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LES VRAIS VAUTOURS

ee Vultur (1).

Les naturalistes appellent vautours un grand nombre d'oiseaux qui sont aujourd’hui, répartis en plusieurs genres ; et, par cette dénomination, on ne doit plus entendre qu’une famille naturelle de rapaces, qu’il est convenable de désigner par le nom de vulturidées ; famille à laquelle doivent appartenir tous les caractères de l’ancien genre vultur de Linné, de Latham et des premiers naturalistes.

Brisson avoit placé les vautours dans le troisième ordre de son Ornithologie, dans le groupe qu’il caractérisoit par ces mots : base du bec couverte d'une peau nue. Linné, dans la douzième édition du Systema Naturæ, donnée par Gmelin en 1788, établit les caractères du premier ordre des oiseaux qu’il nomma accipilres, mot que nous rendons par oiseaux de proie, et n’y plaça que quatre genres, à la tête desquels nous voyons les vautours, vullur,

(1) Illig., Prod. ; Cuy,

HISTOIRE NATURELLE

tandis que l’ensemble des oiseaux de proie diutnes, non admis dans ce premier genre, est réuni par le nom de falco. Linné embrassoit tous les accipitres nocturnes par le mot striæ, et ajoutoit à tort à cet ordre les pies-grièches, lanius, que tous les modernes classent dans le deuxième ordre ou celui des passereaux. ! Le genre vultur de Linné renfermoit quatorze espèces. Latham ne s’écarta guère de la méthode linnéenne, et ses vautours sont encore placés par cet auteur à la tête des oiseaux terrestres. Cet ordre ne fut point suivi par M. de Lacépède, qui publia en 1799 un Essai de Méthode analytique. Dans ce travail, les oiseaux de proie ne sont rangés que dans la deuxième division, et déjà M. de Lacépède propose de démembrer le genre vultur, et d’en séparer des oiseaux qu’il nomme griffons, sous le nom de gypaetos. M. Duméri!l, en 1806, dans sa Zoologie analytique, admet sous le nom de rapaces les vautours à la tête des oiseaux, dans sa famille des nudicolles ou ptilodères, et sépare du genre vautour une espèce sous le nom de sarcoramphe, puis il place les griflons dans sa deuxième famille, ou celle des plumicolles ou cruphodères. Illiger, en 1814, dans son Prodomus mammalium et avium, ne fait des oiseaux de proie, raptatores ou ravisseurs, que le troisième ordre de sa méthode, et place dans sa dix-huitième famille les accipitrini, le genre gypaetus , et dans la dix-neuvième les vullurini, les genres vultur et cathartes. Ce dernier est proposé par Illiger pour quelques espèces américaines. M. Cuvier, dans le Règne animal imprimé en 4847, adopte quatre genres dans les vautours; savoir, les vautour, sarcoramphe, percnoptère et griffon. Déjà M. Savigny, dans un travail peu répandu, avoit proposé plusieurs distinctions caractéristiques dans cette tribu. M. Vieillot, dont la Méthode ornithologique fut publiée vers la fin de 1816, réunit dans sa famille des vautourins plusieurs genres pour la plupart desquels il proposa de nouveaux noms, et il adopta les vaulour, zopilole, gallina=e, iribin, rancaca et caracara. M. Temminck dans son Analyse, 1815 et 1820, n’admit que les genres vautour, catharte et gypaîte. Dans notre Manuel d’ornithologie, publié le 45 mai 1828, nous avons réuni sous le nom de vulturidées, proposé par le naturaliste anglois Vigors, les genres vautour, vultur; sarcoramphe, sarcoramphus; percnoptère, nceophron; catharte, catharles ; gypaète, gypealos;; et iribin, daptrius. C’est aussi l’ordre que nous suivrons dans l’énumération des espèces de vautours qui feront l’objet de cet article.

Les vautours ont pour caractères généraux d’avoir Ja tête et le cou plus ou moins nus, ou dénués de plumes et revêtus d’un duvet court et peu serré, ou garnis de caroncules charnues. Le plus souvent la partie inférieure du cou est bordée de plumes dites

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collaires, et formant un rebord, et toutes allongées. Les yeux sont à fleur de tête. Le bec est droit, plus ou moins robuste, comprimé sur les côtés, à mandibule supérieure fortement crochue ou terminée en crochet : la mandibule inférieure est droite, arrondie et légèrement inclinée vers la pointe. Les narines sont ovalaires ou oblongues, percées obliquement sur les bords d’une cire. La langue est cartilagineuse, un peu aplatie et pointue, souvent bifide à son extrémité. Leur corps est épais, robuste, oblong, terminé par une queue généralement courte, composée de rectrices égales. Les ailes sont pointues, très longues, dépassant l’extrémité de la queue et presque constamment à demi étendues, dans le repos ou dans la marche. La quatrième rémige est la plus longue; la première la plus courte : les tarses sont robustes, réticulés ou garnis de petites écailles, nus ou emplumés, armés d’ongles foibles et peu longs par rapport à la taille. On compte douze ou quatorze rectrices.

Les vautours, dont le nom est passé dans le langage figuré, sont des oiseaux voraces, affamés, lâches, dont le goût dépravé se contente plutôt de charognes que d'animaux vivants qu’ils n’osent attaquer. Cependant ils ne dédaignent point la chair palpitante, comme on le dit communément, mais ils ne cherchent jamais à dévorer que quelques jeunes animaux sans défense et éloignés de leurs pères et mères. Vivant le plus ordinairement en troupes, leur vue perçante décèle bientôt à quelque individu de la bande un cadavre gisant, sur lequel il se dirige avec célérité, en donnant l'éveil à la troupe qui s’y précipite, et fond avec rapidité pour en faire sa curée. On à longtemps attribué cet instinct qu'ont les vautours de reconnoître à de grandes distances les charognes dont ils se repaissent, à la finesse de leur odorat; mais il paroit, par des observations récentes, que cette perspicacité de sens est bien loin d’être aussi parfaite qu’on l’a cru jusqu’à ce jour, et que c’est à leur haut vol et à leur vue excellente qu’ils doivent d’être instruits du lieu où gît une pâture, presque au même moment où elle y est jetée. Cette grossière gloutonnerie, ces habitudes d’un instinct dépravé, rendent en général les vautours lourds, peu intelligents et stupides. Une affreuse odeur s’exhale sans cesse de leur corps, et une humeur puante découle sans interruption de leurs narines, comme si des habitudes vicieuses devoient toujours porter avec elles le cachet de l’ignominie. Lorsque les vautours sont repus, lorsqu'ils ont déchiqueté le corps d’un animal, le bas de leur œsophage se gonfle outre mesure, sous forme d’une grosse vessie dénudée qui saille d’entre les plumes ; c’est alors qu’ils digèrent et qu’ils sont dans un état de repos qui contraste avec leurs habitudes affamées, et qu’ils demeurent paisibles, la tête appliquée sur leur jabot, Quelques

espèces, lorsque la faim les aiguillonne, attaquent cependant les petits animaux ; et le condor, ce géant des oiseaux, ose même, dit-on, lorsque les cadavres de bêtes mortes lui manquent, descendre des Andes dans les plaines, et attaquer les vigognes, les chevaux , et jusqu'aux bœufs. D’autres vautours vivent de tout, et notamment les cathartes : on les voit sur les bords de la mer, fouillant les immondices que les vagues rejettent, s’accommoder de poissons morts, de crahes, des fucus , des mollusques mous, en un mot de tout ce qu’ils trouvent. Ces habitudes leur ont attiré la protection des habitants, et dans des pays brülants tels que l'Amérique méridionale, où l’indolence des hommes, unie à l’incurie, laisse séjourner au milieu des villes les matières les plus putrescibles, les cathartes ont pour fonction de les en débarrasser, et de purifier ainsi des lieux qui sans eux ne tarderoient pas à être des foyers de corruption.

Ce qui distingue surtout les vautours des aigles ou des autres espèces belliqueuses de rapaces, est une série de caractères accessoires non à dédaigner, Posés, les vautours sont toujours dans une position demi-horizontale, qui peint la défiance : l'aigle au contraire se tient fièrement dans la position redressée, et a le sentiment de sa force et de son courage, Leur vol est pesant, lourd; à peine peuvent-ils prendre leur essor lorsqu'ils sont rassasiés ; et ce qui leur est particulier avec le serpentaire, c’est qu'ils sont réduits à dévorer leur proie sur place, et qu'ils ne peuvent point l’enlever avec leurs serres trop foibles, ainsi que le pratiquent tous les autres oiseaux de proie.

Ecoutons Buffon peignant à grands traits les habitudes des vautours. « L'on à donné aux aigles le premier rang parmi les oiseaux de proie, non parce qu’ils sont plus forts et plus grands que les vautours, mais parce qu’ils sont plus généreux, c’est-à-dire moins bassement cruels; leurs mœurs sont plus fières, leur démarche plus hardie, leur courage plus noble, ayant au moins autant de goût pour la guerre que d’appétit pour la proie. Les vautours au contraire n’ont que l'instinct de la basse gourmandise et de la voracité; ils ne combattent guère les vivants que quand ils ne peuvent s’assouvir sur les morts. L’aigle attaque ses ennemis ou ses victimes corps à corps ; seul il les poursuit, les combat, les saisit : les vautours, au contraire, pour peu qu'ils prévoient de résistance, se réunissent en troupes comme de lâches assassins, et sont plutôt des voleurs que des guerriers, des oiseaux de carnage que des oiseaux de proie; car dans ce genre il n’y a qu’eux qui se mettent en nombre, et plusieurs contre un ; il n’y a qu'eux qui s’acharnent sur les cadavres, au point de les déchiqueter jusqu'aux os: la corruption, l'infection les attire au lieu de les repousser,

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Les éperviers, les faucons, et jusqu'aux plus petits oiseaux, montrent plus de courage, car ils chassent seuls, et presque tous dédaignent la chair morte, et refusent celle qui est corrompue. Dans les oiseaux comparés aux quadrupèdes, le vautour semble réunir la force et la cruauté du tigre avec la lâcheté et la gourmandise du chacal, qui se met également en troupes pour dévorer les charognes et déterrer les cadavres ; tandis que l'aigle a, comme nous lavons dit, le courage, la noblesse, la magnanimité et la munificence du lion. »

Telles sont les opinions admises sur les vautours : nous les avons toutes rapportées sans chercher à en affoiblir la force; et cependant nous permettra-t-on de dire que dans les vues sages de la nature tout a été disposé pour le mieux ; que ces vices et ces vertus que nous prêtons aux animaux sont enfants de nos préjugés ; que ce que nous appelons magnanimité du lion et de l’aigle n'est que le rejet d’un estomac rassasié d’un animal essentiellement cârnivore et sanguinaire ; que la lâcheté des vautours ne peut pas plus être réputée lâcheté que l’audace de l'aigle ne peut être réputée magnanimité. La nature voulut qu'il existât des carnassiers pour arrêter la trop grande multiplication de certains animaux, et établir une sorte d'équilibre ; elle voulut qu'il en existât pour purger la terre des cadavres des êtres expirés de mort naturelle ou par accident, pour ne pas corrompre l'air de ceux qui vivent d’après ses lois. Les uns comme les autres remplissent les fonctions qui leur furent départies avec la vie. Le nom de vultur auroit pour étymologie, suivant ce qu’on lit dans Belon, page 84, cette phrase latine d’un auteur inconnu : Vultur à volatu tardo nominatus putatur, magniludine quippe corporis præ&cipites volatus non habet. Les anciens ne connoissoient , à ce qu’il paroit, que deux espèces qu’ils confondoient sous le nom grec de gyps, ou latin de vultur. Belon, qui écrivoit en 1554, n’a décrit que deux vautours qu’ii nomme le grand vautour cendré, et le moyen vautour brun ou blanchätre, qui ne sont l’un et l’autre très probablement que le gypaëte. Mais à l’époque où vivoit ce père de l’ornithologie françoise, il paroit que les vautours étoient recherchés par les habitants de l'Egypte et des îles de l'archipel grec, qui employoient leur duvet pour faire des garnitures d’habits ou autres objets d’utilité que l’édredon et le cygne servent à confectionner aujourd’hui. « Les pelletiers, dit Belon , page 8%, scavent tirer les plus grosses plumes de la peau des vautours, laissant le duvet, qui est au dessous, et ainsi la conroient faisant pelices qui valent grand somme d’argent Mais en France s’en servent le plus à faire pieces pour mettre sur l'estomac ou parures de robe. »

Les vautours habitent toutes les contrées de Ja terre, mais ils sont plus répandus cependant dans

les régions équatoriales et tempérées que dans le nord; ils se tiennent dans les plaines, et même souvent au milieu des villes. Quelques espèces ne quittent guère les chaînes de montagnes, où elles construisent leurs nids avec des bûchettes dans des lieux inaccessibles et au milieu des rochers. Les vautours, bien que communs dars les pays septentrionaux, redoutent les froids intenses des hivers, et émigrent à cette époque vers les provinces plus méridionales. Quelques espèces cependant, bien que très communes dans la portion la plus chaude de PAmérique du Sud, se sont étendues jusque vers les limites du cap Horn, et par 55 degrés de latitude australe, sans que ces hautes latitudes refroidies aient eu une influence défavorable sur elles; d’autres ne quittent point les régions des neiges et ne descendent que très accidentellement dans la plaine : tel est entre autres le condor.

Les vautours femelles ne pondent ordinairement que deux ou quatre œufs au plus, et les pères nourrissent les jeunes en leur dégorgeant dans le bec la nourriture qu’ils ont ramassée dans leur jabot. La mue n’a lieu qu’ane fois dans l’année, et les sexes dans leur état adulte ont la même livrée; mais il n’en est pas de même dans le jeune âge : le plumage varie de tant de manieres que nul genre d'oiseaux ne renferme peut-être plus d’erreurs que celui des vautours. Le nombre des espèces nominales est très grand, et l’on ne sait pas encore trop bien quelles sont les limites où s'arrêtent les variations que plusieurs d’entre elles présentent. Les femelles ont une taille plus forte que les mâles ; leur cri est aïgre, très sonore, et leur vol est tellement étendu que souvent les vautours disparoissent à la vue en s’élevant dans la région des nuages. Un trait assez distinctif, qui les isole de tous les autres rapaces, est leur petite tête que supporte un cou grêle et long qui paroît disproportionné avec le reste du corps.

Nous ne passerons pas en revue les discussions auxquelles un grand nombre d'auteurs se sont livrés pour fixer le nombre et les caractères des diverses espèces ; celte révision nous entraineroit trop loin, et trouvera mieux sa place à la suite de celles que nous admettrons.

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