre à M. Casimir Pélier, publiée dans les documents que j'ai eu l'honneur de communiquer à la Chambre.

Mi devant mon pays, ni dans nos relations avec toutes les cours étnuigères, il n'y a eu, sur notre politique dans cette question, un pioment d'hésitation, un moment de silence»

C^endant noifs n'ignorions pas à quelles diflicultës, à qoeb embarras cette conduite pouvait nous exposer» EIIa avait de graves inconvénients : elle pouvait être taiée de pré^

9ÙA HISTOIRE PARLEMENTAIRE DE FRANCK, tentions exclusives; on pouvait s'en servir pour éveiller la susceptibilité si vive et si légitime de la fierté espagnole. Nous n'ignorions aucun de ces inconvénients-là. Mais, convaincus que notre politique était bonne et nationale , nous pensioDs aussi qu'il fallait qu'elle fût publiquement exprimée et proclamée pour être loyale et efficace. 11 y aurait eu manque de loyauté de notre part envers TEspagne, envers rAngleterre, envers l'Europe^ à la taire. 11 y aurait eu aussi manque d'efficacité; nous n'aurions pas atteint notre but.

C'est pourquoi nous n'avons pas craint de nous lier à cette politique par des déclarations publiques. Rien de plus grave que de se lier ainsi d*avance^ de s'engager ainsi absolument dans une question; il est rare que cela soit prudent. Dans cette occasion^ nous avons pensé que cela était nécessaire pour la loyauté et Tefficacité de notre politique; nous n'avons pas hésité à le faire.

Mais^ en même temps que la politique de la France a été ainsi décidée et publique^ j'ose dire qu'elle a été modérée et conciliante.

Modérée et conciliante envers l'Espagne d'abord. Nous avons proclamé , nous n'avons négligé aucune occasion de proclamer notre respect pour son indépendance , pour son droite qui était entier^ que nous n'entendions aucunemeot limiter, mais qui ne pouvait non plus limiter le nôtre. Nous avons de plus^ dans nos rapports avec le gouvernement espagnol qui^ pendant plusieurs années, pouvait ne pas être regardé comme très-ami pour nous, nous avons tenu, la Chambre le sait^ une conduite pleine de modération et de réserve. Nous avons évité de nous engager dans ses querelles, nous n'avons cherché aucune occasion de lui nuire, nous l'avons servi, au contraire, toutes les fois que nous l'avons pu. La Chambre se rappelle que j'ai pris à celte Iribune la défense du régent d'Espagne, du général Espartero, qui ne passait pas alors pour être de nos amis. Non-seulement j'ai maintenu avec lui de bons rapports, mais je l'ai défendu quand il a été attaqué.

Et qnand roccasion s'est présentée de nous montrer favorables en Espagne à la cessation des vieilles querelles, au rapprochement des partis, à la fusion des modérés et des progressistes dans le gouvernement de ce pays, c'est dans ce sens que nous avons donné nos conseils^ que nous avons cherché à exercer notre influence. Nous avons été, dans nos rapports avec l'Espagne, aussi conciliants, aussi modérés que nous étions nets et décidés sur le fond de la question qui nous préoccupait.

Envers l'Europe, envers les sentiments et les idées des grands gouvernements de TEurope sur cette même question, avoDs-nous manqué de modération^ d'esprit dé conciliation T M. le duc de Noailles parlait hier d'une combinaison mise en avant pour le mariage de la reine, du fils aine de don Carlos. Personne n'ignore que cette combinaison avait la préférence des trois grandes cours du continent Lui avonsnous donné l'exclusion? Elle pouvait, elle devait être ches nous l'objet de préventions vives; elle aurait pu, si elle s'était réalisée, attirer sur le gouvernement du roi bien des difficultés. Cependant, comme elle était dans le principe de notre politique, non-seulement nous ne lui avons pas donné . l'exclusion, mais nous avons déclaré que, si l'Espagne la voulait , si elle se présentait avec l'assentiment de la nation espagnole, amenant le rapprochement des partis en Espagne, ce qui, disait-on, était son principal mérite, nous étions prêts à ne tenir aucun compte de ce qu'elle pouvait entraîner de difficultés pour nous, de ce qui pouvait se rencontrer en France de préventions contre elle, nous étions prêts à l'accepter.

Que la Chambre me permette, car je tiens à ce que ce point soit bien éclairci, de mettre sous ses yeux le langage que nous avons tenu sur cette combinaison. Voici ce que j'en écrivais le 49 avril 1842 à M. le comte de Flahault. L'idée proposée alors était le mariage de la reine Isabelle avec le fils aîné de don Carlos, comme reine et comme roi, la fusion des deux droits, un mariage analogue à celui d'Isabelle la T. v. 90

Catholique et Je Ferdinand d'Aragon. On espérail que ce serait le meilleur moyen de terminer, en Espagne^ la que* relie des partis et de rapprocher tous les éléments de la monarchie. Voici ce que j'écrifais à M. de Fiahault.

M. Li COMTE MoU.-^A quelle date?

Jf. U mtfiMfré.— A la date du 19 avril 484Sé

Bf. Quizat à Jf . le conUe de FlahauU (Particolière.)

Paris, 19 «Tril 1843.

« . . . . Prise en soi et abstraction faite de l'eiëputioa, Tidée est bonne. L'union des droits mettrait fin à la lutte des pré» tentions. Toutes les forces de la monarchie se rallieraient. L'Espagne rentrerait en bons et réguliers rapports avw toute l'Europe. La question intérieure et extérieure^ espa* gnoie et européenne^ serait ridée.

« Pour nous, et à ne considérer que l'intérêt français^ noos n'anridns point à nous plaindre. La reine Isabelle serait reconnue. Les institutions dont l'Espagne a besoin seraient maintenues. Ce serait, dans le présent, une paeification monarchique, non une restauration absolutiste.

a Mais Toyons la pratique. Cela se pourrait-il î

a En Espagne, éridemment, le parti eialté n'y consentirait pas.

« Le parti modéré, guère plus. Il ne se croit point rédait à accepter une transaction qui le mettrait tout à fait de ni* Teau, dans le présent, avec les adversaires qu'il a vaincus, et qui assurerait à ceux-ci, dans l'avenir, les meilleures chanoei. Plusieurs de ses chefs pensent aB mariage de Vinfani, fils de don Carlos, avec la reine Isabelle; mais rien de plus. Quelques-uns, et des plus importants, y «ont contraires, mèm dans cette limite. Là aussi, on rencontrera des obataeles peatêtre insurmontables.

a D'autres viendraient des carlistes eux-nlèmes. Lldée du mariage circule beaucoup parmi eux, et avec gniiide ikvear.

Cesi la seule combinaison qu'entrevoie^ pour se relever^ le parti tainca. Hais déjà se relèvent en môme temps les passions et les prétentions du parti; on entend déjà les paroles de réaction, de superstition, Pinquisition, les moines, tout ce bagage d'un fanatisme inintelligent et intraitable, qu'à coup sûr M. de Mettemich connaît bien, car il l'a eu plus d'une fois sur les bras. Et déjà l'effet de ces manifestations se fait sentir; les christinos s'en inquiètent et se montrent à leur tour plus méfiants, pTus exigeants. Les deux partis avaient à peine fait quelques pas l'un vers l'autre, et déjà ils reculent, ils se brouillent. Encore un peu plus de confiance aveugle, un peu plus d'intempérance fanatique de la part des carlistes, et fout rapprochement deviendra absolument impossible. Cest pourtant sur cette base que l'idée repose.

« Que fiiudrait-il pour surmonter les dispositions des divers partis espagnols et les amener tous sous l'empire de la transaction indiquée?

« Personne, à coup sûr, en Europe, et pas plus le prince de Mettemich qne tout autre , ne songe à employer la force ; personne ne songe à imposer à l'Espagne une combinaison quelconque de gouvernement ou de mariage. La transaction, quelle qu'elle fût, qui serait tentée à cet égard, devrait se faire accepter de TEspagne par son propre mérite, sans autre appui extérieur que celui des conseils et des influences.

«Si toutes les puissances européennes étaient, à l'égard de l'Espagne, dans la même situation et dans la même idée, si , ne voulant employer d'autre arme que l'influence , elles exerçaient du moins toutes la môme influence, et pesaient toutes ensemble de tout leur poids dans le même sens, peutêtre cette grande et unanime autorité de l'Europe déterminerait-etle le consentement de TEspagne à la transaction. On atkraîttort d*y compter positivement; un peuple en révolution trompe bien souvent de telles attentes. Cependant, à cette condition, le succès ne serait peut-être pas impossible.

« Mais évidemment cette unité de l'influence européenne n'exige pmtH; et les situations déjà prises, les conduites pro-

bables des paissances envers TEspagne sont trop diverses pour qu'on puisse, avec quelque certitude, se promettre d'y arriver.

« L'Angleterre dira ce qu'elle a déjà dit, fera ce qu^elle déjà fait : elle se rangera derrière TEspagne, derrière le gouvernement actuel de l'Espagne; et probablement, loin de chercher à influer sur lui selon le voeu des autres puissances européennes, elle mettra, sinon ses forces, du moins son influence , au service des résolutions quelconques que le gouvernement espagnol aura lui-même adoptées.

« Quant à la France, voici les deux points fixes dont, à mon avis, elle ne saurait s'écarter.

« Le premier, c'est que la reine Isabelle est pour nous le souverain légitime de l'Espagne. Nous avons reconnu son droit; bien plus, nous l'avons soutenu. Nous ne saurions reconnaître un autre droit, même parallèlement et par voie de partage, qu'autant que l'Espagne accepterait elle-même la transaction qui consacrerait ce parallélisme. La transaction nous parût-elle raisonnable, dans l'intérêt de l'Espagne, nous ne saurions en prendre l'initiative. Tant qu'un grand intérêt français ne changera pas nos relations actuelles, l'Espagne seule peut nous dégager de la situation que nous avons prise envers elle et des obligations que cette situation nous impose.

« Notre second point fixe, c'est que tout prince de la maison de Bourbon, des descendants de Philippe V, qui conviendra à l'Espagne comme mari de la reine Isabelle, nous conviendra. M. de Metternich a raison : nous n'avons aucun droit d'imposer ni d'interdire un mari à la reine d'Espagne, et nous n'y avons jamais pensé ; la reine d'Espagne est parfaitement libre de choisir qui elle voudra. Mais nous avons, à notre tour, le droit de penser et de dire d'avance que tel ou tel choix nous paraîtra contraire à l'intérêt français et que, s'il avait lieu, il nous placerait, envers l'Espagne, dans une situation hostile. C'est là le sens très-légitime, à coup sûr, de notre déclaration. Que le choix de la reine d'Espagne tombe

«or l'an des descendants de Philippe V^ nous n'arons rien à dire^ dassîons-nous penser que^ dans ces limites ^ telle autre comîïinaison conviendrait mieux aux intérêts de TEspagne elle-même.

« Notre conduite est toute tracée. Nous ne saurions adhérer d'avance à une transaction qui serait en désaccord avec les hases fondamenlales de notre situation. L'adhésion de l'Espagne à cette transaction est la condition préalable de la nôtre. »

La Chambre voit, par cette lettre, que^ tout en gardant sur cette combinaison la situation qui nous était imposée, nous faisions acte de modération et d'impartialité. C'était, je crois, tout ce qu'on pouvait nous demander.

Quant à l'Angleterre, nous avons été avec elle, dès l'origine de la question du mariage espagnol , si conciliants, si modérés que nous avons constamment recherché, constamment offert, à ce sujet, le concert. Et l'offre du concert, nous l'avons renouvelée dans toutes les occasions. Personne n'est {dus convaincu que moi que le conflit et la lutte d'influence de l'Angleterre et de la France sur le terrain de l'Espagne est un grand mal pour l'Espagne, un danger pour l'Europe, sans aucun avantage réel ni pour TAngleterre ni pour la France. Personne n'est plus convaincu que moi qu'il n'existe aujourd'hui aucun grand et véritable intérêt national qui impose à l'une des deux nations la nécessité d'exclure l'autre de toule influence sur ce terrain. Je suis convaincu que, sur le terrain de l'Espagne comme ailleurs, les deux puissances peuvent vivre en paix et en harmonie, y tenant chacune la place qu'exigent leurs intérêts. {Très-bien/ très-hieni) C'est d'après ces idées, c'est dans cette confiance que nous nous sommes constamment conduits. J'en trouverai aisément et presqu'à chaque pas la preuve dans ma correspondance avec le cabinet de Londres et celui de Madrid.

De 1841 à 1843, le cabinet de Londres, sans se refuser formellement à cette idée, sans repousser absolument le concert, n'y est pas nettement et activement entré. Sa politique était

810 HISTQIRK PARli^MENTAlRS; DE FRANCE, pleiqe de réserve: il ne nous combattait pas en Espagne, majç il ne concourait pas avec nous. En juillet 1843, lorsque le gouvernement d'Espartero tomba , les choses changèrent un peu de face. L'influence anglaise venait de subir en Espagne un échec auquel la France était complètement étrangère. Cet échec s'était produit par le mouvement naturel de YE^ pagne méme^ par le jeu des pairtis et des institutions. Mais enfin l'échec était léel. En même temps, le bruit commençait à se répandre en Espagoe que le gouvernement espagnol pourrait bien désirer l'union de la reine d*]^pagne avec H. le duc d'Aumale. Ce bruil frappa le gouvernement anglais, et dans la situation nouvelle qui lui était faite en Espa* gne, il se montra plus disposé qu'il ne l'avail été jusque-là % accepter le concert. Je mettrai sous les yeux, de la Chambre quelques fragments de la dépêche par laquelle le gouvernement anglais, à cette époque, nous proposa à son tour le concert, et de la réponse par laquelle nous acceptâmes la proposition. Voici ce que l'ambassadeur d'Angleterre eut ordre de me communiquer de la part de son gouvernement, sous la date du 2t juillet 1843 :

Lord Aberdâen à lord CowUg^

ForeigD-Office, %l juillet 1843.

« Si les gouvernements qui se trouvent plus intimement liés avec l'Espagne par leur position , par la communauté de leurs intérêts nationaui , et par une alliance de 'longue date, si surtout les gouvernements de la Grande-Bretagne et de la France voulaient s'unir sincèrement et sérieusement pour employer tous les moyens en leur pouvoir dans le but d'affaiblir cet esprit de discorde qui prévaut encore, et d'aider l'Espagne à établir et maintenir un gouveroemeut stable, on ne saurait douter qu'un court espace de temps suffirait pour rendre d'une manière solide la tranquillité i

CHAMBAK DBS PAIRS.— 90 MNYIEB 1847. 311

cd malbeureiix pays, et pour que ws habitants pussent goûter, avee ctQi du reste de rËurope, les doueeurs d'une prospérité intérieiire et dn bien-être domestique.

c Dans ce dessein et pour jeter les bases d'un si heureux changement , la première chose nécessaire est d'empêcher le? personnes mal disposées, de quelque parti ou de quelque *iaction qu'elles soient, d'intriguer et d'exciter des troubles en Espagne dans l'objet de satisfaire leurs ressentiments ou leurs vues ambitieuses. Si l'on n'apporte cet empêchement aux intrigues du dehors» tous les efforts qu'on fera pour rendre la tranquillité à l'Espagne demeureront sans succès.

c Le gouvernement de Sa Majesté proposerait que les gouvemements anglais et français unissent étroitement leurs efforts pour arrêter le torrent de discordes civiles qui menace d'inonder encore une fois l'Espagne, et que leurs agents diplomatiques respectifs à Madrid reçussent des instructions à l'effet d'agir dans un constant et amical accord dans le sens des vues bienveillantes de leurs gouvernements respectifs à cet égard. »

Le 10 août, voici la réponse que nous fîmes à cette ouverture:

M. Gnizot à M. le comte de Rohan-Cfu^t.

Paris, 10 août 1848.

c Le gouvernement du roi accueille avec grand plaisir, monsieur le comte, la proposition de concert et d'action commune dans les affidrea d'Espagne que lui adresse aujourd'hui le gouvernement anglais. Nous pensons depuis longtenapa qu'aucun grand et légitime intérêt national, ni de la Franoe ni de FAngleterre, ne commande de nos jours, aux deux gouvernements, une rivalité et une lutte permanentes en Espagne. Cette lutte est, à notre avis, le résultat, mal à propos prokmgé, des souvenirs et des habitudes d'un état de chosea 911 pe subsiste plus. Nom sommes en même temps

conYaîncus que la bonne intelligence de la France et de TAngleterre peat seule assurer le repos intérieur de l'Espagne, en mettant *un terme à cesoscillations, à ces tiraillements des partis qui empêchent le pays de se calmer et le pouvoir de se fortifier. Aussi ^ dans notre sincère dësir de contribuer à la pacification et au bien-être de la nation espagnole^ avons-n^us à diverses reprises, et notamment avant les derniers événements, proposé nous-mêmes au cabinet anglais ce concert et cette action commune dont la nécessité est devenue évidente. Nous nous félicitons de pouvoir^ dans ce moment décisif, marcher vers un but si essentiel à atteindre.

« Pour que le concert soit efficace, il importe de se rendrcbien compte des questions auxquelles il doit s'appliquer. La plus grave est, sans contredit, celle du mariage futur de la reine Isabelle. Nous sommes les premiers à proclamer que cette question est essentiellement espagnole, et que l'indépendance de la reine d'Espagne , dans le choix d'un époux, doit être scrupuleusement respectée. Nous ne pourrions admettre qu'aucune puissance y voulût porter et nous n'avons nulle idéed'y porter nous-mêmes la moindre atteinte. Mais en même temps qu*à l'Espagne seule et à sa reine il appartient de décider cette question, le bon sens ne permet pas de méconnaître que les puissances voisines, la France surtout, y sont grandement intéressées, et c'est un acte de loyauté de s'expliquer franchement et de bonne heure sur cet intérêt éridentet sur la conduite qu'on se propose de tenir en conséquence. C^est ce que nous avons fait lorsque , soit publiquement, soit dans les communications officieuses que nous avons eues à ce sujet avec le cabinet britannique et avec les principaux cabinets européens, nous avons déclaré que Untérêl français commandait au gouvernement du roi de foire tous ses efforts pour que la couronne d'Espagne demeurât dans la maison royale qui la porte. En exprimant ainsi sa pensée que les descendants de Philippe V doivent continuer à occuper le tr6ne d'Espagne, le gouvernement du roi n'a témoigné, à coup sûr, aucune vue ambitieuse ou personnelle,

CHâMBRK des pairs.— 90 JANVIER 1847. 313

car il a simplemeot demandé le maintien du statu quo et des maximes qui président, depuis Touverture du dernier siècle, à l'équilibre européen.

a Le gouvernement du roi sera empressé de se concerter arec le gouvernement anglais pour assurer, par les voies d'uno influence légitime et en gardant à Tindépendance de l'Espagne et de sa reine le plus scrupuleux respect , un ré* sultat si juste en lui-même et si important au repos de TEurope.»

La Chambre remarquera que^ dans la dépèche anglaise où le concert nous était proposé, il n'était nullement question du mariage de la reine; c'est nous qui avons fait entrer la question de mariage dans la proposition de concert. Nous ne pouvions, à coup sûr, donner une plus évidente preuve de notre modération et de notre loyauté.

Le concert avait été ainsi proposé et accepté quand eut lieu la première visite de la reine d'Angleterre au château d'Eu. La question devint, entre lord Aberdeen et moi^ l'objet de plusieurs conversations : il fut convenu^ non pas que lord Aberdeen accepterait et proclamerait notre principe sur les descendants de Philippe V qui seuls nous convenaient pour le trdne d'Espagne, mais qu'en fait^ en pratique, les conseils de l'Angleterre seraient donnés dans ce sens, que tout autre candidat serait découragé, par voie d'influence seulement, mais qu'il le serait. Je citerai quelques lignes d'une dépêche dans laquelle je mandais à Tambassadeur du roi à Vienne, M. le comte de Flab'ault, le résultat de ces conversations de 1843, au château d'Eu. Je l'en informais d*une manière trèsdésintéressée. Je n'avais pour but d'exercer à Vienne aucune influence ; je voulais seulement faire bien connaître les fiiits à nos agents pour qu'ils pussent régler avec justesse leur attitude et leur langage. Voici en quels termes, à la date du SI septembre 1843, je résumais la conduite adîoptée en corn- . mon par les deux cabinets anglais et français, après la première visite de la reine d'Angleterre au château d'Eu,

au HISTOIRE PARLEMENTAIRE DE FRANCS.

M. Guizot à M. le comte de Plàhault. (Particulière.)

Auteail, SI septembre 1843.

« Lord Aberdeen accepte les descendants de Philippe V comme les seuls candidats convenables au trône de la reine Isabelle.

a II ne proclamera pas ce principe hautement et absdument comme nous. Il Tadopte en fait, et se conduira en conséquence.

a Aucune exclusion n'est formellement prononcée. Noul n'excluons pas formellement les Cobourg. L'Angleterre n'exclut pas formellement les Bis du roi. Mais il est entendu que nous ne Toulons ni Tune ni l'autre de ces combinaisons, que nous ne poursuivrons ni l'une ni Tautre, que nous travaillerons, au contraire, à empêcher que l'une ou l'autre soit pro* posée par l'Espagne, et que, si l'une des deux propositioos était faite, Tautre reprendrait i l'instant sa liberté: « L'apc pai'ition du prince de Cobourg, ai-je dit, serait la résm^ « rection du duc d'Aumale. »

« Cela convenu, lord Aberdeen s'engage à appuyer, de coni:ert avec nous, celui des descendants de Philippe V qni aura en Espagne le plus de chance de suooès; sova ces denx réserves, qui sont pariailement notre avis aussi à noui : i* que rindépendance de l'Espagne et de sa reine sera respectée; â** que l'AngleteiTe ne prendra aucune initiative et k bornera à marcher avec nous, en appuyant de son influence notre résolution commune.

« Nous disons, de notre côté, qu'entre les descendants de Philippe V, nous ne voulons nous-mêmes {n^endre envers l'Espagne aucune initiative, que nous les acceptons tous, qos c'est à l'Espagne à voir lequel lui convient le micax, et qm nous nous emploierons au profil de oelui vers lequel l'Espa* gne ellesoiême, la portion la plus considérable et la phuc sidérée de l'Espagne, inclinera, a

Tds étaient dès lors le langage tenu et rattitude prise. Aprèsces premières conférences et ces premières résolutionS| le candidat mis le premier en scène fut d'abord le comle d'Àquila, puis le comte de Trapani., frère du roi de Naples. L'idée première de cette combinaison n*était pas venue de ooosj mais de lord Àberdeen lui-même qui avait indiqué le comte d'Aquila comme une combinaison à laquelle l'Angleterre n'avait point d'objection.

Pour nous^ nous n'avions que des raisons d'être favorables à cefte combinaison. Elle était dans nos principes; elle avait l'assentiment de la reine Christine qui, comme mère et comme reine^ avait bien le droit d'être grandement comptée. Oo a eu souvent le tort de ne pas tenir, de l'opinion, des sentiments, du désir de la reine Christine^ un compte suffisant dans cetie question ; et on a été entraîné par cette erreur dans beaucoup d'idées fausses et de fausses démarches.

De plus, le comte de Trapani pouvait valoir à PEspagne, comme cela est arrivé, la reconnaissance de la cour de Naples.

Enfin, c'était une combinaison qui avait l'avantage de réconcilier, d'unir étroitement ensemble les trois branches régnantes de la maison de Bourbon en Europe. Grand résultat dans l'intérêt de notre dynastie et dans Tintérèt national, qui, sur ce point comme sur tous les autres, sont inséparables.

Nous ne pouvions donc qu'approuver cette combinaison et nons y prêter. Nous l'avons fait, en disant toujours qu'elle oe dievait avoir lieu qu'avec le concours de l'Espagne, par sa libre adhésion et dans les formes légales et constitutionnelles du pap. Quand on a pu un moment, à tort sans doute, supposer qu'on tenterait peut4tre de mener à bien cette combinaison par des voies précipitées ou violentes, nous avons à llnstaut et énergiquement déconseillé toute tentative de ce {enre.

EbGp, en prêtant notre appui, l'appui de nos conseils à cette combinaison, en même temps nousavons eu soin de dire que nous étions loin d'exclure aucune de celles qui se trouvaient contenues dans notre priDcipc, Il n'y a pas eu un nao-

mcDt OÙ, même en travaillant pour le snccès de la combinaison napolitaine^ nous n'ayons dit que^ si quelque autre des combinaisons contenues dans notre principe était demandée, avouée^ acceptée par l'Espagne^ nous étions prêts à 7 adhérer.

Yoilà^ messieurs, par quelles causes et dans quelles limites nous avons, dans le cours de l'année 1844 et pendant les premiers mois de Tannée de 1845, travaillé, si Ton peut se servir de ce terme, dans le sens de la combinaison dont j'entretiens en ce moment la Chambre.

Elle rencontra de graves obstacles en Espagne. L'esprit de nationalité^ les luttes des partis politiques^ d'injustes préventions entravèrent son progrès. D'ailleurs rien ne pressait; on pouvait ajourner le mariage de la reine ; elle était bien jeune enèore, et toutes les fois qu'une facilité d'ajournement se présentait à côté des difficultés de solution de la question, on ajournait.

On arriva ainsi à l'été de l'année 1845. Pendant ce temps, nous eûmes l'occasion de donner une nouvelle preuve de la loyauté de notre politique. M. le duc d'Âumale épousa une princesse de Naptcs. C'était^ que la Chambre et M. le duc d'Aumale lui-même me permettent cette expression, c'était une belle carte de moins dans notre jeu. Nous donnâmes cette marque de loyauté; il ne put plus être question de M. le duc d'Aumale pour la reine d'Espagne.

On nous fit alors une ouverture, celle du mariage simultané de la reine d'Espagne avec le comte deTrapanî, et de M. le duc de Montpensier avec l'infante. Voici comment elle fut accueillie et les premières paroles que je trouve à ce sujet dans ma correspondance. Il ne s'agissait alors d'aucune conférence avec l'Angleterre ; nous ne parlions à personne, nous nous parlions en quelque sorte à nous-mêmes; nous étions seuls; nous exprimions notre sentiment sans contestation, sans communication avec qui que ce soit.

Sur cette première indication, j'écrivis, le 96 novembre 1844, à H. le comte Brewon :

Jf. Guizoi à M. le comte Breseon, (Pardculière.)

Paris, 36 noTembre 1844.

« Un seul mot aujourd'hui sur monseigneur le duc de Montpensîer. Quand la reine Isabelle sera mariée et aura un enfant, il sera fort heureux d'ëpouser rinfante dona Femanda. Il trouTe ce mariage-là Irès-convenable et très-bon pour lui. Seulement, ni le roi ni lui ne veulent d'une politique détournée. Ne prenez pas, du reste, ceci pour une décision définitive ou un engagement diplomatique. Je vous dis la disposition telle qu'elle est; elle est fort amicale envers l'Espegne, fort loyale envers tout le monde. »

Voilà le langage que nous tenions entre nous, sans le communiquer à qui que ce soit, point pour prendre un engagement, point pour nous faire valoir, uniquement pour exprimer notre véritable pensée, notre véritable disposition.

Cependant le bruit de cette idée et le caractère qu'on essayait de lui donner inquiétèrent le cabinet de Londres. C'était très-peu de temps avant que la reine d'Angleterre fît an roi sa seconde visite au château d'Eu. Au mois de septembre 1845, au moment où eut lieu cette seconde visite, nous nous expliquâmes, sur cette idée du mariage de M. le doc de llontpensier avec l'infante, exactement comme je viens de montrer que nous pensions quand nous étions seuls, et en ne parlant qu*à nos propres agents. Je dis à lord Âberdeen : « Cest un mariage qui convient parfaitement au roi et à la France, et comme union de famille et comme alliance politique. Mais nous n'entendons point que ce soit là une entorse donnée à notre politique générale et annoncée ; nous n'entendons point poursuivre un but d'une manière détournée et indirecte. Tant que la reine dTspagne n'est pas mariée, tant que la succession n'est pas assurée dans sa ligne, le mariage de l'infante a pour nous le même sens^ la même nleor politique que le mariage de la reine elle-même : nous

agirons donc par le même principe; nous tiendrons la même conduite, à charge de réciprocité de Totre part. • Lord Àberdeen me répondit : « Cette conduite est sensée et loyale; de notre côté y la reine d'Espagne mariée, la reine d'Espagne ayant des enfants, nous ne pouvons plus faire d'objection forte et raisonnable ao mariage de M. le duc de Montpensicr ayec l'infante. Nous travailkrons donc d'abord de concert à marier la reine d'Espagne, en employant notre influence dans le même sens (jueTOus, les descendants de Philippe V. Quand le mariage de la reine sera accompli et sa succession assurée, alors le mariage de M. le duc de Mon tpensier avec l'infante ne rencontrera plos les mêmes difficultés. »

11 n'y a eu là^ messieurs, point de convention ni d'engament diplomatique; il y a eu deux gouvernements sensés, loyaux, se disant l'un à l'autre la vérité sur la conduite que l'un et Tautre se proposaient de tenir dans une question délicate qu'ils s'étaient promis de résoudre en commun. Tel est le véritable caractère de ce qu'on appelle les engagements du château d'Eu.

Cependant la question du -mariage ne discontinuait pas d'occuper à Madrid le gouvernement : c'était toujours le comte de Trapani qui était en scone. Il rencontrait de graves obstacles, comme je l'ai dit tout à Theure à la Chambre : d'antres noms étaient prononcés par des Espagnols, par des influences espagnoles, bien plus que par des insinuations ou par des influences étrangères. Le nom du prince de Cobourg, qui avait déjà été prononcé plusieurs fois, reparut alors plus souvent et plus vivement^ et son apparition nous causa quelque inquiétude; je le témoignai à lord Aberdeen, qui me rassura en me disant : « Vous pouvez être tranquille, vous n'avez rien à craindre de ce côté. »

Au même moment à peu près, le gouvernement espagnol nous proposa de conclure immédiatement le mariage du comte de Trapani avec la reine, pourvu que l'on conclût aussi simultanément le mariage du duc de Mon tpensier avec

CHAMBRE DES PAIRS. -90 JANVIER 1847. 319 l'inCiiite. C'était au mois de novembre 1845. Is gouvenie* meot du roi refusa; il refusa pour rester fidèle aux engagemenls d*Eu. It répondit qu'il ne pouvait traiter définitive* meot'du mariage de M. le duc de Montpensier avec Tinfante que lorsque ce mariage aurait perdu son caractère politique» Hais en même temps que nous faisions ce refus y comme il était impossible de ne pas prévoir l'effet qu'il ferait à Madrid^ je donnai à M. Bresson^ le 10 décembre 4845^ des instmc tiens qui sont contenues dans les documenta commnniqoés à la Chambre; je lui dis : «Soyes sur vos gardes; voilà la conduite que nous tenons; elle est parfaitement sincère, loyale; mais sî^ même indépendamment de la volonté duca«> binet anglais^ quelque combinaison contraire à notre prin* cipe, par exemple la combinaison du prince de Cobourg, devenait probable^ arrêtez-la; nous ne sommes pas engagés dans ce cas; je vous donne le droit d'offrir alors M. le duc de Montpensier soit pour la reine> soit pour l'infante. »

Cependant les événements suivaient leur cours ; la combinaison napolitaine perdait de plus en plus du terrain; le cabinet espagnol qui l'avait acceptée , le cabinet Narvacz pei» dait aussi du terrain et était sur le point de se retirer.

Je ne laisserai pas passer cette occasion sans rendre an général Narvaea^ maintenant qu'il est hors des affaires, la justice due à la loyauté qu'il a apportée dans les questions que nous avons eues à traiter avec lui. Le général Narvaei s'est montré, pendant son séjour au pouvoir, très-capable de fermeté politique, de résolution nette et active, et personne ne peut oublier les éminenls services qu'il a rendus à sa reine et à son pays.

Il sortit des affaires en février 1846; c'était un change^ ment grave. J'appelai M. de Jauiac à Paris; je lui fis connal* Ire les intentions du gouvernement du roi dans le cas oit notre politique, à propos du mai*iage , se trouverait en péril. M. de Jarnac remporta le mémorandum du 37 février. Ce mémorandum fut mie sous les yeux de lord Aberdeen qui le lut, et en prit complète connaissance des maina

MO HISTOIRE PARLEMENTAIRE DE FRANCE. deH. le comte de Sainte-Aulaire, pour qui il était, comme le disait hier M. le duc de Broglie, une instruction sur le langage et Tattitttde qu'il avait à tenir.

Ainsi, de même qu'au mois de décembre précédent, j'avais donné à M. Bresson une instruction qui devait régler sa conduite dans des cas pressants, de même le gouveroement anglais était averti de la conduite que nous tiendrions si de tels cas se présentaient.

Une nouvelle ouverture nous (ut faite à cette époque par le nouveau cabinet espagnol, le cabinet de M. le n^arquisde Hiraflores; ce fut celle du mariage isolé de M. le duc de Montpensier avec l'infante, avant le mariage delà reine. Nous écartAmes celte ouverture par les mêmes raisons qui nous avaient fait écarter les mariages simultanés, parfidéÛlé pour nos engagements.

Telle était la situation, lorsqu'au mois de mai M. Bresson appela toute mon attention sur le travail très-actif, trèspressant, qui se faisait à Madrid en faveur de la combinaison Cobourg ; travail qui, par une multitude de causes que je ne mettrai pas sous les yeux de la Chambre, éclatait dans ce moment. M. Bresson me fit connailre ce fait en me donnant beaucoup de détails. Et dans le même moment je reçus de lord Aberdeen Tavis loyal que le gouvernement espagnol s'était adressé au duc de Saze-Cobourg, en visite à Lisbonne, pour provoquer le mariage du prince Léopold avec la reine.

Notre surprise fut grande; bien moins notre surprise du fait même que notre surprise de la connaissance que le ministre d'Angleterre à Madrid en avait eue et de l'approbafaon qu'il y avait donnée. Je la témoignai très-franchement à lord Aberdeen. Je ne lui faisais certes parla aucun reproche^ car il nous avait noblement avertis. I^rd Aberdeen écrivit au ministre d'Angleterre à Madrid et le blâma pour avoir pris part à ce travail, car lord Aberdeen aussi voulait tenir loyalement les engagements qui avaient été pris.

Messieurs, il faut s'arrêter ici pour voir et dire, telle qu'elle a été réellement y la vérité des choses. Le gouvernement espa-

gnol, j'en suis convaincu^ s'est toujours proposé de faire faire à la reine d'Espagne ce qu'on appelle un grand mariage^ de lui faire contracter une grande alliance, de se donner et de donner à l'Espagne, par le mariage de sa reine^ l'appui d'une grande puissance : ou la France ou l'Angleterre; ou un prince français ou le prince de Cobourg.

Tenez pour certain que telle a toujours été la pensée du gouTemement espagnol. Je ne m'en étonne pas^ et personne n'a le droit de s'en étonner ni de s'en plaindre : le gouvernement espagnol agissait dans l'intérêt espagnol ; il regardait un tel résultat comme important pour le repos et la force de l'Espagne; il pensait que le mariage de la reine, quel qu'il fût, soulèverait des mécontentements en Espagne, créerait des difficultés à son gouvernement, et il voulait une alliance, on appui qui le mit au-dessus de ces mécontentements, de ces difficultés.

Ainsi, dans l'intérêt espagnol, au point de vue espagnol, il avait parfaitement le droit, et peut-être avait-il raison, lui seul en était juge, de ne vouloir résoudre la question que par l'une ou l'autre combinaison.

Quoi qu'il en soit, c'est surtout au gouvernement espagnol, à son intention, à sa volonté, qu'il faut attribuer la nouvelle face que prit l'afTaire en ce moment.

Quelle en était la cause? Notre refus de consentir soit au mariage immédiat, soit au mariage antérieur de M. le duc de Montpensier avec l'infante. Rencontrant ainsi de notre côté des difficultés, des refus formels, le gouvernement espagnol, dans l'intérêt de sa politique et d'accord avec ses vues constantes, se tourna activement, vivement, vers la combinaison Cobourg.

Il y avait donc là trois politiques en présence : la politique espagnole, voulant ou une combinaison française ou la combinaison Cobourg, et agissant très-activement en ce moment dans le sens de cette dernière combinaison; la politique française, qui se refusait au mariage de M. le duc de Montpensier avec la reine, et au mariage immédiat de ce

3« HISTOtRE PARLEMENTAIRE DE FRANCE, prince avec Vinfanle, et qui en même temps voulait écarter la combinaison Cohourg; et la politique anglaise qui, n'adoptant pas un principe aussi ferme ni une conduite aussi décidée que nous^ acceptait cependant le mariage de M. le duc de Montpensier avec l'infapte^ pourvu qu'il ne fût pas simultané avec celui de la reine.

Pour qu'une question, dans laquelle des politiques si diverses et si puissantes se trouvaient engagées^ fût résolae tranquillement^ il fallait évidemment le concert^ Taction commune de la France et de l'Angleterre. Ce n'était que par le concert de ces deux puissances^ par l'unité de leur action qu'on pouvait espérer la solution de tant de complications et de djfficullés.

Messieurs^ je n'hésite pas à le dire : avec la présence de lord Àberdeen aux alfaires^ j'espérais^ et j^avais^ je crois, raison d'espérer que ce concert et cette action commune auraient lieu.

Je dirai sans détour à la Chambre les motifs de ma cmfiance. Elle n'était point due uniquement aux trës-bonneâ relations personnelles qui existaient entre lord Àberdeen et moi. Quelles que soient l'estime et Vamitié que se portent deux hommes^ deux ministres^ ce ne sont pas ces senti* ments qui dirigent et doivent diriger leur conduite politique; cela peut faciliter les affaires^ mais cela ne les décide pas. Après tout^ lord Aberdeen se gouvernait par les intérêts de l'Angleterre, comme moi par ceux de la France.

Voici ce qui faisait ma confiance. Vous entendez beaucoup parler de rivalité, de lutte des influences, de jalousie permanente entre la France et TAngleterre, politique qui a bien des causes, peut-être même bien des raisons. Pour mon compte, je suis convaincu que, dans Tétat actuel des faits, cette politique n'est ni bonne, ni nécessaire pour les deux pays. Je n'indiquerai, à l'appui de mon opinion, que deux grandes raisons^ que M. le duc de Noailles indiquait déjà hier en la combattant.

Voici la première : la paix^ le désir de la paix, est évi-

demmeDt aujourd'hui le sentiment^ je ne dirai pas unique, mais dominant chez les deux nations ; non pas le désir de la paix uniquement, comme on Ta cru, pour l'intërêl matériel des deux pays, mais par un principe plus élevé, par respect pour la justice et pour le honheur des hommes.

Un autre sentiment existe à côté de celui-là, c'est l'instinct d'une grande mission commune de civilisation (Très-bien! irès-btenl)', }e désir de prévenir» par le concert des deux puissances, les bouleversements révolutionnaires, en favorisant partout le développement régulier de la civilisation et de la liberté légale. {Nouvelle approbation,)

Voilà les deux idées, les deux sentiments qui s'élèvent aujourd'hui, en France et en Angleterre, au-dessus de toutes les causes de rivalité, de jalousie, de lutte des influences, et qui déterminent cette impulsion si vive, si spontanée, si vraie, des deux pays vers le concert et l'action commune dans toutes le^ grandes questions du monde. (Marques d'approbation,)

Ëh bien I ce gentiment, cette conviction que j éprouve, lord Aberdeen Içs éprouve aussi; lord Aberdeen est convaincu, comme je le suis, et sir Robert Feel est convaicnu, je pense, comme lord Aberdeen, que c'est là la vraie, la bonne politique , celle qui doit dominer dans les deux pays. Même dans les questions les plus délicates, les plus complexes, par exemple dans cette question des mariages d'Espagne qui se rattachait à tant de passions, à tant de préventions, cette conviction générale commune aux deux gouyernements, commune aux deux minisières, et planant au-dessus de tous les faits, rendait le concert et par conséquent la solution réglée en commun possible et naturelle. ^'avais la confiance qu'il en serait ainsi. Mais, vers la lin du mois de juin, lord Aberdeen et sir Robert Peel quittèrent les affaires. (Marques d'approbation.)

Le Chambre me rendra, j'espère, la justice de croire que, me trouvant en présence d'un autre cabinet, d'un autre ministre des affaires étrangères, je n'ai tenu compte d'au-

cune passion, d'aucune prévention personnelle. Les hommes qui se laisseraient aller à de tels sentiments., qui leur donneraient une part tant soit peu grande dans la direction des affaires^ ne seraient pas dignes des affaires. (Assentiment.)

Je me hâte également d'écarter de cette question toute prévention^ tout soupçon d'une mauvaise foi quelconque, d'une déloyauté quelconque. Aucune idée semblable ne m'entre dans l'esprit, et Je ne crois pas qu'il soit permis d'introduire dans la controverse des grandes questions po* litiques un tel élément. {Approbation.) La discussion deviendrait impossible. Je rendrai toujours, aux hommes avec lesquels j'aurai l'honneur de traiter de grandes affaires, la justice de croire qu'ils sont d'aussi bonne foi que moi^ qu'ils ne sont dirigés, comme je le suis moi-même, que par les intérêts de leur pays, par l'idée qu'ils se forment de la bonne politique pour leur pays. ( Nouvelle et vive apprcbation,) Voici donc l'expression vraie de ma pensée. Nous nous trouvions en présence d'un ministre qui pouvait avoir une politique différente de celle de son prédécesseur, qui pouvait porter, dans les questions et les affaires d'Espagne, des idées, des intentions autres que celles de son prédécess<>ttr. Nous avions quelques raisons de le croire.

Je ne remonterai pas avant 1840; je ne remonterai pas même à 1840 ; je ne parlerai pas des motifs de dissentiment, des préventions que les événements de i840 avaient pu laisser dans l'esprit du cabinet français. Je ne parlerai que de ce qui s'était passé dans le cours de Padministration de lord Aberdeen et de sir Robert Peel. La conduite de lord Aberdeen, dans ses rapports avec nous, avait été souvent attaquée. Pourquoi? On reprochait à lord Aberdeen trop dé complaisance pour la France; on lui reprochait de ne pas bien soutenir l'influence et la dignité de l'Angleterre devant la France. On adressait à lord Aberdeen, à Londres, précisément les mêmes reproches qu'on nous adressait à nous à Paris. Je ne crois pas qu'ils fussent plus fondés contre lord Aberdeen qu'ils ne l'étaient contre nous. Je suis

convaincu que lord Aberdeen n'a jamais abandonné^ pas plus que nous ne Favons fait nous-mêmes^ l'influence et la dignité de son pays. Il a pris pour guide la politique générale dont j'entretenais tout à Theure la Chambre^ cette idée de concert et d'action commune qui lui faisait mettre de côté beaucoup de petites difQcultés, de questions secondaires; mais il n'a jamais abaissé la dignité et l'influence de l'Angleterre devant notre pays, pas plus que nous n'avons abaissé devant son pays la dignité et l'influence de la France. C'était là pourtant ce qu'on lui avait souvent reproché à propos du droit de visite, de l'Espagne, du Maroc.

II était certes bien naturel que cela nous inspirât, je ne dirai pas de la déGance^ mais de la réserve; il était bien naturel que nous prissions nos précautions pour voir si la politique qu'on allait suivre serait la même que celle de lord Aberdeen^ ou bien si elle serait changée. On était parfaitement en droit de la changer; on était parfaitement en droit de soutenir qu'il était bon pour l'Angleterre de la changer. Mais de notre côté, nous étions aussi en droit et en devoir d'y regarder, et de ne rien faire, de ne rien engager avant d'être sûrs que nous nous trouvions en présence de la même politique, des mêmes intentions avec lesquelles nous avions contracté certains engagements et entrepris de résoudre certaines questions. {Très-bien!)

Qu'avons- nous fait? Nous avons attendu. Nous avons attendu le langage public. L'occasion n'a pas manqué. Le ministre des affaires étrangères de la Grande-Bretagne a élu réélu à Tiverton. il a prononcé un discours devant ses électeurs. A-t-il dit là quelques paroles qui pussent nous éclairer sur sa politique envers la France, sur la question de savoir s'il tiendrait la même ligne de conduite que son prédécesseur? Quelques années auparavant, si je ne me trompe, devant ses électeurs aussi, à Tiverton, le ministre des affaires étrangères d'Angleterre avait parlé de la France^ il avait parlé de la conduite des armées françaises en Afrique. La nouvelle occasion était bonne pour parler aussi de la France, et faire connaître

quelle serait envers elle sa politique. Pas un mot ne nous a éclairés.

Dans le parlement^ qui siégeait encore à cette époque, la même réserve a été gardée.

Évidemment^ notre devoir, à nous, était aussi là réserve. Nous devions, nous aussi^ rester en mesure de suivre une politique isolée^ de faire aussi, à nous seuls^ les afiairesde notre pays. C'était notre droit et notre devoir.

Cependant, le 20 juillet, j'ai pris une initiative; j'ai chargé le représentant du roi à Londres de proposer Taclion commune à Madrid, dans la question du mariage de la reine d'Espagne, en faveur des fils de don François de Paule, des princes espagnols^ pourvu qu'il fût bien entendu qu'à l'Espagne et à la reine il appartiendrait de choisir celui qui leur conviendrait.

Deux ou trois jours après^ je reçus communication de la dépêche adressée le 19 juillet à M. bulwery et qui est sous les yeux de la Chambre. Je ne vpudrais pas entrer dans un débat minutieux à ce sujet; mais je dois faire remarquer à la Chambre les changements essentiels que cette dépêche apportait dans la situation et les rapports des deux gouvernements.

D*abord, elle avait été écrite, elle avait été envoyée à Madrid sans aucune entente préalable, sans aucun concert avec nous; c'était bien là de la politique isolée, et une politique isolée dont l'initiative était prise à Londres.

Voilà pour la forme.

Quant au fond, le prince de Cobourg était nommé dans cette dépêche, placé en tête des candidats à la main de la reine; non-seulement mis au nombre de ces candidats, nonseulement placé en tête, mais itidiqiié comme ayant chance d'être choisi^ car la dépêche porte :'a J'omets le comte de Trapani et le comte de Montemolin, parce qu'il paraît qu'il n'y a pas de chance que le choix tombe sur aucun d'eux. > Les trois autres candidats n'étaient donc nommés que parce qu'il y avait chance que le choix tombât sur l'un d'eux. {Approbation.) En même temps qu'on nommait le prince Léo-

CHAMfiRE DES PAIRS.— 90 JANVIER 1847. 3)7

poldj disant ainsi qu'il y avait des chances, en même temps on ajoutait qu'il n'y avait à Londres^ pas plus contre lui que contre les deux fils de don François de Paule, aucune objection.

Je le demande à la Chambre^ était-ce là la situation daos laquelle nous nous trouvions avec le ministère précédent?

Je sors de la question du mariage; je jette un coup d'oeil sur cette même dépêche du i9 juillet*^ quant à la politique générale de l'Espagne. J'j trouve une attaque contre la direction des affaires en Espagne^ contre la manière dont le parti en possession du pouvoir en Espagne^ depuis trois ans, gouvernait les affaires de son pays; une attaque peut-être un peu vive en parlant des affaires d'un pays étranger. 11 était impossible que je ne visse pas dans ce langage une intention^ un désir que le parti qui était alors Topposition en Espagne y redevint le gouvernement. C'était évident pour tout le monde. Nous nous trouvions donc dans cette double situation : un changement notable dans l'attitude du cabinet de Londres^ quant à la question du mariage; un changement notable dans son attitude quant à la direction générale des affaires en Espagne.

Est-ce que je ne devais tenir aucun compte de tels faits?

Considérez, je vous prie, que les instructions sur le mariage de la reine coïncidaient avec la démarche faite de Madrid auprès du prince de Cobourg, et avec la présence à Madrid du ministre anglais qui avait connu et approuvé cette démarche.

Et quant au changement de politique générale vis-à-vis de l'Espagne^ quant au désir manifeste de voir arriver le parti progressiste au gouvernement de l'Espagne, ce fait coïncidait avec le travail qui se faisait partout en Espagne, hors d'Espagne, pour remeltre en effet le parti progressiste au pouvoir, soit par la chute du ministère espagnol, soit par l'insurrection .

J^ai bien le droit de me servir de ce mol; il était public, avoué } il était écrit partout en Espagne^ en Angleterre, en France.

J'aurais été aveugle et coupable si^ dans de tels faits, je

n*avai8 pas vu des symptômes d'un changement de direction et de situation^ si je n'avais pas reconnu qu'il n*y anût plus là ce désir de concert^ d'action commune entre la France et TAngleterre, quî^ soit sur la question du mariage, soit sur la question générale des affaires d'Espagne^ ayait caractérisé la politique du cabinet précédent.

Une autre circonstance est venue s'ajouter à celles que je remets sous les yeux de la Chambre, et former^ je pourrais dire forcer irrésistiblement ma conviction.

La proposition que j'avais faite, le 20 juillet^ du concert, de l'action commune de Paris et de Londres à Madrid, en faveur des fils de don François de Paule, est restée plus d'un mois sans réponse.

En présence de tels faits^ j'ai dû rappeler à l'ambassadeur du roi à Madrid^ et je lui ai en effet rappelé les instructions générales qu'il avait reçues au mois de décembre 1845, c'està-dire la nécessité d'une grande vigilance^ et l'intention du gouvernement du roi qu'il ne se laissât pas surprendre; je lui ai rappelé que si la combinaison, qui évidemment se poursuivait contre nous, avait des chances, il devait user des pouvoirs qui lui avaient été donnés, et arrêter ce qui eût élé un échec très-grave pour la politique de notre pays.

Ce que je lui ai prescrit^ M. le comte Bresson l'a fait; il l'a fait avec une vigilance^ une intelligence des difficultés et des nécessités de la situation, et en même temps avec une mesure, une convenance dans ses actes et dans ses paroles, qui font le plus grand honneur à son caractère comme à son habileté. (Adhésion.) Il n'y a pas eu un acte, si petit qu'il fût, il n'y a pas eu un moment dans lequel M. le comte Bresson n'ait strictement rempli tous les devoirs que lui imposaient, d'un côté, la politique bien connue, hautement proclamée de son gouvernement, et de l'autre, les engagements que nous avions pris au château d'Eu, et les ménagements que ces engagements nous commandaient. Jusqu'au dernier moment, en poursuivant le but qui lui était indiqué, M. le comle Bresson s*est maintenu sur ce terrain que celui des infants,

CHAUBRE DES PAIRS.'-iO JANVIER 1847. 399

' Ijls de don François de Paule, qui conviendrait à TEspagne et à sa reine^ serait accepté par le gouvernement français , et il a fait en même temps ses efiorts pour que le mariage de M. le duc de Montpensier avec Hnfante ne fût pas nécessairement simultané avec celui de la reine. Vous voyez jusqu'à quel point nous avons poussé le scrupule^ même dans la situation nouvelle qui nous était faite^ même après tous les faits que je viens de mettre sous les yeux de la Chambre. Nous avons toujours travaillé à garder^ quant à l'époque du mariage de M. le duc de Montpen«ier avec l'infante, une certaine mesure de liberté. On nous demandait^ on nous demandait ardemment qu'il fût immédiatement et nécessairement associé au mariage de la reine. Le gouvernement espagnol ne voulait pas conclure définitivement un mariage sans l'autre. Au dernier moment encore^ le 28 août^ M. le comte Bresson a fait insérer^ dans l'engagement contracté entre lui et le président du conseil à Madrid^ M. Isturitz^ pour le mariage de M. le duc de Montpensier^ et malgré beaucoup d'objections et de résistances^ ces mots : a Ce mariage sera associé à celui de la reine, autant que faire ^e pourra,» H voulait réserver ainsi encore une certaine liberté quant à l'époque où le second mariage aurait lieu.

Mais après cet engagement, signé le 28 août^ M. le comte Bresson représenta fortement au gouvernement du roi que^ si les deux mariages n'étaient pas intimement unis, toutes choses pouvaient être remises en question, qu'il y aurait place pour toutes les menées^ pour toutes les incertitudes^ que les certes allaient se réunir le i^ septembre , qu'on préparait des changements de ministère, des insurrections, qu'il était urgent de se présenter avec des faits accomplis, et qui ne pouvaient être vraiment assurés qu'en étant accomplis ensemble. De si puissants motifs ne nous permettaient pas d'hésiter. C'est seulement le A septembre que^ par une dépêche télégraphique, me conformant aux ordres du roi^ j'ai autorisé M. le comte Bresson à promettre la simultanéité des deux mariages. La Chambre sait le reste.

Messieurs^ je résume en quelques mots tous ces faits. Évidemment^ ce que nous avions dit dès l'ori^ne et à touta les époques de la question, nous Tavons fait. Nous n'avons fait que ce que nous avions dit. Nous n'avons violé aucun traité, pas plus le traité d'Ulrecht qu'aucun autre. Nous n'avons manqué à aucun engagement, pas plus aux engagements du château d'Eu qu'à aucun autre; nous n'avons manqué à aucuii procédé ; nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir, âii delà peut-être de ce qui était de notre devoir, pour maintenir, entre Paris et Londres, le concert et l'actioD commune dans cette grande question. Nous avons donc an dans là plénitude de notre droit comme dans l'intérêt de notre pays, et en remplissant tout notre devoir de prudence comme tout notre devoir de loyauté.

Maintenant que résulte-t-il de tout ceci? Où en sommesnous avec l'Espagne, avec l'Europe, avec l'Angleterre, après la conclusion de cette grande transaction? C'est sur ce point, c'est sur la situation que notre conduite dans toute cette affaire et la solution qu'elle a Vécue nous font maintenant envers l'Espagne, envers l'Europe, envers l'Angleterre, que j'appellis, en finissant, les dernières pensées de la Chambre.

Envers l'Europe, les faits sont clairs ; la question du mariage de la reine et du mariage de l'infante a été bien librement débattue par les cortès espagnoles, au milieu d'une tranquillité parfaite, en même temps qu'avec une entière liberté. Les causes de désordre n'ont pas manqué en Espagne à cette époque; les provocations à l'insurrection, à la guerre civile, ont été multipliées. Toutes ont échoué. Les mariages ont été discutés et accomplis avec une entière liberté et une parfaite tranquillité.

Non-seulemeiil cela s'est passé amsi; mais l'assemblée qui ftvalt approuvé ce double inariage, les cortès qui s'étaient réunies en septembre dernier ont été soumises à l'épreuve de la réélection, et le jugement de leur pays, le jugement de l'Est)àgne à ramené une assemblée évidenunent animée du même

esprit et des mêmes intentions, appartenant à la même opinion politique.

Nous avons donc le droit de dire que tout s'est passé avec le libre consentement^ par TactioD indépendante et selon le VŒU de la nation espagnole : c'est l'Espagne qui a fait ce qui s'est fait^ et nos relations avec elle sont aujourd'hui évidemment consacrées par le vœu public librement et tranquillement émis. Ainsi^ quant à l'Espagne, nos relations n'ont rien eu à souffrir de la grande transaction qui vient de s'accomplir.

Quant à l'Europe, messieurs^ aucune objection^ aucune observation n'est venue de nulle part, pas plus des puissances qui n'ont pas reconnu la reine Isabelle et le nouvel ordre de succession en Espagne que des puissances qui Tout reconnu. Aucune des puissances européennes n'a adhéré, n'a voulu adhérer aux protestations du gouvernement anglais, soit contre le mariage, soit contre les droits qui. peuvent en découler. Les puissances continentales qui n'ont pas reconnu la reine Isabelle ont persisté à rester complètement en dehors de la question. Leur situation envers nous, envers l'Espagne, et notre situation envers elles, est donc eiactement la même. Et lorsque communication de ce mariage leur a été donnée dans les formes ordinaires, tous les souverains du continent, aussi bien, je le répète, ceux qui ont reconnu la retne Isabelle que ceux qui ne l'ont pas reconnue, ont répondu au roi exactement dans les mêmes formes, dans les mêmes termes qu'ils l'auraient fait pour tout autre mariage.

Quant au gouvernement anglais, il est évident qu'il y a là un mécontentement réel, et que nos relation^ en sont, dans tinc certaine mesure, afiTectéès.

Messieurs, si nous faisons deux chosesi que pour son connple le gouvernement du roi est parfaitement décidé à faire, si, d'une part, nous ne changeons point notre politique générale, pditique loyale et amlcofe (enrers TAngteterre, si WMiseontinuons à vivre, à tooloir vivre en bonne iiitelligen(% avec le gouvernement anglais^ et si, d'autre part^ nom mm montrons bien décidés à soutenir convenablement ce que

nous avons fait^ à nous abstenir de toute avance, de toute concession {Approbation) y si nous tenons à ]a fois cette double conduite d'une sincère amitié générale envers rAngleterre et son gouvernement^ et d^une fermeté bien tranquille dans It position que nous avons prise^ tenez pour certain que le mécontentement anglais s'éteindra.

11 s'éteindra devant la gravité des intérêts supérieurs qui viendront et qui viennent déjà peser sur les deux pays, et qui sont aussi bien comptés, compris et sentis à tendres qu'à Paris. {Nouvelle approbation.)

La nation anglaise et son gouvernement (car à Dieu ne plaise que je les sépaie jamais, et la pensée n'en est pas entrée une minute dans mon esprit), la nation anglaise et son gouvernement ont, l'un et l'autre, deux grandes qualités : la justice les frappe, et la nécessité aussi ! {On rit.) C'est un pays moral et qui respecte les droits; c'est un pays sensé et qui accepte les faits irrévocables.

Présentez-vous sous ce double aspect : fermes dans votre droit^ fermes dans le fait accompli; et tenez pour certain que les bonnes relations se rétabliront entre les deux gouvernements.

Ce discours est suivi de marques très-vives d'approbation. MH. les pairs quittent leurs places et viennent eu grand nombre féliciter à son banc H. le ministre des affaires étrangères.— La séance reste sus|)endue pendant un quart d'heure.

(H. le chancelier appelle successivement M. le conite d'Alton-Shée et M. le baron de Brigode, qui déclarent renoncer à la parole.)

M, le chancelier.— -Les orateurs inscrits déclarant renoncer à la parole sur le paragraphe 3, je vais mettre ce paragraphe aux voix.

(La Chambre, consultée, déclare la discusaîcm dooe.)

CHAMBRE DES PAIRS. —90 JANVIER 1847. 833 Jf. le ehancelier. — Je donne lecture du paragraphe 3. « îiC mariage de votre fils bien-aimé, le duc de Montpensier, avec votre nièce bîen-aimée l'infante d'Espagne^ Louise- Fernande» est venu ajouter aux satisfactions et aux consolations que la Providence vous a accordées dans votre auguste famille; saluée avec joie par deux peuples indépendants et amis, cette alliance contribuera à maintenir entre la France et TEspagne ces bonnes et intimes relations conformes aux traditions des deux États, et si désirables pour leur prospérité et leur sécurité réciproques. »

(\jd paragraphe est mis aux voix et adopté.)

DiscuBsion de l'Adresse à la Chambre des députés. Affaire de Cracovie.

—Chambre des députés.— Séance du 3 février 1847.—

Le président de la Chambre mit aux Toix le 6* paragraphe du projet de l'Adresse relatif à rincorporation de Cracovie à l'empire d'Autriche^ e{ ainsi conçu :

a Un événement inattendu a altéré Tétat des choses fondé en Europe par le dernier traité de Vienne. La république dfi Cracovie^ État indépendant et neutre^ a été incorporée à l'empire d'Autriche. La France veut sincèrement le respect de l'indépendance des États et le maintien des engagements dont aucune puissance ne peut s'affranchir sans en affi'ancbir en même temps les autres. En protestant contre cette violation des traités^ nouvelle atteinte à l'antique nationalité polonaise. Votre Majesté a rempli un impérieux devoir et répooda à la juste émotion de la conscience publique. »

M. Odilon Barrot attaqua, à ce sujet, la conduite du cabinet, et je lui répondis.

M. GuizoT, ministre des affaires étrangères. '^ Je suîsaoss

CHAMBRE DES DÉPUTÉS.-3 FÉVUïER 1847- 335 décidé que Hionorable prëopinant à ne laisser dans celte question aucun doute ^ aucune équivoque ni sur la condMite du gouTemement du roi ni sur le sens qu*il attache à ses paroles, j'y suis d'autant plus décidé que je suis ppibndément containcu, au moins aussi convaincu que rboDorable préopioant^ de la gravité de la question pour la politique et les intérêts de mon pays. (Mouvement,)

Je prie donc ia Chambre de me permettre de dire saps détour, trcs-simpicment, mais très-complètement ma pensée e\ mes intentions. (£cotifez/)

Quand les événements de Cracovie ont éclaté, au mois de février dernier, le gouvernement du roi a réclamé, positivement et fortement réclamé, comme avaient réclamé les ministères, précédents en pareille circonstance.

il s'est élevé contre toute idée d'une occupation permar nente de la république de Cracovie; il a maintenu son droit de regarder à ce qui se passait dans ce territoire et d'intervenir dans les décisions qui concerneraient cet État. 11 Ta fait dans la même mesure ^ dans les mêmes termes que l'avaient faij les cabinets précédents. Il a rcçu^ à cetle époque^ la même réponse^ les mêmes assurances qui avaient été donnée; aux cabinets précédents : c'était une occupation purement militaire, point politique^ commandée par la nécessité^ et qui devait cesser avec la nécessité, ^e gouvernement du roi a pris acte des assurances qu'il recevait.

Trois mois après, publiquement^ dans une autre enceinte^ le gouTemement a renouvelé la même déclaration ; il a maintenu les mêmes droits, ceux de TÉtat de Cracovie et le droit de la France à regarder à ce qui s'y passait.

11 est vrai que le gouvernement du roi n'a eu connaissance^ avant le mois de novembre^ d'aucune résolution^ d'aucun projet de résolution pris à l'égard de Cracovie^ et pour la destruction de cet État. Ce qui est arrivé au gouvernement du roi est également arrivé au gouvernement anglais; il n'a été ni plus ni autrement informé que nous; il n'a agi ni pluç ni autrement que nous. Quant à leur conduite, quant à leurs

informations^ les deux gouvernements se sont trouvés dam une situation parfaitement analogue.

L'événement une fois annoncé, qu'a fait le gouvernement du roi?

Il a protesté. Voici le sens exact et complet qu'il a attaché à sa protestation.

Il a vu dans la destruction de la république de Cracovie un fait contraire au droit européen; il a protesté contre ce fait, qu'il a qualifié selon sa pensée. Et en même temps il en a pris acte, afin que, dans l'avenir, s'il y avait lieu, la France pût en tenir le compte que lui conseilleraient ses intérêts légitimes et bien entendus. {Très-bien f très-bien!)

Voilà le sens de la protestation du gouvernement du roi, ni plus ni moins. I^ gouvernement du roi a, de la puissance du droit, du droit publiquement expriiné et reconnu, une plus haute idée que l'honorable préopinant ( i4 gauche : Ah! ah! ) ; il regarde cette puissance comme capd>le de résistera de bien rudes épreuves, et de traverser de bien longs espaces de temps. {Mouvement,)

Mais en même temps qu'il protestait, le gouvernement du roi n'a pas considéré l'événement de Cracovie comme on cas de guerre; entendez bien ce que je dis. (MouoemenUi divers.)

M. DE CouRTAis. — Et l'Europe l'entendra aussi.

M. le ministre des affaires étrangères. — ^En même temps, le gouvernement du roi n'a pas considéré l'événement de Cracovie comme un cas de guerre. Et là où le gouvernement du roi ne voit pas un cas de guerre, il ne tient pas le langage, il ne fait pas le bruit, il ne prend pas l'attitude de la guem; il trouve qu'il n'y aurait à cela ni dignité, ni sûreté.

Savez-vous quel est )e vrai secret de la politique? C'est la mesure {Au centre : Très-bien!); c'est de faire à chaque chose sa juste part, à chaque événement sa vraie place, de ne pas grossir les faits outre mesure pour grossir d'abord sa voix et ensuite ses actes, au delà du juste et du vrai. {Sensation prolongée,)

Ne voulant pas arriver à fipre de ce triste événement un cas de guerre, ne voulant pas que la guerre en pût sortir, croyant cela parfaitement contraire et aux intérêts de notre pays {A gauche : On ne proteste pas alors! ), et aux intérêts de l'Europe, et je dirai plus, aux intérêts du droit en Europe, le gouvernement du roi s'est renfermé et a renfermé sa protestation dans le sens et dans les limites que j'exprime clairement à la Chambre.

Voici encore pourquoi, indépendamment de cette décisive raison que je viens d'indiquer, voici pourquoi nous avons agi comme nous l'avons fait. Nous n'avons pas cru que le moment où nous protestions contre une infraction aux traités fût le moment de proclamer le mépris des traités; nous n'avons pas cru qu'il nous convint^ qu'il convint à la moralité de la France, à la moralité de son gouvernement, de dire, à l'instant où il s'élevait contre une infraction aux traités : nous ne reconnaissons plus de traités. {Mouvement,)

Nous croyons qu'il n'y aurait pas eu de plus mauvais exemple à donner à l'Europe , en même temps qu'il ne pouvait pas y avoir de plus grand danger pour notre pays. (Exclamations à gauche,)

M. GARiaBR-PAcis. — I/e ministère n'est pas d'accord avec la commission.

M. le mmwftie.— -Je viens ici au nom du gouvernement du* roi, et avec le poids de la responsabilité qui lui appartient, je viens dire sa pensée , sans m'inquiéter de savoir si c'est celle de personne. Je suis sûr que c'est, au fond, la pensée de la commission. Le gouvernement du roi est convaincu que, s'il avait tenu une autre conduite que celle qu'il a tenue, s'il avait donné à ses actes, à son langage, un autre sens, une autre portée, s'il avait laissé croire qu'ils pouvaient avoir un autre sens , il aurait manqué à ses premiers devoirs.

Car, l'honorable préopinant le reconnaîtra comme moi , il ne faut pas plus d'équivoque entre nous et l'Europe que dans cette enceinte; il f.iut parler vrai à l'Europe, comme nous ». V. 2i

nous parlons vrai entre noys. Si nous voulons attacher à nos actes un sens plus grave^ des conséquences phis étendaes^il faut le dire. Nous avons voulu que l'Europe sût exactement la portée de nos paroles. Nous étions convamcus que la moindre éqnTvo<|ne k 06t égard aurait presque immédiatement pour résultat une situation quil est du devoir de tous les bons citoyens et du devoir du gouvernement dti roi d*écarter^ tant qu*elle n'est pas absolument indispensable , absolument commandée par la nécessité : l'union en Europe, de nouveau^ de quatre puissances contre une. {Mouvement en sens divers.) En Europe 9 de nouveau, •quatre puissances contre une! (Agitation prolongée.)

Le jour oà nous croirions que la dignité et i'inlérêt da paya le commandent, nous ne reculerions pas plus que d'autres devant une telle situation^ mais nous sommes eoR vaincus qtie Kévénement de Cracovie n'était pas, n'^tpasun moltf mfHsant potir laisser une telle situation Fe fopmer en Europe. Voilà un des motifs, un des puissants motifs qui ont déterminé notre conduite, conduite dans laquelle nous persistons, maintenant comme au premier jour.

Voici donc exactement ce qui en est, messieurs: nous avons protesté contre la destruction de Gracovie, contre un fait à nos yeux contraire au droit; nous en avons pris acte, pour k politique future de notre pays, le jour et dans la mesure oii ses intérêts légitimes et bien entendus le lui conseilleraient.

Cela dit , cette réserve faite , nous tenons que les traités subsistent, et nous sommes résolus à les obsei-vcr loyalement. {Longue interruption é gaueke,)

Depuis 1830, la politique du gouvernement du rrf a reposé sur deux bases : au dedans le maintien des lois, an dehors le maintien des traités; c'est avec ces deux freins que nous avons réprimé , depuis seize ans, Tesprit d'anarchie et l'esprit i% guerre. {Nouvelh interruption à gauche.)

C'est avec ces deux freins que nous avons réprimé, depuis

CHAMBRE DES DÉPUTÉâ.—â FÉVRIER 1847. M9

seiie ans, resprii d'anarchie et Tesprii de gperre. Noug B^abandonnerons ni Tun ni Taiitre.

Et nom sommes convaincus que, s'il arrivait un jour oii la France, dans un intérêt légitime et bien -en tendu ^ eût à se prévaloir de la réserve que nous avons faite aujourd'hui, nous sommes convaincus qu*à cette époque elle puiserait plus de force dans le respect qu'elle aurait témoigné pour les traités , dans sa fidélité à les observer loyalement , même quand d'autres les auraient violés, nous sommes convaincus qu'elle y puiserait bien plus de force (Réclamations à

M. Garnibr-Pagès.— C'est peu national !

M* le ministre, — Nous sommes convaincus qu*clle y puiserait bien plus de force que dans la politique qu'on vient de nous conseiller.

La question doit être posée nettement : si l'on croit que Pinfiraction aux traités de Vienne, quant à Cracovie, est un motif suffisant, toutes choses bien considérées, pour que la France déclare ces traités abolis, et proclame qu'elle se re> arde comme tout à fait hors de ces traités, qu'il ne dépend plus que de sa volonté, de sa volonté seule, de n'en tenir absolument aucun compte, qu'il n'y a plus, entre elle et les trois puissances dont il s'agit, aucun droit public européen, aucun droit qui nous lie envers elles, qui Les lie envers nous, si l'on croit cela, il faut le dire, il faut l'écrire, il faut se conduire en conséquence, il faut se préparer à se conduire en conséquence. Pour nous, nous ne le croyons pas, nous ne croyons pas que le droit soit aboli entre nous et les trois puissances dont il s'agit.

Nous avons pris acte de ce que nous regardons comme une violation du droit , mais nous croyons que le droit général subsiste entre ces puissances et nous. {Rumeurs à gauche,) Et, pour notre compte, nous sommes décidés, je le répète, à observer loyalement ce droit : nous croyons que c'est là de la bonne et saine politique, dans l'intérêt de notre pays, de son

avenir et de sa grandeur. Voilà pourquoi nous la pratiquons. {Marques d'adhésion au centre,)

M. le président. -^ Je mets aux voix le paragraphe de la commission.

(Le paragraphe est adopté à Tunaniniité.)

Difciution da projet d'Adresse à la Chambre des députés. Mariages espagnols.

— Chambre des dépotés.— Séanoe du 5 féTrier 1847. —

La discussion sérieuse des mariages espaghols s'ou- Trit dans la Chambre des députés, à propos du deuxième paragraphe du projet d'Adresse, repris dans la séance du 5 février. M. Thiers attaqua la politique et la conduite du cabinet. Je lui répondis :

M. GcizOT, ministre des affaires étrangères, — Je dois à Thonorable M. Thiers une justice et un remerciement. Il a clairement marqué et posé les seules questions qui, pouvant pardtre encore douteuses ou obscures, soient maintenant le véritable objet du débat. Il a traité ces questions avec modération, en en disant toute sa pensée, mais de manière à compromettre le moins possible les grands et délicats intérêts nationaux qui y sont engagés.

Je marcherai dans la même voie; j'irai droit aux points attaqués et à ceux-là seulement. Je porterai dans ma défense ce qui a été porté dans l'attaque, de la franchise et de la

mesure. A ces conditions môme, le débat reste gn?e et difficile; mais il peut du moins^ il doit être utile pour le pays et pour le gouvernement; car le pays et le gouvernement ont dans cette affaire un égal besoin que la lumière se fasse partout et que le feu ne s*allume nulle part. {Marqwt (T approbation.)

Je n'oublierai pas un instant ce double but. L'honorable M. Thiers n'a point attaqué au fond et complètement la double solution qu'a reçue la question des mariages espagnols et la politique qui a amené cette solution ; il a approuvé le mariage de la reine avec M. le duc de Cadix, à l'exclusion de tous les autres prétendants; il n'a point désapprouvé absolument, et en tont cas, lé mariage de M. le duc de Monlpensier avec Tinfante. Il a pensé qoe ce mariage avait été. conclu mal à propos, inopportunément, qu'on s'y était mal pris; mais, au fond, il né l'a point désapprouvé.

Voici, si je ne me trompe, le résumé exact de Topinion de l'honorable M . Thiers.

Il élève d'abord une question de èondtiite : on a eu tort de se presser; il n'était pas nécessaire de eonelure lesMoml mariage; quand on Ta conclu, on n'a pas observé tous k$ procédés, tous les égards, tous les ménagements qui étaient dus entre gouvernements amis. De cette conduite résulte une situation grave pour le pays, compromettante envers l'Espagne, envers TAngleterre, envers rÊnrope.

La question ée la conduite qui a été tenue et la questîMi de la situation qui découle de cette conduite» voilà les déax points dans lesquels se concentre et te résume le débat.

La question ée oMtkiite elle-même n'est pas simple; è\ït en contient deux. Il n'y avait pas nécessité, a dit M. Thiers, il n'y a pas eu loyauté.

C'est bien là, je crois, la question de conduite résumée dans les termes les plus clairs et en n'éhidant aucune de ks difficultés.

Y a-t-rl eu nécessité de faire ce qu'on a hkj et an montiA

CHAMBRB DES DÉPUTÉS.-* FÉVRIER 1847. 343 0& on l'a fait? Y a-t-il eu loyauté dans la manière dont on Fafidtttoutesttà.

Je ne veux sortir de ces deu;i questions que lorsque j'aurai; à mon sens du moins, mis la nécessité et la loyauté de notre conduite hors de toute contestation. [Très-bien! trèê^ bien!)

Pour bien juger de la nécessité, messieurs, il faut se rendre un compte exact et complet de la situation dans laquelle nous nous trouvions au mois de juin, en présence de lord Aberdeen, et de celle où nous nous sommes trouvés un mois après^ à la fin de juillet, en présence de lord Pal mers ton. De la comparaison de ces deux situations doit sortir la solution de la question de nécessité.

Voici, en m'appuyant sur des documents et sur des faits incontestables, et j'oserai dire incontestés, voici quelle était, au mois de juin, notre situation, dans cette affaire, en présence dé lôrd Aberdeen.

En principe, lord Âberdeen avait toujours tenu tiA langage divers, jusqu'à un certain point, du nôtre; il professait d'une manière absolue, et avec raison, je me hâte de le dire, le respect pour l'indépendance de l'Espagne, dé sa* reine et de son choix. Quand ce principe était ainsi exprimé dans toute son étendue, dans toute sa force, je me suis toujours empressé de l'accepter tout entier. Nous portions et nous portons à l'indépendance de TEspagne, de sa reine et de son gouvernement, le mSme respect que lord Aberdeen. Hais je disais alors : « Vous croyez à coup sûr ne porter aucune atteinte à ce respect quand vous déclares que, si le choix de la reine d'Espagne tombait sur un prince français, l'Angleterre regarderait cela comnae menaçant pour elle et y ferait oppoçifion. Si vous ne croyez pas qu'une telle déclaration porte aucune atteinte au respect de l'indépendance de l'Espagne, que faisons-nous de plus quand nous faisons une déclaration analogue, sur un autre nom propre, il est vrai, mais pour âes mofifs absolument analogues? »

I^ord Aberdeen ne disait pas non plus, à un mariage avec

un prince étranger à la maison de Bourbon, avec le prince Léopold de Saxe-Cobourg par exemple, un non aussi positif, aussi péremptoire que nous le disions, nous, pour M. le duc de Montpensier comme prétendant à la main de la reine d'Espagne.

Voilà les deux différences qui, en principe, existaient entre nous. '

Mais dans la pratique, en fait, nous étions arrivés à une entente, à un concert réel. Rien de plus simple. J'écrivais en 1843, avant aucune entrevue au château d'Eu, j'écrivais à M. de Chabot, qui le communiquait à lord Aberdeen :

M, Guizot à M. de Rohan-Chahot. (Particulière.— Extrait.)

Val-Richer, 17 août 1843.

« Il arrive sans cesse que deux gouvernements se conce^ tcnt et tendent au même résultat par des motifs et en partant de principes fort différents. Pour nous, c'est évidemment parce que nous regardons tout mariage dé la reine d'Espagne, en dehors des descendants de Philippe V, comme apportant dans l'équilibre européen une altération dangereuse et hostile pour la France, que nous repoussons toute combinaison de ce genre. Pourquoi l'Angleterre prêtera-t-elle son concours au mariage de la reine d'Espagne parmi les descendants de Philippe V? Parce que, en dehors de ces limites, elle aperçoit comme possible telle combinaison qui lui paraîtrait dangereuse et hostile, soit pour l'équilibre européen, soit pour elle-même, et qu'à ce titre elle désire écarter. Nous sommes d'accord sur le but, en différant sur le point de départ. Nous pouvons très-bien marcher ensemble au but en gardant chacun notre point de départ. Tout ce que nous souhaitons, c^est qu'une bonne intelligence réelle et pratique s'établisse entre les deux gouvernements, et que, j voulant arriver au même résultat, ils s'abstiennent l'un et

I l'autre des discussions et des démarches qui les en éloigne-

raient. »

CHAMfiR£ DES DÉPUTES.— 5 FÉVRIER 1847. 345 Voilà sur quelles bases et en vertu de quelles maximes du plus simple bon sens le concert pratique s'était établi entre nous.

Le concert s'est établi sur deux bases. Nous sommes tombés d'accord que les deux gouvernements recommanderaient, appuieraient également de leurs conseils, de leur influence en Espagne, les descendants de Philippe V. Voici le texte de la dépêche de lord Aberdeen à lord Cowley qui le constate:

Lord Aberdeen à lord Cowley. (Extrait.)

Foreign-Office, 15 décembre 1843.

c . . . . Le gouvernement de Sa Majesté n'aura aucune répugnance à donner au gouvernement espagnol, dans une affaire qui implique d'importants intérêts européens , des conseils amicaux qui puissent Taider à arriver à une sage décision. A cet effet, bien que le gouvernement de Sa Majesté ne puisse admettre que les titres préférables d'aucun prince ni d'aucune famille soient tels qu'ils puissent entraver le libre choix du gouvernement espagnol, le gouvernement de Sa Majesté serait pleinement disposé à concourir à la proposition du cabinet des Tuileries, et à recommander que le choix de Tépoux de la reine fût tait parmi les descendants de Philippe V. Un pareil arrangement semblerait répondre aux sentiments nationaux en faveur d'une race consanguine (kindred) qui existe dans la branche espagnole de la maison de Bourbon, et serait de nature à assurer l'indépendance future de l'Espagne et à protéger les intérêts généraux de l'Europe.

c Votre Excellence est donc autorisée à assurer M. Guizot que le gouvernement de Sa Majesté est tout à fait disposé à accéder ainsi conditionnellement à sa proposition , et qu'il fera tous les efforts convenables*, de concert avec la France, pour amener un choix qui puisse assurer le bonheur de la reine et satisfaire au vœu patriotique de ses sujets, d

Voilà le premier point : le concert était établi pour recommander ensemble les descendants de Philippe V.

Voici le second : le concert était établi aussi pour trafdller, toujours, bien entendu, par voie de conseil et d^nfluence, à écarter tout candidat étranger aux descendants de Philippe V, et spécialement le prince de Cobourg. Ceci est un fait qui est prouvé par une action, par une action directe et î)ositive de lord Aberdeen. Quand le ministre d'ilngleterre l Madrid s'est joint , par la connaissance qu'il en a prise et l'approbation qu'il y a donnée, à la démarche faite auprès du duc de Cobourg pour lui proposer le mariage du prince Léopold avec la reine d*Espagne« qu'a fait lord Aberdeen? 11 l'a désavoué; il l'a blâmé en termes formels. Je ne me crois pas en droit de citer textuellement la lettre, quoique je l'aie entre les mains; je ne me permettrais pas, sans l'autorisation formelle de lord Aberdeen , d^en dire ici les termes; mais elle contient un blâme formel , la déclaration que k ministre d'Angleterre a agi hors de ses instructions, et TiDterdiction de faire désormais aucune démarche analogue.

Voilà donc les deux points sur lesquels le concert était bien établi: recommander les seuls descendants de Philippe V; écarter tout candidat étranger à cette catéfforie.

Qu'oppose-t-on à des textes si clairs, à des bits m positib! Une lettre au duc de Sotomayor, du 22 juin.

Je veux apprécier la Juste valeur de cette lettre.

Je dois faire remarquer d'abord que ce n'est j>as un acte spontané, ce n'est pas une instruction donnée à un anenl anglais pour qu'il parle et se conduise en conséquence; c'est une réponse faite à une question posée au gouvernement aaglais par un agent espagnol. Que £ut lord Aberdeen dans cette réponse? Il maintient les principes que j'indiquais tonl à l^heure. La complète indépendance de la reine d'Espagne dans son choix, et la déclaration que^ si elle use de cette indépendance^ elle n'encourra pas le déplaisir de l' Angleterre. Qu'ajoute-t-il à cela? 11 rappelle à Gagent e^agnol que l'Espagne a de bonnes, de puissantes raisons de chercher le mari

CHAHBtie DES DÉPUTÉS.--5 FÉTRIER 1^47. 347 de h reine parmi les descendants de Philippe V; il lui parle des liens qui existent entre l'Espagne et la France; il ne nomme, il n'indique qu'un seul candidat: cVst un prince de lamâiéoh de Boui'bony don Henri. Et que finit-il par diref Que si l'Espagne usait de sa complète liberté^ et si la Finance prétendait la conti-aindre dans l'usage qu'elle en ferait, l'Espagne aurait pour elle les plus vives sympathie^ de l'Angleterre et de toute l'Europe.

Voilà la lettre au duc de Sotomayor.

Qu'y a-t-il là de contraire au Fait que j'indiquais tout à l'heure à la Chambre, au concert pratique établi pour recommander les descendants de Philippe Y, et pour écarter, par voie d'influence, tout candidat étranger à cette catégorie? Rien n'y .est contraire. 11 y a seulement quelque contraste, comme je le signalais au commencement, entre certains principes absolus et les règles de conduite pratique adoptées par les deux gouvernements.

J'ajoute que jamais aucune assertion d'aucun droit contraire au mariage de M. le duc de Montpensier avec Tinfante, jamais le traité d'Utrecht, jamais aucune conséquence à tirer de ce traité n'a été mentionnée, discutée entre nous; il n'a pas été question du traité d'Utrecht entre lord Âberdeen et moi ; il n'a jamais été tiré de là une objection de droit quelconque au mariage de M. le duc de Montpensier avec l'infante.

Je dis tout cela hautement; on entend mes paroles à Londres comme à Paris ; je les dis sans aucune crainte qu'il y en ait une seule de désavouée. {MouvemenU)

Voilà la situation au mois de juin.

Prenons-la au mois de juillet, en présence de lord Palmerston.

Et qti'ît me soit permis d'abord d'écarter toute comparaison entre les whigs et les torys; je ne puis admettre rien âe semblable; aujourd'hui toutes ceà vteitles dénominations ne désignent plus les vrais Sentiments, la vraie politique des part». {C*esiûtrai!c*est vraitj

Torys et whigs aujourd'hui en Angleterre sont animés envers la Frauce d'un même esprit de paix^ d'un même sentiment de bon vouloir et de bonne intelligence. (Ouil trèibien /) Vous n'aves, pour vous en convaincre^ qu'à parcourir les derniers débats du parlement; prenez tous les chefs d'opinion, depuis les torys les plus prononces jusqu'aux radicaux, depuis lord George Bentinck jusqu'à M. Roebuck ils tiennent tous le même langage sur la France , il^ expriment tous le même bon vouloir, le même désir de bons rapports et de bonne intelligence.

Qu'on supprime donc ces dénominations.

M. Bbrrtbr. — Je demande la pai'ole. {MouvemerU.)

M, le ministre* — Je n'oublie pas plus qu'un autre que les whigs ont été, dans des temps difficiles, les vieux, les vrais amis de la France; je suis sûr qu'ils le sont encore.

M. BiLLAOLT. — Je demande la parole. ( Nouveau mauvement,)

M. le ministre. — Et j'ai entendu plus d une fois les whigs les plus considérables regretter vivement que les deux dissentiments les plus graves qui aient éclaté depuis 1830 entre la Frauce et l'Angleterre, le dissentiment de 1840 et celui de i846, aient éclaté sous une administration vrhig.

Je suis convaincu que leurs regrets étaient p;irraitement sincères.

J'écarte donc cette comparaison des paitis. Il faut s attacher aux faits; il faut voir quels étaient réellement les intentions, les actes, le langage des hommes.

Eh bien! à l'avènement de lord Palraerston, il était impossible de ne pas se rappeler que depuis cinq ans la politique de lord Aberdeen, particulièrement sa politique envers la France, était accusée de faiblesse, de condescendance, de mollesse, de connivence. J'ai dans mou portefeuille des extraits de tous les discours prononcés dans cet intervalle;' je ne les apporterai pas à cette tribune; je n'ai aucun goût, je ne prends aucun plaisir à mettre ainsi les noms propres et les personnes aux prises. Mais j'aurais été aveugle, volontai-

CHAMBRE DES DÉPUTES.— 5 FÉVRIER 1847. 349 rement aveugle et coupable, si je ne m'étais pas souvenu de ce fait, si je n'en avais pas tenu compte ; je ne dirai pas pour ressentir de la méfiance y je ne veux pas employer de trop ^s mots^ mais pour garder de la réserve , pour rester en attente, pour me ))ien assurer que cette politique de lord Aberdeen, qui avait été si attaquée^ ne serait pas changée^ et qu'on pratiquerait, qu'on continuerait de pratiquer ce qu'on n'avait pas cessé d'attaquer pendant cinq ans.

Je dis donc qu'il était de mon devoir de rester sur la réserve et d'attendre.

Voilà pour le fait général. Les faits particuliers sont bientôt venus me confirmer dans cette disposition. Je les réduis ideux. La dépèche du 49 juillet et le silence gardé pendant plus d*nn mois sur ma lettre et sur ma proposition du 20 juillet.

Voici le résumé de la dépêche de lord Palmerston , du 19 juillet.

Le prince de Cobourg mentionné pour la première fois comme candidat à la main de la reine; la déclaration d'abord que ce candidat a des chances^ ensuite que l'Angleterre n'y a aucune objection. La dépêche du i9 juillet se résume dans ces trois faits; aucun des trois ne peut être contesté: le nom, c'est un fait matériel; la chance, il est dit qu'on ne nomme pas le comte de Montémolin ni le comte de Trapani parce qu'ils n'ont pas de chance ; on nomme donc le prince de Cobourg parce qu'il en a. {Mouvements divers.) Le troisième fait, la déclaration que l'Angleterre n'a aucune objection, est écrit textuellement dans la dépêche. (Marques d'tnerédulité à gauche.)

L'honorable M. Barrot ne peut rien changer aux faits, ils sont positifs ; si quelqu^un avait le moindre doute à cet égard, je lirais les termes de la dépêche; ils sont incontestables, ie suis prêt à les lire.

Au centre.'- Non 1 non ! C'est inutile!

M. Odilon Barrot. — Il faudrait lire les dépêches de M. de Jamacl

350 HISTOIRE PAgLKMBNTAIgE DK F|IANCB.

M. le ministre des affaires étrangères. J'en {wrleni tout à l'heure.

J'ajoute que, dans cette même dépêche du 19 juillet, il n'est pas dît un mot de la France, pas uu naot sur les n^ ports de la France avec l'Espagne, pas un conseil, pas une indication adressée à l'Espagne sur ses liens avec la France. En sorte qu'entre la lettre de lord Aberdeen au duc de Sotomayor et la dépêche de lord Palmerston à M. Bulwer^ il y a cette différence, le prince de Cobourg de plus et la France de moins. (Rires approbatifs au centre,)

Voilà le rapport des deux situations et dei deux politiques.

Mais on dit maintenant ; lord Palmerston s'est retiré, il a cessé d'inscrire le prince ie Cobourg parmi ses candidats^ il a mis en avant et recommandé un autre candidat, «q «eul, l'infant don Henri.

Voyons ce que vaut cette double assertion» Je parlerai d'abord de l'infant don Henri ,ge reviendrai ensuite sur k prince de Cobourg,

Pour l'infant don Henri^ il rio'est impossible d'oublier fue, le 20 juillet, nous avions proposé au piinistère anglais de nom entendre pour appuyer à Madrid les d^iix fils de don Ffu- (ois de Paule, et que c'est seulement le 28 août qu'une réponse nous a été communiquée. Ce qp'oq a dit à ce sajet dans ce lopg intervalle , plus ou moins légèrement , phu ou moins passagèrement, je vais l'apprécier tout à l'heure; ta ce moment, je constate un fait. Pas de réponse, pas de réponse directe, officielle, à nous adressée^ à ma lettre da 20 juillet, si ce n'est le 28 août.

Voici maintenant^ dans cet intervalle, les lettre^ dans lesquelles M. de Jarnac me rend compte de ses conversations avec lord Palmerston à ce sujet. Voici là premièrey2i juillet:

M. le comte de Jarnac à M. Guizot. (Particulière.-— Exlraift.)

Londres, 91 juillet ^80.

«Lord Palmerston m'a remis la minute ci*jointe d'fnieii»*

CUAXBEË DES pSPUT£s.-£ FRVRIKE l«47. 361

struclion à M. Bulwer(du 19 juillet)* Je Toi tue aJtt§njUvQWnt avec lui.

c La question du mariage de la reine^ ai-je dit, me parait ici, je ne tous le dissimulerai pas, appréciée çt présentée dhme façon toute nouvelle, du moins pour moi. Je lis dans cette pièce que le gouvernement anglais ne prêtera son appui actif à aucun des compétiteurs, — Fort bicq. — // ne se sent pas appelé à élever aucune objection contre aucun d'eux, — Fort bien encore, selon, bien entendu, les compétiteurs que TOUS désigdere;. Puis je trouve un paragraphe indiquant les restrictions dîplora^liques que vous croyez pouvoir apporter au choix de la reine, paragraphe dans lequel chaque expression porte évidemment sur le duc de Hontpensier, sans atteindre le prince de Cobourg. Ensuite^ quand vous désignez les candidats actuels, le prince Léopold est en téle^ les deux princes de la branche de François de Paule sont après ^ puis le comte de Drapani et le comte de Montémolin sont formellement écartés. Enfin vous exprimez le vceu que le choix de la reine puisse porter indifféremment sur celui des trois candidats ci-dessus déiignéi qui pourra le plus contribuer à son bonfieur et à celui de f Espagne, Maintenant, ai-je continué^ tout ceci est fort essentiellement différent de ce que nous avons réglé avec brd Aberdeen.

c Le roi a fait tout ce qui a dépendu de lui pour que la main de la reine ne lui fût pas officiellement offerte pour nos princes. Mais, s'il a pu en agir aiusi, c'est dans la confiance entière que la succession espagnole ne pourrait être par là compromise^ et c'est bien ainsi que l'a toujours entendu lord Aberdeen. Assurément ce n'est point ce que je retrouve dans cette dépêche, d

Vous voyez que, dès les premiers moments, le langage de Tagent du roi a été bien net et bien précis.

M. Odilon Barrot. — Est-ce que M. de Jarnac n'a pas vendu compte de la réponse de lord Palmerston?

M, U mi$Ustre. — Que M. Barrot me permette de lui dire

qu'il est bien pressé; s'il veut bien m'écouier jusqu'au bout, il trouvera la réponse à son objection.

M. le comte de Jamac à M, Guixot. (Particulière. —Extrait.)

Londres, 24 juillet 1846.

« Où lord Âberdeen^ ai-je dit à lord Palmerston^ en availil laissé l'affaire? A des remontrances adressées à M. Buiwer. Sur quoi? Sur la connaissance qu'aurait eue M. Buiwer d'on message adressé au prince de Cobourg et qu'il n'aurait point arrêté. Que doit penser le même M. Buiwer en recevant une dépêche officielle où le même prince de Cobourg est cité le premier parmi les candidats acceptables?

a J'ai lu^ comme vous me le prescriviez^ votre lettre du 20. Et quand j'ai proposé à lord Palmerston de modifier, dans ce sens, les dernières instructions de H. Buiwer, il m'a objecté qu'il ne pouvait rien faire sans le conseil. >

M, le comte de Jamac à M, Guizot, (ParticuIière.^Exlrait.)

Londres, 1" août 1846.

« Dès l'heure accoutumée, j'ai été au Foreign-Office; maii lord Palmerston venait de partir, et c'est à sa porte seulemeDt que je Pai rejoint. Je voulais un mot sur l'Espagne, et j'ai dû encore commencer en lui demandant si les lettres de lord • Cowley ne confirmaient pas tout ce que je lui avais dit en dernier lieu sur TEspagne. Il en est convenu, puis, il m'a dit: a Le roi sait déjà que le duc de Cadix a refusé de se rendre à Madrid, ce qui me parait équivalent à une renonciation à toute prétention à la main de la reine. Le roi pense que le prince Léopold de Cobourg renonce également; mais ceci ne nous est nullement confirmé ici. Du reste, quant à nous, nous sommes toujours spectateurs bénévoles. — c Annoncerai-je, du moins, ai-je dit, que c'est encore la neutralité?» •»« Oui, la neutralité. »

M. le comte de Jamac à M. Gwzot. (Particulière.— Extrait.)

Londres, 13 août 1846.

f— Pourquoi, m'a dit lord Palmerston, me parlex^vous plutôt de don François que de don Henri?

«— Parce que le premier est sur les lieux et que sa tenue a été toujours irréprochable à l'égard de la reine.

a — Je crois les chances de son frère meilleures auprès des deux reines.

f— Eb bien, ai-je dit, appujes-les hautement à Madrid. Conseillez au prince une attitude et un langage convenables, et soyex sûr que nous ne vous démentirons pas.

c — Mais pour cela, mVt-il dit, il me faut une décision du conseil. » {Rires au een^e.)

c — Cest ce que vous m'avez déjà dit,ai-je repris, et pourtant il n'y a pas de temps à perdre, o

Voilà les conversations qui se passaient entre lord PaU merston et M. de Jarnac dans la première quinzaine du mois d'août. Je demande à la Chambre si ces conversations devaient nous paraître parfaitement rassurantes sur la candidature du prince de Cobourg, et si, en serrant de plus près la question, comme je le ferai tout à Theure, la neutralité ainsi indiquée n*était pas un fait grave dont nous devions tenir grand compte.

Je répète que c'est le 28 août seulement que la réponse à ma proposition du âO juillet, c'est-à-dire la contre-proposition d'agir en faveur, non plus des deux fils de don François de Paule, mais de l'infant don Henri seul, comme le seul propre à devenir le mari de la reine, nous est arrivée.

Je demande si ce n'était pas un peu tard.

J'examine maintenant en elle-même la combinaison de l'in* fant don Henri, telle qu'elle nous a été proposée le 28 août, Tinfant don Henri seul.

Il était évident, d'après les faits que tout le monde sait T. V. ïa

354 HISTOIRS BARLSMENTAIRE DE FRANGE,

aujourd'hui^ que l'infant don Henri avait peu de chances d*être accueilli à l^adrid par l^ reine^ par la reine-mère et par le gouvernement espagnol. Nous aurions donc été bien imprudents^ bien aveugles^ de réduire^ passez-moi celte ex- , pression, notre jeu à cette seule carte.

Jf'ajputeque, dans rétat où était la question, «i rinfant don Henri avait pu réussir, il aurait réussi par rinsurreciioat par le changement de politique et de gouvernemepl en Espagne.

Le' ministre d'Angleterre à Madrid avait depuis longtemps transinis lui-même à son gouvernement cette opinion qu'après tout ce qui s'était passé, l'infant don H^ari poiiYftit devi^nic le mari de la reioe par une révolutioq, muis non pas autrement, et qu'il pouvait entrerdans le palais de Madrid comme un conquérant, mais non comme un prétendant.

Tels étaient les faits.

Eh bien, l'entrée de l'infant don Henri dans le palais de Madrid conime un conquérant, son mariage avec la reine par un changement violent de cabinet ou une insurrection, c'était la destruction de notre politique et de notre situation en Espagne ; c'était la chute de l'influence légitime, de la considératioQ nécessaire de la France en Espagne. Nous ne pouvions accepter une telle combinaison, et l'accepter comme la seule à laquelle nous aurions prêté notre concours. {Appnh batiim au centre.)

Je laisse là la combinaison de l'infant don Henri. J« reviens au prince de Coboui*g, et j'y reviens en acceptant la situation la plus conforme à ce que demandent nos adversaires.

J'admets que l'influence de l'Angleterre ne poussait ce pi*ince en aucune façon, qu'elle ne le recoinniaudait pas, qu'au fond elle ne le désirait point, qu'elle y avait renoncé; j'admets cela. Qu'en résulte-t-ilT que la question restait livrée à l'Espagne seule; car vous netrouveret nulle part que, si l'Espagne cfioisit le prince de Gobourg, ai la reine d'Espagne et son gouvernement le désignent pour son mari, l'Angleterre y fera opposition, objection; vous ne trouverez

CHAMBRE DBS DÉPUTÉS.— 5 FÉVRIER 1847. 155 cela nttlk pari; la question était donc livrée à l'Espagne.

Je lois obligé de répéter ce que j'ai dit plusieurs fois. Le gouvernement espagnol a toujours été décidé à avoir Tune ou l'autre de ces deux combinaisons : un mariage français ou un mariage anglais^ l'appui de la France ou l'appui de J'Angleterre par le mariage de la reine.

Je suis loin de reprocher cette politique à l'Espagne et à son gouvernement; je n'examine pas si elle était bonne ou mauvaise en soi : c'était celle qui convenait au gouvernement espagnol; il avait le droit de l'avoir et de la pratiquer.

Voici donc quelle était^ au vrai^ la situation.

Le gouvernement espagnol voulait conclure le mariage de la reine, se croyant pressé d'arriver au fait; pressé parce qu'il se sentait attaqué^ menacé, parce qu'il voyait au dedans et au dehors l'insurrection et les conspirations se préparer contre lui. Il avait en main celte grande question du mariage de la reine; il voulait la résoudre dans l'intérêt de l'Espagne tel qu'il l'entendait, avec ses forces, selon ses idées; il ne voulait plus ajourner la question. La reine-mère, la jeune reine, le cabinet de Madrid étaient unanimes mr ce point.

L'Espagne voulant ainsi résoudre la question, et décidée évidemment à (d)tenir l'une des deux grandes combinaison;:, des deux grandes alliances qui étaient en scène, et l'Angleterre ne disant pas un non positif à l'une de ces deux combinaisons, évidemment la nécessité était pressante, le péril était grand pour nous, pour notre politique, pour notre situation en Espagne.

Dans cet état de choses, qu'est-il arrivé?

On nous a proposé le 9 août de marier la reine à M. le duc de Cadix, pourvu que le mariage de M. le duc de Uontpensier avec rinf'anle fût associé à celui de la reine avec M. le duc de Cadix.

L'état de la question étant ce qu'il était, le péril étant ce fn'il était, nous aurions été aveugles, coupables, nous aurions manqué à notre devoir envers la France, envers les

relations de la France avec TEspagne^ si nous avions refiué une telle proposition. En effet, notre refus rejetait étidemment l'Espagne dans la combinaison que nous n'avions pas cessé de combattre. {Adhésion au centre.)

J'ai donc bien le droit de dire^ comme je le disais en commençant, qu'il y a eu nécessité, que la double question devait nécessairement être résolue comme elle Ta été, et que cette nécessité nous a été imposée par la différence essentielle qu'il y avait entre notre situation en présence de lord Âberdeen et notre situation en présence de lord Palmerston. Je tiens cette première démonstration pour complète et irrécusable. (Marques d'assentiment.)

Après la question de nécessité vient la question de loyauté. Messieurs, je la pose à regret; je n'ai jamais, pour mon compte, inculpé les intentions ni la bonne foi de personne; quand je discute avec des adversaires étrangers ou nationaux, je ne vois, dans ce que je discute, que des erreurs, une bonne ou une mauvaise politique ; mais de la mauvaise foi, de la déloyauté, jamais je n'en imputerai à personne; la liberté et la dignité des relations diplomatiques comme des débats parlementaires le commandent; quelque différente conduite qu'on tienne envers moi^ et qui que ce soit qui la tienne, je ne changerai point de maxime ni de pratique k cet égard. [Très-bien! très-bien!) Mais enfin, j'accepte la question de loyauté.

Un seul mot cependant, un seul, pour mettre en dehors de cette question un nom que, dans les journaux au delà de la Manche, on y a très-imprudemment, et qu'on me permette de le dire, très- cou pabiement compromis. {Très-bien! très-bien 1)

11 n'est point permis, pas plus au dehors qu'au dedans, pas plus entre deux pays constitutionnels que dans l'inlérieur d'un pays constitutionnel, il n'est point permis d'engager et de compromettre la royauté dans de tels débals. C'est une indignité inconstitutionnelle, «t je m'élève hautement 'm contre cette indignité. (Nofivelle approbation,)

J'aborde mainteDant la question de loyauté, la question des procèdes. Et ici encore, comme je Tai fait tout à Theure en discutant la nécessité^ je tiens à mettre sous les yeux de la Chambre la conduite et le langage du gouvernement du roi, non pas dans des actes écrits après coup et pour le besoin de la défense, mais dans les actes faits et écrits pendant la conduite et au moment même de l'action.

Je commence par les procédés à Londres, car je veux aller partout : je Teux montrer quels ont été partout nos procédés, à Londres, à Madrid, à Paris ; je veux montrer que partout liront été pai'faitement loyaux, corrects, tels qu'ils devaient être entre deux gouyemements honnêtes, sincères et amis.

Voici ce que j'écrivais à Londres, le 17 septembre, à M. de Jarnac, dès que cette question de procédés a été élevée, dès que j^en ai entendu parler :

M. Guixot à M. le comte de Jarnac, (Particulière. — Extrait.)

Paris, 17 septembre 1847.

c Si jamais j*ai été surpris, c'est en lisant, dans votre lettre du 12, que lord Palraerston me reprochait un manque de courtoisie et de procédé. Je me suis tâté avec quelque inquiétude. J'ai recherché mes souvenirs. J'ai repris vos lettres, les miennes, mes conversations avec lord Cowley, avec lord Normanby. J'ai^ tout relu. Je remets sous vos yeux, sans réflexion, sans récrimination, les faits et les dates. Remettez-les aussi, je vous prie, sous les yeux de loid Palmerston.

c Dans votre première entrevue avec lui, après sa rentrée auForeign-Ofiice (le 14 juillet, si je ne me trompe), il ne vous parlait point des affaires d'Espagne. C'est vous qui avez dû prendre l'initiative. Vous l'avez prise. Vous lui avez rappelé oïl en était celte question. Vous lui avez proposé le maintien du concert établi entre nous et son prédécesseur. Je lis dans votre \ei\re du IS juillet : « — En défmitive, j'ai dit à lord

33d HISTOIRE PARLEMENTAIRE DE FRANCE.

Palmerston que, s'il jugeait à propos de ne tM>int hisser ignorer à Madrid la conformité de ses vues avec celles de Ion) Aberdeen et les nôtres^ et s'il croyait devoir me commun!^ quer ce qu'il écrivait dans ce sens à M. Bulwer^ tous me chargeries sans doute, en retour, de lui montrer ce que vous écriviez, dans le même sens, au comte Bresson.— • è

a Je n'ai pas attendu que j'eusse à agir en Yeiour. Sor votre lettre, avant d'avoir reçu de lord Palmersfon aucune communication, le ^0 juillet, je vous Ai chargé de lui dire ce que je pensais du point où en était la ^question du mariage de la reine d'Espagne, et de lui proposer de nous entendre el d'agir de concert à^ladrid en faveur des infants fils de don François de Paule, annonçant que, dès que nous nous serions entendus, je donnerais à M. Bresson des instructions en conséquence.

a Le même jour, 20 juillet, lord Palmerston vous communiquait, à (^ondres, les instructions par lui adressées, le 19 juillet, à M. Bulwer, sur cette question. Mais, d'une part, ces instructions ne contenaient absolument aucune mention de nous; d'autre part, elles avaient été rédigées et envoyées sans aucune communication avec nous^ sans que notre avis eût clé le moins du monde attendu et entendu. Et lorsque, après avoir fait, au contenu de cette dépêche, des objections graves, vous avez demandé à lord Palmerston si elle ne pourrait pas être un peu réexaminée, il vous a dit qu'elle avait déjà été expédiée à M. Bulwer. A quoi vous avez, avec grande raison, répondu : • — Souffrez que je vous « le dise franchement, je le regrette^ vivement. — »

a Je ne dis rien en ce moment du fond même de la dépêche de lord Palmerston. Je ne regarde qu'à la forme. A coup sâr, ce n'est point là celle de l'entente cordiale, ni même des ménagements mutuels. C'est de la politique parfaitement isolée, de la politique préparée, décidée et mise en pratique sans aucun concert avec nous, sans aucune recherche ni mention de notre avis.

a Je devais attendre une réponse à ma lettre du 30 juillet

CHAMBRE DES DÉPUTÉS.-5 FÉVRIER 1847. 35d et à la proposition quelle contenait. En là communiquant^ lé U, ft lord Pàlmcnston, vous avez insisté sur Télat critique de la question et sur Furgcnce des résolutions. Le 30 juillet^ je n'avais rien reçu. Je tous ai écrit alors pour tous faire connaître toutes mes objections aux instructions adressées lé 49 juillet à H. Bulwer^ et rallération profonde qu'à mon avis ces instructions apportaient dans la politique antérieurement adoptée è lx)ndres comme à Paris, et dans les rapports de DOS deux cabinets. Et je vous disais en terminant cette lettre : « — Je tiens infiniment au concert, h Taction commune entre nous; je ferai beaucoup pour les maintenir. Mais enfin ^ il peut y avoir aussi pour la France^ en Espagne^ une politique isolée. Et si HnitiatiTe de la politique isolée était prise à Londres , il faudrait bien qu'à Paris j'en adoptasse aussi la pratique. Mais je ne tcux point le faire sans une nécessité absolue, évidente. S'il doit y aToir dans l'attitude, le langage, la conduite de nos deui cabinets , quant aux questions espagnoles, un changement entre ce qui était il y a six semaines et ce qui sera désormais, à coup sûr, ce changement ne commencera pas par moi. Dois- je le considérer comme près de commencer ou comme déjà commencé par lord Palmcrston? Je TOUS demande d'éclaircir ce point, car Tincertilude et l'obscurité ne conviennent, à coup sûr, ni à lord Palmerston, ni à moi, ni à l'intérêt des questions mêmes. — d

c Je sais que lord Palmerston proteste contre l'impression que TOUS avez reçoe,que j'ai reçue de sadépêcbeà M. Bulwer, du 19 juillet, et contre notre idée que celte dépêche changeait profond^ent la politique antérieure et nos rapports sur la question espagnole. Je demeure plus que jamais convaincu que notre impression et notre idée, àcet égard,étaient parfaitement fondées. Mais enfin, qu'elles fussent fondées ou non, elles étaient réelles, nous j^ensions ainsi ; et lord l^almerston le savait par lord Cowley comme par vous. Cela valait bien la peine qu'on répondit k mes objections et à mes propositioiis, et qu'on mè répondit à temps.

f Enfin, car je ne veux rien oinettre, si lord Palmerston

lie nous a pas communiqué sa seconde dépèche à M. Bulwer (du 22 août)» c'est, vous a-t-il dit, parce que M. le comte Bresson avait fort exploité la première (du 19 juillet) que vous aviez reçue confidentiellement. Je ne puis croire que, lorsque lord Palmerston vous a fait cette communicatioD confidentielle^ il ait pensé que je n*en tiendrais aucun compte dans notre politique, et par conséquent que je n'en dirais rien à M. Bresson , chargé à Madrid de notre politique. Je n'ai ni fait ni autorisé aucun usage, le moins du monde public ou officiel, d'une dépêche confidentiellement conununiquée. J'en ai simplement donné connaissance à M. Bresson seul, parce que cette connaissance lui était indispensable pour comprendre la situation nouvelle dans laquelle cette dépêche nous plaçait, et les instructions qu'elle nous obligeait à lui donner. Je ne vois rien là qui dépasse le légitime usage d'une communication, confidentielle, il est vrai, mais qui ne pouvait cependant, à raison de ce caractère, être considérée par moi comme sans conséquence pratique, et uniquement destinée à satisfaire ma curiosité. »

Voilà quels ont été nos procédés à Londres ; voilà comment nous avons rempli tous les devoirs, et de la loyauté, et des égards dus entre les deux gouvernements. Ce n'est pas tout; il faut que je rétablisse aussi l'exacte vérité. M. le comte Bresson m'écrivait le 3 octobre :

M. le comte Bresson à M, Guizot, (PaiiicuHère. ^ Extrait)

Madrid, 3 octobre 1846.

« Je n'ai montré à personne, pas même à M. Isturits, la dépêche du 19 juillet de lord Palmerston. Cette dépêche étant connue par des voies que j'ignore, je n'ai pas mis une affectation niaise à persuader que je ne la connaissais pas; je dis seulement que personne ne Ta connue par moi. Vous pouves affirmer à lord Palmerston ces divers points. > (Sensation.)

J'en viens aux procédés à Madrid.

CHAMBRE DES DÉPUTES.-5 FÉVRIER 1847. 361 On a beaucoup parlé de moyens furtifs, violents^ de coercition morale; la première dépêche de lord Palmcrston parle expressément de coercition morale exercée sur la jeune reine pour obtenir son consentement. Il faut bien que je repousse

I imputation de pareils procédés.

Voici le texte même des lettres de M. le comte Bresson. Il a été aussi profondément touché qu'il devait Têtre de pareilles imputations ; il s'est bâté de les démentir.

M, le comte Bressan à M. Gt«tJSot.-»(Particulière.)

Madrid, 30 septembre 1846.

€ Je me souviens parfaitement que j'ai passé toute la soirée du S7 au % août ches moi avec MM. d'Arana^ Dal Borgo^ O'shea, Sartoriua, marquis de Santiago^ marquis d'Acapulco, élisant tranquillement une partie de cartes ^ pendant que le Tùnes m'envoie au palais arracher, au milieu de la nuit et d'une orgie^ à la jeune reine et à l'infonte, leur consentement. Je dormais très-profondément lorsque^ vers une heure du matin^ un billet du duc de Riansarès^ bientôt »uivi de M. Mon en personne, vint m'informer que tout était décidé selon nos vœux. Vous avez ce billet et je vous rends compte, dans la lettre qui le renfermait, des incidents de toute cette journée.

II ne faut pas oublier qu*ici les afiaires ne se traitent que le soir entre les ministres et avec les reines. liCS conseils de cabinet et le travail chez Leurs Majestés commencent rarement avant dix heures, a

If. le comte Bresson à M. Guizot (Particulière. — Extrait.)

Madrid, 8 octobre 1846.

• Cette allégation de coaction morale est encore plus ab* surde qu'odieuse. La reine a pris sa résolution en pleine liberté. Pour moi, j*affirme sur l'honneur que jamais, en aucune occasion, pas plus récemment qu'antérieurement, je ne

862 HISTOIRE PARLEMENTAIRE DE FRANCE, lui ai adressé un mot^ un seul^ qui eût trait à son mariage, pas plus avec un prince qu'avec Tautre. Je ne suis jamais sorti des lieux communs, et je ne me suis pas une seule fois, dans ces deux années et demie de mon séjour à Madrid, trouvé seul avec elle. liOrs des audiences pour la remise des lettres autographes^ les portes de son cabinet restent ouvertes; k l'une apparaît la eamereramayoTj à l'autre Tintroductenr des ambassadeurs. Quant à des entrevues particulières, il n'en a jamais été seulement question, quoique j'eusse le droit, si cela me cooreriaii, de les réclamer. Je porte à qui que ce soit le défi de contredire un mot de ce que je viens d'avancer. »

Il n'y a donc eu à Madrid aucun fait de contrainte , jwint de coercition morale, point de ruse, point d'artifice ; tout s'etl passé librement et loyalement, (très^tietil très-bient)

Voyons les procédés à Paris.

La Chambre me pardonne les détails dam lesquels j'entre (Oui/ out7) ; je le fais, parce que je ne veux laisser subsister dans l'esprit de personne, ami on adversaire, aucon doute quif une seule minute, me paraisse à moi légitime.

A Paris, le 4*' septembre, lord Normanby, appelé par moi, m'a fait l'honneur de venir me voir; je l'ai informé de la résolution prise à Madrid; je l'ai informé de^dmn mariages que je ne connaissais encore à ee moment que pur une dépêche télégraphique. Il m'a demandé, comme il le raconte dans sa dépèche du 4«r septembre, si les deux mariages se feraient en même temps, au même moment. J'ai dit ! Noo^ pa» e» même temps, pas au même moment.

J'étais bien en droit de le dire; car non-sealement rien n'était décidé à cet égard ; non-seulement il n'était pas do tout décidé que les deux mariages se feraient simultanément; mais nous travaillions nous-mêmes à Madrid à empêcher (jûlls se fissent simultanément ; nous nous opposions ienoore, en ce moment, à la simultanéité.

Voici (alettre que fn*écrivait, le |8 août même, au moment ou les deux niàriagès venaient d'èîre à^dà, N. le comte

CHAMBRE DES DÉPUTÉS.— 5 FÉVJEUER 1847. 36S Bresson. Le gouvernement espagnol, la reine mère pressaient tivement pour la simultanéité. Il avait été convenu que les deux mariages seraient décidés et arrêtés en même temps ; Tiin ne Faurait pas été sans l'autre; mais la célébration sioraltanée, nous nous y refusions encore. Voici donc ce qu'écrivait M. le comte Bresson le 28 août :

M. k comte Bresson à M. Guizot. (Particulière. — Extrait.)

Madrid, 98 août 1846.

« Il m'a fallu me débattre toute la journée avec la reine mère^ MM. Isturitz et Pidal, pour faire maintenir dans ma rédaction les mots, autant que faire se pourra^ qui constituent notre liberté d'action. J'ai dû m^avancer jusqu'à annoncer que je ne signerais pas si cette concession ne m'était pas faite. La reine mère entendait que la célébration des deux mariages se fit le 20 du mois prochain, et que M. le duc de Montpensier fût ici pour cette époque. J'ai démontré que c'était de toute impossibilité^ et j'ai déclaré que déclaration et célébration devaient rester suspendues jusqu'après la discussion^ la signature et la ratification des articles du contrat. Vous suivrez les phases de cette négociation dans la minute marquée no i. Malgré toutes ces précautions, le conseil avait introduit dans le décret de convocation des cortès^ qui paraîtra demain, a?ec la notification du mariage de la reine, celle du mariage de l'infante. J'ai protesté et signifié que^ si cela s'accomplissait, j'annulerais demain authentiquement tout ce qui aurait été fait. »

Pièce jointe à la Uttre particulière de M. Bresson, du 28 août {846.

« Eh là résidence royale dé Madrid Je 28 du mois d'adût de l'aâ dé grâce 1846; l mil* Son Exe. don Xavier de îslnriti, etc., etc., etc.

muni des pleins pouvoirs de Sa Majesté Caiholiquei et Son £ic. le comte Bresson, ambassadeur de France , muai des pleins pouvoirs du Roi^ son auguste souverain ;

a Le mariage de S. M. la Reine d'Espagne et de S. A. R. Mgr le duc de Cadix ayant été aujourd'hui même convenu, arrêté et signé,

a II est stipulé, convenu et arrêté par le présent acte que, de leur propre consentement et du consentement déjà éventuellement accordé de leurs augustes parents, il y aura mariage entre S. A.R. l'infante dona Maria-Luisa-Fernanda de Bourbon et S. A. R. Mgr le prince Antoine- Marie-Philippe-Louis d'Orléans, duc de Montpensier, fils puiné de S. M. le Roi des Français.

c La discussion des capitulations matrimoniales, des articles du contrat et des questions d'intérêt qui s'y rattachent est réservée;

a Et lorsque les actes définitifs auront été dû ment réglés et approuvés par les hautes parties contractantes, la fonneet l'époque de la déclaration de ce mariage et sa célébration seront déterminées et fixées de manière à les associer, autant que faire se pourra^k la déclaration et à la célébration du mariage de Sa Majesté Catholique avec S. A. R. le duc de Cadix, en la résidence royale de Madrid, et en personnes,

a En foi de quoi les plénipotentiaires ci -dessus nommés ont signé le présent acte en double original, et Tout scellé du sceau de leurs armes. »

J*ai là cet engagement même conclu le 28 août, signé entre MM. Istuntz et Bresson, avec l'indication des change* ments et des ratures qu'il a successivement subis. C'est à la demande de M. le comte Bresson, et après les instances dont je viens de parler, que les mots autant que faire. ss pourra furent maintenus.

J'étais donc bien en droit, le i*' septembre, de dire que les deux mariages ne se feraient pas en même temps, car nous travaillions nous-mêmes à empêcher la simultanéift.

CHAMBRE DES DÉPUTÉS.— 5 FÉVRIER 1847. 365 En effet, le mariage de la reine fut annoncé et déclaré «ans que celui de Tinfante le fût en même temps.

Autre bataille que M. le comte Bresson eut à livrer, car il dit : « Malgré toutes nos précautions, le conseil avait introduit, dans le décret de convocation des cortès qui paraîtra demain avec la notification du maiiage de la reine, celle du mariage de Tinfante. J'ai protesté et signifié que, fi cela s'accomplissait, j'annulerais demain autbentiquement tout ce qui aurait été fait. »

Le lendemain, le surlendemain, les jours suivants, M. le comte Bresson m'écrivit, me rendant compte de l'état des choses et des esprits à Madrid. Le 30 août il m'écrivait :

M, U comte Bressan à M. Guizot, (Particulière. — Exlrail.)

Madrid, 30 août 1846.

t Gomme c'est surtout la vertu du fait accompli qui impose silence à l'esprit de faction et de dénigrement, MM. JMon et Pidal m'ont exprimé un vif regret que je me fusse opposé avant-hier à la déclaration officielle du mariage de l'infante; et ches eux, comme chez MM. Isturitz, de Hiansarès et nos partisans les plus déclarés, j'ai vu un désir ardent que le contrat pût être discuté, signé-et ratifié assez promptement pour que M. le duc de Montpensier fût rendu ici dans les premiers jours d'octobre et que les deux mariages fussent célébrés le 10 octobre, anniversaire de la naissance de la reine. Je reconnais le poids des considérations qui dictent ce conseil. 11 importe de fermer la lice sans retard, d'dter tout prétexte et tout aliment aux partis. Secondons en cela le gouvernement espagnol ; nous servons notre propre cause. Les cortès s'ouvrent le 14 septembre; l'opposition réservera tous ses efforts, toutes ses colères pour le mariage de l'infante^ il faut que le ministère soit en mesure pour cette époque. Mettons toute la bonne grâce possible à répondre à ses espérances et à celles des reines.

M HISTOIRB PARLSICENTAIRB DX FRANCE. Il ne faudrait pas qu'on pût soupçonner que^ notre gmâ objet rempli, nous nous montrons froids et insouciants. Ls susceptibililé espagnole ne nous le pardonnerait pas. ■

Et la susceptibilité espagnole aurait eu raison. Nous avions arrêté, conclu, FÎgné les deux mariages : il y avait engagement signé le 28 août pour le mariage de H. le duc de Hontpensier avec l'infante, comme pour celui de la reine, et le premier mariage n'avait été conclu que parce que le second l'avait été en même temps. Le gouvernement espagnol voulait s'assurer les deux mariages ensemble, et c'était là, d'honneur, ce que nous lui avions promis; c'était là ce que nous avions signé avec lui; c'était par suite de cet en* gagement qu'il s'était décidé à publier le premier des deux mariages : qu'aurions-nous donc fait si nous avions livré le second à toutes les chances, à toutes les incertitudes de Tavenir, aux incertitudes que le gouvernement espagnol signalait lui-même? Évidemment nous aurions manqué à notre loyauté envers le gouvernement espagnol; nous lui aurions dît : a Maintenant que nous vous avons décida i conclure le mariage de votre reine avec un descendant de Philippe V, qu'il arrive du mariage de l'infante avec M. le duc de Montpensier ce qui se pourra, ce qu'il plaira aux événements, aux luttes des partis, aux insurrections, aux influences de tout genre I o Nous ne pouvions tenir un pareil langage; rien n'eût été plus déloyal : nous aurions manqué à la foi que nous avions donnée au gouvernement espagnol; nous aurions manqué à la confiance qu'il avait fondée sur notre parole. Quand le gouvernement espagnol, quand l'ambassadeur du roi à Madrid nous signalaient des dangers pressants, évidents, incontestables, dans l'ajouruement indéfini du second mariage qui était conclu, signé, arrêté comme le premier, nous étions engagés d'honneur aussi bien que de politique à accorder la simultanéité qu'on nous demandait. (Trèê'bienl très-bien!)

Permettes- moi de vous lire encore quelques mola des dépêches des jours suivants, et vous verrez à quel poiat h

situaljpq éui( omn^^te; xpus verreE cofnbien Timérôt de b politique, comme le devoir de la lojavté, nous împasaieoi l'obligation de pq)l? d^^der.

Le 3 septembra, M. Bresson m'dcri?aît :

If. le comte Bresson à tf- Guizot. (Particulière.— Extrait.]

Madrid. 8 septembre 1846.

t Ne retardons pas la conclusion de notre grande affaire; ne perdons pas un jour; nous avons bien des intrigues à déjouer encore, bien des écucils à éviter. Fixons, si c'est possible, la célébration au 40 octobre; laissons-la se faire le même jour après celle du mariage de la reine; que le fait soit accompli dans sa plénitude. Il vaut mieux que notre prince arrive plus tôt, avec un équipage léger et une corbeille incomplète, que d'arriver tard avec des embarras et des complications. »

Et le 6 septembre :

a 11 ne faut pas que nous ayons l'air de faiblir ou d'hésiter un seu) ipoment. L'opposition en recevrait un élan impétiieux qui emporterait le cabinet avant même la réunion des cortès. Elle se met en mesure dans celte attente. » (Sensa" tions diverses,)

Autant donc, messieurs, autant j'étais en droit, le i*' et le 3 septeoibre, de dire que les mariages ne se feraient pas en même temps, autant nous avons été en droit le 4 septembre de décider qu'ils se feraient en même temps.

Je n'en ai pas averti l'ambassadeur d'Angleterre, c'est vrai; je n'ai pas cru devoir l'en avertir. J'aurais manqué aux plus simples conseils de la prudence si, en présence d'une opposition qu il m'avait déjà déclarée^ j'avais été l'avertir moi-même du moment où il fallait qu'il agit contre nous. (MouuemefU «n ^^^ diverf.^^Longue ifiterruption.)

J'fiTJyej qnessiejirSy à la seconde 4ê^he de M. Tambas-

sadeur d'Angleterre, en date du 25 septembre, et à la cod- Tenation qu'elle raconte.

J'ai deux obseryations préliminaires à fiûre.

Quand un ambassadeur me fait rhonnenr de venir me voir et de m'adresser des questions, ce n'est pas un interrogatoire que je subis. Je ne dois dire que la vérité ; mais je ne réponds qu'autant qu'il convient à l'intérêt de mon pays et de la politique que je soutiens de répondre. (Très-bitnî très-bien!)

Voici ma seconde observation.

Je ne puis prendre le compte rendu par un agent étranger à son gourernement pour une pièce authentique, irrécosa* ble, à laquelle aucune objection ne puisse être faite. M. rambassadcur d'Angleterre en avait ainsi pensé lui-même le i septembre, car il était venu ce jour-là me communiquer sa dépêche du T' septembre, qui contenait le compte rendu de notre première conversation, afin de savoir de moi-même si ce compte rendu était bien exact, et si je n'avais rien à y objecter ou à y redresser. M. l'ambassadeur d^Angleterre pensait qu'une dépêche ne pouvait acquérir un caractère d'authenticité réelle et d*irréfragabilité, s'il m*est permis de me servir de ce mot, qu'après avoir passé par cet examen.

11 vint donc, le 2 septembre, me donner connaissance de sa dépêche du i*' septembre avant de l'envoyer. M. Tarnbassadcur d'Angleterre avait raison. Pour en convaincre li Chambre, je n'aurai qu'à lire le texte même de la dépêche du 3 septembre, dans laquelle M. l'ambassadeur d'Angleterre rend compte de notre conversation du 2.

La voici :

Le marquis de ^ormanby à lord PalmersUm. (Extrait.)

Paris, 3 septembre 1846.

a Je suis retourné hier chex M. Guizot dans Taprès-midi, et lui ai dit que, plus je considérais la nature de la communi-

CâAMBRE DES DÉPUTÉS.-6 FÉVRIER 1847. 869 cation qu'il m'avait faite la veille, plus je considérais comme graves ses conséquences possibles ; que je réclamerais donc la permission de lui dire ce que j'avais écrit à Votre Seigneurie comme la substance de notre conversation de la veille ; que sur un sujet si important je désirais trës^vivement qu*il n'y eût aucun malentendu involontaire.

c 11 écouta très-attentivement, faisant des signes d'assentiment pendant que je lisais, et confirmant l'exactitude générale de mon rapport; mais il dit qu'il y avait une omission accidentelle qu'il considérait comme importante ; que lorsque je lui avais demandé s'il n'avait pas été convenu avec lord Aberdeen que le mariage de l'infÂnte avec le duc de Montpensier ne se ferait pas à moins que la reine n'eût des enfonts, il avait en réponse déclaré qu'il y avait eu convention de cette nature, mais qu'il avait alors ajouté qu'en février dernier il avait notifié à lord Aberdeen que, dans le cas où surviendrait quelque danger d'un mariage Gobourg , il se considérerait comme relevé de cet engagement, et qu'il dit ensuite que lorsqu'il avait vu pour la première fois un prince de Cobourg placé sur la liste des candidats, il avait jugé ce danger arrivé, et avait, en conséquence, changé sa marche. Je dis que, s'il considérait cette omission accidentelle comme importante, j'aurais soin qu'elle fût réparée. »

En effet, M. l'ambassadeur d'Angleterre rectifia, dans sa dépèche du i*' septembre, l'omission importante que je lui avais signalée. Il peut donc fort bien arriver que dans une dépèche, même rédigée avec beaucoup de soin, des omissions, des inexactitudes importantes se rencontrent, et qQ*elles ne puissent être redressées que lorsque la dépèche est montrée à la seconde personne avec qui la conversation a eu lieu.

Messieurs, dans tout ce qui regarde les publications de pièces, je me suis imposé une grande réserve^ j*ai écarté avec soin, et la Chambre peut s*en convaincre en parcourant les documents que j'ai mis sous ses yeux, j'ai écarté tout ce qui pouvait avoir le caractère de la personnalité ou de l'incerti^

910 HISTOIRE PARLEMENTAIRE DE FRANCE, tude. Je ne me crois appeler quand je pnblîe des pièces^ ni k aggraver les «itttations, ni à diverlir les lecteurs. {Mouvement) Je ne publie que ce qtie je regarde comme strictement nécessaire et incontestable. Je ne regrette point la réserve (Jne je me suis prescrite eu ce genre; mais j'ose dire que, si H. rambassadeur d'Angleterre tn'arait fait Hiornienr de me communiquer sa dépêche du 99 septembre éomitteil m'avait communiqué telle du i*' septembre^ j'aurais parlé autremetlty et p€fat-dtré mieux qu'il fie m'a fait parler. (On rit.)

Un seul mot sur le fond même de la dépêche.

Le 25 septembre^ messieurs, toute la situation était changée: Mi l'ambassadeur d'Angleterre m'apportait la protestation de son gouvernement contre le mariage de M. le duc de Hotitpensier. Cette protestation annonçait que le gouvernement anglais fei'ait tout ce qui dépendrait de lui pour empêcher ce mariage. Je recevais en même temps de Madrid des nouvelles tout à fait dans le même sens. Un grand effort extérieur et intérieur étdit fait contre le mariage, pour Tempêcher. Je me suis senti, le mot n'a rien de blessant pour personne, je me suis senti, après avoir reçu cette protestation, en présence d'un adversaire, et je me suis conduit en conséquence, ne disant rien qui ne fût rigoureiisement vrai, mais ne me ctoyant pas obligé à rien dire qui nuisît à ma cause ni à mon pays.

Voilà donc, messieurs, toilà cette seconde question, la question de loyauté, la question de ménagements et d'égards réciproques, la voilà vidée, éclaircie aussi complètement, aussi péremptoirement, à Londres, à Madrid, à Paris, que la question de nécessité. Nous n'avons rieîi fait, du commencement à la fin de celte grande négociation, rien que nous n'eussions le droit et le devoir de faire. {Approbation m œnire,)

La double question des mariages a été résolue simultanément, parce que nous ne pouvions résoudre l'une sans 1 autre, parce que, si nous les avions séparées, toute notre politique, toute notre situatioti en Es()agne aurait été ruinée. Et,

CHAMBRE DES DÉPUTÉS. -5 FÉVRIER 1847. 871 dans notre conduite à cet égard^ la loyauté a été scrupuleusement respectée ; nous avons tenu un compte aussi rigou^ reuz de nos engagements que nous avions tenu compte de la nécessité et de l'urgence de la situation.

Reste une dernière question^ grande, plus grande que le débat des faits que je viens de mettre sous les yeux de la Chambre, et sur laquelle cependant je serai plus court : c'est la question des conséquences de l'acte, la question de la situation politique que Pacte nous a faite envers TËspagne, envers TÀngleterre, envers l'Europe.

De toutes parts,— Reposez-vous! reposez-vous I if. k ministre. — Non, non^ je prie la Chambre de permettre que je continue sans interruption, je n'en sens aucun besoin.

Messieurs, à Dieu ne plaise que je conteste la gravité de la situation; non-seulement je la connais, m&is je désire que la Chambre^ que mon pays la reconnaissent et la sentent comme moi. (Écoutez / écoutez !) Les situations graves font les bonnes conduites (C'est vrail), et c'est par les bonnes conduites qu'on guérit les situations graves. (Trés-bi^/ très* 6ûn/) C'est paroe (|ue je compte sur l'intelligence, sur la persévérance, sur ta fermeté et sur la mesure des grands pouvoirs puUics et de mon pays, que, bien loin de vouloir rien dissimuler de la gravité de la situation, je désirerais les en pénétrer davantage , si cela dépendait de moi . (Nouvelle approbation.) Cependant il n'est pas de notre devoir de rien aggraver ni de montrer les choses plus complexes, plus graves qu'elles ne le sont. Je touche d'aboi d à notre situation actuelle avec l'Espagne à la suite de l'événement qui s'est accompli.

Je suis complètement de l'avis de l'honorable M. Thiers : nous ne devons rien demander, rien désirer en Espagne qu'une politique amie, un gouvernement ami; c'e t tout ce dont nous avons besoin. Aussi il n'est pas exact de dire que nous nous soyons faits en Espagne les patrons d'un parti contre un autre. Toutes les fois que j'ai eu l'occasion d'indi-

m HISTOIRE PARLEMENTAIRE DE FRANCE, quer au gouvernement espagnol la pensée, le désir du gott* vemement du roi à ce sujets je me suis expliqué contre cette idéexlu patronage exclusif d'un parti.

Que la Chambre me permette de mettre sous ses yeux deux fragment» de dépêches adressées à Madrid, Tune le 45 septembre 4843, Tautre le 4 mai 4844. J'écrivais à Madrid au chargé d'affaires du roi, au duc de Glucksbeiig, très-peu de temps après la révolution qui avait renversé le régent Espartero, et qui s'était faite par la combinaison, par Talliance du parti modéré avec une portion du parti progressiste ; j'écrivais donc au duc de Glucksberg :

M. Guizot à M. le duc de Glucksberg. (Particulière.— Extrait.)

Auteuil, 15 septembre 1843.

a ... Nous co^^>renons la situation actuelle du gouvernement espagnol. Il tente une œuvre dont nous connaissons par nous-mêmes l'importance et la difficulté. Il travaille à former un parti de gouvernement avec des éléments venus de l'opposition, et en rapprochant, en unissant, au nom des in« térêls généraux du pays, les hommes intelligents, sensés et honnêtes de partis longtemps divisés ou même ennemis. Cest là uue entreprise d'une difficulté immense, et notre propre expérience nous l'a bien appris. Mais elle est aussi nécessaire que difficile, car l'avenir de l'Espagne dépend de son succès. L'Espagne a évidemment besoin de deux choses : l'une, que l'esprit de gouvernement pénètre et s'établisse dans ses institutions et dans son administration; l'autre, que les luttes de partis, de factions, de coteries, de localités, soient surmontées et dominées par l'intérêt général et le pouvoir central. Sans ces deux conditions, l'Espagne n'obtiendra ni la liberté ni le repos; et au lieu de jouir du développement régulier et fécond des institutions constitutionnelles, elle subira les souffrancet stériles des oscillations anarchiques.

a Nous avons quelquefois redouté, je l'avoue, que, dans cette

CHAMBRE DBS D£PUTÉS.~5 FÉVRIER 1847. 873

alteraative^ la mauvaise chance ne l'emportât. Nous espérons beaucoup, maintenant, le succès de la bonne, et c'est aux hommes, de quelque côté qu'ils soient venus, qui ont dirigé les derniers événements que le mérite en appartient

a Que les chefs de la nouvelle politique espagnole persévèrent et persévèrent ensemble dans la voie où ils sont entrés ; qu'ils ne se laissent ni décourager par les obstacles qu'ils rencontreront, ni désunir par les défiances qu'on s'efforcera de semer entre eux; qu'ils placent constamment au-dessus de toutes choses l'intérêt de leur succès commun; et, malgré les difficultés et les mécomptes qui les attendent, le succès ne leur manquera point'; ils verront s'accomplir par leurs mains l'œuvre qu'ils ont si bien commencée, et ils se feront à euxmêmes un honneur infini en rendant un service immense à leur pays. »

Et le 4 mai j'écrivais :

Jf. Guizoi à Jf. le cùnUe Bressan. (Particulière.— Extrait.)

Paris, 4 mai 1844.

« ... Continuez à avoir ceci pour idée fixe : maintenir la présence d'un élément progressiste avec le parti modéré, l'union des anciens et des nouveaux cbristinos. C'est en Espagne, si je ne me trompe, la condition du retour à un régime un peu constitutionnel. Ne retombons pas dans l'ornière des vieux partis. Nous y retrouverions toutes les mauvaises chances et tous les embarras du passé. »

Voilà quels étaient notre langage, notre attitude^ nos conseils. Nous n'avions donc pas la manie du patronage exclusif d'un parti. 11 est vrai que, quand les partis se sont trouvés aux prises, quand nos conseils n'ont pas suffi pour amener entre eux la bonne intelligence, la fusion que nous désirions, nous avons été fidèles à nos amis, aux amis de la France. Nous n'hésiterions pas, en pareille nécessité, à recommencer.

Qu'en e«til résulté? Que la France cl l'Espagne ont fait

un grand acte d'amitié l'une envers l'autre^ qu'elles ont cou- |

tracté un lien nouveau. Je ne me fais pas illusion; je ne |

m'exagère pas la valeur de ces liens de famille : je sais trèi- | bien qu'ils ne décident plus aujourd'hui^ au même degré |

qu'autrefois, de la destinée et de la politique des États. N'allei |

pas croire cependant que ces liens soient sans valeur. Quand | les intérêts des peuples et des États sont identiques, les liens | de famille sont puissants pour consolider et développer la i

tendance naturelle des intérêts semblables des peuples.

Car, permettez-moi de protester ici contre une erreur, à mon avis un peu inintelligente et grossière, que je vois se répandre de nos jours : on considère la vie des sociétés comme une espèce de mécanisme dans lequel les forces générales et abstraites décident seules de toutes choses. Cela n'est pas, messieurs ; les sentiments personnels^ les affections, les volontés personnelles, les instincts libres et moraux des hommes jouent un grand rôle dans les sociétés, dans leurs résolutions, dans les relations des peuples entre eux. Les peuples ne se décident pas dans leur mouvement comme les astres^ comme les pierres, comme les corps inanimés; ce sont des créatures libres et morales, rois, ministres, citoyens ; et il importe extrêmement, quand on veut faire de la bonne politique, de mettre de son côté les affections personnelles, les tendances

naturelles, les libres dispositions des cœurs [Très-bml

trèê'hien !) C'est là la seule politique intelligente, vraie et efficace ; et^ toute cette mécanique, à laquelle on veut aujourd'hui réduire la vie des sociétés, est aussi fausse que grossière. ( Très-bien ! très-bien !)

Nous sommes évidemment aujourd'hui, en Espagne et envers l'Espagne, dans une bien meilleure situation que nous n'étions auparavant, pour nous comme pour l'Espagne ellemême.

Vous l'avez vu, le mariage s'est discuté et fait en pleine liberté ; des élections se sont faites après, les plus libres, les plus régulières, les plus tranquilles que l'Espagne ait ?ues et faites depuis longtemps. Un ministère change à l'heure qu'il

PHAMBRÇ DES DÉPUTÉS.-5 FÉVRIER J8i7. 375 Mt. Est-ce que ce n'est paa là Teffet de la complet^ în^ëpendance de FEspagne, du libre jeu des institutions copstitu* tionnelles? Oui^ le ministère qui^ il y a cinq mois^ a conclu les deux mariages^ ce ministère-là est changé. Certainement^ rien ne prouve mieux que Tinfluence de Pëtranger n'y entre pour rien. Et pourtant est-ce une réaction de parti^ comme on dit, une réaction contre nous^ un mouvement antifrançais? Messieurs, un des principaux hommes qui en-, trent dans le ministère nouveau est le rapporteur même au coDgrès du mariage de l'infante avec M. le duc de Hontpensier : il n*y a donc point là de réaction, point de mouvement ^tifrançais ; c'est, je le répète, le jeu libre et naturel des institutions. Et cet événement se produit sans que les bons rapports, Tamitié, Tintimilé dont les mariages ont été la preuve en reçoivent la moindre atteinte.

Voilà pour notre situation quant à l'Espagne.

J'arrive à l'Angleterre;

Messieurs, ne vous y trompez pas; les niolifs^ jes intérêts, es sentiments qui portent TAugleterre ^ la France à vivre bien ensemble, malgré tant de causes qui le^ séparent et qui se rencontrent tous les jours sous leurs pas dansleur vie politique^ ces motifs^ ces sentiments, ces intérêts sont s| puissants qu'ils surmonteront le ()isseptiment roopaenti^né qui existe aujourd'hui ent|-elesd^u^gpuvernç^nAçnl^. J'ei^ s^j une double garantie.

L'Angle^r^re (^jt que ce qui s'est passé en ^spagnej)or(era atteinte à 1 indépendauc^^de la politique e^tériçure de PËspa||ne. Je me^ne,ai|! tep|ps, et à un temps ^ui ne sera peut- J\fe pas Ijien^éloigné^ pour poptrer à 1 Angleterre qu'elle est dans rerreur,^ qu il peut y avoif çptr© l'Espagne et la France toute l'amitié nécessaire, tous les bons. ii^fi^pyport^^fiéçe^sçûres, sfns^^u'il ei^ i;fsu|te apcunç^^cjéjjepdancepbur.lftf^litique

jl ihmH^W^fi ^f- ?H*fcj|!^.Ç^,.Rl.lÇ çe^çf-oitrofe^iacée dj^ns la Méditerranée par la nouyfçlje sjtjfafiç;!^ q^felle.^P|^|le,l^-

Il y a ici une erreur et une injustice que TAngleterre sert égalemenl conduite à reconnaître.

Messieurs, quand le traité d'Utrecht a été conclu, la sitoition de TAngleterre dans la Méditerranée n'était pas, à beaucoup près, ce qu'elle est aujourd'hui. L^Angleterre acquérait alors Gibraltar, mais elle ne possédait pas Malte et Corfou; elle n'avait pas dans la Méditerranée un mouvement de navigation et de puissance aussi actif, aussi considérable, qae celui qu'elle a aujourd'hui. Si Téquilibre du traité d'Utrecht, dans la Méditerranée, a été rompu depuis cette époque, c'est au profit de l'Angleterre.

Je suis fort loin de croire, fort loin de vouloir que la Méditerranée soit un lac français ; c'est un de ces mots exagérés, trompeurs, qui jettent entre les peuples et les gouvernements des difficultés factices, et bientôt immenses. Il n'y a rien là de vrai ; la Méditerranée n^est pas ui} lac français, ne peut pas, ne doit pas être un lac français. Mais la France tient une trop grande place sur la Méditerranée, et la Méditerranée est trop importante à la France, pour que la France ne surveille pas avec une grande vigilance tous les changements qui peuvent survenir dans la situation et les relations des peuples snr la Méditerranée. Je répète que les changements survenus depuis cent ans sur ce théâtre étaient tous au profit de l'Angleterre, et qu'on n'a pas le droit, à Londres, de s'étonner ni de se plaindre si nous retrouvons dans la Méditerranée l'équilibre vrai auquel nous avons droit. L'Angleterre n'a rien à en craindre. L'inquiétude qu'elle témoigne à cet égard est une inquiétude injuste, erronée, et les faits ne tarderont pas à le lui démontitîr; elle ne tardera pas à reconnaître la vérité et l'équité des considérations que je soumets en ce moment à la Chambre. {Adhésion au centre.)

Messieurs, le temps marche, la fatigue me gagne, et la Chambre aussi. {Non! nonl parlez! parlez!) Je serai trèscourt sur l'Europe continentale : c'est le dernier point d(»t il me reste à dire quelques mots.

Quant aux trois grandes puissances continentales, je ré-

CHAMBRE DES DÉPUTES.— 5 FÉVRIER 1847. 877 pète ce que j'ai dit ailleurs; leur conduite^ leur attitude dans la question d'Espagne ne doit nous donner aucun sujet ni de plainte ni d'inquiétude. Elles n'ont pas adhéré^ malgré les instances qui leur ont été faites, à la politique de TAngleterre sur cette question. Seulement^ ne tous y trompez pas, les instances probablement continueront, des efforts seront faits probablement pour-attirer, pour engager ces puissances dans la politique de TAngleterre^ quant à l'Espagne. (MouvemerU.)

Si le gouvernement du roi maintient bien la position qu'il a prise, la politique qu'il a suivie envers l'Europe continentale, cette politique de conservation et d'ordre européen, sans rien abandonner, sans rien désavouer des principes et des sentiments qui conviennent au gou?ernement de Juillet, si notre politique reste conservatrice, pacifique, dévouée à l'ordre européen, ne craignes pas que les grandes puissances continentales s'engagent contre nous de manière à nous susciter de graves difficultés. Si vous ne pouvez compter sur leur sympathie, vous pouvez compter sur leur sagesse, leur intelligence et leur intérêt bien enienivL.{Mow)ement8 divers.) Elles vous l'ont prouvé depuis seize ans, elles vous le prou« veront encore si vous ne vous écartez pas de la politique vraiment conservatrice que vous, suivez. (Rires ironiques à gauche,)

Un dernier mot sur les puissances secondaires auxquelles l'honorable M. Thiers a touché hier en passant, et dont je crois que la France doit toujours tenir grand compte. Je tiens à vous dire ce qui leur est arrivé dans la question qui nous' occupe, et comment elles ont compris et jugé l'affaire des mariages espagnols.

Messieurs, quand les puissances secondaires ne craignent pas la France comme puissance révolutionnaire et conquérante, elles sont très-bienveillantes, et elles désirent sa force. Remarquez bien ma réserve; je dis quand elles ne craignent pas la France comme puissance révolutionnaire et conquérante. (Très-bien!) Eh bien, j'ose dire qu'aujourd'hui elles ne la craignent pas comme puissance révolutionnaire et conqué-

rante {Interruption à gauche), elje m'en félicite grandement dans rintérèt de la force de mon pays et de son crédit en Europe; car le jour où la France apparaîtrait de nouveau comme puissance révolutionnaire et conquérante, tenez pour certain que sa force et son crédit^ comme sa dignité, auraient beaucoup à en souffrir. (IV^-6t>n/)

Les puissances secondaires ont vu, dans TaSaire des mariages espagnols^ une preuve de l'indépendance et de l'efficacité de la politique de la France; elles en ont toutes porté ce jugement; elles s'en sont toutes réjouies. L'affaire des mariages espagnols, permettez-moi le mot^ est la première grande chose que nous ayons faite seuls, complètement seuls en Europe depuis 4830. {Mouvementé divers.)

L'Europe spectatrice, l'Europe impartiale en a porté ce jugement. Soyez sûrs que cet événement nous a affermis en Espagne et grandis en Europe (Dénégations à gauehe.'-Au centre: Oui ! oui I); en particulier dans la pensée de ces puissances secondaires qui suivent avec tant de soin les vicissitudes de la force et de l'activité politique des grands États.

En résumé donc^ messieurs, avec l'Espagne votre situation est meilleure; avec l'Angleterre, une ^nne conduite et du temps raccommoderont les difficultés du moment; avec les grandes puissances continentales^ pourvu que vous persévériez dans la politique d'ordre et de conservation... (Ailer> rupUon à gauche.)

Messieurs, s'il fallait, à chaque pas, recommencer les discussions que nous soutenons ici depuis dix-sept ans, s'il fallait, à chaque pas, venir montrer de nouveau que la politique que nous avons pratiquée n'a pas été une politique d'abaissement et d'affaiblissement, que^ bien loin de là, elle a remis la France en honneur dans toute l'Europe, s'il blhit, dis-je, à chaque pas, venir recommencer cette preuve, ks discussions et la vie parlementaire seraient impossibles. Il finit bien que nous partions des points qui ont été vidés entre nous depuis seize ans; il faut bien que n6Ud lés pi^idfts, nous, comme det résultats obtenus, €(3àkniie4etfhàsMoiar

. CHAMBRE DES DÉPUTÉS.— 5 FÉVRIER 1847. S70 plis, conquis. Oui, nous maintenons , comme nous Tavons conquis seize ans à la sueur de notre front, que la politique d'ordre et de conservation n'a pas affaibli, n'a pas abaisse la France en Europe. Nous maintenons qu'elle Ta grandie, fortifiée, honorée, qu'elle lui a donné plus de poids, plus de crédit {Très-bien/ très-bien/); et nous maintenons que si cette politique n'avait pas été suivie, vous n'auriez pas été en état de résoudre vous-mêmes en Espagne la question qui s'est présentée (Très-bien I très-bien!), et qu'elle aurait été résolue contre vous au lieu de l'être pour vous. {Acclamations du centre.)

(La sé^pcç ç^te suspendue pendant Yiagt-cipq minutes.)

Débat sur la prise en considération d'une proposition et M. Duvergier de Hauranne relatire à la réforme électorale.

— Chambre des dépotés. — Séance do 96 nars 18I7. —

H. Duvergier de Hauranne fit le 6 mars 1847 une proposition de réforme électorale qui abaissait le cens électoral de 200 fr. à 400 fr.^ portait le nombre des députés de 459 à 538^ et introduisait dans notre système électoral plusieurs autres modifications. La discussioD s'ouvrit le 33 mars^ et, dans la séance du 26^ je combattis la proposition qui fut repoussée par 252 voix contre 154

M. GuizoT. — Je prie la Chambre, je prie surtoat les honorables membres de l'opposition, et Thonorable H. Davergier de Hauranne lui-même , de ne pas se blesser de mes premières paroles , ils verront bientôt qu'elles n*ont rien de blessant.

Je pense aujourd'hui ce que je pensais et ce que jediisis en 1842 sur la même question. Quand je considère notre société en elle-même, son état, ses besoins, les faits sociiUi

je ne pais trouver la proposition sérieuse^ car je ne loi trouve aucun motif sërieux. Point d'intérêts réels et importants qui en aient besoin pour être satisfaits ou protégés; point de convictions, point de sentiments publics qui la sollicitent et qui la provoquent. J'ai beau chercher; elle n'est à mes yeux qu'une machine de parti ou une fantaisie d'esprit. {Mouvement.)

Quand je regarde, an contraire, à Thonorable auteur de la proposition, à Tappui qu'elle rencontre dans cette Chambre, aux débats qu'elle excite , je suis convaincu qu'elle est sérieuse et faite sérieusement , inspirée par des idées et des intentions parfaitement sérieuses et sincères.

Sëparé, depuis assez longtemps déjà, de quelques-uns de mes anciens amis, je n'ai pas changé sur leur compte d'opinion, je pourrais presque dire de sentiment. Vivement attaqué par eux, je suis profondément étranger à toute animosité politique. Je combats vivement les idées, les démarches qui me paraissent fausses ou pernicieuses; j'honore les hommes, leur caractère, leur personne, comme je les honorais autrefois. Je croirais me manquer à moi-même, si je ne respectais en eux, même brisé, le lien qui nous a unis longtemps. {Trèê'bien/ très-bien!) Je prends au sérieux ce qu'ils pensent, ce qu'ils font. Je discute volontiers avec eux. La discussion sérieuse et sincère est encore un lien ; je me félicite que ceiai-là du moins ne soit pas rompu. (Trps-lnen! très-4nml)

Je suis loin d'ailleurs de méconnaître la gravité morale de certaines questions, même quand je ne leur trouve aucun fondement réel et politique. C'est un grand mal, à mon avis, que de tellesquestions soient agitées sans une vraie nécessité; cela ne vaut rien pour le pays, ni pour ses institutions, ni pour ses mœurs politiques; la société vivante n'est pas faite pour être un objet d'études, de controverses, d'expériences dans cette enceinte; ses besoins vrais, pressants, voilà notre aflaire, et c'est bien assez. Mais quand de telles questions sont élevées, tout en pensant, tout en disant qu'elles sont Tâines et inutiles, il faut reconnaître leur grandeur, il vau-

99» HisToiRÊ Parlementaire dé francs.

drait miéiix ne pas y toucher; mais quand on est forcé d'}

toucher, il faut le faire ayec respect.

Je discuterai donc la proposition de Tbonorable H. Duver^ gier de Hauranne aussi sérieusement que si je lui troarais des motifs sérieux. Elle est à mes yeux une nécessité parlementaire qui n'est point provoquée par une nécessité sociale. {TrèS'b%en/ très-bien I) Je ne Ten examinerai pas avec moins d'attention.

Messieurs, si notre système électoral actuel était un être vivant, une personne qui pût sentir et parler, et qui eût la parole dans cette enceinte, il aurait grandement le droit de s'étonner et de se plaindre.

Il y a à peu près trente ans que, du moins dans ses caractères essentiels et constitutifs, notre système électoral vit; sa vie a été divisée en deux grandes époques cotipées fèr «ne grande révolution.

Dans la première époque, de 1817 à 1830, notresystème électoral a été violemment attaqué par l'esprit de parti, par le pouvoir lui-même, qui se sont appliqués à le (aoster au profit de certaines prétentions d'absolutisme ou d'ancien régime , et au détriment de notre société nouvelle et de nos droits.

Il en a triomphé^ il en a sauvé la France et la Charte.

Au moment de la révolution de 1830, il a été largement remanié, modifié comme on Ta trouvé bon.

De 1830 à aujourd'hui, il à eu une lutte bien difiéreole à soutenir^ il a eo à lutter contra l'esprit de désordre, contre le vent révolutionnaire , contre l'anarchie : il en a triomphé - Clément; il en a également sauvé la France et la Charte.

Quel système électoral, je vous le demande, a jamais été mis en aussi peu de temps à d'aussi rudes et aussi diverses épreuves? Il en a toujours triomphé. Et l'on vous demande de le condamner et de le réformer I

Messieurs, s'il {jouvait parler, il aurait grand droit de bous accuser d'ifigratitude. {Approbatimi aucêtUres)

C'est là ce que disent les faits à la première question qu'on

leur adresse; c'est là le premier cri de l'expérience et du bon sens.

Je laisse là les faiis, j'interroge les principes ^ ils mefoftt la même réponse; ils m'inspttent les mêmes sentiments; ils me conduisent aux mêmes résultats.

Notre système électoral est stussi bon , aussi lé^if infe en principe qu'il a été^ en pratique^ utile et efficace.

Vous le savesy toute législation électorale aboutit à ces deux vfiiestiont : Quels seront les électeurs? Comment sefe-^ ront les élections?

Sur la première de ces questions : Qiiels seront lés électeurs? la France a été^ de 1789 à 1817^ datis un effort cotitinuel^ tantôt pour réaliser, tantôt pour éludef^ je ne dirai pas le principe du suffrage universel : le principe du suffrage universel est en soi-même si absurde qu'aucun de ses partisans même n'ose Taccepter et le soutenir tout entier. [Marques de dénégation à textréme gaaehe,) Personne.

M. Giwfimi-PACÈ^.— Son Jdar viendra.

M. le ministre deè affaires étrangères, ^l\ n'y a pas de jour pour le suffrage universel. Il tfj a pas de jour où toutes les créatures humaines, quelles qu'elles soient, puissent être appelées à exercer des droits politiques.

La question ne mérite pas que je me détourne en ce moment de celle qui nous occupe. (Adhésion au centre.) Je dis que/pendant la première époque de la Révolution^ notre législation électorale a été appliquée^ tantôt à réaliser, tantôt à éluder, non pas le suffrage universel^ mais le suffrage du très-grand nombre.

C'était l'effort constant des législateurs de placer le droit électoral dans les régions les plus nombreuses de la société^ et de le teiire sortir de là pour remonter et jouer son rôle dans le gouvernement. Toutes nos lois électorales, sincères ou hypocrites, de 1789 à 1817, ont été conçues dans cet es* prit^ dans cette tendance.

Pour la première fois, la loi électorale de 1817 a eu le

864 HISTOIRE PARLEMENTAIRE DE PRAKCfii

courage de renier absolument ce principe, de ne plus placel^ le droit électoral dans le nombre^ et de proclamer que le droit appartenait à la capacité politique. En même temps, la loi a placé la capacité politique dans une certaine situation sociale fondée sur la propriété industrielle ou territoriale.

Voilà le principe qui a été introduit dans notre droit politique en 1817 ; principe qui a fait sortir le pouroir politique des régions très-nombreuses^ pour le placer dans les régions élevées et stables où réside la véritable intelligence des grands intérêts de Tordre social. Cela a été plus qu'une réforme; cela a été^ dans nos idées, dans nos institutions politiques, une vraie et salutaire révolution.

Voilà pour la première question : Quels sont les électeurs?

Voici maintenant pour la seconde : Gomment se feront les élections?

D*abord la législation de 1817 a admis l'élection directe, la seule vraie, la seule politique, la seule qui lie réellement les électeurs à l'élu. (C'est vrai/) Elle a fait autre chose. On avait longtemps cherché à combiner, à répartir, tantôt à rapprocher, tantôt à diviser les électeurs d'après certaines considérations de nombre, de population, d'impôt, de richesse ; combinaisons savantes, arbitraires, suivant lesquelles on voulait classer et faire agir les électeurs. Noire système électoral, à travers beaucoup d'oscillations, est sorti de cette mauvaise ornière. Il a pensé que l'élection ne devait pas être un fait isolé, un acte momentané, qu'elle devait se rattacher à la vie tout entière des électeurs, à leurs relations habituelles; qu'il fallait mettre ensemble, pour l'opération électorale, les hommes accoutumés à vivre ensemble, qui avaient des intérêts communs, qui se connaissaient réellement; il a accepté les groupes naturels d'électeurs, tels que les donnent, soit les circonscriptions territoriales, soit les affinités d'intérêts, soit des circonstances réelles et pratiques; il les a pris, et il leur a demandé l'élection ; à chaque groupe naturel son député.

Tels sont donc les deux principes essentiels sur lesquels

éHAMBRG DES DKPtTTÉS.^36 MARS \Htt. m

kiolre système électoral repose : la capacité politique, et Vadoplîon légale des groupes naturels d'électeurs.

Principes salutaires, qui ont commencé ^ inauguré^ fondé chez nous la réalité du gouvernement représentatif!

Que fait de ces deux principes la proposition de Fhonorable M. Duvergier de Hauranne? Les confirme-t-elle ou les affaiblit-elle?

Sur la première question : Quels sont les électeurs? voici ce que fait la proposition de Thonorable M. Duvergier de Hauranne : elle substitue à la capacité^politique la capacité purement intellectuelle; elle recherche l'intelligence, et partout où elle la trouve, elle place le droit électoral, sans s'enquérir de la situation sociale.

A mon avis , c'est un grand changement et une grave erreur.

La différence est grande entre la capacité politique et la capacité purement intellectuelle. Quand on a attaché la capacité politique à une certaine propriété, c'est d'abord parce qu'on a présumé qu'en effet l'intelligence était là; mais on a présumé aussi que là était l'intelligence éclairée par la situation sur les véritables et essentiels intérêts de Tordre social. (IV^-6i>n/).

Voilà le sens de la capacité politique dans notre système électoral actuel.

Messieurs, je respecte infiniment l'intelligence; c'est un des mérites, et ce sera un des titres d'honneur de notre temps que de savoir hautement la respecter et lui rendre ce qui lui est dû. Mais je ne me confie pas aveuglément à l'intelligence, et je ne crois pas qu'il convienne de s'y confier aveuglément, et moins de notre temps que jamais. L'excessive confiance dans l'intelligence humaine, l'orgueil humain^ l'orgueil de l'esprit, permettez-moi d'appeler les choses par leur nom , a été la maladie de notre temps (Mouvement), la cause d'une grande partie de nos erreurs et de nos maux. L'intelligence, comme j'avais l'honneur de le dire tout à l'heure à la Chambre, a besoin d'être sans cesse avertie,

300 HISTOIRE PAKLBMEHTAlRfi UK FRANCE.

caoteniie, éclairée, guidée par la situation sociale. L'h rabic M. Duvergi^r de Hauranne traite aujourd'hui i'ioteltigence comm» on traitait autrefoisla noblesse t on lui demandait qui elle élait^ si elle était noblesse, et puis en ne loi demandait plus rien. {Bire$ d'approbation.)

Je crois qu'on avait lort^ et qu'on aurait également toil aujourd'hui; comme la noblesse, il faut que rintelligencf, là où elle existe ^ soit soumise à accomplir certaines cooditionSj à passer par certaines épreuves, à donner certaisi gages de sa rectitude^ de sa fidélité aux grands prindpes de Tordre social. Voilà ce que notre système électoral lai de* mande^rien de plus, mais rien de moins. (7Vés-6^sfi/)

C'est là ce que retranche l'honorable M. Duvergier de Hauranne.

Il altère donc profondément le premier principe de notii sjstème électprali le principe de la capacité politique | il ne l'abolit pas, il ne Tabandonpe pas comp|élement| mais il Ténerve et le dénature.

En voulez- vous I9 preuve î il est conduit par ioii principe à faire des électeurs perpétuels, inapiovibles, à cété des élee« teurs temporaires et conditionnels; et les électeurs perpé* tiiels, inamovibles, sont précisément ceux qui, mèoM éft a4niettant qu'ils offrent asse? de gar^ntifss, en offrent pairtan t moins que les autres.

Je passe à la seconde question : Gomment se feiwit les élections ?

Sur cette seconde question» la proposition de lliononhle M. Duvergier de Hauranne tombe dans la même faute. Elle n'abolit pas je principe de notre système électoral, elle le dénature, elle le fausse de diverses manières. D'abord en revenant au principe du nombre et en lui donnant nne grande extension. Vous avea dans un collège électoral Itti 130, 150 électeurs investis de la capacité légale; cela ne suftit pas, il faut aller jusqu'à 400. C'est donner «a principe du nombre, sur le principe de la capacité psiitiqua, «ne pié* IHHidérance que notre sjstèmA lui refuse.

L'auteur de la proposition fait encore autre chose; il cotiibiae les électeurs, il distribue le nombre des députés d'après des combinaisons arbitraires et pour obtenir des résultats factices; tantôt la prépondérance des villes sur les campagnes, tantôt la prépondérance de l'intérêt industriel sut l'intérêt agricole. En un mot, il altère, il affaiblit le second principe de notre système électoral, qui accepte les groupes naturels d'électeurs, et, sans aucune introduction d'éléments arbitraires, leur demande Téleclion d'un seul député.

Voilà comment les principes constitutifs, tutélaires, de notre système électoral, sont faussés, dénaturés par la noutelle proposition. Elle y substitue un amalgame un peu confus de principes divers et incohérents, delà capacité politique avec la capacité purement intellectuelle, deTélectlon directe avec l'élection indirecte; car il y a des électeurs indirects dans la proposition de l'honorable M. Duvergîer de Hauranne. On nommera des conseillers municipaux pour en dure des électeurs politiques. Les deux élections seront ainsi paiement altérées. (Cest vrail c'est vrai!)

Meiisieurs, pourquoi tout cela, je tous le demande ? Est-ce pour répondre à des besoins réels de la société, à des vœux généraux, pressants, persévérants? Non; on ne le prétend même pas. Voici les motifsqui ont déterminé la proposition : combattre la corruption, combattre l'afTaiblissement de l'esprit politique, faire des progrès.

Messieurs, il me sera permis, j'espère, de demander qu'i propos de ce mot de corruption , nous nous considérions et nous nous traitions tous comme d'honnêtes gens {Mouvement)^ TOUS ne voulez pas de la corruption ; vous avez parfaitement raison; nous n'en voulons pas plus que vous. {Rumeurs dubi* taUves à gauche.)

\a Chambre voit que j'ai bien raison de demander que nçus nous traitions comme d'honnôtes gens, car on est dis* posé à nous le refuser, sans penser que nous pourrions bien Aussi le refuser à notre tour. (Rires et approbation au centre.)

Nous ne voulons ni les uns ni les autres de la corruption «

388 HISTOIRE PARLEMENTAIRE DE FRAS'CË.

Quand il se rencontre > en matière électorale, des cas réels de corruption^ vous avez^ soit l'annulation de l'élection, soit les poursuites judiciaires pour en faire justice. Toutes le^ élections ont été et seront toujours soumises à votre examen. C'est à la Chambre et aux tribunaux qu'il appartient de rcprimer la corruption.

Permettez-moi donc^ dans l'intérêt de notre dignité â tous, de la vôtre comme de la nôtre, permettez-moi d'effacer ce mot de mon langage, et d'y substituer le véritable mot du sujet : au lieu de corruption, parlons de l'abus des influences.

Voilà la vérité, voilà le vrai mot, le mot politique. {Mouvements divers.)

Eh bien! messieurs, l'abus des influences est, dans une certaine mesure, un mal inhérent aux pays libres.

Je vous défie de produire un pays libre où ce mal-lk n'ait pas existé. Je vais plus loin : je soutiens que de tous les pays, de tous les grands pays à gouvernement représentatif, le nôtre est celui où il existe le moins. {Approbation au centre.)

Prenez l'Angleterre, prenez les États-Unis, les deui seuls grands gouvernements représentatifs connus dans le monde; vous y trouverez l'abus des influences infiniment plus étendu, infiniment plus profond, infiniment plus choquant qu'il ne Test chez nous. Nos élections, quoi que vous en puissiez dire, nos élections sont les plus vraies et les plus pures qui existent dans le monde. (Dénégation à gauche.^ Approbation au centre,)

Et maintenant vous imputez à ce mal, vous imputez à l'abus des influences le résultat des élections; vous vous en prenez au régime électoral et aux facilités qu'il donne à l'abus des influences, du résultat électoral qui vous déplaît.

Messieurs, vraiment je ne peux assez m'étonner de ces plaintes. Voilà un pays où 11 existe beaucoup de libertés Irèsactives, très-réelles, partout, au centre, dans les localités; voilà une opposition qui , à l'entendre , est en possession de toutes les idées généreuses, de toutes les grandes espërances,

CHAMBRE DES DÉPUTÉS.— 86 MARS 1847. . 380 de tous les grands intérêts moraux du pays. Et c'est en présence de telles institutions , en présence d'une telle opposition^ que nous gagnons les batailles électorales avec les moyens d'influence que vous nous connaissez ! Cela n'est pas croyable. (Dénégations à gauche. — Approbation au cetUre.)

Tenez pour certain qu'il n'y a pas en Europe un seul spectateur intelligent qui le croie. {Rumeurs à gauche.)

Je vais tous en donner une preuve qui a déjà été indiquée dans ce débat^ mais pas assez développée, à mon avis.

Il n'y a pas bien longtemps, sous la Restauration, les moyens d'influeuce appartenant au gouvernement étaient bien plus grands qu'aujourd'hui. {Dénégations à gauche.)

M. Odilon Barrot. — Vous les avez bien perfectionnes!

M, U ministre, — Les honorables membres ont oublié que le gouvernement nommait alors toutes les autorités locales^ conseils ou autres, dont la plus grande partie appartient aujourd'hui à l'élection : c'était à coup sûr un très-grand moyen d'influence.

Les moyens de résistance^ d'opposition^ de liberté, étaient bien moindres, en revanche^ qu'ils ne le sont aujourd'hui. Cependant l'opposition gagnait du terrain tous les joui î^; et à la fin du combat, avec ses armes si imparfaites, contre cet adversaire bien autrement armé, elle s'est trouvée victorieuse. Pourquoi? parce que le pays était avec elle, parce que le pays trouvait qu'elle avait raison. Voila le vrai, le grand motif.

Au c«ntrc.— C'est vrai î — Très-bien !

M, le ministre. — Aujourd'hui, après dix-sept ans de combat, l'opposition n'est pas victorieuse, parce que le pays ne trouve pas qu'elle ait raison, parce que le pays n'est pas avec elle. Il n'y a pas d*autre motif. {Exclamations ironiques à gauche.) 11 n'y a pas d'autre motif digne de nous, digne de vous. (Nouvelles exclamations. — - Au centre : Très-bien ! très-bien 1)

M. Gutet-Despontainks.— (î'esl comme en 1825 et 182(5 ; jttsqu^en 1827, on a dit la même chose.

390 m$TOIB£ PARLEMENTAIRE DR FRANQi.

M, le ministre, — Je sais bien quelle ressouce on a ou quelle ressource on croit avoir; on s'en prend au pays même; on parle de Tatraiblissement de l'esprit politique, et c'est le second motif que l'honorable M. Du^ergier de Hauranne donne à sa proposition. Messieurs, croyez- moi; on a une trop petite et trop étroite idée de Tespril politique; ît est plus varié et plus puissant que vous ne l'imaginez; il sait prendre plus de formes et agir par bien plus de moyens que vous ne le supposez. Pendant longtemps, dans les premiers temps de notre révolution, le caractère de Pesprit public a été l'ardeur à la conquête de notre ordre social, de nos droits, de nos institutions, de nos libertés. Sous la Restauration, il a pris une autre forme, cellede l'ardeur à la défense de notre état social, de nos droits, de nos institutions, de nos libertés. Aujourd'hui le pays ne croit plus avoir rien à défendre. {Réclamations à gauche,) Grâce à Dieu, il a celte confiance qu'il ne se sent plus habituellement attaqué et menacé par son gouvernement. {Très-bien! trèsbien!) 11 sent que ce gouvernement est vraiment le sien; il se confie en lui. Savez-vous quelle est aujourd'hui la forme de l'esprit politique? C'est de concourir réellement a l'exercice du gouvernement; c'est de pratiquer les droits et les libertés. La guerre offensive d'abord, la lutte défensive après, le concours libre aujourd'hui, voilà les formes successives de l'esprit politique {Nouvelle approbation) ; voilà ses divers moyens d^action.

Le pays pense aujourd'hui que ce qu'il a à faire, c'est de prendre réellement, efficacement, part à son gouvernement, et il le fait. L'esprit politique est moins bruyant, je le reconnais, qu'il ne l'a été autrefois; il n'est pas moins réel ni moins actif. Il est vrai aussi qu'il se déploie au profit des idées et des intérêts du gouvernement, non plus an profit des idées et des intérêts de l'opposition : cela est vrai; mais, sous cette nouvelle forme, l'esprit politique n'en existe jpas moins.

M. Bbrrtbr.— 'Je demande la parole {Mouvement.)

0WÀH9ME ÛES DÉPUTÉS.— S6 MARS 1647. 391

if. le minUtre, — Demandez, messieurs, demandez partout aux spectateurs de ce qui se passe en France depuis 1830, demandez-leur si, depuis 1830, ils ont trouve que la France ail manqué d'esprit politique; ils ont trouvé, au contraire, et ils disent tous les jours qu'elle en a beaucoup, qu'elle eo a montré bien plus qu'on n'en attendait et qu'on ne lui en supposait.

iie dites donc pas que l'esprit politique s'est ailaibli ; dit^s qu'il s'est transformé, qu'il a changé de but et de caractère; maïs soyez certains qu'il existe, et il le prouve tous les jours, et il vous le prouvera de plus en plus à vous-mêmes. {Trèê'bien! trèS'bienI)

Voilà donc déjà deux des grands motifs allégués en faveur de la proposition, les voilà qui s'évanouissent, si je ne m'abase, devant un examen sérieux et sincère. J'arrive au troisième, le progrès.

Messieurs, je pourrais dire, comme beaucoup de gens sensés le pensent et le disent, je pourrais dire que, depuis 1830, nous avons fait, dans Tordre politique, des progrès très-rapides, des réformes immenses, de quoi défrayer un siècle, et un grand siècle, en fait de réformes et de progrès politiques, et qu'il n*est pas déraisonnable de prendre quelque temps pour s'arrêter et be reposer. Je pourrais dire cela, et beaucoup de gens sensés le disent. Je ne le dirai pas, parce que je ne le pense pas.; je crois que, malgré tout ce qui a été fait de notre temps, et quelque grand, quelque rapide qu'ait été le progrès, il f^iut qu'il continue. II ne faut pas s'arrêter; il faut marcher, dans l'ordre politique, comme ailleurs. Je répète à cette tribune ce qu'on y a souvent rappelé, ce que j'ai eu l'honneur de dire à Lisieux : il faut que le progrès continue, et la politique conservatrice peut seule le donner, comme elle a pu seule donner l'ordre et la patZf {Très-bien! très-bien!)

H^eurs, un regard d'abord sur les faits. On dit qu'il ne lefait paa d^ progrès; ou dit que le ministère ne fait rien. Voyons donc. Il y a de grandes questions, des questions

d'ordre politique et moral , on en conviendra assurément, qui préoccupent les esprits; par exemple, la question de rapplicalion à l'instruction publique du principe de li liberté d'enseignement.

Eh bien, les idées du gouvernement sont arrêtées sur cette question ; son parti est pris. D'ici à peu de jours, la loi sera présentée à la Chambre. On me pardonnera de ne pas m'arréter à nous justifier de ce qu'elle n'a pas été présentée quinze jours ou trois semaines plus tôt; en pareille matière, il faut prendre jusqu'au dernier moment le temps d'y bien penser et de savoir ce qu'on fera.

Certes c'est là un progrès politique et moral.

M. Odilon Barrot. — Nous ne pouvons pas en juger; nous ne pouvons pas juger ce que nous ne connaissons pas.

M. le ministre, — Je ne demande pas à l'honorable M. Barrot de juger en ce moment le projet de loi; je dis seulement qu'il y a là une grande question à résoudre, et, dans notre opinion, un véritable progrès politique à faire; je dis que le gouvernement a son opinion arrêtée, son parti pris, et que la Chambre en sera saisie sous peu de jours.

M. OniLOR Barrot. — Nous verrons, alow.

M. le minietre. — Vous verre* si la loi est bonne; mais vous ne pourrez pas dire que le gouvernement n'y a pas pensé et a été inactif. C^est de cela qu'il s'agit en ce moment.

M. LuNEAu. — 11 s'agit de progrès réalisa.

M. le ministre, — En voici un second. Il y a une grande réforme à faire aussi dans ce qu'on appelle très-improprement, à mon avis, le système pénitentiaire. Moi, je l'appelle le système pénal.

Pensez, messieurs, un moment... Pardon, si j'arrête sur ce sujet la Chambre... Pensez à la grandeur de la question. Nous avons, grâce à Dieu, supprimé dans les peines toute souffrance corporelle; nous avons en même temps supprimé... ce n'est pas nous, c'est le cours du temps et des idées... nous avons supprimé les peines purement morales qui autrefois étaient infligées à certains crimes par l'umoo de la

religion avec la pénalité civile, la pénitence publique, Tamende honorable, le sac et la cendre; nous avons supprimé tout cela. (Réclamations diverses.)

Un membre à gauche. — Ce n'est pas TOtre ministère, c'est la Révolution française qui a fait cela. ( Interruption pro^ longée.)

M, le ministre. — Que les honorables membres veuillent bien m'écouter jusqu'au bout. Je ne dis pas cela pour exprimer aucune opinion, aucun regret; c'est un fait que je signale. Je dis que le système pénal chez nous s'est affaibli de deux côtés, par la suppression des souffrances physiques, et par la disparition d'une grande partie de la pénalité morale.

Trouver un système moral efficace à substituer à tout cela, c'est à coup sûr une grande question d'ordre politique et moral.

Le gouvernement s'en est occupé, il croit l'avoir heureusement résolue, il vous en a déjà saisis, elle reviendra dans cette session.

M. GARifiBR-PAGis. — Nous vcrrons alors!

M. le ministre. — Vous connaissez déjà dans quelle voie le gouvernement est entré à ce sujet.

Une troisième question, c'est la réforme du régime colo* niai. Nous y sommes entrés aussi, non plus simplement par des paroles, par des promesses; nous y sommes entrés par des lois, par des mesures positives qui s'exécutent, qui auront leur cours et leurs conséquences.

Enfin, la quatrième question que Thonorable M. Blanqui posait tout à l'heure à cette tribune^ la question du libre échange et du système protecteur, celle-là aussi nous a occupés. La loi des douanes vous sera appoiiée sous peu de jours par M. le ministre du commerce; la question s'élèvera alors^ elle sera traitée dans toute son étendue, et vous trouverez que là aussi le gouvernement a ses idées arrêtées et son parti pris.

Je vous le demande, est-ce que ce ne sont pas là de gran-

m HISTOIRE PARLEMENTAI a£ DE FRANCS, des questions de Tordre politique et moral? Est-ce que e'att là une politique inerte ou stérile? Sur lesunes, ^eusètes déjà saisis ; sur les autres, vous allez Têlre.

Vous voulez encore d'autres progrès, soit. Mais ne dites pas que le gouvernement n'en veut aucun^ qu'il est inerte, qu'il est stérile. Ses preuves sont faites et se font tous les jours en matière de progrès.

Un mot maintenant sur ce que nous entendons, nous, par progrès.

La première condition du progrès, mon honorable ami, M. le ministre de l'intérieur vous le disait avant-hier, c*est d'être vrai; c'est d'être un progrès et non pas seulement uh changement; c'est d'améliorer au lieu de détériorer.

La seconde condition, c'est que lé progrès soit nécessaire. Et non-seulement qu'il soit nécessaire , mais que la nécessité en soit généralement reconnue et sentie dans le pays.

Messieurs, prenez-y garde; les gouvernements libres êôni, en matière de progrès, dans une situation bien diSërente des autres. Tout est en mouvement antotir d'eut, toutes les idées, toutes les ambitions : on demande trop,- ofi teiit aToir trop vite, on pousse trop fort. (Adhésion au centre.)

Dans une situation pareille, la mission dugouvemenient, préctsëment parce qu'il est en prélence de la liberté, c'est de marcher lentement, mûrement, de maintenir, de contenir, de ne rien accepter qtte ce qui est bien senti por le |iaf s^ ce dont la nécessité a pénétré dans tous les esprits, au moins dans la grande majorité des esprits.

Voilà la mii*sion et le devoir du gouvernement dans les pays libres. Bien moins que dans d'autres formes d'orpliH satÎQn soeiale, il doit prendre l'initiative des eharigemeals et des réformes. Il vit en présence de la liberté, il éeoilfe ses demandes, il les juge^ et il les repousse ou en entivpraad Feiëcsftion. (3Vés-frien!)

Voilà comment nous entendons le progrès. Toutes les fris que nous nous trouverons en présaiee d'ftn hmaim lésl.

ÇQAMfiRB DKS DÉPUTÉS.— S6 MARS 1847. m

•enti^ reconnu par la majorité du pays^ nous n'hësiterons pas à Faccepter et à entreprendre de le satisfaire. Mais nous n'entreprendrons jamais rien de ce qui nous paraîtra ou un faui progrès^ ou un progrès non senti, non provoqué^ ou un progrès inopportun.

Et puisque je parle de progrès, permettez-moi d'adresser précisément à la portion de cette Chambre à laquelle appartient l'honorable orateur qui descend de cette tribune, de lui adresser, dis>je, quelques paroles. On lui en a dit beaucoup depuis quelques jours ; on lui a adressé beaucoup de compliments, je ne veux pas dire de caresses : je serai plus simple et tout aussi sincère. {Écoutez l écoutez!)

Les honorables membres dont je parle veulent des progrès, ils sont progressistes, ils ont raison. Nous avons la prétention de Têtre aussi. En même temps, et ils sont les premiers à le proclamer, ils sont conservateurs, ils ont été élus comme députés conservateurs contre des candidats de l'opposition; ils ont été envoyés ici pour maintenir et fortifier, en l'éclairant, la politique conservatrice. Eh bienl ils ont évidemment en ce moment une résolution à prendre, une conduite à tenir. S'ils veulent agir tout de suite, s'ils veulent sur-le-champ, à l'entrée de cette législature, avant de la bien connaître, avant de bien connaître leurs collègues, avant de bien connaître le gouvernement près duquel ils agissent [Interruption), avant de se bien connaître peutêtre eux-mêmes (Rires), s'ils veulent, dis-je, prendre sur-le^ champ leur résolution et leur attitude, ils peuvent aisément former un nouveau tiers-parti (Interruption), un nou?el élément flottant, incohérent, irrégulier, au milieu des grands partis dont le cours est clair et déterminé dans cette enceinte. (Très-bienl) Ils peuvent cela. Je ne leur en donnerais pas le conseil. (Rires,) Je ne crois pas que les tiers-partis tournent ni à l'utilité du pays ni à la considération et à la force de ceux qui les composent.

Si les hoi)orables membres veulent, au contraire, prendre un peu plus de temps et connaître, examiner, juger mûre-

896 HISTOIRE PAHLKMENTAIRB DE FRANCE, ment avant de se décider et d'agir, Yoîci ce qui airivert. La question est posée devant eux. Ceux d'entre eux qui trouveront qu'après tout, vu à l'œuvre^ le gouvernement entend réellemenJL et veut sincèrement le progrès comme la conservation, ceux-là, dis-je, qui penseront cela resteront avec nous, marcheront avec nous.

M. Glais-Bizoin.— Ils y resteront tous.

M, le miniêtrti, — Je ne répondrai pas à l'interruption. (Assentiment.) J'honore trop les honorables membres dont je parle et auxquels je m'adresse.

Je dis donc que ceux d'entre eux qui trouveront que le gouvernement veut sincèrement le progrès, ceux-là resteront avec nous. Ceux qui acquerront une conviction différenle, ceux qui trouveront que le gouvernemebt n'a pas le véritable amour, la véritable intelligence du progrès, ceux-là passeront dans les rangs de Topposilion. Voilà quel sera le résultat naturel d^un examen réfléchi, fait avec le temps et en pleine connaissance de cause.

Pour nous, messieurs, convaincus que la politique conservatrice, telle que nous l'avons pratiquée et entendons la pratiquer, est la plus progressive aussi bien que la plus sûre, nous croyons qu'il vaut mieux, pour le pays et pour noosmèmes, maintenir fermement cette politique avec une majorité moins forte, que l'affaiblir pour conserver une majorité plus nombreuse. {Assentiment au centre.)

Ce sera là notre ligne de conduite, et nous en faisons, à la question particulière qui nous occupe en ce moment, la première application. Nous trouvons que la proposition n'est pas, en elle*même, un progrès, qu'elle gâte notre système électoral au lieu de l'améliorer. Nous ne disons pas, et noos ne pensons pas que la loi électorale est parfaite et iosmuaUe; il n'y a pas un homme de sens qui puisse le dire et le

pens^er; nous n'entendons ni exclure ni engager Pavenir

{Vive approbation au centre) j nous gardons notre pleine liberté. Mais aujourd'hui, dans les circonstances où nous sommes, nous croyons la proposition mauvaise et inoppor-

CttAHBRfi DBS DÉPUTÉS. ^36 IIAHS 1847. 391

tone; nous la repoussons dëcidëmen t. {Trèê-lnenl trè9^hien!)

(Une longue agitation succède au discours de H. le ministre des affaires étrangères. Un grand nombre de députés s'empressent autour de lui, et lui adressent des félicitations.)

Discussion de^ crédits supplémentaires et extraordinaires demandés par le ministre des affaires étrangères pour les exercices 1846 et 1847.

. Chambre des dépotés.— Séance dn 5 mai 1847. — >

A Toccasiondu projet de loi sur les crédits supplémentaires et extraordinaires réclamés pour les exercices 1846 et 1847^ la politique extérieure générale du cabinet et diverses parties spéciales de Tadministration des affaires étrangères furent attaquées^ spécialement par H. Billault. Je repoussai ces attaques en donnant, sur l'administration de mon département^ les explications demandées.

M. GnizoT^ miniitre des affaires étrangères. — Je TOudraUi et j'espère que la Chambre le trouvera bon, je youdrais séparer dans ce dëbal les petites choses et les grandes^ les petites contestalions élevées occasionnellement et les grandes questions naturellement posées. Je voudrais vider d'abord les rectifications, les explications de faits^ puis les afiaires vraiment politiques. Ce que j'ai à dire en sera, je crois^ plus dair et plus court.

OttAMfiRË DES DÉPUTÉ8.-6 If Aî 1847. H»

LlionOfaMë préopinant ^ a une idée qui domine dans lotit son discours, que je résume ainsi, et je ne crois pas qu'il la désatoue : Padmifaistration des affaires étrangères dépense beaucoup et produit peu ; elle ne vaut pas ce qu'elle coûte. (Mouvement.) Il a pris successivement les divers chapitres soumis à vos délibérations pour y trouver des preuves à Tap* puî ie cette idée.

Il a commencé par les missions extraordinaires. C'est, dit«il^ un ehapitre qui va toujours croissant, et d'une ma« nière démesurée ; il est porté au budget ordinaire pour une (brt petite sodime^ 480^000 fr. 11 s'élève aujourd'hui à 880,000 fr.

Voici ttton observation préliminaire.

J'ai eu l'honneur plusieurs fois, devant lés commissions du budget, de faire remarquer que ce chapitre des missions extraordinaires avait des besoins fort supérieurs^ en effet, a(U crédit ordinaire qui lui est alloué, et qu'il me paraissait plus confornie à la vérité et à Tintérét même de la Chambre de le porter tout de suite, dans ie budget ordinaire, au taux régulier et probable qui lui convient. Les commissions du budget et la Chambre elle-même s'y sont refusées; elies ont pensé qu'il valait mieux retenir ce chapitre sous la loi des eiëdita supplémentaires^ de telle sorte qu*il fût pour la Chambre l'objet d'un examen particulier. Elles ont hiaintenu 4 l'égard des mis:$ions extraordinaires la même habitude, pour ne pas dire la même règle^ qu'elles ont adoptée pour les fbads secrets. Le gouvernement ne s'y est pas refusé; mais ja persiste à dire qu'il lui paraîtrait plus conforme à la vérité èèê choses et à l'intérêt d'une bonne administration que ce chapitre fût, dès Torigine, évalué tel qu'en effet les probabilitëi connues doivent le faire lixer.

Maiiitenant on dit que ce chapitre va toujours augmentant.

C'est une erreur de fait. Ce qui est arrivé celle année est arrive depuis Tannée 4836. J'ai fait dresser un tableau des

« ¥. BillanU.

m HiStOIElE t>ARLËMENtAIÉE fofi IrtlAkCtC. crédits sappléraentaires et eitraordinaires accordés pour ce chapitre depuis 1836. Eo voici le résumé :

En 1836, crédit ordinaire, 400,000 fr. Il n'y a eu que 70,000 fr. de crédits supplémentaires.

En 4837, crédit ordinaire, 400,000 fr. Il y a eu 92^000 fr. de crédits supplémentaires.

En 4838, crédit ordinaire^ 100,000 fr. Crédits supplémentaires^ 667,000.

En 4839, crédit ordinaire, 400,000 fr. Crédits supplémenUires, 508,000 fr.

En 4840; crédit ordinaire, 400,000 fr. Crédits supplémenUires, 2,506,619 fr.

Messieurs, je ne reproche ces chiffres et ces faits à personne; je suis convaincu que c*est une nécessité des choses, et que les dépenses qui ont été ainsi allouées pour crédits supplémentaires étaient yraiment nécessaires et ont été bien justifiées. Le point sur lequel j'insiste, c'est que le chaptre des missions extraordinaires a été, depuis 4836 jusqu'à ce jour, l'objet d'augmentations quelquefois beaucoup pluscon* sidérables que celle qu'on discute aujourd'hui.

En 1841; crédit ordinaire, 100,000 fr. Le chapitre est retombé en tout à 404,000 fr.

En 184S, crédit ordinaire, 100,000 fr. Le chapitre a eo par crédit supplémentaire, 550,000 fr.

En .1843, crédit ordinaire, 100,000 fr. et 800,000 fr. de crédits supplémentaires.

Je ne continue pas pour ne pas foUgner la Chambre; mais des chiffres qui précèdent je tire la conclusion qu'il n'y a pas eu augmentation progressive et constante du chapitre des missions extraordinaires. Il y aeu des crédits variables suivant les besoins de chaque époque, et ces crédits ont été, à diverses époques, plus considérables qu'ils ne l'ont été cette année.

Ces deux points bien entendus entre nous, je reprends les missions particulières que l'honorable membre a examinées, et la mission de Chine avant tout ; c'est presque la seule sur laquelle il se soit longtemps arrêté.

Messieurs^ permettez-moi de vous retracer ce qui est arlÎTë depuis quelques années quant à la Chine.

Vous savez à quel point les esprits en Europe ont été frappësy lorsque l'Angleterre, par laforce^ s'est fait ouvrir le Céleste-Empire; vous savez qu'immédiatement après les Ëtats- Unisy non contents de la concession générale qui se trouvait pour tous les peuples dans le traité anglais , ont voulu avoir no traité particulier, et ont envoyé une mission spéciale chargée de l'obtenir du gouvernement chinois.

Ainsî^ voilà la Chine ouverte^ ouverte à TAngleterre en vertu d*un traité spécial, ouverte aux États-Unis en vertu d'un traité spécial ; voilà cet immense marché ouvert en présence de quatre grandes nations établies à ses portes, TAnglelerre dans Tlnde, les États-Unis voisins, la Hollande avec ses gnmdes colonies, l'Espagne pas très-puissante aujourd'hui^ mais possédant les Philippines qui peuvent devenir une richesse et une puissance immenses; voilà l'état de la Chine et de plusieurs grandes puissances de l'Europe présentes dans ses mers.

Qu'aurait-on dit si, au milieu de tels faits, la France n'avait point paru? Quels reproches ne nous eût-on pas adressés, quelles plaintes n'eût-on pas élevées contre nous, si nous nous étions contentés d'un article général et non garanti, dans le traité anglais?

J'en appelle à la bonne foi de la Chambre; n'aurions-nous pas été accusés comme nous le sommes aujourd'hui, accusés d'inaction, accusés d'impuissance, accusés de nullité, et même un peu plus vivement? (Rires approbatifs au centre,)

Nous avons donc pensé qu'il nous fallait uue mission spéciale, un traité spécial, qu'il fallait que la France aussi fût présente dans ce grand archipel et dans ce grand mouvement.

On s'est amusé, que l'honorable préopinant me pet mette de qualifier ainsi ses paroles, à faire passer devant vous divers agents envoyés, dit-on, successivement ou simultanément, et inutilement, pour traiter des mêmes choses.

402 HISTOlUE PARLÉMKNTAIRt^ DE FRANCE.

Cela n'est pas. Les quatre personnes que Thonorable M, BillauU a nommées à ce sujet avaient des missions différentes^ à des dates différentes^ et qui se concilient parfaitement.

M. de Jancigny avait été envoyé pour suivre rexpédition anglaise, l'observer, et nous informer de ce qui se passerait. M. de Ralti-Menton a été nommé consul à (lanton, oii nous venions d'établir un consulat; M. de Lagrené a été chargé de la mission que vous connaissez, et M. de Lagrené revenu, M. Rouen a été envoyé pour occuper à Canton le poste d'envoyé extraordinaire et d'agent de la France auprès du gouvernement chinois.

M. Bureaux db Pust. — Je demande la parole.

M, le ministre.^-U n'y a donc rien là que de parfiBiitemenl simple; il n'y a point de double emploi; il n'y a que ce qui se serait passé en toute autre occasion et auprès de toute autre puissance.

Voyons maintenant ce que nous avons fait.

Nous avons conclu un traité de commerce qui nous donne à nous, nommément, en vertu d'un contrat passé avec le gouvernement chinois, les mêmes garanties, un peu plus étendues, . je n'entrerai pas dans le détail des différents points, mais un peu plus étendues et peut-être un peu plus efficaces que celles que les autres nations ont obtenues ; garanties, je le répète, que les États-Unis ont cm de leur intérêt et de leur devoir de demander et d'obtenir comme nous, par un traité particulier, par une mission spéciale.

Nous avons fait faire en même temps une espèce de grande enquête commerciale sur les rapports que la France pourrait ouvrir avec la Chine et sur les avantages qu'elle pourrait y puiser. lie gouvernement ne peut pas faire autre chose ; le gouvernement ouvre les voies au commerce, lui garantit la sécurité, les bonnes relations, lui fournit des informations ; et puis c'est au commerce à faire le reste ; c'est à lui, avec sou activité, avec ses capitaux, avec son intelligence, à profiter des voies qui lui ont été ouvertes, des

CHAMBRE DES DÉPUTÉS.— 5 MAI 18i7. 403

garanties qui lui ont été données, des informations qui lui ont été fournies. Le gouvernemenl ne peut pas suppléer le commerce ; il lui prépare les voies, il lui facilite som œuvre» Je reconnais que le commerce français n'a pas encore toute l'activité, tout Tesprit d'entreprise, tous les capitaux nécessaires pour profiter immédiatement des voies qui lui sont ouvertes et des garanties qui lui ont été assurées; maïs ca n'est pas une raison pour que le gouvernement ne les lui prépare pas^ ne les lui donne pas.

Le gouvernement a des vues d'avenir, et je suis convaincu qae le commerce français protitera un jour très-efficacement, très-activement, très-largement, de cet immense marcbé sur lequel d'autres nations ont déjà trouvé et recueillent chaque jour de bi grands avantages. (Très-bien! très-bien!)

Je ne désespère point du commerce français, j'en espère au contraire beaucoup. 11 trouvera les voies ouvertes, les ga* ranties assuiées, les informations recueillies. C'est à lui à faire le reste. (Très-bien/)

Llionoiable piéopiuant a fait bien lion marché d'une autre négociation que nous avons également suivie en Chi^e. Qu'il me permette de dire qu'il s'est mépris, mépris nonseulement sur l'importance de la question et du succès, mais mépris sur les faits. Ce n'est pas dans le traité de Wampoa que se trouve celte négociation. Il n'y apoint d'article, en etlety dans le traité de Wampoa qui garantisse la liberté, le libre exercice de Kur culte aux Chinois chrétiens disséminés dans l'empire. Ce n'est pas dans le traité, c'est dans des noies particulières, dans des dépêches échangées entre i honorable U. de Lagrené et les commissaires chinois que ces promesses ont été faites et les garanties stipulées.

L'honorable préopmant n'a trouvé dans le traité de Wampoaque ce qui concerne en effet les Français chrétiens établis, ^it à CauioD, soit dans les cinq ports de la Chine; omûs ce qui regarde les Chinois chrétiens, le libre exercice du chri«iiaiùsme dans la Chine, n'appartieat en aucune façon, je le répète, à ce traité.

L'honorable M. Billault trouve que nous ne devons pas aller chercher des protectorats si loin.

Messieurs^ ou ne cherche pas les protectorats, on les prend comme ils se présentent; et quand ils sont imposés naturellement^ et depuis des siècles, à un pays, à la France, on ne les répudie pas.

11 y a près de deux siècles que le protectorat des chrétiens chinois appartient essentiellement à la France. {Réclamaiions sur plusieurs bancs de la gauche.)

M. DE L4 ROCHBJAQUBLEIN. — C'cst pOsitif.

M. le ministre, — Les honorables membres sont bien peu au courant des faits; les honorables membres ignorent que jusqu'à ce siècle-ci les plus grands travaux qui existent sur la Chine, les ouvrages qui nous l'ont fait le mieux connaître et comprendre, sont les ouvrages des missionnaires français, des jésuites français. {Rumeurs et chuchotements.) Peu m*importe que ces missionnaires aient été des jésuites. A celte distance, en Chine, en présence de la persécution et du martyre, je ne connais point de jésuites, je ne connais que des chrétiens (Très-bien t^^Bravo I bravo !)

Plusieurs voix à gauche, — Personne ne dit le contraire.

M. le minisire, — Nous avons repris, par la mission de M. de Lagrené, le protectorat ancien que les événements d'un demi-siècle nous avaient obligés d'abandonner. Nous l'avons repris, nous l'avons conclu de nouveau, et sanctionne d'une manière efficace. Les églises çà et là éparses dans l'empire sont rouvertes aujourd'hui, rouvertes aux chrétiens chinois qui demandent à s'y rendre et qui y pratiquent le culte chrétien. (Motwement.)

Est-ce que vous croyez que ce protectorat-là ne valait pas à lui seul une telle mission ? Est-ce que vous viendriez prendre les chiffres, et compter que 5 millions sont trop pour protéger les 5 à 600.000 Chinois chrétiens dispersés dans tout l'empire? Non, sans doute, ce n'est pas trop. (Inierrupiùm à gauche.)

Je répète aux honorables membres qui m'interrompent

qn'îl ya cinq ou six cent mille chrétiens en Chine. (Nouœlles dénégations.)

M. IsAHBERT. — Non, OQonsieur.

M. le ministre, — Je suis obligé de dire à Fhonorable M. Isambert que les rapports que j'ai reçus et les renseignements que j'ai recueillis me paraissent plus certains que son ëradition. {Rire d'approbation au centre.)

Voix à gauehe. — Son érudition vaut mieux que vos documents!

M, le ministre des affaires étrangères. — Si, comme l'honorable M. BillauU a paru le croire, le protectorat des chrétiens de Chine nous avait fait abandonner le protectorat des chrétiens de Syrie, j'en conviens, nous aurions eu tort, grand tort. La France est suffisante pour conserver, partout où elle en a le droit et la mission, le protectorat chrétien ; nous ne Tavons pas plus abandonné en Syrie qu'en Chine. (Très^ bien/)

La Chambre se rappelle qu'en plusieurs occasions j'ai été interpellé sur les affaires de Syrie ; j'ai plusieurs fuis, récemment encore, refusé d'entrer dans ce débat, uniquement dans Hnlërêt même des chrétiens de Syrie et du protectorat que nous y exerçons.

X l'heure qu'il est, depuis quelque temps, au dire de nos agents les mieux renseignés et les plus dévoués à cette cause, il s'opère en Syrie un travail important, très-utile pour la sécurité et pour l'avenir des Maronites.

Il s'opère, dans les districts mixtes où les Maronites sont mêlés avec les Druses, et placés à la fois sous la triple autorité de leurs évéques, des fonctionnaires turcs et des seigneurs dmses, il s'opère un travail tendant à détruire celui de ces trois pouvoirs qui est le plus lourd et le plus dangereux pour les Maronites, le pouvoir de la féodalité druse.

M. PB QuATRBBARBBs. — h demande la parole.

Jli. le ministre, — La question mérite d'être discutée; ce n'est pas le moment de la discuter. Nos agents, notre consul général h Beyrouth ^ les missionnaires lazaristes, épars

406 HISTOIRE PARLEMENTAIRE DE FRANCE, dans ce pays, sont^ à cet égard, tous du même avis; tous demandent qu'il ne vienne d'ici, qu'il ne vienne d'Europe rien qui arrête, qui trouble, qui envenime le travail qui s'opère en ce moment.

Je ne me prêterai certainement pas à ce qui pourrait être contraire aux intérêts mêmes des chrétiens que nous protégeons et que nous voulons toujours proléger. J'accepterai la discussion dans le moment utile pour eux^ qui est le seul convenable pour nous. Je veux quelque chose de plus ; je yeux contrôler Topinion, le rapport de nos agents; je veux le contrôler par des hommes dévoués aux intérêts chrétiens, éprouvés par leur dévouement, des hommes qui font autre chose que d'en parler ici, des hommes qui ont quitté leur patrie pour aller donner leur vie tout entière au soulagement de ces chrétiens. Je veux avoir l'avis de ces hommes-là; je veux qu'ils nous disent si, en effet, nos agents ont raison de demander qu'on ne dérange pas d'ici la transformation qui s'opère en ce moment dans les montagnes du Liban. J'at* tendrai leur rapport, et nous discuterons alors tant qu'on le voudra. (Très-bien! très-bien!)

Je demande pardon de toucher ainsi à toutes les questions mais je suis obligé de suivre les pas de l'honorable préopinant. Il a parlé de la Grèce...

M. Thiers. — M. le ministre veut-il me permettre une interruption ? Je vous demande pardon de vous interrompre; mais, puisque vous allez aborder maintenant les grandes choses politiques, me permeltrez-vous une simple interruption pour relever un chiffre qui a été par vous apporté à la tribune f

if. le ministre, — Parlez!

M. Thiers. — Je ne me plains pas des considérations dont vous avez accompagné le chiffre; cependant j'ai vu quelques personnes étonnées d'une telle augmentation en un an : 2,473,000 fr. imputés à l'exercice 1840. Et comme il est admis pour certaines personnes que l'exercice de 1840 a pe^ beaucoup sur les finances^ vous ne devez pas être étonné que

je tienne à redresser les chiffres que vous avez cites, ou du moins à leur rendre leur véritable sens; sur ces 2,473,000 fr. il y a 1,800,000 fr. payés pour l'affaire de la Plata, pour des dépenses antérieures à mon administration pi y a 300,000 fr. qui ont été reportés de l'exercice 1839 à l'exercice i840 pour la construction de l'hôtel de l'ambassade à Constantinople. Et le texte de la loi des comptes porte qu'il n'y a de directement imputable à l'administration de j840 que 300,000 fr. (Mouvement,)

Je ne me plains pas, je le répète, de la manière dont vous avez présenté les considérations; seulement^ j'ai demandé à éclaircir le fait, et Je vous remercie même de m'y avoir autorisé. {MouvemenU divers,)

M. le ministre des affaires étrangères, — L'honorable préopinant remarque avec raison que je n'ai pas dit un mot qui inculpât spécialement son administration. (Interruption a gauche.)

J'ai défendu d'une manière générale toutes les augmentations que ce chapitre a subies à toutes les époques ; j'ai dit que je les tenais toutes pour bonnes et pleinement justifiées, celles de 1840 comme les autres ; je n'ai donné les raisons particulières d'aucune, pas plus de celles qui m'intéressaient que de celles qui se rapportaient à l'année 1840.

Je suis fort aise que l'honorable M. Thiers ait complété, en ce qui le regarde, tes indications que j'avais données; mais il n'y a rien dans ce qu'il a dit et dans ce que j'ai dit qui soit le moins du monde en contradiction.

M. TatBRS. — Seulement, je demande à n'être justifié que pour 300,000 fr. Voilà l'objet de inon observation. (Rire général.)

M, le ministre, — Je viens à la Grèce, et je n'en dirai que deux mots.

J'aurais désiré qu'on n'en parlât pas, et je croyais qu'il était à peu près entendu qu'on n'en parlerait pas. La situation de la Grèce est si délicate et si lendue en ce moment que je crois qu^il est difficile de mesurer ici la portée et

Tefïicacité des paroles qu'on peut prononcer à son sujet. Ce qui m'a étonné, c'est de Yoir la Grèce devenir l'occasion d'un reproche de faiblesse adressé au cabinet actuel. S'il y a un point sur lequel nous ayons soutenu et nous soutenions encore en ce moment même une lutte constante et vive dans l'intérêt de l'indépendance du pays, de l'indépendance et de la nationalité de son gouvernement^ s*il y a un point, dis~je, où il en soit ainsi, c'est en Grèce. Et si les membres de la Chambre des députés d'Athènes, si l'honorable, et je dirai le glorieux chef du cabinet d'Athènes, pouvait entendre 'les paroles et les reproches que vient de prononcer ici M. Billault^ je m'en rapporterais parfaitement à leur réponse, et ma bouche resterait close. (Trëx-bien! trés-bieni) Je ne dirai qu'un mot. Ce que nous avons fait jusqu'ici en Grèce, nous le ferons. L'appui..., je ne me sers pas du mot protection; il ne me plaît pas vis-à-vis d'un Éti^t indépendant et constitué comme la Grèce. (Très-bien!)

M. BiLLAULT. — Le traité dit : Les trois puissances protectrices de la Grèce.

M, le ministre. — 11 convient mieux aujourd'hui, je crois, de se servir du mot d'appui que du mot de protection.

Quand la Grèce est née, les trois puissances se sont réunies pour la protéger. La Grèce \it aujourd'hui; la Grèce est organisée, elle est organisée comme un État libre, comme un gouvernement libre; la Grèce s'appartient complètement à elle-même, non-seulement par sa nationalité, mais encore par ses institutions.

Le mot de protection, à mon sens, ne lui convient pas aujourd'hui, et il ne me convient pas, à moi, de l'employer. {Au centre : Très-bien !)

L'appui que nous avons donné à la Grèce, nous continuerons de le lui donner, appui politique, appui Onancier.

Nous reviendrons, s'il le faut, devant cette Chambre lui en demander les moyens, et la Chambre ne serait certainement pas insensible à l'honorable exemple qu'un simple philhellène lui donne maintenant. {Nouvelle approbaii&m,)

Une voix. — M. Eynard!

M. Glais-Bizoin. — Vous avez raison^ en vérité, de glorifier la politique française en Grèce !

M, le ministre, — J'espère que la Grèce n'en aura pas besoin ; j'espère que^ forte de son droit^ forte de sa nationalilé^ forte de l'opinion de la grande majorité de l'Europe^ qui est conforme à la nôtre ^ elle se suffira à elle-même, qu'elle acquittera ses charges envers ceux qui les exigent... {Mouvement prolongé d'adhésion); qu'elle les acquittera, qu'à l'heure qu'il est, elle les a acquittées (Mouvement), et qu'en même temps, avec un grand esprit d'ordre et de probité politique, elle préparera, comme l'homme honorable qui préside à ses destinées uous l'a fait entrevoir, elle préparera les moyens d'acquitter aussi ce qu'elle doit aux autres puissances qui ont protégé son berceau et qui n'exigent rien d'elle aujourd'hui. (Adhésion.)

Quant au bey de Tunis, en vérité, que la Chambre me pardonne ces redites , mais je suis obligé de manifester le même étonnement que je viens de témoigner quant à la Grèce.

Comment ! le bey de Tunis est, lui aussi, une preuve de la faiblesse, de la nullité de notre politique? C*est ce que disait tout à l'heure l'honorable M. Billault. Messieurs, il y a dix ans, le gouvernement du roi a dit officiellement qu'il entendait que le bey de Tunis restât dans l'état où il est aujourd'hui ; que la mesure d'indépendance et de consistance qu'il possède fût maintenue; que si quelque tentative venue de Constantinople avait pour objet de faire tomber la régence de Tunis dans la condition dans laquelle, il y a quelques années, la régence de Tripoli a été jetée par une attaque de la Porte, la France ne le souffrirait pas. Cela a été dit à plusieurs reprises; j'ai eu l'honneur de le répéter plusieurs fois. Cela a été pratiqué. Nos vaisseaux ont été envoyés, sous mon administration, deux fois avec cette instruction.

Par suite de cette attitude de la France, attitude parfiutement conforme au droit ancien , aux tradi lions, car nous ne

demandons rien de plus pour le bey de Tunis, nous ne demandons que le statu quo. {Mouvements divers,)

H, Odilon Barrot. — Je demande la parole.

M. le ministre. — Nous demandons le statu quo pur et simple; nous demandons que la régence de Tunis ^ tenue de remplir envers la Porte les mêmes obligations qu'elle remplit depuis trois siècles^ conserve du reste la même mesure d'indépendance. C'est son droit, c'est notre intérêt, c'est évidemment l'intérêt de nos possessions d'Afrique.

M. Odilon Barrot.— Il y a une équivoque là-dessous.

M. le ministre, — L'honorable M. Odilon Barrot relèvera cette équivoque, il dira ce qu'il pense ; et s'il n'y a pas d'équivoque, comme je le crois, j'aurai l'honneur de redresser l'erreur dans laquelle il sera tombé. {On rit.)

Le bey de Tunis est venu à Paris; a-t-il été ailleurs? Ne l'avons-nous pas bien reçu? Notre (je ne veux pas encore dire protection), notre bienveillance , notre amitié ne s'estelle pas suffisamment développée? Est-ce là un acte de complaisance? Est-ce là un acte de faiblesse? Est-ce un acte de politique vaine? Je ferais injure au bon sens de la Chambre et à la vérité si j'insistais sur une telle réfutation. {Très* bien!)

J'omets diverses autres petites questions que l'honorable M. Billault a élevées, et qui me semblent de trop peu d'importance pour retenir plus longtemps l'attention de la Chambre; je ne dirai qu'un mot de Tune de ces questions qui a été débattue Tannée dernière, et sur laquelle je ne voudrais

1>as que la Chambre fût induite en erreur: je veux parler de a Gambie et de notre comptoir d'Albréda.

Il est très- vrai que , l'an dernier, sur la provocation de l'honorable M. Billault lui-même, j'ai traité cette question avec quelques développements, et qu'entretenant la Chambre des difficultés auxquelles la position de notre comptoir d'Albréda donnait lieu entre l'Angleterre et nous, j'ai eu Tbouneur de lui dire qu'il y avait trois moyens de sortir de ce» difficultés : ou Pécban|(e du comptoir d'Albréda contre quel-

qae autre possession qui ne donnerait pas lieu à des difficultés semblables, ou une convention écrite^ positive, qui réglât notre droit et notre mode d'agir, dans la rivière de la Gambie, pour arriver à Albréda; ou enfiUi à défaut de cette convention, une série de précédents, de réclamations et de réponses qui réglât ce même droit.

Je le reconnais, je l'ai dit Tan dernier, et je le répète cette année : une convention positive, écrite, est certainement le meilleur moyen de résoudre ces difficultés. Mais il faut être deux pour faire une convention, et il faut savoir choisir le meilleur moment pour réussir dans une négociation. Eh bien ! je n'ai pas pensé que le moment fût favorable pour traiter une ques^tion délicate, et qui, sur une très-petite échelle, soulève beaucoup de grosses dirhcultés.

Je me suis décidé à vivre sur les précédents, à attendre un moment plus opportun pour résoudre la question par une convention. Je n'y ai pas renoncé; mais la Chambre est trop éclairée pour ne pas comprendre que de si petites affaires suivent nécessairement le sort des grandes situations et en subissent Tinfluence. J'aurais fait une faute grave si, dans ce moment, j*avais entrepris une négociation pour une pareille chose; j'ai donc cru devoir attendre.

Après ces rectifications et ces explications de faits, j'arrive à la grande question politique que Thonorable M. Billault a traitée en unissant, l'Espagne.

L'honorable M. Billault a paru regretter l'adhésion, je ne trouve pas d'autre terme, qu'il y a trois mois il avait donnée à la conduite du cabinet, dans la question des mariages espagnols, et à la façon dont nous l'avons résolue.

Je rae permettrai de dire à Thonorable M. Billault qu^il n'est pas aussi coupable qu'il le pense ^ son adhésion h cette époque a été si incertaine, si faible, si embarrassée (Rire$)y qu'en vérité il n'avait pas grand'peine à prendre pour la retirer aujourd'hui. [Nouveaux rires,) Il est venu faire à la tribune, passez-moi le mot, un acte de contrition plus grand que la faute. {Nouvelle et bruyante hilarUé,)

41i HISTOIRE PARLEMENTAIRE DE FRANGE.

M. BiLLAULT. — Je demande la parole!

Voulez- vous me permettre?...

M. le ministre. — Pardon! Permettei-moi d'acheyer.

... Et je suis sûr que ses honorables amis lui en ont donné et lui en donnent l'absolution sans difficulté. {Nouvelle hilarité sur tous les bancs,)

Je laisse là les hommes, et je viens aux choses.

Messieurs^ pourquoi revient-on en ce moment sur la question d'Espagne? Parce qu'on juge la situation plus délicate, plus difficile, moins bonne pour le gouvernement du roi qu'elle ne Tétait il y a trois mois.

Messieurs, il y a trois mois, dans un pays voisin, dans un parlement voisin, la même question pouvait êti-e élevée; elle ne Ta pas été; non-seulement les amis du gouvernement n'en ont pas parlé, mais les membres même de l'opposition n'ont pas cru devoir profiter des difficultés de la situation pour élever la question et embarrasser leur gouvernement à ce sujet. (Très-bien f) Ils n'ont rien dit, ils n'ont rien demandé, et le ministre des affaires étrangères de la Grande- Bretagne n'a point eu à parler et n'a point parlé.

Si je suivais mon strict devoir et la règle du simple bon sens, peut-être ne parlerais-je pas non plus; mais on abuserait de mon silence ; on en abuserait pour tromper le pays, et sur l'état de ses affaires dans cette grande question, et sur la conduite de son gouvernement.

J'en parlerai donc , au risque des inconvénients que cela peut avoir pour le gouvernement lui-même, et dont je n'aurai pas du moins la responsabilité. (Très^-bien! — Sensatiw prolongée.)

Messieurs, Thonorable préopinant oublie ou méconnaît les règles de notre conduite envers l'Espagne, et je suis bien aise de les rappeler.

Nous n*avons aucune prétention, aucune intention de dous mêler des affaires intérieures de l'Espagne, du jeu des institutions, du jeu des partis, de leui-a oscillations, de leurs fi* cisaitudes , de tout ce qui .tient aux affaires intérieures àa

CHAMBR£ DKS DÉPUTÉS.— 5 MAI 1847. 419

gouvernement de TEspagne. Je dis que nous n'ayons jamais eu y el que nous n'avons aujourd'hui aucune intention de nous en mêler, par deux raisons : l'une, c'est que nous respectons réellement et sérieusement l'indépendance de PEspagne et de tous les pouvoirs espagnols, et qu'à eux seuls il appartient de régler, comme ils l'entendent, les affaires intérieures de leur pays, de faire ou de défaire leurs ministères. L'autre raison, c'est que nous croyons qu'il n*est pas de l'intérêt de la France d^ s'immiscer dans les affaires intérieures de l'Espagne et d'en prendre à son compte la responsabilité.

Quand un grand intérêt a eiigé Taction de la France en Es|iagne , quand les affaires de TEspagne se sont trouvées étroitement liées aux nôtres et aux grandes affaires européennes, nous avons agi; nous n'avons pas hésité , et nous avons agi d'une manière efficace.

On a dit que des intérêts personnels, égoïstes, bas, avaient été le principe de notre activité, de nos résolutions dans cette affaire. Cela est faux, cela est faux! je le démens absolument. C'est l'intérêt national, c'est l'intérêt français seul qui nous a décidés, qui nous a fait agir. Nous avons toujours pensé qu'il était d'un grand intérêt pour la France, pour son gouvernement, que le trône d*Espagne ne sortit pas de la maison de Bourbon. C'était là un grand intérêt national. Voilà pourquoi nous avons agi, et un jour viendra où l'on regardera comme une honte pour notre temps tout ce qui a été dit, tout ce qui a été insinué à ce sujet. {Approbation au centre,)

Mais, messieurs, de telles choses ne se font pas, de telles questions ne se traitent pas, ne se résolvent pas sans entraîner de graves difficultés. On s'est servi do l'action que nous avions exercée, des résultats que nous avions obtenus, pour nous accuser d'esprit de domination , d'ingérence, de prépotence en Espagne, pour exciter contre nous, à ce sujet, l'esprit de nationalité, de fierté, de susceptibilité espagnole.

Eh bienl quand l'événement a été accompli, quand la conelution a été obtenue, nous avons pensé qu'il était bon

4U HiSTOIHfi PAHLEMEKTAtR£ DS FRANCK.

que notre attitude, que oolre conduite donnât un démenti

éclatant à de telles accusations.

Voilà pourquoi l'ambassadeur a eu un congé et est venu à Paris.

Nous avons pensé qu'il était bon^ qu'il était d^une politique intelligente et prudente que les passions excitées à cette occasion, les ressentiments, pour appeler les cboses par leur nom, eussent le temps et la facilité de se calmer^ de s'éteindre, que des rapprochements utiles^ nécessaires pussent s'accomplir avec moins d'embarras.

Voilà les motifs de notre conduite, et je les tiens tous les jours pour plus décisifs et meilleurs. {Sensation.)

Je tiens qu'il est bon que le soupçon, légitime on non, d'ingérence et de prépotence, se porte ailleurs. (rrè*-6i«i/)

Que d'autres aient à leur tour à en sentir l'embarras, le fardeau et les inconvénients.

M. Odilom Barrot. — Volontiers!

M. le ministre, — Ne vous y trompez pas : si quelque grand intérêt, quelque grande question se relevait de nouveau en Espagne et appelait, ou plutôt rappelait là notre activité, elle n'y manquerait pas. Nous avons aujourd'hui pour nous le fait et le droit également. Nous ne manqueriona pas de les défendre à l'occasion.

M. DE LA RocHEJAQUBLBm. — M. Guizot QIC permettrait-il une observation? (Non! non!)

M. le ministre. — L'honorable M. de la Rochejaquelein me permettra de ne pas interrompre ma discussion pour entrer dans une conversation. (Oui/ ouil-— Parlez! parlez!)

Nous avons d'ailleurs, daus l'intelligencQ et dans les sentiments du peuple espagnol, une entière confiance.

Nous avons la confiance que, livré à lui-même, sous l'empire d'institutions libres, le peuple espagnol, en présence des faits, comprendra mieux tous les jours que l'intioiité avec la France est pour lui , aussi bien que pour nous ^ une bonne et nationale politique.

Je dois dire, en finissant, que nous n'avons aucune raison

CHAMfinE DES bÉPUTÉS.~5 iUl 1847. 415

de Dous plaindre des hommes qui président aujourd'hui aux destinées de l'Espagne^ ni aucune raison d« penser qu'ils méditent^ qu'ils préparent quoi que ce soit de contraire aux graâds intérêts que la France avoue hautement en Espagne^ et qui sont ceux de l'Espagne comme les nôtres.

Messieurs^ ce n'est pas dans un tel moment , ce n'est pas au milieu desdifiicultés que je vous indique en les effleurant qu'il convient de créer à votre gouvernement des difficuUés nouvelles; c'est dans ce moment, au contraire^ et lorsqu'il y a des défilés difliciles à passer^ des épreuves délicates à subir^ c'est dans ce moment que le patriotisme veut que toutes les parties d'une Chambre prêtent à leur gouvernement, au dehors, un commun appui.

Pour en être bien convaincu, portez quelques minutes seulement votre attention sur Tétat actuel de l'Europe et sur la place que nous j occupons.

Depuis longtemps l'Europe a vécu dans un état , à tout prendre, stationnaire; la politique du statu quo a été, depuis i814, la politique dominante dans les gouvernements européeus. lin grand changement s'opère en ce moment , plus grand que ne le disent ceux qui en parlent le plu$.

Vous voyez en Europe des gouvernements nouveaux, des monarchies constitutionnelles qui travaillent à se fonder^ une en Espagne, une en Grèce; vous vojez en même temps des gouvernements anciens qui travaillent k se modifier, le pape en Italie^ la Prusse en Allemagne. Je ne veux rien développer, je ne fais que nommer.

Ces faits-là sont immenses.

Croyez-vous que la politique que la France a suivie depuis 4830, la politique conservatrice, pour appeler les choses pai leur nom^ n'ait pas joué et ne joue pas un grand rôle dans ce qui se passe en Europe? Beaucoup d'hommes, dans les gouvernements et dans les peuples, ont été rasaurét contre la crainte des révolutions; beaucoup d'hommes ont appris à croire ce qu'ils ne croyaient pas possible il y a quiOM ans, que des gouvernements libres fussent en même temps

410 HISTOIRE PARLfiMfiNtAmK t>S FRANCE,

des gouyernements régalien^ parfaitement étrangers à toute propagande révolutionnaire^ à tout désordre révolutionnaire. (Très-bien!) L'Europe a appris h croire cela, ce qu'elle ne croyait pas. {Très-bien! très^bien!) C'est une des principales causes des changements que vous voyez se faire aujourd'hui en Europe.

Prenez garde! le rôle que vous avez joué depuis 1830, ne le changez pas; soyez plus conservateurs que jamais. [Exclo' mations et rires bruyants sur les bancs de l'opposttion.)

Soyez plus fidèles que jamais à la politique de non-intervention dans les aflaires d'autrui, à la politique d'ordre, d'ordre ferme et sévère et de conservation, et soyez sûrs que votre crédit...

M. Thibrs. — Ia crédit financier?

M, le ministre. — Et votre influence en Europe , et voire force en Europe, y gagneront immensément.

Ah I je sais que ce que dis là est profondément contraire aux idées, aux désirs, aux prophéties de l'honorable up|)0sition. Je sais, et c'est un de mes regrets^ souvent, en mou* tant à cette tribune, je sais d'avance que nous ne nous entendrons pas. Nous sommes si loin les uns des autres !

M. DB Lbssbps. — Nous n'étions pas si loin en 1839!

M. le ministre, — Nous voyons les faits sous des jours si différents! (/nferruptton à gaucke.)

Si les interruptions étaient claires et un peu développées, j'essayerais d'y répondre; mais il y a une chose à laquelle on ne peut pas répondre du tout, c'est le bourdonnement des mots interrupteurs . {C*est vrai I —Parlez I parlez !)

Je dis que nous sommes si loin les uns des autres, nous nous formons sur les faits des notions si dilTért-ntes que U discussion ne peut arriver à nous convaincre mutuellement.

El c'est là un des regrets que j'éprouve, j^avais tout à l'heure l'honneur de le dire, car la discus>ion réelle, sérieuse, efficace, propre à agir sur les esprits, c'est là ce qui me plaît, ce que je voudrais porter et trouver à cette tribune.

CHAMBRE DES DÉPUTÉS.^ô MAI 1847. 417

Mais je n'espère pas convertir Topposition (On rit), et j'ai

l'honneur de lui dire qu'elle ne me convertira pas non plus;

je suis trop vieux et trop éprouve pour qu*elle me convertisse.

(Rires et mouvements divers,)

Pour mon compte^ je suis profondément convaincu que le meilleur moyen^ le moyen le plus eflicace, d'aider à ce qu'il y a de légitime et d'utile dans le mouvement qui commence à se faire sentir en Europe, c'est de maintenir en France la politique conservatrice que nous pratiquons; j'en suis profondément convaincu^ et je me conduirai^ et le cabinet auquel j'ai l'honneur d'appartenir se conduira d'après cette vue.

Maintenant , je reconnais les difiicultés qu'une semblable politique peut rencontrer. Je reconnais les difficultés qui^ dans une Chambre nouvelle^ peuvent surgir sous les pas du gouvernement dont les intentions, les sentiments et les doctrines sont le plus parfaitement conformes aux intentions, aux sentiments et aux doctrines de la majorité qui siège sur ces bancs. Il est très-vrai qu'il peut y avoir^ entre une majorité et un cabinet au fond d'accord, des malentendus, des méprises, des embarras ; cela est possible.

L'honorable M. Billault disait tout à l'heure à la majorité qu'elle n'avait aucun moyen d'y porter remède, aucun, absolument aucun^ et à l'opposition qu'elle non plus n'avait rien à y faire , que, pour les uns comme pour les autres, il fallait attendre. L'honorable M. Billault se trompe (Écoutez! écoutez! ); la majorité a un moyen certain d'influer d'une manière décisive sur le cabinet qui siège sur ces bancs : c'est de se retirer de lui. (Mouvement.) Le moyen est complètement à sa disposition^ et la majorité peut en être sûre, le cabinet, à cet égard, ne se méprendrait pas sur le moindre signe et le symptôme le moins sérieux.

M. DR Marmibr. — Mais il faudrait des motifs (Longue et bruyante fiilarité), des motifs sérieux (Bruit général),

M. le ministre, — Messieurs^ je pense précisément

(Notivelle hilarité), je pense précisément comme l'honorable T. V. 27

duc de Marinier; je pense qu'il faut des motifs , des motifs sërieux pour qu'une scission se fasse entre une majoriti et un gouvernement ; je pense que ce n'est pas sur des embarras momentanés, sur des tentatives plus ou moins habilement concertées ou voilées que de pareils résultats peuvent s'accomplir. Pour le compte du cabinet^ je n'hésite pas à dire qu^il ne voit, dans les convictions de ta majorité , rien qui contrarie les siennes. Si la majorité pensait autrement à l'égard du cabinet^ comme j'avais l'honneur de le lai dire tout à l'heure^ elle est parfaitement la mailresse de le lui témoigner, et il s'en apercevra sur-le-champ. (MounHtnmts divers.)

]<a puissance ne manque dono pas à la majotité.

Elle ne manque pas davantage à Topposition.

Le travail, la mission de l'opposition^ c'est de faire changer d'avis à la majorité.

M. Odilon Barrot. — Nous y travaillons!

M. le mmûtre.— *Vous y travaillez Et le jour où vous

y auriez réussi^ ce serait vous qui viendriez siéger sur ces bancs, et nous qui vous combattrions avec la minorité qui resterait alors avec nous.

Vous n'avez pas, que je sache^ vous n'avez pas encore réussi dans votre travail. [Rires au centre,)

Je me contenterai de vous dire ce que disait l'honorable M. Billault : a Continuez et attendez! » {Nouveaux rires,) Peut-être réussirez-vous. Nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour vous en empêcher (On rit encore), en restant fidèles, au dedans et au dehors, à la politique que nous avons l'honneur de pratiquer depuis sept ans. (7Vè^-6f>n/ très-bien I)

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