N° III
RAPPORT sur V enseignement du chant à V École de la rut
Saint - Jean- de - Beauvais, par une Commis sionjormée de
MM. le baron de Gérando, Jomard, Maine de Biran, le comte de Lasteyrie, Francoeur, Le Boeuf et Morel2.
Paris, le 29 mars 1820.
Messieurs,
Vous avez chargé une Commission spéciale d’examiner le s diverses méthodes de chant élémentaire. Après avoir assisté, le 12 août dernier, dans l’école de M. Lahaye (île Saint-Louis), à un exercice général de huit classes conduites selon la méthode de M. Bocquillop-’Wilhem , elle vous a fait, le 17 du même mois, par l’organe de M. Jomard, un rapport sur cette méthode; elle vous a demandé, et vous avez consenti, que les pro-
(1) L’un des tableaux était celui de la portée à compartiments , transformée depuis en Indicateur- Vocal avec clefs et notes mobiles.
(2) Journal d’éducation, tome IX, page 20a.
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cédés de M. B-Wilhem, pour l’enseignement de la musique, fussent appliqués, comme essai, dans l’école de la Société. Vous avez jugé que s’il n’élait pa9 indispensable aux enfants pauvres de savoir chanter avec goût, c’est du moins une occupation aimable, une récréation qui leur sera agréable, en même temps qu’il en résultera des avantages pour la famille entière et pour la propagation des méthodes que vous avez adoptées. Les Français sont naturellement gais; leur goût , leur caractère, les invitent à accompagner leurs travaux des accents de la voix et de chants dont la mesure règle leurs mouvements et rend leurs efforts moins pénibles. Il était fâcheux de voir qu’une aussi heureuse disposition ne fût par mieux dirigée, et que notre nation n’imitât point les Italiens et les Allemands, si renommés par leur goût musical; il est pénible d’avouer que nos hommes du peuple n’ont dans leur mélodie ni grâce ni méthode, et que leurs chants sont durs, tristes et sauvages. Pourquoi, d’ailleurs, laisser à des étrangers le droit d’imposer leurs chanteurs à toute l’Europe et à nous-mêmes ? La nature, aussi féconde en nos climats en êtres bien organisés, y produira autant de bons musiciens que sous un autre ciel , lorsque l’enseignement, répandu partout, permettra de distinguer les hommes qu’elle a doués des facultés que cet art exige, de les tirer du rang où ils sont nés, et, par conséquent, d’ajouter à leur bonheur, aussi bien qu’aux ressources publiques.
vs. Les méthodes d’enseignement que vous répandez offraient. Messieurs, une occasion favorable de donner une meilleure direction au penchant que notre nation montre pour la musique: M. le baron de Gérando vous a peint les divers avantages qu’on pouvait retirer de la musique, pour augmenter le nombre des amis des nouvelles méthodes, pour animer la gaîté des enfants, pour mêler leurs voix aux chants religieux, enfin, pour régler avec plus d’ordre et de solennité nos évolutions scolaires ; il vous a fait, à ce sujet, une proposition que vous avez adoptée.
M. B. Wilhem, compositeur de musique et habile professeur, qui possède un talent véritable, surtout celui qui est si rare chez les artistes, de savoir exprimer et faire concevoir leurs idées; M. B. Wiihem s’est chargé de fonder gratuitement l’enseignement de ia musique sur des procédés qui lui sont propres, et qu’il dirige entièrement d’après la méthode mutuelle et simultanée dont il a fait plusieurs applications dans l’institution de M. Isidore Guillet, rue Saint-Louis, près la place Royale. C’est de l’ensemble de son travail et du résultat qu’il a obtenu, que votre Commission va vous faire l’exposé.
Yous aviez décidé, d’abord, que l’essai serait tenté dans l’école de la rue de Popincourî; mais Féloignemenl rendait cette
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tâche trop pénible pour M. Wilhem, et c’est l’école de la rue Saint-Jean-de-Beauvais qui a été préférée. D’après la demande que vous en avez faite à M. le préfet de la Seine, c’est dans ce dernier établissement que les leçons de chant ont été données depuis quelques mois, à des jours fixés, et dans le temps de repos qui est accordé entre les classes.
Déjà plusieurs habiles artistes ont dirigé leurs tentatives vers le même but que M. B. Wilhem; mais, malgré leurs talents, nul n’a jusqu’ici pu réussir. Les commissaires n’ont vu, dans ces divers essais, que des procédés plus ou moins imparfaits et compliqués, pour donner un enseignement simultané. Depuis un temps immémorial de semblables procédés étaient en usage dans toutes les cathédrales de l’Europe, pour y former les chanteurs nécessaires au culte, lesquels bien souvent échappaient à leur destination pour venir orner nos théâtres. Des maîtres ordinairement très exercés créaient des musiciens par divers moyens qui, plus ou moins semblables, atteignaient tous le but de donner à la fois l’instruction à une classe entière. Cette méthode, qui exigeait un très long apprentissage, n’avait d’ailleurs rien de commun avec celle que nous avons été chargés d’examiner.
On ne doit donc pas être surpris si presque tous les établissements nouveaux, présentés comme propres à enseigner la musique par la méthode mutuelle, ont d’abord été très accueillis ; les élèves se sont portés en foule dans des classes où on promettait une instruction rapide, scion une méthode dont le titre faisait la première recommandation , parce qu’on avait reconnu qu’elle développe promptement les facultés de l’enfance. On espérait en retirer les mêmes avantages pour le chant que pour la lecture et l’écriture, et on croyait pouvoir ainsi improviser des musiciens sans dégoût ni travail. Mais le public est bientôt revenu de son empressement; il n’a vu dans ces classes qu’une instruction simultanée, qui, bien qu’elle puisse être excellente pour l’objet qu’on s’est proposé, n'en est pas pour cela plus prompte dans ses effets, quand on l’étend au-delà d’un cercle trop borné. En un mot, il n’y a pas dans ces classes d’enseignement mutuel proprement dit, mais un abus des termes et de quelques usages de nos écoles.
M. B. Wilhem a marché sur des traces différentes ; c'est véritablement un enseignement mutuel qu’il a organisé. Chaque classe écrit sur l’ardoise les notes que dicte le moniteur, et chante ensuite sa phrase musicale. Les notes sont dictées sans intonation et au moyen de l’ Indicateur- Vocal. Ce procédé nouveau permet d’écrire simultanément, et sans confusion, les parties séparées d’une partition dont les classes font entendre l’ensemble à première vue, quand elles sont arrivées à un certain
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degré avancement pendant ces dictées, une autre classe chante à l’unisson ou en parties.
On distingue, surtout dans le chant, deux choses principales: la durée et l’intonation des sons. On a coutume de présenter aux élèves cette idée complexe, ce qui rend l’élude plus difficile. M. B. Wilhem a parfaitement séparé l’enseignement de ces deux notions musicales. On est convenu d’écrire les sons par des signes ou notes placées sur ou entre cinq lignes parallèles formant un e portée ; au besoin, on ajoute à ces lignes d’autres parallèles, soit au-dessus, soit en dessous, pour se prêter à toute extension des sons , du plus grave au plus aigu ; chacune de ces notes indique une intonation , selon le degré où elle se trouve sur la portée, et elle a un signe qui en annonce la durée. Ce sont ces deux études que M. B. Wilhem a rendues plus faciles en les séparant, et même en remplaçant les notes par des signes propres à parler aux yeux. Il figure l’échelle diatonique par un escalier dont on semble parcourir les degrés à mesure que la voix monte ou descend. Cette idée simple est parfaitement à la portée de l’enfance, qui la saisit et l’applique de suite.
Pour donner l’habitude de lire les notes , l’usage des clefs et l’exercice des transpositions, M. B. Wilhem se sert d’un tableau qu’il nomme Indicateur -V ocal , sur lequel sont tracées les lignes de portée , coupées par quatre traits perpendiculaires, qui forment trois compartiments pour placer les notes naturelles, diésées et bémolisées; l’appareil est complété par trois clefs mobiles et huit notes également transposables. L’enfant nomme et chante la note dont on lui indique la place par un geste; c’est une chose intéressante de voir comment, à de simples mouvements de la baguette du maître ou du moniteur, l’enfant répond en proférant les sons vocaux qu’on lui a indiqués , comme s’il les avait vus écrits. Cette partie du travail de M. B. Wilhem est une chose neuve et ingénieuse, destinée à obtenir le succès dû aux inventions utiles. Aussi les enfants font-ils, par cette voie, des progrès rapides, dont nous pouvons apprécier les résultats. La méthode de M. Choron, qui a plusieurs fois été citée honorablement dans le Journal d’Education , diffère de celle de M. B. Wilhelm, en ce que, dans la première, pendant l’exécution des duo, trio , quatuor, etc., chacune des quatre classes ne s’exerce que sur des valeurs de mesures déterminées et qui lui sont propres, tandis que dans la seconde, les valeurs des parties sont variées et très mêlées. Au reste, les procédés et les moyens d’enseignement diffèrent absolument dans les deux méthodes.
Vous concevez. Messieurs, que nous devons renoncer h exposer ici chaque partie du plan suivi par M. B. Wilhem , dans l’impossibilité de le faire concevoir par des paroles. En assistant
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à un de ces exercices, on comprend à l’instant ce qui eût échappé à l’esprit guidé par la seule analyse verbale. S’il est vrai que les théories musicales ne peuvent être entendues qu’en les éclaircissant par de nombreux exemples, qui montrent la pratique des règles, à plus forte raison doit-on désespérer de concevoir, sans ce secours, des innovations ingénieuses dont le mécanisme et l’ensemble sont fondés sur l’exercice. Il ne nous reste donc, Messieurs, qu’à vous inviter à assister comme témoins à cette classe intéressante, en renvoyant, pour la division du travail entre les huit classes, au premier rapport que vous a soumis votre Commission.
C’est au mois d’octobre dernier que M. B. Wilhem a été chargé de diriger l'école musicale; des motifs de santé l’ont forcé d’interrompre ses leçons pendant un mois ; si on compte les pertes de tèmps inséparables de la fondation d’une méthode nouvelle, dont les parents des enfants se refusaient à faire l’essai, on verra qu’il n’y a eu environ que deux à trois mois de travail utile, pendant quatre à cinq heures par semaine. Nous avons vu cependant des enfants du peuple, qui étaient dans l’ignorance la plus complète des principes de l’art musical, écrire sous la dictée des phrases musicales simples, les chanter en chœur et en parties, et même servir à leur tour de guides et de soutiens aux voix de la classe entière, qui à l’entrée et à la sortie de la salle exécutent leurs évolutions en faisant entendre, avec précision et un accord de voix très doux, des chants moraux ou religieux retenus par toute l’école sans aucune leçon ni préparation musicale, et par le seul empire de l’imitation. L eSalvum fac Re gem entre autres est exécuté quelquefois avec un ensemble étonnant.
Il n’est pas inutile d’ajouter ici que la musique d’un certain nombre de ces chants est composée de telle sorte que les enfants font à leur insu l’étude spéciale d’un intervalle déterminé, dont chacun de ces mêmes airs est le type, et leur est rappelé comme tel en temps convenable.
M. Morel, auteur d’un traité estimé sur la musique et juge éclairé de cette matière, avait été prié de s’adjoindre à la Commission ; après avoir reconnu les difficultés que présentait l’application de la méthode mutuelle à l’art du chant, il avoue que M. B. Wilhem les a entièrement vaincues. La précision dans l’exécution et les connaissances musicales dont les jeunes élèves ont donné des preuves incontestables, dans les exercices dont il a été témoin, lui paraissent des garants certains de la science et du zèle du professeur, ainsi que de la généralité des succès que l’on peut se promettre de sa méthode.
M. Perne, inspecteur-général et bibliothécaire de l’École royale
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de musique, porte le même jugement; par l’amour de l’art et dans l’intérêt des écoles musicales, il a examiné la méthode de M. B. Wilhem, dans toutes ses parties, avec impartialité. M. Perne «est resté convaincu (ce sont ses propres expressions) « que les procédés pour faire connaître les intervalles et la du- «rée des sons, ainsi que l’escalier vocal, la manière de faire «démontrer ostensiblement, par les élèves, la différence entre «les tons et les demi-tons, sont des plus simples à concevoir et «à exécuter, en même temps qu’ils sont des plus significatifs. «La disposition totale de l’enseignement en fait un tout capable « d’amener les enfants à l’employer simultanément et mutuellement , « et cela avec une telle connaissance de cause, qu’il leur est aussi «impossible de se tromper dans cet enseignement musical «que dans les autres, qui jusqu’ici font partie de l’école mutuelle. »
Des témoignages aussi honorables appellent impérieusement les vôtres, et vous les accorderez, Messieurs, plus volontiers encore, lorsque vous saurez ce qu’il en a coûté de peines et de sacrifices pour les mériter. Malgré le dérangement de sa santé, M. B. Wilhem a rempli gratuitement les fonctions pénibles qu’il avait acceptées, afin de pouvoir établir publiquement sa méthode et en prouver les avantages par le fait. L’idée première d’une portée sans note paraît devoir être attribuée a Sebalde Heyden , qui vivait en \537; jusqu’ici cette pensée est restée stérile, et c’est une suite d’expériences commencées depuis longtemps par M. Wilhem , ainsi qu’il nous en a donné des preuves, qui l’ont conduit à faire revivre l’idée de Sebalde Heyden , et à la fertiliser. D’ailleurs, les clefs et notes mobiles , le mode d’indication des demi-tons accidentels qui font le principal mérite de cet indicateur , n’appartiennent point à Sebalde Heyden. L’équité nous oblige donc, Messieurs, à constater le mérite et l’époque de l’emploi de V Indicateur -V ocal ^ et nous avons l’honneur de vous proposer... (suivant les conclusions mentionnées dans la lettre suivante).