LIVRE IIf
LES STRIX, OU OISEAUX DE PROIE NOCTURNES!. VO 4%,E ve
Il est peu de famille d'oiseaux aussi riche que celle des chouettes ou strix ; il en est peu qui ait des attributs aussi nettement prononcés : tout, dans les animaux que les naturalistes réunissent sous ce nom, annonce la plus grande analogie de formes, d’appétits, d’habitudes et de mœurs. Et cependant, si les nombreuses espèces que réunissent tant de caractères communs semblent être jetées dans un même moule, on ne peut se dispenser de reconnoître , en les examinant en détail , des modifications d’organisation assez palpables pour porter les esprits les moins systématiques à établir parmi elles des groupes convenablement circonscrits, et qui aident par suite à assembler avec plus de convenance pour la mémoire de l'homme, souventrebelle ou oublieuse, le nom, l'aspect le plus extérieur, les attributs les plus distinctifs de ces espèces légèrement modifiées du type principal. Cette ressemblance générique est tellement intime, que Linné n'avait décrit les chouettes que sous un nom commun à toutes, strix. Mais ce nom est devenu insuflisant aujourd’hui, que des explorations nombreuses, des recherches persévérantes sur tous les points du monde, ont enrichi cette famille ; et, sans donner aux coupes proposées pour la fractionner une valeur plus grande qu’elles ne le méritent, ces petites divisions génériques sont cependant l'expression la plus vraie des nuances qu’on ne peut se refuser à reconnoître. A ce sujet M. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire a émis des idées fort saines, et en ces termes (1) : « Les oiseaux de proie nocturnes forment-ils un seul genre, ou une famille composée de plusieurs genres distincts? Pour répondre à cette question, il suffit de comparer un hibou à une chevêche, un duc à une effraye, et de fixer son attention sur les différences très remarquables qui existent entre les caractères zoologiques et même anatomiques de l’un et de l’autre, notamment par rapport à la structure des organes des sens.
» Si les oiseaux de proie nocturnes composent, non un simple groupe générique, mais une famille divisible en plusieurs genres naturels, quelles mo-
() Remarques sur les caractères et la classificaticn des oiseaux de proie nocturnes, elc. Ann, des sc, nat,, octobre 1830.
difications organiques doivent être considérées comme pouvant fournir les plus importants dés caractères génériques, et combien de genres devront être admis ! La réponse à cette double question offre quelques difficultés que je chercherai à résoudre, dit M. Isidore Geoffroy, en peu de mots.
» Presque tous les auteurs , soit ceux qui ont considéré les oiseaux de proie nocturnes comme une famille, soit ceux qui, conservant le genre Strix de Linné, se sont bornés à y établir de simples subdivisions, ont principalement fixé leur attention sur l'existence ou la non-existence de ces plumes érigibles à la volonté de animal, que l’on trouve placées sur la tête chez un grand nombre d’espèces , et que l’on nomme atgrettes.
» Les caractères tirés de la présence ou de l’absence des aigrettes sont-ils en effet très importants ? je ne le pense pas. Parmi les espèces les plus évidemment voisines entre elles, quelques unes ont des aigrettes très développées, d’autres en ont de petites, ou même en manquent tout-à-fait. Bien plus, il est une espèce, la chouette commune, dans laquelle le mâle seul a des zigrettes, la femelle en étant privée. Rigoureusement parlant, si l’on admet tous les genres proposés par les auteurs, le mâle de cette espèce devra être placé parmi les ducs, et la femelle parmi les chouettes. Le ornithologistes ont repoussé, on le pense bien, cette absurde combinaison ; mais, comme s’ils eussent voulu Ini emprunter quelque chose, ils out placé la chouette, Strix ulula, parmi les ducs, et donné son nom au genre voisin , en sorte qu’ilexiste un genre chouette dont la chouette ne fait point partie.
» Les formes du bec varient peu parmi les Strix ; cependant Ja plupart des espèces ont le bec courbé dès la base, tandis que d’autres, savoir l’Effraye et Phodile, ont le bec droit dans une grande partie de sa longueur. Cette différence de forme cst évidemment assez importante.
» Les pieds présentent quelques modifications relativement à la forme etaux proportions des doigts, des ongles, etc.; mais ils varient surtout sous un autre rapport. Tantôt les tarses et les doigts sont couverts entièrement de piumes plus ou moins abondantes ; tantôt les tarses seuls sont empennés, les
DES OISEAUX
doigts étant nus, ou couverts seulement de quelques poils; tantôt enfin les tarses sont nus, aussi bien que les doigts. Mais ces différences remarquables ne peuvent fournir à elles seules de caractères génériques ; car, loin d’être en rapport avec les modifications que présentent le bec et les organes des sens et du mouvement, elles se présentent souvententre des espèces extrêmement voisines, mais dont les unes appartiennent aux contrées les plus froides, d’autres aux climats tempérés', d’autres enfin aux contrées chaudes. L'état plus ou moins empenné des doigts se trouve donc en rapport, non avec les modifications essentielles de l’organisation, mais avec les variations de la température des lieux habités par les espèces que l’on compare.
» L'examen de la forme des ailes et des proportions des rémiges a presque toujours été négligé par les ornithologistes, sous le rapport des caractères génériques que peuvent fournir les variations des organes du vol. La réunion faite jusqu’à ce jour du genre Phodilus avec l’Effraye, en offre une preuve frappante. L'importance des caractères que peuvent fournir es modifications de l’aile ne peut cependant pas être niée.
» Les modifications des organes des sens, et surtout des oreilles et des yeux, ont au contraire été appréciées à leur juste valeur; mais on n’a pas insisté sur les caractères qui peuvent être déduits de Ja considération du disque, c’est-à-dire de ce cercle de plumes soyeuses et écailleuses qui entoure plus ou moins complétement la face dans un grand nombre d'espèces. On ne doit pas voir, dans le disque, une simple réunion de plumes plus ou moins singulièrement modifiées et disposées ; car le disque se trouve dans un rapport constant etintime avec la disposition et la structure des oreilles, et, par suite, avec la conformation du crâne tout entier. Toutes les fois donc que le crâne et les oreilles présentent une modification , elle est traduite à l’extérieur par une modification correspondante dans le disque.
» Il résulte de ce qui a été ditque les caractères tirés des organes des sens, du disque et de l'aile, doivent être placés au premier rang ; que les variations de forme du bec, des pieds et des ongles, viennent ensuite; qu’on ne doit attacher qu’une importance moindre encore à la présence ou à l'absence des aigrettes ; et qu’enfin l’état plus ou moins empenné des tarses et des doigts présente plusieurs modifications très intéressantes zoologiquement et physiologiquement, mais que l’on ne peut élever au rang de caractères génériques. »
En résumé, les Strix ont le corps peint de couleurs à teintes douces, de gris, de brun, de blanc et de roux plus ou moins vif. Leurs plumes sont molles , satinées etcomme soyeuses. Leur tête estgrosse, leur cou est court, leurs yeux sont très grands,
dirigés complétement en avant , et entourés d’un cercle de plumes eflilées, plus ou moins marquées, dont les antérieures recouvrent la cire etle bec, et les postérieures la conque auriculaire. Leur pupille, énormément développée, laisse entrer une masse trop considérable de rayons lumineux ; aussi leur vue estelle presque oblitérée pendant le jour. Leur bec est droit, garni d’une cire molle, couvert de plumes sétacées dirigées en avant. Ce bec est épais, comprimé sur les côtés, très crochu à Ja pointe de la mandibule supérieure, échancré à l’inférieure. Les narines sont recouvertes par des plumes sétacées. La langue est épaisse et charnue. Les ailes, qui frappent l’air mollement et dont le vol se fait sans bruit, ontleurs première , deuxième et troisième rémiges dentelées sur les bords. Les tarses sont vêtus, et parfois, mais rarement, nus. Les ongles qui terminent les quatre doigls sont d’une rare puissance, très crochus et rétractiles. La queue est rarement allongée ; presque toujours elle est médiocre et égale.
Les strix ne sortent guère qu’au crépuscule et au clair de la lune. Le jour leur vol est mal assuré.Leur courage est très grand, et, quand ils sont attaqués, ils se jettent sur le dos et présentent leurs serres, avec lesquelles ils cherchent à déchirer leur assaillant. Abhorrés par tous les petits oiseaux, il suflit de leur présence pour les ameuter tous, les faires’appeler, s’enhardir à fondre sur leur ennemi commun. Leur gosier musculeux remplit avec puissance les fonctions digestives; aussi, se repaissant de proie vivante, de petits mammifères, et surtout de rats, de souris, les strix les avalent tout entiers, et les os et les poils s’agglutinent en boules qu’ils rejettent et qui imitentdes œgagropiles. Il nous est fréquemment arrivé de trouver, dans des profondes crevasses d’arbres vieillis, des amas considérables de ces boules comme feutrées, au milieu d’ossements de lapins, de perdrix, de mulots, etc. Les strix semblent chérir les ruines , les vieux édifices abandonnés, les décombres ; d’autres fois on les rencontre dans les montagnes, les cavernes ou les rochers : ailleurs ils se tiennent exclusivement dans les prcfondes forêts; certaines espèces se tiennent sous terre dans de véritables clapiers. La femelle pond de deux à quatre œufs , et les petits, qui naissent couverts d’un épais duvet soyeux, sont nourris dans le nid , et ne le quittent que lorsqu'ils sont en état de voler. Leurs plumes sont sans force et se laissent très aisément pénétrer par l’eau. Leur vol est oblique, mal assuré, et comme par soubresauts.
Presque chez tous les peuples, les strix, ou comme le disent quelques ornithologistes, les noctuces, strixidées ou œgoliens, ont été regardés commedes oiseaux néfastes, ou qui devenoient précurseurs de fâcheuses destinées. Nommés touhouk par les habitants de Sumatra, au dire de sir Raflles, et han-
tou et pongo par les Malais, ils sont, chez ces peuples orientaux et superstitieux, regardés comme malfaisants. Les Malais nomment hantou et pongo des êtres imaginaires, de mauvais augure, ou des esprits mortifères. Les chats-huants ont aussi reçu d'eux la désignation d'oiseaux de la lune, parce qu'ils les regardent comme les amants de cet astre, dont les cris ont pour but de la faire paroître sur l'horizon, et qui se taisent lorsqu'elle s’élève, comme si leur silence étoit produit par la satisfaction de leurs désirs.
Les oiseaux de cette famille peuvent être groupés en tribus dont l'arbre généalogique seroit ainsi dressé :
$ I Disque emplumé ou périophthaimique très incomplet.
A. Les CHOUETTES-ÉPERVIÈRES ON CHEVÉcuoïpes (les aigreltes nulles ; le bec recourbé).