LE PARADISIER PETIT ÉMERAUDE
me Paradisæa Minor.
L’épithète de petit, ajoutée au nom de paradisier émeraude, fait pressentir que les naturalistes reconnaissent une espèce de taille plus grande, bien que la plupart aient prétendu que ces deux manières d’être n’êtaient que des variétés l’une de l’autre. Linné, Latham et Daudin n’ont indiqué en effet le pelit paradisier émeraude que comme une variété de celui que nous figurons, PI. 6, sous le nom de grand paradisier émeraude. M. Cuvier a partagé Ja même opinion en avouant que ces deux sortes d'oiseaux appartenaient à la même espèce, et que l'on pouvait au plus reconnoître deux races, l’une de taille plus petite relativement à celle plus grande dont on faisait le type spécifique ; mais c’est avec justesse que Forster le premier sépara en deux espèces, bien tranchées par leurs caractères, ces deux sortes d'oiseaux, et nous voyons Shaw et Wagler partager cette manière de voir.
Le petit paradisier émeraude, bfen que semblable par la coloration de son plumage au grand émeraude, n’habite pas les mêmes points de la Nouvelle-Guinée que ce dernier. Il est beaucoup plus commun
que lui ; sa taille moindre n’est pas la seule particularité de son organisation qui l’en fasse distinguer. Son plumage possède des nuances plus fraiches et plus vives, ses membres ont d’autres proportions. Ne voyons-nous pas d’ailleurs les mêmes circonstances se reproduire dans les caractères des colombes magnifique et vierge? La première, de forte taille, habite le nord de la Nouvelle-Hollande ; la seconde, très mince dans ses proportions, fluette et débile, vit au contraire dans les épaisses forêts de la Nouvelle-Irlande ; et cependant, dans ces deux espèces, identité complète dans la coloration de la livrée , identité absolue dans leurs formes et dans leurs caractères.
Le petit paradisier émeraude est de la taille du geai de France, et sa longueur ne dépasse guère treize à quinze pouces sans y comprendre les filets de la queue. Desséchées et racornies, les peaux qui parviennent en Europe pour faire des panaches ne donnent qu’une idée fort imparfaite des proportions robustes et trapues que possède l'oiseau en vie. Les plumes du front constituent ün bandeau d’un vert émeraude passant au vert de velours à reflets noirs et changeants ; et cette coloration tient encore les plumes de devant du cou en affectant une nuance plus fraîche. Le dessus de la tête, les côtés et le dessus du cou jusqu’au manteau sont d’un jaune pâle , tandis que le reste du dos , de même que les ailes et la queue, sont d’un marron clair, passant au brun cannelle sur les parties inférieures du corps. Le bec est recouvert d’une lame cornée blanche sous laquelle domine une teinte bleue. Les tarses sont bleuâtres; l'œil, plein de feu et de vivacité, a l'iris jaune d’or. Les brins marrons sont minces, couverts d’un seul côté de légères et très courtes barbules. Les deux faisceaux des flancs sont colorés par un jaune luisant que relèvent quelques traits longitudinaux marron lustré, et sont lavés de blanc à leur extrémité, souple, molle et comme nuageuse.
Le paradisier petit émeraude a des'mouvements vifs et agiles, et les mœurs de la plupart des coraces. Dans les forêts qu’il habite, il recherche la cime des plus grands arbres, et lorsqu'il descend sur les branches intermédiaires, c’est pour chercher sa nourriture, ou pour se protéger des atteintes du soleil quand cet astre est au plus haut point de sa course diurne : il fuit ainsi l’influence de la chaleur et aime l'ombre que produit l’épais et touffu feuillage des tecks. Il abandonne rarement ces arbres dans le milieu du jour, et ce n’est que le matin et le soir qu’on le voit en quête de sa nourriture. Ordinairement lorsqu'il se croit seul il fait entendre un cri percçant , fréquemment répété, que rendent avec exactitude les syllabes voike, voike, votko, fortement articulées. Ces cris , à l’époque de
notre séjour à la Nouvelle-Guinée en juillet, nous parurent être un appel pour les femelles, groupées caquetant par vingtaines d'individus sur les arbres environnants , obéissant ainsi à la voix de l'amour. Jamais dans ces troupes appartenant au sexe conservateur du dépôt de la génération , nous ne vimes qu'un mâle, s’ébattant orgueilleux au milieu de celles-ci simples et sans parure, tandis que lui, dandy emplumé, ressemblait au coq qui chante victoire après avoir battu un rival et conquis la souveraineté d’une basse-cour. Le paradisier petit émeraude sérait-il polygame? ou bien ce nombre disproportionné de femelles tiendrait-i! à ce que les indigènes , par la chasse continuelle qu’ils font aux mâles, en amènent la dépopulation, et négligent celles-ci qui se trouvent ainsi vivre en paix sans inquiétude des hommes, et n’ayant à se protéger que de leurs ennemis naturels, les bêtes des bois? C’est alléchés par ces voike , voiko, que dans nos chasses il nous devient facile de suivre à la piste les paradisiers et d’en tuer un assez grand nombre. Le premier individu que nous vimes nous émerveilla tellement que le fusil resta muet dans nos mains tant notre ébahissement fut profond. Nous cheminions avec précaution dans des sentiers tracés par les cochons sauvages dans les profondeurs ombreuses si touffues des alentours du havre de Doréy, lorsqu’un paradisier petit émeraude volant au-dessus de notre tête avec grâce et souplesse par bonds pleins de légèreté , nous sembla une bolide dont la queue de feu laisse derrière la masse qui fend l'air une longue trainée de lumière. Cet oiseau de Paradis , serrant ses parures contre ses flanes, ressemblait sans hyperbole au panache échappé de la chevelure d’une houri se balançant mollement sur la couche d'air qui enveloppe la croûte terrestre de notre planette.
Lorsqu'un bruit inaccoutumé vient frapper l’oreille du petit émeraude, son cri cesse, ses mouvements font place à la plus parfaite immobilité. Il reste caché dans l'épaisseur du feuillage qui le dérobe à la vue du chasseur ; mais si le bruit continue il ne tarde pas à s'envoler. Il se perche sur les rameaux les plus élevés des plus hauts arbres de la Nouvelle-Guinée ; il devient fort difficile de le tirer, à moins de se servir d'armes à feu à longues portées , tels que les fusils du calibre de guerre, car il ne tombe qu’autant qu'il est tué roide, et la portée convenable à laquelle il faut l’ajuster n’est guère moindre de cent cinquante pas. fl va sans dire qu’on doit se servir de gros plomb. Lorsqu'il n’est que blessé, il expire dans les halliers ; cependant il nous arriva un jour de trouver mourant sur les bords d’un réservoir d’eau dans le lit d’un torrent à demi desséché, un de ces oiseaux qui avoit été blessé la
veille, C’est donc le soir, ou mieux le matin, que le ;
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chasseur doit se rendre au guet, après avoir soigneusement reconnu les arbres chargés des fruits sur lesquels doivent venir se poser les paradisiers. Là, dans une complète immobilité, il attendra avec patience la venue des émeraudes que leur cri brusque et fort décèlera bientôt. A l’époque de notre séjour sur celte terre de promission pour les naturalistes (du 26 juillet au 9 août), ces volatiles recherchoient les capsules légèrement charnues des tecks, mais surtout les fruits blancs rosés et très mucilagineux du figuier amihou. Toutefois, nous trouvâmes dans leur gésier des insectes, et lors de notre séjour à Amboine , deux oiseaux de paradis émeraudes, que nous vimes en vie chez un riche marchand chinois, étoient nourris avec de grosses blattes et du riz bouilli.
Les Papous prennent ces oiseaux en vie avec des bâtons enveloppés de la glu qu’ils retirent du suc laiteux de l’arbre à pain ; mais il leur est plus facile de les tuer en grimpant pendant la nuit, à la manière des chats et silencieusement, sur les arbres où ils dorment. Lorsqu'ils arrivent aux divisions les plus foibles des branchages, ils s'arrêtent, attendent avec un calme imperturbable la naissance du jour, et ajustent leur proie avec des flèches faites avec des rachis de feuilles de latanier. Leur coup d'œil est si parfait, et la roideur du trait qu’iis décochent est assez puissante pour percer l'oiseau qu’ils visent avec une merveilleuse adresse. Heureux de leur capture, ils s’empressent de l’écorcher grossièrement ou d’arracher les chairs avec les pattes et souvent les ailes, puis de dessécher au feu ces peaux enfilées sur un petit bâton ; souvent aussi ils les renferment dans une tige creuse de bambou en les exposant à la fumée. Les Malais, depuis long-temps en possession d’acheter ces dépouilles pour les porter aux Moluques d’où elles sont expédiées en Europe, en Chine et dans l'Inde continentale, ont cependant établi des différences dans les prix suivant le degré de conservation ; aussi les indigènes font-ils en sorte aujourd’hui de ne point mutiler les oiseaux qu’ils prennent, et dont ils se défont d’autant plus facilement que leur plumage est moins endommagé. Les campongs d'Emberbakère et de M 'ppia sur la côte nord, sont ceux qui préparent le plus de ces peaux que les Malais nomment bourong maté (oiseaux morts), et c’est de ces deux villages qu’il s’en exporte les quantités les plus considérables.
Ces dépouilles écorchées, séchées dans des tubes de bambous, sont donc expédiées en Europe pour servir au luxe des modes et orner la chevelure des femmes opulentes. Les oiseaux de paradis sont refaits par les plumassiers, qui emploient des corps en liége sur lesquels ils adaptent la tête et quelques parties de Ja peau du dos et des flancs que lon recherche par leur molle souplesse , et la grâce du
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panache qu’elles font en se recourbant. Ceïsont ces 1 chipels de la Malaisie; car les Egyptiens et les In-
plumes nuageuses que l’on assemble souvent d’une manière factice, en réunissant plusieurs faisceaux enlevés à des peaux avariées ou mal préparées. Ces brins doivent être d’un jaune d’or pur, frais et intacts, ou du moins salis le moins possible à leur extrémité., Ce jaune d’or est des plus fragiles, et un oiseau de paradis exposé au contact de la lumière du soleil, ou même de celle des bougies dans les réunions dansantes, ne tarde point à se décolorer, et la nuance dorée à faire place à une teinte blafarde. Les plumassiers et les préparateurs d'objets d'histoire naturelle savent, il est vrai, reteindre ces plumes de manière à tromper l'œil même exercé d’un naturaliste, et c’est ce qui fait que ces parures sont rarement fraiches à Paris.
Les Papous font le commerce des oiseaux de paradis depuis un temps immémorial et bien avant la conquête des Moluques par les Européens. Leurs dépouilles, prisées par le luxe asiatique, servoient de parures aux chefs puissants des diverses contrées de l’Inde australe , et ornent encore le turban des sultans indiens, la coiffure et surtout le yatagan des radjahs malais. Cette parure n’obtint pas moins de succès en Europe; car les femmes la recherchèrent avec d'autant plus d’avidité qu’elle resta long-temps rare et qu’il fallut l’acquérir à un haut prix. Le panache que forme l'oiseau de paradis émeraude ne sied bien toutefois que sur un berêt à l’orientale ; car il nuit à l'effet de la physionomie même la plus gracieuse lorsqu'il est placé dans une chevelure souple et ondoyante. Aux blondes et aux brunes dans les belles années de la vie, des fleurs, rien que des fleurs. Aux femmes sur le retour, des plumes! A celles-ci l'éclat de cet ornement attire en première ligne les regards, et s’harmonie mieux avec les effets officieux d’une toilette artistique et réparatrice des injures du temps. Une gracieuse tête de jeune femme, pure encore, et non ternie par l’expérience de quelques années de mariage, paroiît enlaidie par un oiseau de paradis ; car le regard flotte incertain entre les traits qui le captivent et une parure qui l’attire impérieusement. Nous ne savons si c'est une peinture réelle avec couleur locale qu’a tracée M. Eugène Sue dans son roman de la Vigie de Koatven (t. IV, p. 287), lorsqu'il dit : « Au-dessus du trône d'Hyder-Ali, un » humai (oiseau de paradis), de grandeur colossale » et d’or massif, étendoit ses ailes; mais ces ailes, » couvertes d’opales, de rubis et d’émeraudes, étoient » si admirablement travaillées, qu’on retrouvoit » dans cette imitation jusqu'aux nuances les plus » délicates de ce plumage éblouissant. »
Les anciens ont-ils connu les oiseaux de paradis, surtout l’espèce la plus répandue, celle dont nous nous occupons dans cet article? Nous répondrons par l’aflirmative. Ils colonisèrent la plupart des ar-
diens y ont laissé des traces évidentes de ieur passage en s’avançant jusqu’au sud des terres de la Papouasie. Les oreillers en bois des Papous, leurs idoles, leurs bracelets, semblables en tout aux armilla des Egyptiens et des Gaulois, et diverses coutumes traditionnelles , ne permettent pas de douter que les Grecs et les Romains n’aient confondu sous le nom d'Arabie les terres océanes et indiennes qui constituent les archipels de l’est.
Ptolomée pensoit d’ailleurs que les extrémités de l'Asie se réunissoient à une terre inconnue qui joignoit l'Afrique par l'occident (‘). Certes ce que les anciens ont dit du phéix d’après Hérodote, ce père de la géographie historique, a dû primitivement se rapporter à l'oiseau de paradis, et les récits fabuleux que l’on retrouve dans tous les livres d’histoire naturelle de la renaissance des lettres, font-ils autre chose que d’amplifier cette phrase d' Hérodote : « On » trouve chez les Persans (qui les recevoient par le » commerce des navigateurs malais et autres) un » petit oiseau nommé rhyntaces,'dont l’intérieur est » sans excréments, mais seulement rempli de graisse. » Il en est qui disent qu’il se nourrit exclusivement » d’air et de rosée ? » N'est-ce pas un oiseau de ce genre dont parle Aristote, en lui donnant l’épithète de cinamomus ou cinnamulqus , qui faisoit son nid dans les grands arbres avec des rameaux de cannelle, et que les naturels tuoient pour avoir cette cannelle plus fine que celle des autres branches ? Pline, recueillant dans sa vaste encyclopédie les traditions égyptiennes, rapporte ce qu’elles consacroient relativement au phénix; puis il résume les rêveries mystiques d’un certain Manilius, sans y ajouter un mot de réfutation, et tout en louant au contraire Ja sagacité de cet écrivain. Pline dit donc (lib. X, c. 11) : « Les oiseaux d'Ethiopie et de l’Inde sont remarquables par l'éclat et la variété de leurs couleurs. Mais le phénix d'Arabie est le plus admirable d’entre eux ; il a la taille d’un aigle, le cou de couleur d’or, le plumage pourpre, la queue bleuâtre avec du rose, ayant un fanon sous le gosier et une huppe sur la tête. » Or, qui ne voit dans cette description, aussi exacte que l’on pouvoit la faire alors, que le style descriptif en histoire naturelle n’existoit pas, qu’il s’agit du faisan doré encore très rare, mais transporté des régions montueuses du Caucase et de l’Indo- Chine, et dont l’éclatant plumage, en séduisant les veux, consacra la tradition d’un oiseau beau entre les plus beaux, nommé le phénix? Le premier qui fut montré au peuple parut, l’an 800 de la fondation de Rome, sous l’empereur Claude.
Manilias ajouta que le phénix n’avait jamais été
() Chateaubriand, voy. aux États-Unis, Discours préliminaire.
vu par personne prenant de la nourriture, mais qu’en Arabie il avoit vécu six cent soixante ans, parce qu'il étoit consacré au soleil, et que, se sentant vieillir, il composoit son nid des rameaux de casse odorifère (cannelle) et d’encens, dans lequel il expiroit au milieu des suaves odeurs qui s’en échappoient. Puis de ses dépouilles naissoit un ver destiné à engendrer le poussin, qui devoit grandir et former un nouveau phénix sur la terre. De ce phénix , les Romains firent un emblème mystique de la grande révolution des astres, tels que la consacrent les Tables Alphonsines, ou de la période de 25,000 ans des modernes; ou, suivant l’opinion adoptée par Pline, le type de la révolution séléno-solaire de.552 ans, l’annuus vertens de Platon.
Pomponius-Méla (lib. IIT, cap. vin), en décrivant le pays des Penchéens, surnommés Ophiophages, situé au-delà du golfe Arabique (1), semble parler de Bornéo et de Sumatra, car il décrit des orangs sous le nom des pygmées, des lézards volants du genre draco, puis le phénix. Voici ce qu’en dit cet ancien auteur : « Parmi les oiseaux, le plus digne de » remarque est le phénix, toujours unique dans son » espèce, car il n’a ni père ni mère. Après avoir vécu » sans interruption pendant cinq cents ans, il se » compose un nid de différentes sortes d’herbes aro- » matiques, sur lequel il se dissout et se consume. » Alors, retrouvant dans sa propre décomposition » le germe d’une vie nouvelle, il se conçoit et renaît » de lui-même. Dès qu'il a pris un certain accrois- » sement, il renferme ses anciens restes dans de » la myrrhe, les porte dans une ville d'Egypte ap- » pelée Héliopolis, les dépose dans le sanctuaire du » temple du Soleil sur un bûcher de bois odorifé- » rant, et se rend ainsi à lui-même les honneurs de » Ja sépulture. »
Or cette similitude, entre l’exposé de Pline et de Pomponius-Méla, prouve que ces deux auteurs n’ont fait que rapporter une de ces croyances vulgaires si communes de leur temps. Le phénix de Pline est donc évidemment le faisan doré, tel que les Egyptiens navigateurs l’avoient recu de l’Inde, mais en entremélant à son histoire des récits fabuleux. D’ailleurs, les animaux utiles ou nuisibles, rares et beaux faisant partie de leur adoration religieuse, il en résulte que les poëtes renchérirent, par des récits emphatiques, sur leurs qualités et sur les merveilles d’une existence fantastique. C’est ainsi qu’on signale en Egypte quatre apparitions du phénix : la première, sous Sésostris; la deuxième, sous Amasis ; Ja troisième , sous le troisième des Ptolomées; et la
(‘)Les anciens se servaient fréquemment du mot Arabie pour désigner diverses contrées de l'est, absolument comme les Européens le font encore aujourd’hui dunom si vague et si mal défini Znde,
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quatrième , l’an 56 de notre ère, ainsi qu’on le lit dans les Annales {lib. VI, cap. xxvu1) de Tacite.
Le phénix ne devint plus pour les poëtes comme pour les historiens que l’expression de leur croyance résurrectionnelle, et c’est ainsi que saint Ambroise dit (Hexaemer., lib. V, cap. xx): Phœnix avis » in Arabiæ locis perhibetur… doceat igitur nos » hœc avis exemplo sui resurrectionem credere. »
Bélon du Mans, qui écrivoit en 1554, et le véritable père de l’ornithologie francoise, homme doué d’une rare sagacité, consacre ce nom, devenu fabuleux, de phénix à l'oiseau de paradis émeraude. Ecoutons son naïf langage ( Nat. des oiseaux, liv. VI) : « Si ce n’étoit que chacun peut voir le plumage d’un » bel oiseau étranger assez commun dans les cabi- » nets des grands seigneurs, tant de la France que » de la Turquie, qu’estimons être le phénir , nous » n’aurions rien à écrire de nouveau avec Hérodote, » Pline et autres. Ce plumage dont nous parlons est » seulement bourru, et entouré de plumes délices » qui sont attachées à une peau dure comme cuir, » dont le milieu du corps est dénué de chair et » d'os, etc. »
Mais Bélon lui-même rapporte que son phénix avoit été désigné par Postel, homme fort versé dans la langue hébraïque, sous le nom d’apus, par suite de l'opinion populaire qui prétendoit que cet oiseau se nourrissoit de vent et d'air, sans jamais se percher sur les arbres ni descendre sur la terre. Or, avant Postel, Cardanus avoit mentionné ce même oiseau sous le nom de manucodiata, ou oiseau de Dieu, et c'est à cet auteur qu’il faut remonter pour trouver la première trace d’une indication intelligible du paradisier émeraude.
Ce que Bélon rapporte de son phénix ou paradisier émeraude est l’expression des contes recueillis ex Orient par les marchands vénitiens. Ces récits simples et naïfs ont depuis été brodés de mille manières, mais le texte de Bélon est net et précis. « Ce » corps de plumes , duquel nous parlons, n'a point » de pieds; mais la nature, voulant suppléer à ce » défaut, a fait qu'il a comme deux plumes en cha- » que côté de la queue, qui sont longues d’un pied » et raccrochées par le boutet fort dures, desquelles » il se pend aux arbres. La nature a ainsi fait ce phé- » nix pour éviter les inimitiés des bêtes qui vivent » dans le pays où il habite. L’on met en doute com- » ment la femelle peut couver ses œufs; plusieurs » pensent qu’elle les met sur le dos du mâle et qu’elle » les couve dessus lui. » |
Cependant Pigafetta, compagnon de Magellan dans le premier voyage autour du monde qu’aient entrepris les navigateurs européens, en 4519, en parlant d'oiseaux de paradis que le roi de Bachian leur donna pour le roi d’Espagne, mentionna les pieds, et telle étoit Ja ténacité des préjugés d'alors, que des natu-
Na
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ralistes ont contredit plus tard le dire de cet observaleur véridique. Pigafetta s'exprime ainsi : « On » nous donna pour le roi d’Espagne deux oiseaux » morts très beaux. Cet oiseau, de la grosseur d’une » grive, à la tête petite et le bec long, Les jambes » de la grosseur d'une plume à écrire, et d’une » palme de longueur. La queue ressemble à celle de » Ja grive, et il n’a point d’ailes, les naturels les arra- » chant à la plupart des peaux ; mais à leur place il » a des longues plumes de différentes couleurs, sem- » blables à des aigrettes. Toutes les autres plumes, » excepté celles qui lui tiennent lieu d’ailes, sont » d’une couleur sombre. Cet oiseau ne vole que lors- » qu’il y a du vent. On dit qu’il vient du paradis » terrestre; on l'appelle bélondina'a, c’est-à-dire » oiseau de Dieu. »
Pigafetta est donc le premier Européen qui ait décrit sans merveilleux l'oiseau de paradis, et qui en ait tracé un signalement convenable, à part la Jongueur qu’il donne aux jambes; ce qui paroît être évidemment une erreur du copiste. Les fables sur lesquelles furent établis les récits relatifs à ces volatiles, se trouvèrent par suile et successivement sanctionnés par l’autorité de J. Otton Helbigius, de Bontius, de Clusius, de Gessner, d’Aldrovande, d'Edwards, de Séba, et de plusieurs autres vieux auteurs qui se sont copiés. Mais Marcgrave mérite d’être signalé pour en avoir parlé fort intelligiblement dans deux endroits de son ouvrage sur le Brésil (Amst., Elzev., 1648, p. 201 et 219), publié conjointement avec celui de Pison.
Ainsi, c’est parmi les fables, et les fables les plus grossières, que doivent être reléguées les opinions diverses qui représentent les oiseaux de paradis comme des êtres sans pieds, volant perpétuellement, même pendant leur sommeil , ou ne se reposant que par de courts intervalles, en s'accrochant aux branches des arbres avec les filets de leur queue; s’accouplant en l'air comme le feroient deux papillons; ne se nourrissant que de vapeurs et de rosée ; ayant leur ventre rempli de graisse et dépourvu de viscéres, et autres belles choses que l’ignorance et le charlatanisme se plurent à propager avec une singulière ardeur. Barrère chercha même à réparer une erreur par une erreur plus visible encore, en accordant aux oiseaux de paradis des pieds si courts et si emplumés, qu’il semble que loiseau en soit privé. On voit que c’est un Mezzo termine entre l’opinion qui prétend que les paradisiers naissent sans pieds, et celle des habitants des îles d’Arou, qui admet, suivant Helbigius, que les pieds tombent par suite de maladie ou de vieillesse. Mais les insulaires d’Arou savoient fort bien que cela n’étoit pas, et se plaisoient à leurrer les Européens par des particularités qui contribuoient suivant eux à donner plus de prix à leur marchandise. Ilest plus probable,
LR
ainsi que l’a écrit Forrest, que les faisceaux des plumes sous-alaires nuisent au vol des paradisiers lorsque le vent soufle avec force, et ce voyageur dit textuellement : « Les vaisseaux hollandois qui navi- » guent entre la Nouvelle-Guinée et les îles d’Arou » rencontrent souvent des troupes de ces oiseaux » volant d’une terre à l’autre. Si le vent est trop » fort, ces animaux s'élèvent presque perpendicu- » Jairement en Pair jusqu’à ce qu'ils atteignent Ja » région où l’atmosphère est moins agitée; alors ils » continuent leur route. Ils ne volent jamais avec le » vent, qui briseroit leurs longues plumes, mais au » contraire ils se dirigent directement contre sa di- » reclion, en évitant les grains qui les jetteroient à » terre. » Ces détails avoient été donnés également par Helbigius.
Au dire des habitants des iles Arou, la mue rend ces oiseaux fort malades et dure plus de la moitié de l’année, et c’est après la ponte que leurs parures reviennent, Buffon dit en août, mais nous pouvons, nous, aflirmer que les paradisiers tués en juillet nous ont offert leurs anciennes parures, ce qui forceroit à changer d'opinion sur cette prétendue mue ayant lieu chaque année pendant plusieurs mois.
Ce qu’on trouve dans les livres d'histoire naturelle sur leur genre de vie, se rapporte assez avec nos propres observations. Helbigius affirme que les paradisiers se nourrissent des fruits rouges du waringa ou ficus benjamina, et Valentin parle des fruits d’un arbre nommé {sampedoch. Or, nous les avons constamment observés dans le mois de juillet mangeant les figues d'amilou et les semences de teck, et Linné indique qu’ils avalent aussi de grands papillons; or, nous avons vu nous même qu'ils recherchoient les blattes, et en général tous les insectes. L'opinion de Bontius, quileur fait donner la chasse aux petits oiseaux pour les manger, n’est pas aussi bien étayée, quoique les paradisiers aient toutes les habitudes des corbeaux ; ce qui expliqueroit au reste cet appétit carnassier.
En dernière analyse, le paradisier petit émeraude est donc omnivore, ou insectivore et frugivore à Ja fois. Il vit à la Nouvelle-Guinée, où il est nommé mambéfore, a les mœurs et le cri rauque des coraces, et comme eux se tient dans les bois. Il est vif, remuant, et ne demeure pas long-temps à la même place.
La femelle possède une livrée des plus simples ; elle n’a ni parures des flancs, ni brins à la queue, ni émeraude sur le front et à la gorge. Elle fait entendre à peu près le même cri que les mâles, c’està-dire les syllabes ouake, ouake, deux ou trois fois répétées. L'oiseau que Levaillant figure dans la planche 5 de ses paradisicrs comme étant la femelle, est un jeune mâle n'ayant point encore ses parures des
flancs ni les brins de sa queue.
La femelle est d’un tiers moins grande que le mâle. Son bec est bleuâtre, ses tarses sont robustes; ses ailes sont de même forme; sa queue médiocre, composée de douze rectrices rectilignes. Un marron brun encadre le bec en remontant sur le front et couvrant la gorge; un brunâtre cannelle revêt le sinciput et le haut du cou où se dessine une sorte de collier jaune paille très clair. Le manteau, le dos, le croupion, les ailes et la queue sont d’un marron sannelle uniforme, tirant plus ou moins sur le brunâtre. Le dessous du corps, à partir de la moitié antérieure du cou jusqu’à la région anale, est blanchâtre, légèrement lavé de roux très clair sur les côtés,
Le paradisier petit émeraude très jeune ressemble complétement à la femelle ; il est même impossible de les en distinguer autrement que par l’autopsie, bien que cependant les formes soient un peu plus élancées. Du reste, même coloration terne, même privation des parures des flancs, des brins de la queue et du vert émeraude qui encadre le bec, car sa face et le cou sont marron, et la poitrine blanc roussatre.
Lorsque les jeunes acquièrent de l’âge, vers la seconde année, sans doute, on voit pousser les deux brins grêles de la queue , et celle-ci n’est plus composée que de dix rectrices normales, ces deux brins s’allongeant aux dépens des deux rectrices moyennes. Il est remarquable que ces brins sont couverts tantôt d’un seul côté, tantôt aux deux, et surtout près de la base, de petites barbules roides rudimentaires. Enfin le vert émeraude se manifeste au-dessus du bec et au menton. Une plaque marron recouvre la gorge ; mais la tête et le cou sont d’un jaune velouté et frais, tandis que le marron ne se manifeste que sur le bas du cou, sur le dos, les ailes, le croupion et la queue. Toutefois une sorte de bordure bianc jaunâtre frange les plumes secondaires en formant sur le haut de l’aile une sorte de petite écharpe. Tout le dessus du corps est d’un blanchâtre soyeux et lustré. MM. Quoy et Gaimard ont remarqué que, pendant leur séjour à la Nouvelle- Guinée dans le mois d'août, on voyoit une grande quantité de jeunes mâles parmi les femelles.